‹ Les Grands Philosophes: KantChapitre 79 sur 139 · STE D · texte numérisé non relu

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On éprouve un véritable dépit à noter que l’auteur de la Critique, par endroits si prodigue d’éclaireissements, a ramassé dans le raccourci d’une page l'essentiel de cette théorie de la liberté. Et cette page est loin d'être claire. Comment est-il possible d'attribuer au moi nouménal « une causalité indépendante de toute sensibilité »? Les termes mêmes de cette formule semblent contradictoires, s’il est vrai que l’idée de cause est inintelligible hors d’une succession de phénomènes sensibles. Kant eût répondu sans doute que le concept de causalité n’a dans l'espèce qu'une valeur symbolique : tout se passe, dans le domaine moral, comme si le caractère empirique était l'effet sensible, la transposition du caractère intelligible en termes spatiaux et temporels. N'est-ce pas ainsi déjà que, dans la Dialectique transcendantale, 11 interprétait l’idée de Providence? Mais cette autonomie, en quelque sorte métaphorique, de la volonté suffit-elle aux exigences de la conscience morale, qui sont, aux yeux mêmes de Kant, le vrai criterium de la métaphysique de la liberté?

Kant s'est préoccupé de cette difficulté. IL s'efforce de définir le sens que prennent les « sentences de ce merveilleux pouvoir que nous appelons conscience », dans ce système où se mêlent si étrangement le déterminisme naturel et la liberté transcendante. Un homme à beau ruser avec soi-mème pour se représenter une action coupable comme une erreur involontaire ou le fait d’un entrainement irrésistible : le repentir veille en

lui et rend à la raison ce témoignage que, de l’action

CRITIQUE DE LA RAISON PRATIQUE. non

accomplie, il faut toujours remonter, à travers la chaîne des antécédents immédiats, jusqu’à la « spontanéité absolue de la liberté » à laquelle est suspendue toute la nature sensible de l’homme. Et tout comme l’on peut soutenir contre l'argument déterministe de la prescience divine que la prévision de nos actes par Dieu n'empêche point que nous en soyons les auteurs responsables, de même Kant soutient qu'on pourrait, en pénétrant les dispositions morales d'un homme, calculer sa conduite future « avec autant de certitude qu'une éclipse de lune ou de soleil » sans être en droit de nier la liberté de cet homme. Ce ne sont donc point nos actes particuliers qui sont libres, mais l'orientation générale qu'a prise notre moi intelligible. Une option originelle a lieu dans l'absolu, de laquelle dépend toute la conduite de notre vie morale. Ne remarque-t-on pas chez certains enfants une méchanceté précoce que l’âge ne fait que mürir? Et cependant la conscience populaire les tient pour responsables, les juge et les condamne, comme s'ils avaient, dans une région transcendante « accepté librement des principes mauvais et immuables ». Nous ne tarderons pas à retrouver cette conception de la faute originelle

dans la philosophie religieuse de Kant.

B. Passage de l’idée de liberté aux éléments de la moralité. — Nous sommes dès lors en état de répondre à la question posée au début de l'Établissement de la mé-

taphysique des mœurs : Comment la loi morale, sous sa

En -

forme d’impératif catégorique, est-elle possible? Elle est possible « parce que l’idée de la liberté fait de moi un membre d'un monde intelligible ». Si j'appartenais uniquement à ce monde, tous mes actes seraient sans exception conformes à ma volonté autonome; mais, membre d’un monde sensible, je suis sollicité d’un autre côté par des mobiles étrangers; j'affirme donc seulement que je dois conformer ma conduite à ma volonté libre. Et ce devoir constitue une affirmation synthétique à priori, puisqu'il établit une liaison entre mes actes indépendamment de tout considérant empirique; de sorte que « l’idée de ma volonté intelligible, pure, pratique en elle-même, s’ajoute à ma volonté (empirique) affectée, par des désirs sensibles... à peu près comme aux intuitions du monde sensible s'ajoutent les concepts de l’entendement ! ». |

Ainsi se trouve établie la condition suprême de tout acte moral. « Le concept de liberté est la clef de voûte de tout l'édifice d’un système de la raison pure ?. » Mais la tâche de la critique est loin d’être achevée. 11 lui faut fonder à priori, dans ses éléments essentiels, la moralité qu’elle n’a, dans l'Etablissement de la métaphysique des mœurs, analysée que d’une facon tout empirique. Et. tandis que la critique de la connaissance remontait du donné aux plus hautes conditions rationnelles du savoir, la critique de l’action doit redescendre de la condition aux données, de la raison à la matière sensible de la mo-

1. Élabl. de la métaph. des mœurs, p. 82 (118). 2. Critique de la Raison pratique, p. 98 (2).

ralité. Nous rencontrerons donc, dans l’ordre inverse de celui qu'offrait la critique de la raison pure, des principes, des concepts, des données sensibles de la mo-

ralité !.

a. Principes de la raison pure pratique.

Sous forme de {héorèmes, Kant établit déductivement les caractères des principes moraux découverts empiriquement dans l'Établissement de la métaphysique des mœurs.

I. Tous les principes pratiques qui supposent un objet (matière) de la faculté de désirer comme principe déterminant de la volonté, sont empiriques et ne peuvent fournir de lois pratiques.

En effet, tout objet du désir est donné par l'expérience et ne peut déterminer une volonté intelligible. D'autre part, la capacité de sentir varie selon les individus et on n’en peut tirer une maxime objective ?.

IT. Tous les principes pratiques matériels sont, comme tels, d'une seule et méme espèce et se rangent sous le principe général de l'amour de soi ou du bonheur personnel.

En effet, tous les principes pratiques matériels supposent également l'existence d'objets, d’une matière exté-

rieure qui s'adresse au sens, non à l’entendement ®.

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