‹ Les Grands Philosophes: KantChapitre 73 sur 139 · HEINZE, p. 719 et · texte numérisé non relu

HEINZE, p. 719 et

2. Ibid., p. 725. Nous laissons à dessein de côté la question du miracle, longuement développée dans Pôcirz, p. 117-124 et dans HeINZE, p. 623-628,

ainsi que Ja téléologie, à peine indiquée dans les leçons, et qui se trouvera à sa vraie place dans l'analyse de la Critique de la faculté de juger.

dans sa totalité, tel qu'il ne saurait ètre donné dans aucune expérience, la physique rationnelle trouve dans la science de Newton une application ix concreto et comme une illustration. L’à priori et le sensible se rejoignent ici dans l’expérience, au sens kantien de ce terme. La raison en est que les phénomènes matériels, grèce à leur permanence dans un espace à trois dimensions, peuvent être connus mathématiquement.

Pour que l'esprit puisse à priori commander à la nature, il nous faut découvrir entre les choses et lui un point de contact, c'est-à-dire découvrir une propriété des phénomènes à laquelle l’entendement puisse ramener toutes les autres propriétés. Cet intermédiaire est évidemment le mouvement. C'est en effet par le mouvement que le monde extérieur affecte tous nos organes, et c'est au mouvement que l'entendement réduit tous les prédicats de la matière. La mobilité servira donc de base à toute la métaphysique de la matière !.

Ceci posé, nous pouvons affirmer à priori que l’entendement, selon qu'il appliquera aux choses sensibles l’une de ses quatre catégories fondamentales, (quantité, qualité, relation et modalité), arrivera à quatre définitions différentes de la matière ; de là, la division de la physique rationnelle en quatre chapitres.

a. Phoronomie. — Considérons d’abord la matière au point de vue de la quantité, c'est-à-dire comme un simple

point mobile dans l’espace, abstraction faite de toute

1. Premiers Principes, t. VII, p. 459 (trad. ANDLER et CHAVANNES, p. 11).

qualité sensible. À ce point de vue, il n'y a pas lieu de considérer le mouvement de rotation, mais uniquement le mouvement progressif; et, de ce dernier, Kant ne considère que la forme rectiligne, les mouvements curvilignes ou variés, supposant l’action de forces étrangères qui en modifient la direction et la vitesse. Dès lors, la vitesse du mouvement rectiligne et uniforme s’exprimera en fonction du temps et de l’espace pris à leur puissance à ; e simple : V = —-.

Un corps qui se meut suivant un mouvement progressif modifie sa situation par rapport aux objets matériels qui l'entourent et à l'espace défini qui contient ces objets. Cet espace est l’espace empirique, ou relatif; il est nécessairement limité, et lui-même mobile par rapport à un espace plus vaste. L'espace absolu, au contraire, est l’espace illimité qui contient tous les espaces limités, l'espace immobile dans lequel s’accomplissent tous les mouvements. Il résulte de cette définition que le mouvement progressif n’est qu'une relation entre un mobile et l'espace limité qui l'entoure. I1 m'est impossible de dire à priori, par exemple, si une bille de billard se meut dans l’espace absolu, ou si elle est en repos tandis que l’espace relatif qui l'entoure se meut en sens contraire et avec la même vitesse. Cette équivalence théorique du mouvement de l’espace matériel qui l’entoure

constitue l’axiome de la phoronomie!,

Cet axiome permet de résoudre le problème fondamental de la phoronomie, qui est la construction du mouvement considéré comme une pure grandeur analogue aux grandeurs mathématiques construites par l’entendement. Il suffira de représenter par des lignes égales les quantités de mouvement égales. Soit, par exemple, à construire le mouvement d'un point A qui, en un même temps, est animé de deux mouvements distincts d’égale grandeur A B et de même direction. Il semble impossible, dans l'intuition, de construire deux mouvements différents et simultanés d’un mobile. Mais si nous considérons un seul de ces mouvements

comme propre au mobile et si nous attribuons l’autre

EE à l’espace relatif qui contient le mobile, nous dirons : tandis que le mobile A s’est porté vers B, l’espace relatif s'est déplacé en sens contraire et avec une vitesse égale de C à B, représentée par la ligne B C — A B. A est arrivé en C et le double mouvement de À s'exprime par l'égalité : 2 AB — A C.

Autre cas : les deux mouvements du mobile A sont les

deux lignes A B et A C d’égale grandeur etde sens contraire.

B À C Tandis que À se déplace vers B, supposons que l’espace relatif se déplace d’une quantité égale de A vers

C. Le point A se trouve encore éloigné de C d’une distance A C— A B: le mouvement est donc nul.

On prouverait de même que deux mouvements égaux qui se rencontrent suivant un angle se composent suivant la diagonale du parallélogramme (ici du losange), construit sur les côtés de l’angle. Or les mouvements rectilignes, comme les lignes droites, ne peuvent concourir que suivant un angle ou suivant une droite de même sens ou de sens contraire. Tous les cas possibles sont donc épuisés : la phoronomie a résolu le problème qu'elle se proposait !; et elle l’a résolu, conformément à son programme, en allant de la forme à la matière, de la métaphysique à la science, sans invoquer d’autres données que les conditions à priori de l'intuition sensible. Kant a vraiment institué à priori une géométrie du mouvement, et la cinématique moderne n’a rien fait de plus que reprendre ses vues et Les étendre au mouvement varié et curviligne.

b. Dynamique. — Les corps réels ne se réduisent pas à des points mathématiques et la matière ne se laisse pas construire comme une figure : elle est donnée. Elle ne se ramène point à la seule étendue, comme le voulait Descartes : elle la remplit. La phoronomie ne suffit donc point à fonder la physique.

Or « remplir un espace signifie résister à tout mobile qui tend par son mouvement à pénétrer dans un certain espace ? ». La matière est done nécessairement con-

on,

MÉTAPHYSIQUE DE LA NATURE. dy

çue comme résistance, comme force. La science à priori de la matière au point de vue qualitatif est la dynamique.

Les relations entre deux forces considérées comme réduites à des points géométriques, ne peuvent s'exercer qu'en direction rectiligne, et sur une droite À B deux sens seulement sont possibles : de À à B ou de B à A. Il en résulte que toute force est nécessairement répulsion ou attraction. De ces deux forces, la première est vraiment constitutive de la matière : une matière ne peut remplir réellement un espace qu’autant qu'elle repousse toute pénétration d’une matière étrangère. Cette force est commune à toutes les parties de la matièreetn’estautre que la force d'expansion ou élasticité. La matière est donc impénétrable; toutefois comme sa résistance à la pénétration est susceptible de degrés, puisque la matière est compressible à l’infini, cette impénétrabilité est dite relative, par rapport à l’impénétrabilité absolue ou mathématique admise par les cartésiens!.

La matière est divisible à l'infini, comme l’espace qu'elle remplit; mais il ne faut pas entendre par là qu'elle soit réellement divisée en parties infiniment petites, commele prétend l’atomisme antique, mais simplement que, toute matière étant donnée dans l'intuition de l’espace, il est impossible de concevoir un terme à la division d’un espace en espaces plus petits. Ce n’est pas en tant que chose en soi, mais en tant que phénomène que la matière

est infiniment divisible. L’atomisme est ainsi réfuté d’avance par l’Esthétique transcendantale {.

Si la répulsion est la première force constitutive de la matière, l'attraction en est la seconde; sans elle, la matière se disperserait à l’infini, de même que, sans la répulsion, elle tendrait à se réduire en un point géométrique, et l'on ne pourrait, dans les deux cas, trouver dans aucun espace assignable aucune quantité assignable de matière. L’attraction agit à distance à travers le vide, car une attraction par contact n’est possible qu'entre des matières déjà délimitées et cette délimitation supposerait ellemème, par un pur cercle vicieux, une attraction antérieure. Si elle agit à travers le vide, l'attraction ne saurait être influencée par la matière qu'elle rencontre. Au contraire, la force répulsive n’agit que par contact, par transmission de proche en proche. La première est une force pénétrante, la seconde une force superficielle.

La force agissant en toutes les parties de la matière, il en résulte que l'attraction est proportionnelle à la quantité de matière. D'autre part, si les distances spatiales peuvent varier à l'infini, on peut toujours concevoir, audessous d’un degré de force, un degré plus petit; s'il y a donc lieu d'admettre que l’attraction diminue avec la distance, il n'y a aucune raison de supposer qu'à un point donné elle tombe à zéro. D'où cette loi de la gravitation universelle : l'attraction est une fonction des distances. On peut, en conséquence, se représenter

tous les points de matière également attirés par un point À comme situés sur une surface sphérique dont le centre est en A; si l'attraction diminue, le rayon s'étend dans la même proportion et, d’après un théorème connu de géométrie, les surfaces sphériques croissent comme les carrés des rayons. La loi de la gravitation recoit ainsi cette forme mathématique : l'attraction est directement proportionnelle aux masses et inversement proportionnelle au carré des distances !.

Dans un corollaire général à la dynamique, l'auteur définit, en fonction de l'attraction et de la répulsion, les principales propriétés des corps. La /iqure d’un corps est la limitation de l’espace occupé dans toutes ses parties par une matière en vertu de la répulsion, et l’espace compris entre ces limites s'appelle volume. Les forces étant des grandeurs intensives, peuvent remplir un volume à des degrés différents, qui constituent leur densité (Dichtigheit). L'attraction, considérée comme n'’agissant qu’au contact, s'appelle cohésion; quand cette cohésion est au minimum et que les parties peuvent être déplacées (verschieben) par une force aussi petite que l’on voudra, le corps est dit fluide. L'élasticité, qui peut être attractive ou répulsive, est le pouvoir d'un corps de reprendre une forme déterminée après qu’une force extérieure a cessé d'agir sur lui. Enfin l’action que les corps exercent les uns sur les autres est dite mécanique

quand elle consiste en une transmission de mouvement;

elle est chimique quand les corps, même au repos, changent mutuellement la liaison de leurs parties. (Combinaison ou décomposition) !,

Ces définitions, on le voit, sont autant d'échecs au mécanisme cartésien. La position et le mouvement n'expliquent pas que deux corps, de volume égal, soient d'inégale densité, ni que deux substances chimiques se compénètrent, au lieu de se juxtaposer simplement, au point de présenter des qualités nouvelles. En un mot la matière est une grandeur, non plus extensive, mais intensive : elle est /orce.

c. Mécanique. — Nous venons de voir que l’origine du mouvement est la force. Maïs, une fois le mouvement donné, comment se communique-t-il? Quelles sont, en d’autres termes, les relations de matière à matière? Tel est le point de vue nouveau auquel l'esprit se place au nom de la catégorie de relation. La science qui résoud ce problème est la Mécanique.

En phoronomie, il nous suffisait, pour calculer le mouvement total d’un point, de composer les divers mouvements de ce point, et le mouvement total n'avait d'autre mesure que la vitesse. Désormais nousconsidérons des corps, c'est-à-dire des volumes, et le mouvement total se compose du mouvement de tous les points du corps. La quantité de mouvement a done pour mesure le produit de la vitesse par la quantité de matière, ou par la masse; et à son tour la masse, — qu'on ne saurait

mesurer en elle-même, puisque tout corps est divisible à l'infini et que l’unité de masse demeure indéterminable, — à pour mesure le quotient de la quantité de mouvement par la vitesse.

Ceci posé, le changement produit par l’action d'un corps sur un autre doit être envisagé à un triple point de vue : ou bien le corps est le sujet du changement, ou il en est la cause, ou il est à la fois sujet et cause du changement (dans le mouvement réciproque). En d'autres termes les changements de la matière comportent trois points de vue qui correspondent terme pour terme aux trois catégories de relation : substance, cause, réciprocité 1.

1° Au point de vue de la substance, la physique rationnelle pose immédiatement la loi de la permanence de la matière : À travers tous les changements de la matière corporelle, la quantité de la matière reste une somme constante, qui n'augmente ni ne diminue. En effet, la matière, par définition, est étendue et se compose de parties étendues, extérieures les unes aux autres. Elle ne peut donc pas plus être anéantie ou accrue que l’espace ne peut être supprimé ou augmenté. La matière est divisible, modifiable dans la disposition de ses parties, mais indestructible. D’elle est valable l'antique formule : rien ne se crée, rien ne se perd; — mais d'elle seule, car la vérité de cette maxime n’est fondée que sur la condition spatiale de la nature. On n’en saurait tirer

du RL

aucun argument en faveur de l’immortalité de l'âme.

2° Au point de vue de la causalité, le métaphysicien pose à priori la loi de l’inertie : Tout changement de la matière a une cause extérieure. En effet la matière, en tant qu’objet des sens, n’a pas d’autres déterminations que celle des rapports d'extériorité dans l’espace; elle n’a aucune détermination interne et ne peut puiser en elle-même une raison de modifier son repos ou son mouvement. Corollaire : l'hylozoïsme et le finalisme ne sauraient trouver place en physique; il n'y a d'autre explication des phénomènes naturels que la causalité mécanique.

3° Au point de vue de la réciprocité, la métaphysique fournit au physicien la loi de la réciprocité d'action : dans toute communication de mouvement, l'action et la réaction sont toujours égales. Newton avait reconnu cette loi, mais n'avait pu la fonder en raison et s'était contenté de faire appel à l'expérience, qui nous montre les chocs en retour égaux aux chocs, les contre-pressions égales aux pressions. Or la loi peut ètre démontrée, comme les précédentes, en raison des exigences de l’entendement. Supposons qu'un corps À heurte un corps B immobile dans l’espace; en vertu de l’axiome phoronomique, nous pouvons, au mouvement rectiligne AB, substituer le mouvement inverse de l’espace relatif entrainant B suivant BA. Il est donc indifférent de dire : A se meut vers B ou B se meut vers A. Toutefois, nous avons à considérer ici un élément dont la phoronomie n'avait pas à tenir

compte : la masse des corps, qui peut être inégale. Di-

visons alors la vitesse AB en deux parties Ac et Bc inversement proportionnelles aux masses A et B. Les deux

corps, entrainés l'un vers l’autre avec des vitesses inversement proportionnelles à leur masse, se rencontreront en € avec des mouvements égaux qui se neutraliseront ; tous deux entreront en repos. Mais le mouvement de l’espace relatif qui se déplacait avec B n’est pas détruit pour cela; après le choc, il se meut par rapport aux corps À et B (immobiles désormais dans l’espace absolu), avec une vitesse égale à B € dans la direction BA; ou, ce qui revient au même, les deux corps se meuvent ensemble, après le choc, avec une vitesse Bd — Bc dans la direction A B. Ce qui revient à dire que les deux corps s'arrêtent en B par rapport à l’espace relatif. L'effet total est donc équivalent à celui qui serait obtenu si les deux mobiles avaient été animés des vitesses inversement proportionnelles à leurs masses et dirigées en sens contraire suivant la même droite : des deux côtés, le produit de la masse par la vitesse est égale; l’action réciproque est équivalente.

d. Phénoménoloqie. — Possibilité, réalité, nécessité, telles sont les trois formes du jugement au point de vue de la modalité. Le métaphysicien doit se demander en conséquence à quelles conditions le mouvement est possible, réel ou nécessaire.

4° Nous avons vu en phoronomie que le mouvement d'un corps dans l'espace relatif est équivalent au mouvement de l’espace relatif lui-même en sens rectiligne contraire et avec la même vitesse, le corps demeurant en repos. L'esprit n’a aucune donnée pour décider lequel des mouvements, de l’espace ou du corps, est réel ou apparent; il se borne à déclarer que le mouvement rectiligne d’une matière dans l’espace relatif est possible. Le mouvement rectiligne est donc purement relatif à l’espace empirique. Un mouvement rectiligne absolu, c’est-à-dire concu dans un espace absolu, ne saurait être un objet d'expérience possible : il est 271p0ssible.

2° En vertu de la loi de l’inertie, un mouvement est incapable de modifier de lui-même sa direction; il se propage indéfiniment en ligne droite. Il en résulte que le mouvement curviligne, qui n’est autre qu'un mouvement rectiligne modifié à tout instant, suppose l’action d’une cause extérieure, d'une force. Or, toujours en vertu de la loi de l’inertie, tout point animé d’un mouvement circulairetend à quitter la trajectoire pour suivre la tangente. Il en résulte que le mouvement circulaire révèle l’existence d’une force située dans le mobile et il n’est plus possible, comme dans le cas de la ligne droite, de se demander, du corps ou de l’espace qui l'entoure, lequel est animé d'un mouvement réel ou apparent. Le mouvement circulaire est donc un prédicat réel et le mouvement du milieu où il se propage, celui du ciel autour

de la terre, par exemple, ne peut être qu'une pure illusion.

3° Sienfin on considère un mobile, par rapport non plus à l'espace, mais à un autre mobile, nous savons, d'après le troisième théorème de la mécanique, que le mouvement est nécessairement réel de part et d'autre, D'où ce troisième théorème de la phénoménologie : Tout mouvementd'un corps, par lequel il exerce une action sur un autre corps, est nécessairement accompagné d’un mouvement égal et de sens contraire de ce dernier!.

Tels sont les principes que la métaphysique de la nature matérielle établit à priori. Faut-il rappeler une fois de plus que ces principes, simple extension de l’esthétique et de l'analytique transcendantales, ne s'appliquent point à des choses en soi ni à un espace absolu; ils ne déterminent que les conditions à priori de toute expérience possible; ils supposent uniformément la réalité empirique de l’espace et son idéalité transcendantale, ainsi que l'objectivité empirique des catégories et leur subjectivité transcendantale. La métaphysique de la nature est une théorie rationnelle de l’expérience.

e. Passage à la physique. — Une pareille théorie rejoint-elle directement l'expérience sensible ? Le passage est-il direct de l'univers tout abstrait de nombres, de mouvements et de forces que nous venons de construire, au monde concret de l'expérience, infiniment varié dans ses formes? Kant ne le croyait pas; et c'est pour jeter un dernier pont entre l’esprit et les choses, la forme et

lamatière qu'il entreprit d'écrire ce Passage des pre-

miers principes métaphysiques de la nature à la physique dont il nous reste des fragments copieux, mais fort peu cohérents. Nous n’essaierons de dégager de ces notes que le plan général et les idées essentielles!.

La métaphysique vient de nous apprendre que toutes les lois du mouvement sont aussi celles de la force. A quelles conditions seront-elles vraies aussi des phénomènes perçus par les sens? C'est à la condition qu'on puisse découvrir entre l'apparence sensible et la force une relation d'identité, en d’autres termes, que le sujet pensant, qui pose à priori les lois des forces, et le monde extérieur ne soient pas choses radicalement distinctes. Or le sujet pensant et le monde extérieur ont au moins une source commune, la pensée par laquelle ils sont connus l’un et l’autre, et la distinction d'un extérieur et d’un intérieur n’est elle-mème établie que par la pensée. Est extérieur tout ce qui est perçu simultanément dans l'espace; est intérieur ce qui est perçu successivement dans le temps. Ainsi, quand la force se développe dans l'étendue, sous forme de mouvement, pour tomber sous le sens externe, elle ne tombe pas dans un domaine qui lui est étranger. Elle n’est qu'un « phénomène du moi s’affectant lui-même », au moyen des anticipations de la perception?. Sans doute, quand nous percevons une

1. D'après le texte publié par A. KRAUSE; nous suivrons de près l'analyse de M. ANDLER (Zntrod. à la traduct. des Premiers Princ. métaph. de la nature, p. Lvi-Lxxxvi).

sensation dans l’espace, il nous semble qu’elle provient d'une cause étrangère à notre esprit, parce que, étant localisée dans l'espace, elle à l’air de se détacher de nous et de s'opposer à notre esprit : en réalité, le monde de la perception, auquel s'applique l’entendement, est déjà construit par nous-même, suivant des lois intelligibles ; ce n’est plus, comme la sensation pure,une réalité brute, un « phénomène du premier degré! »; c'est un « phénomène du phénomène? ». Dès lors, l’objet est toujours, dans sa forme, le produit du sujet, et de la connaissance des fonctions du sujet on peut déduire la classification des forces naturelles.

La classification des forces établie par Kant d’après le plan des catégories, ne semble pas ajouter beaucoup à ce que nous a appris la physique rationnelle. En revanche, la classification des éléments matériels du monde abonde en idées originales.

S'il y a un espace, il doit y avoir une matière remplissant cet espace. Il n’y a pas de perception d’un espace vide; la possibilité de l'expérience, qui est la première loi à priori de la nature, est ainsi une preuve indirecte, mais certaine, de l'existence de la matière. Cette matière, comme l’espace qu'elle remplit, est unique et homogène, c’est l’éther3. En elle-même, elle est #mpondérable, le

poids n'étant qu’une relation dérivée qui existe, au sein

3. Kant l'appelle « Aether » ou encore fréquemment Elementarstoff, Wärmestoff (279 a et suiv.)

de la matière universelle, entre corps particuliers. Elle est incoercible, en ce sens qu'on ne peut, pas plus que l'espace, l’enfermer dans aucune limite ni l’exelure d'aucune; l'éther pénètre tout, les liquides comme les solides, et ne peut prendre aucune forme définie.

Les relations qui se produisent au sein de l’éther se ramènent au jeu des forces d'attraction et de répulsion. L'attraction empêche les parties voisines, qui se repoussent avec une très grande vitesse, de se disperser à l’infini; dece double mouvement d'expansion et de contraction résulte une ondulation perpétuelle et infiniment rapide! Cette ondulation, en se transmettant aux corps, y produit la chaleur qui n'est point, comme Kant l'avait cru d’abord, une matière spéciale, mais « un mouvement oscillatoire intérieur »?.

Par opposition à l’éther impondérable et incoercible, nous concevons des matières pondérables et susceptibles de recevoir des formes variées. Ces corps, dénués encore de toute qualité physique ou chimique autre que la mobilité, sont ce que Kant appelle des bases ou éléments (Stoffe). Ce sont les corps simples des chimistes, dont Kant croit trouver un exemple concret dans quelques gaz que la science de son temps n'avait point réussi à liquéfier. Kant ne croit point, d'ailleurs, que la chimie parvienne Jamais à découvrir un rapport mathématique entre les actions chimiques et l’une des propriétés

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