‹ Les Grands Philosophes: KantChapitre 85 sur 139 · SOURCES, OBJET, DIVISION · texte numérisé non relu

SOURCES, OBJET, DIVISION

IL nous a fallu, on se le rappelle, pour esquisser d’après Kant la Métaphysique de la nature, tirer parti d’un court opuscule et de notes posthumes obscures et confuses ; force nous a été parfois de mèler la conjecture à l’analyse. Nous nous trouvons, au contraire, en pleine sécurité pour entreprendre l'exposé de la Métaphysique des mœurs; la doctrine est bien définie et les textes surabondent. Ce sont d’abord les deux ouvrages volumineux, et d'une lourdeur quelque peu sénile, dont l’ensemble constitue la Métaphysique des Mœurs : Doctrine du Droit et Doctrine de la Vertu, publiés tous deux, à quelques mois d'intervalle, en 1797. Ce sont aussi les très nombreux essais de morale et de droit, que Kant à complaisamment multipliés pendant sa féconde vieillesse, et dont quelques-uns appartiennent encore à la bonne époque critique.

La Métaphysique de la nature avait pour objet de fonder, sur la base établie par la critique de la raison spé-

* Et

culative, un système complet et rationnel des concepts et des principes à priori de la physique. Pareillement, sur les fondements reconnus et affermis par ia critique de la raison pratique, la Métaphysique des mœurs doit élever à priori le système rationnel des devoirs. I ne s'agit donc pas d’une sorte de physiologie descriptive des mœurs et des caractères, mais d’une détermination purement déductive des principes essentiels à la conduite humaine 1.

Comment diviser cette enquête? Quelle que soit la nature des actes moraux, il convient toujours de distinguer deux éléments : d’une part, la /o7 qui représente l'acte comme obligatoire, et, d'autre part, le #0obile qu’elle met en jeu dans le sujet auquel elle commande. Une même loi peut être accomplie au nom de mobiles très différents : par pur respect de la loi, ou en vertu d’une sollicitation de la nature sensible, crainte ou désir. D'où il suit que le système de nos devoirs, qui est la législation, doit être envisagé à un double point de vue : législation morale, au nom de laquelle les actes sont accomplis par pur respect de la loi; législation juridique qui ne règle que la conformité extérieure des actes à la

1. T. V,p.1-17. (Trad. Barr. Doctrine du Droit, 1-24. A la p.16 (23), Kant réserve pour une science ultérieure, qu'il appelle Anthropologie morale et qui devait former la seconde partie de la philosophie pratique, l’étude de ce que l'expérience peut nous apprendre sur la pratique des lois morales, sur l'enseignement des principes moraux, etc. Cette seconde partie n'a jamais été écrite. N'oublions pas toutefois que l’Anthropologie de Kant a un caractère pragmatique : Anthropologie in pragmatischer Hinsicht.

loi, quel qu’en soit le mobile intérieur. Un grand nombre de devoirs échappent à la législation juridique et ne relèvent que de la conscience : ce sont les devoirs de vertu. D’autres, tout en relevant du tribunal intérieur, auquel nul acte n'échappe, peuvent être l'objet d’une législation extérieure; telle est, par exemple, l’obligation de tenir ses engagements; ce sont les devoirs de droit. De là la division dichotomique de la Métaphysique des mœurs en Doctrine de la vertu et Doctrine du Droit. Cest la seconde qu'il nous faut, avec Kant, aborder la première !.

A. Doctrine du droit.

a. Notions préliminaires.

Qu'est-ce que le droit? Il ne s'agit point ici du droit positif, des lois établies en tel lieu ou en tel temps, mais des principes immuables qui doivent, à priori, servir de fondement à toute législation extérieure, du droit rationnel, du droit naturel (jus naturæ). À ce point de vue, l'analyse découvre trois- éléments dans l’idée de droit : 1°) Le droit commence avec les rapports des personnes entre elles, et il n’y a pas de droit proprement individuel. 2°) Le droit ne détermine pas un rapport entre la liberté de l’un et le désir de l’autre, comme dans la bienfaisance, mais un rapport entre les libertés de

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