Cf. supra, p
moments du temps ne sont-ils pas déterminés par les moments antérieurs, tout comme une figure géométrique est solidaire de l’espace tout entier où elle est découpée? Vaines, par conséquent, les éloquentes invocations au témoignage de la’conscience dont se contente l’empirisme « dans toute la nudité de son caractère superficiel (Seichtigkeit) ». La liberté n’est point une « propriété psychologique » que l’analyse découvre et décrit ; cest le « caractère intelligible » d'une chose en soi, que la raison pense, mais qui se dérobe à l'intuition.
Toutefois en reléguant la liberté du monde sensible dans celui des noumènes, il semble que nous n’échappions à une difficulté que pour tomber dans un pire embarras. Les choses en soi ne sont-elles pas déterminées elles-mêmes par la causalité divine? Et l’homme, malgré ses attaches avec un monde transcendant, est-il autre chose « qu’une marionnette ou un automate de Vaucanson, faconné et mis en mouvement par le maitre suprême de toute œuvre d’art »? Mais la Critique a par avance paré à l’objection, Certes le spinozisme est conséquent avec lui-même, quand il réduit toute action à n'être qu'une manifestation mécanique de la causalité divine; du moment où le temps et l’espace sont des « déterminations essentielles de l'être primitif lui-même, » les choses ne sont plus que des modes, des accidents de l’universelle substance. Épurez, au contraire, l’idée de Dieu de tout élément sensible; rejetez-la hors du temps
1. T. IV, p. 210 (Critique de la raison pral., trad. PICAVET, p. 170).
et de l'espace : la notion d’une action causale de Dieu sur nos actes ou nos pensées devient absurde, contradictoire. Et quand nous parlons de création des choses en soi par Dieu, nous ne devons point entendre sous ces termes un rapport de cause à effet dans le sens d’une succession dans le temps. Sans doute le mode d'action de Dieu sur les choses en soi nous échappe; mais il nous suffit qu'il n’ait aucune ressemblance avec la causalité naturelle pour que nous puissions concevoir, dans le moi nouménal, un pouvoir de détermination différent du mode de liaison réalisé dans la nature, etindépendant de l’action divine.
Une liberté intelligible est donc possible. Mais comment peut-elle coexister dans un même sujet avec la nécessité ? Comment l’action morale peut-elle être nécessaire en tant que phénomène, et libre en tant que détermination transcendante? Il faut bien avouer que la solution fournie par Kantest beaucoup moins une conciliation de la liberté et du déterminisme qu'un aveu de l'impuissance où se trouve l'esprit humain de sacrifier l’un des deux termes à l’autre. L’unique moyen, aux yeux de Kant, de sauver la liberté est de la garantir de toute contamination avec l’ordre naturel, d'affirmer la distinction radicale et irréductible des deux points de vue auxquels le sujet se considère lui-même : d'une part, il se connaît par l'expérience du sens interne comme un phénomène soumis à la détermination rigoureuse du temps; d’autre part, il se pense comme chose en soi, comme être intelligible, étranger à la condition du temps, franc de toute
liaison causale, en un mot libre. Le sujet pensant est à la fois caractère empirique et caractère intelligible; le caractère empirique est le résultat nécessaire de tout notre passé ; il comprend nos affections, nos dispositions mentales, telles que toute notre vie antérieure les a préformées et, à ce titre, « il n’est plus en notre pouvoir ». Le caractère intelligible, au contraire, est celui que s’attribue le sujet quand il se considère comme affranchi des conditions du temps, comme chose en soi, « déterminable uniquement par les lois qu'il se donne à luimême par la raison. » À ce point de vue, il n’y a plus ni avant ni après, plus de cause antécédente subie par la raison. Dès lors aucun phénomène du sens interne, ni même la série totale des faits physiques, ne peuvent être considérés comme cause d’une détermination du moi intelligible, mais au contraire comme une conséquence (Folge) de cette existence intelligible. En d’autres termes, tout phénomène psychique, et par suite tout acte moral, est déterminé par l’ensemble du caractère empirique, mais le caractère empirique lui-même, pris dans sa totalité, dépend du caractère intelligible; il est, suivant la forte expression de Kant lui-même, « le phénomène du caractère que le sujet se donne à lui-même et d’après lequel il s’attribue, comme à une cause indépendante de toute sensibilité, la causalité des phénomènes mêmes de ce caractère empirique ! ».
1. P. 214 (176-177). Cf. Prolég. : « L'idée de la liberté n’a lieu que dans le rapport de l'intellectuel comme cause, au phénomène comme effet »
(p. 269 [184] note).