‹ Les Grands Philosophes: KantChapitre 58 sur 139 · THÈSE · texte numérisé non relu

THÈSE

Il existe dans le monde, soit comme sa partie, sou comme sa cause, un étre nécessaire.

S'il n’y avait, en effet, dans le monde rien d’absolument nécessaire, le changement lui-même ne s’expliquerait pas, car tout changement est la résultante nécessaire de certaines conditions et suppose ainsi une série complète de conditions jusqu'à l'inconditionné absolu qui seul est nécessaire. Et cet être nécessaire doit ètre dans le monde, sinon il ne pourrait déterminer le contingent qui n’a de sens que par rapport à lui.

ANTITHÈSE

Il n'existe nulle part, ni dans le monde, ni hors du monde, un étre nécessaire, cause de ce monde.

S'il y a dans le monde un être nécessaire qui en fasse partie, il brise la chaîne rigoureusement déterminée des phénomènes; si c'est la série entière qui est l'être nécessaire, il est inconcevable qu'une somme de parties contincentes soit nécessaire; si enfin l'être nécessaire est hors du monde, du moment où cet être commence d'agir, il admet en lui un commencement; il est donc dans le temps, dans le monde, contrairement à l'hypothèse (1).

1. P. 344-369 (48-74). Les deux premières antimonies sont dites athcmatiques, parce que l'inconditionné cherché y est homogène au conditionné (infiniment grand ou l'infiniment petit sont encore des grandeurs). Les deux dernières antimonies sont dites dynamiques, parce que l'inconditionné et le conditionné y sont hétérogènes l’un à l’autre. Entre l’acte libre et le phénomène soumis à la causalité, le nécessaire et le contingent il n'y à plus passage du même au même.

Tel est, dans son ensemble, « le jeu dialectique des idées cosmologiques », jeu dont l'esprit humain peut s'amuser un instant, mais où il ne tarde pas à découvrir un intérêt tragique. Car, sous les « sèches formules » qu’il vient de critiquer, Kant n’oublie pas qu'il a résumé les plus hauts problèmes de la métaphysique : Le monde a-t-il un commencement et une limite? Y a-t-il quelque part, y a-t-il surtout dans le moi pensant, une unité simple et impérissable? Suis-je libre? Y a-t-il une cause suprême du monde!. On comprend, dès lors, que, de tout temps, les esprits se soient portés avec passion vers l’une ou l'autre des affirmations antithétiques; car thèses et antithèses présentent, à des titres divers, un intérét puissant. Les thèses, soutenues d'ordinaire par les métaphysiciens dogmatiques, offrent surtout un intérêt pratique, car les idées fondamentales de la morale et de la religion, idées d'âme, de liberté, de divinité, semblent liées à leur démonstration. Elles offrent encore à la raison cet intérêt spéculatif de lui fournir un point d'arrêt pour y suspendre toute la série du conditionné. Mais l'intérêt spéculatif donne surtout l'avantage aux antithèses; celles-ci satisfont pleinement l’entendement, qu’elles maintiennent sur le domaine expérimental; aussi l’empirisme se les est-il volontiers appropriées. En revanche, l'intérêt pratique des antithèses est nul; de l’expérience et de la science la morale n’a rien à tirer?.

Mais l'intérêt contraire des deux thèses adverses ne

peut qu’en accuser l'opposition. Quelle sera l'attitude de la Critique en présence de ce conflit intérieur de la raison? Le scepticisme? Sans doute la contradiction des idées a toujours été le meilleur argument des pyrrhoniens. Mais la Critique, qui part de la science comme d’un fait, ne peut, au terme de son enquête, admettre un désaccord intime de l’esprit avec lui-même. Les antimonies ne sauraient être la conclusion dernière de la critique : elles lui posent un problème qu'il s'agit de résoudre.

$ 9. — Solution des antinomies.

Or, si l’on examine les antimonies « en sceptique », sans se préoccuper de leur contenu et en leur appliquant simplement les règles de la connaissance objective, on s'aperçoit bientôt que les idées créées par la raison dans la poursuite de l’inconditionné sont ou trop grandes ou trop petites pour l’entendement. Prenons pour exemple la troisième antinomie : Tout est-il enchainé dans le monde suivant des lois nécessaires, ou bien y a-t-il place quelque part pour la liberté? Dans le premier cas, la série antécédente des causes étant infinie, le monde ainsi conçu est trop vaste pour notre concept de la synthèse des événements. Dans le second, il est trop petit, car l’entendement réclame l'explication de la causalité libre elle-même. On pourrait soumettre à la même épreuve les trois autres antinomies : partout l’entendement, qui va du conditionné à une condition analogue, reste en

decà de la synthèse totale réclamée par la raison, et, d'autre part, cherche à dépasser tous les termes finis auxquels on lui proposerait de s'arrêter {.

C'est donc, en définitive, à la disproportion de l’en- tendement et de la raison qu'il faut attribuer la contradiction inhérente aux idées cosmologiques. Et, dans ce conflit, le bon droit est évidemment du côté de l’entendement. Celui-ci exerce son rôle propre quand il s'élève indéfiniment, degré par degré, du ‘conditionné à la condition, sans toutefois se risquer hors de l’espace et du temps, au delà des limites de l'intuition sensible. La raison, au contraire, prétend achever d'emblée la synthèse des conditions, et, à cet effet, elle concrétise la totalité des conditions en une ?dée, elle en fait un obyet transcendantal, elle concoit, en un mot, un mode d’existence intelligible absolument différent du mode d’existence sensible connu par l’entendement.

Il en résulte que le raisonnement cosmologique est vicié par un véritable sophisme. Sous le même mot « conditionné », la raison et l’entendement entendent deux modes d'existence, existence intelligible et existence sensible, qui n’ont, — du moins dans les limites du savoir humain, — rien de commun. Le seul moyen de résoudre les antinomies est donc de « renvoyer dos à à dos les parties » en leur montrant « qu'elles se querellent pour rien », pour une vaine et une insaisissable « illusion transcendantale ? ».

C'est ainsi que Les deux premières antinomies, les antinomies mathématiques, se résolvent de la même façon. La thèse et l’antithèse y sont également fausses, car l’une et l'autre considèrent également le même monde et la même matière comme des choses en soi, et non pas simplement comme des collections de phénomènes. Or le monde et la matière, comme choses en soi, sont de pures idées. Le monde ne saurait, en effet, être saisi en aucune intuition possible, car nos intuitions sont successives dans le temps et ne sauraient embrasser la totalité du monde comme chose en soi. De même le simple ne peut ètre l’objet d'aucune intuition puisqu'il est toujours donné dans un espace divisible. On ne peut donc dire du monde comme chose en soi n1 s’il est fini ou infini, ni s'ilest composé de parties simples oudivisibles à l’infini!.

En sera-t-il de même des deux dernières antinomies, des antinomies dynamiques? Il ne s’agit plus ici de rapports entre des grandeurs nécessairement homogènes; nous savons, par exemple, que le rapport de cause à effet n'est pas un rapport analytique, mais un passage du même à l’autre. 11 se peut donc que l'inconditionné et le conditionné soient d'ordres différents, et l'on peut dès lors concevoir que les thèses et les antithèses n'aient pas en vue le même objet et soient vraies à deux points de vue différents. Il suffirait de rapporter les thèses aux choses en soi et les antithèses au monde phénoménal.

Ainsi se résout d’abord la troisième antinomie. Les

deux thèses semblent bien s'exelure, à première vue. Ou bien le monde est nécessairement déterminé dans toutes ses parties, et l’on se demande où est la place de la liberté et ce qu'il advient de l'ordre moral; ou bien la Liberté est réelle, mais alors que devient l’ordre naturel? Mais le conflit se dissipe si l’on distingue l’ordre phénoménal de l’ordre intelligible, si l’on admet que certaines actions humaines qui, pour nos sens, s’incorporent dans la chaine inflexible de la causalité physique, procèdent en mème temps d’une causalité libre située dans le monde des choses en soi. Or l’Analytique nous a déjà préparés à admettre ce point de vue. N’avons-nous pas vu, en effet qu'au delà du phénomène, seul connaïssable comme objet, on peut concevoir la chose en soi, le noumène? bien plus, que le phénomène ne peut être que la représentation phénoménale d’une chose qui en est le fondement (Grund) ! en dehors des phénomènes? « Rien n’empêche donc d'attribuer à cet objet transcendantal, outre sa propriété d’apparaitre comme phénomène, une causalité non phénoménale dont l'effet (Wirkung) se rencontrerait cependant dans le phénomène?. » Comme phénomène, l'homme resterait soumis à la loi de l’'enchaînement nécessaire, et, comme noumène, hors de la condition du temps, il pourrait commencer de lui-même une action. En tant qu'anneau de la chaine phénoménale, il agit suivant son caractère empirique; en tant qu'être moral, il détermine librement ses actions d’après son caractère

Page 1