Faris veut dire en arabe chevalier
ÀDÀM MÎCKIEWICZ 43
qu'au plus vif relief le type éclatant et fougeux de la vieille noblesse de Pologne. Comme il arrive aux héros du genre byronien, une fatalité pesa sur sa naissance et sur la première partie de sa vie. Il était le fils d'un des trois magnats néfastes, d'un des traîtres qui écrasèrent dans l'œuf la renaissance de leur pays, rejetèrent la Constitution du 3 mai, annihilèrent par leur confédération sacrilège les efforts de la Diète et des patriotes de Varsovie. C'est en 1792, à Targowitza, bien plus qu'à Pétersbourg et à Berlin, que fut signé par les mains les plus criminelles le second des démembrements de la Pologne. Marqué d'opprobre à jamais, le comte Séverin Rzewuski s'en fut à Vienne. Il s'y établit, et voulut que son fils prît du service dans les rangs autrichiens. Wenceslas se battit donc contre ses compatriotes, en 1809, c'est-à-dire l'année même de la plus brillante des campagnes que firent les Polonais pendant les guerresnapoléoniennes, sous les ordres dePoniatowski. Pour comble, il était malheureux à son foyer ; son père l'avait marié à une Lubomirska, fille de la princesse guillotinée à Paris pendant la Terreur ; et il souffrait de l'esprit étroit et sec de sa femme. Telle était la vie de honte, de trahison, et de misères domestiques, où le Destin semblait enchaîner ce jeune homme doué de la plus brillante fantaisie guerrière, dévoré du besoin d'exploits incomparables !
Mais il était né dans l'Ukraine de Mazeppa : comme l'hetman légendaire, il était de ceux dont les liens tombent et qui « se relèvent rois ». Tout d'un coup, if rompit ses entraves, quitta l'Europe, vola vers l'Orient.
11 apparut en Arabie, et, de sa seule présence, éblouit le désert. Cavalier incomparable, centaure et guerrier, les nomades le regardèrent comme un demidieu. Pleines d'admiration et d'amour, douze tribus l'élurent pour chef sous le nom de Tadj-ul-Fehher
(Couronne de Gloire). Il vécut pendant des années à leur tête, enfin libre et prince, « respirant de toute la largeur de ses poumons, regardant de toute l'étendue de sa vue, secouant au vent la crinière d'autruche de son coursier, dont le front noir portait une étoile, dont les pieds blancs jetaient des éclairs ». Poésie vivante et vivant symbole de son pays, d'une chevalerie si fougueuse, à l'élan si romanesque ; brûlé, en outre, de l'ardeur infinie de son extraordinaire époque, consumé de passion, d'inquiétude et de rêve, idéaliste et mystique jusqu'à l'impossible, soulevé par le désir inextinguible, par l'aspiration sans limites, il était vraiment le frère de ces grands inspirés de Pologne qui devaient le célébrer dans leurs chants; il eût souhaité, comme eux, « d'étreindre de ses bras l'univers, pendant que sa pensée s'élancerait comme une flèche, toujours plus haut et plus haut, jusque dans l'abîme du ciel ». On dit que, dans cet Orient fasciné de sa valeur et du galop de son cheval, une jeune fille vint à l'aimer d'un amour plus fort que la mort. Ils se voyaient en secret. Elle avait un poignard au manche d'or fin ; une nuit, il la pria de lui laisser cette arme en souvenir, car il allait s'éloigner pour toujours. « Oh! si tu pars, rends-moi ce poignard, dit-elle, car je veux me tuer. » — « Adieu, fille du désert, vis de longues années. Ton poignard me mettra au tombeau. Lorsque ce désert aura englouti tout mon passé, lorsque la vie me pèsera, je me tuerai. J'ai une âme sauvage. 11 me faut un poignard, il me faut prendre avec moi ton poignard '. » Puis, comme son cheval allait l'emporter loin de la délaissée, il voulut jeter un dernier regard vers le perron du harem : alors, la douleur l'écrasa, car elle n'y était plus, mais, au-dessous de sa