Poésies de Slowacki. Duma sur Wenceslas Rzewuski
fenêtre, l'eau s'était refermée sur un corps de femme dont le voile flottait sur l'étang...
La fin du cavalier magique ne mentit point à sa vie : elle acheva la merveille et couronna le poème. En 1831, il reparut en Ukraine, leva un escadron de volontaires, livra bataille aux Russes à Daszow, et disparut à jamais au milieu du combat. On ne le revit point, on ne retrouva pas sa dépouille ; nulle trace de son corps, ni de sa tombe ; personne ne put dire s'il succomba sous le fer ou s'il fut enlevé dans l'invisible, ravi vers Dieu par les milices célestes. Alors, il devint aussi fabuleux en Ukraine qu'en Arabie ; de la contrée s'éleva bientôt un vol de légendes qui vinrent tournoyer autour de son souvenir : on raconta que sa cavale favorite, Guldia, l'avait dérobé à la mort en l'emportant au plus lointain des steppes, couvert de sang et de blessures...
... Je m'éveille de pareils récits, comme du fond des rêves... Vraiment, cela fut-il? Existèrent-ils, passèrent-ils à l'horizon de la planète, ces êtres d'une beauté suprême, ces êtres de songe, un Shelley, un Wenceslas Rzewuski? Vécurent-ils, ces songes de la vie? Est-il vrai qu'ils apparurent ici-bas comme un éclair, et quelqu'un les vit-il traverser l'espace ainsi que des cavaliers ailés?... Des strophes de Robert Browning ont chanté dans ma mémoire :
Ah! vîtes-vous donc un jour Shelley en face, S'arrêta-t-il et vous parla-t-il, Et vous, lui parlâtes-vous à votre tour? Comme cela semble étrange et nouveau!
.... Je traversai une lande, avec un nom à elle, Et une certaine utilité dans le monde, sans doute ; A peine en brille-t-il pourtant large comme la main Au centre des pâles lieues d'alentour.
Car, là, je ramassai sur la bruyère Et, là, je mis dans ma poitrine Une plume de mue, une plume d'aigle !
Bien, j'oublie le reste.
Et pourtant, ces choses furent. La Pologne
touche à l'Orient : le libre steppe et ses songes y commencent. L'imagination chaude et fantastique de l'Asie, éblouissante et fuyante, aveuglante avec des effets de mirage, vient parfois s'y jouer dans la vie réelle, pour s'éloigner bientôt à toute vitesse et disparaître au désert
La vie réelle, la réalité ! Il nous faut maintenant y revenir, et nous allons la retrouver en Europe sous sa forme la plus dure, accompagnée de la défaite, de la misère physique et morale de l'exilé, du navrant pèlerinage sur la terre étrangère. Qu'elle allait être cruelle, la vie de cette émigration polonaise, de cette armée qui venait de s'écouler hors des frontières de la patrie, après avoir rendu à l'Europe libérale un service immense ! A la vérité, l'Europe ne s'en souvient et ne s'en soucie pas plus aujourd'hui que de cet autre bienfait dont l'insurrection polonaise de 1794 avantagea la Révolution française en empêchant Catherine d'envoyer trop tôt ses Cosaques contre la Convention déjà presque accablée sous le nombre : mais puisque, désormais, et par ces jours de jolis sentiments, l'on n'est pas loin de se piquer d'ingratitude, et qu'on se croit d'esprit supérieur pour afficher l'imbécile et commode pitrerie du cynisme et de l'indifférence, rappelons au moins l'éminent service à ceux-là qui ne veulent point oublier. Au lendemain des journées de Juillet, la'utocrate Russe avait lancé un manifeste des plus mena-
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çants contre le mouvement français et le mouvement belge de 1830 : or, « la résistance de la Pologne assura le salut de la Révolution de Paris et de la Révolution de Bruxelles, car, pendant que Paskévitch opérait le passage de la Vistule, l'armée française avait pu entrer en Belgique, chasser les troupes hollandaises, et assurer ainsi l'indépendance du nouveau royaume' ».
Dispersés à travers l'Europe, mais résidant plus particulièrement en France, les héroïques émigrés de 1831 passèrent d'une période de fièvre et de bataille, d'une période d'épopée, à un véritable état de stagnation ou même de misère. Il y a des âmes et des époques faites pour vivre dans la flamme. Les prédestinés de ces heures de feu supporteront la faim, le froid, la mitraille, l'agonie, la mort, pourvu quils se sentent vivre, même d'une vie d'ouragan et de martyre. Tel fut le temps romantique, dont les insurgés de 1830 et de 1848 furent le type vivant et, si j'ose dire, « le geste ». Et de ces révoltés patriotes, soulevés par deux fois dans toute l'Europe, de ces soldats des nationalités, les Polonais peuvent être considérés comme l'expression idéale 2. Et tout a sa rançon. Les émigrés de ' 1831, qui s'étaient plu à vivre dans l'héroïsme ainsi que dans leur élément naturel, s'accommodèrent peu,
1. Lavisse et Rambaud, Histoire générale de V Europe, t. X, p. 327.
2. Henri Heine et Mazzini l'ont vu et proclamé, cet héroïsme supérieur des Polonais. « Il est étonnant, dit l'auteur de Vlntermezzo, de voir quelle puissance exerce à lui tout seul sur les Polonais le mot de liberté ; leurs âmes brûlent et s'entlamment en apprenant que, quelque part, on combat pour elle: leurs yeux brillent en regardant du côté de la Grèce et de l'Amérique du Sud. » Mazzini : « Devons-nous sans cesse rougir en voyant les Polonais, des hommes comme tous les autres en toutes choses, mais ardents toujours pour leur pays et prêts à mourir pour lui ? »
par contre, de l'existence plate et famélique où il leur fallut bientôt choir, après les dernières fleurs dont on les couvrit, durant leur voyage de l'Est à l'Ouest, des frontières de Prusse et d'Autriche à celles de France. Bientôt, la faim les tenailla; les disputes, les jalousies, les récriminations les rapetissèrent et les assombrirent. On se partagea en cercles, en coteries politiques ; on fut monarchiste ou républicain, aristocrate ou démocrate ; on passa le temps, suivant la mode des peuples du Nord, en longs conciliabules nocturnes où l'on se perdit en considérations sur les causes de la défaite, en projets de régénération, en nouveaux plans de lutte; et, les antipathies privées brochant sur le tout, l'on se tira dessus d'un camp à l'autre, dans les feuilles de l'émigration. Ce fut un peu la vieille anarchie polonaise, qui renaissait dans l'exil. L'amertume et le malheur se soulageaient comme ils pouvaient.
Un certain nombre des héros de 1831 se résignèrent à la sagesse, s'adaptèrent à la vie bourgeoise, sollicitèrent quelque place, vécurent de quelque industrie, se marièrent dans leur pays d'adoption, s'établirent surtout en France. D'autres restèrent fidèles à l'aventure, au danger, aux courses à travers l'Europe, à toutes les poésies de la vie; ils furent les don Quichotte de l'indépendance des peuples et de la démocratie, les chevaliers errants de la liberté. En 1848, ils contribuèrent à ébranler les trônes absolutistes, et l'on entendit les coups de hache dont ils faillirent jeter à terre celui des Habsbourg ; ils combattirent jusqu'à la République modérée du 4 septembre, et MM. Lavisse et Rambaud ont constaté cette furia militante : « Les généraux, les milliers d'officiers et de soldats polonais réfugiés en Suisse, en France, en Angleterre, recueillis et comme adoptés par les Etats à constitution libérale, formèrent désormais une force redoutable de la Révo-
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lution universelle. On les retrouvera partout où il y aura des luttes à soutenir pour la liberté bien ou mal comprise, dans les émeutes de Paris, de Berlin, de Vienne, dans les révolutions d'Italie, d'Allemagne, de Hongrie, de Roumanie '. »
Il était naturel, en effet, que ce peuple de Pologne, dont Thistoire n'avait été qu'une longue épopée généreuse et qui, pendant tant de siècles, avait couvert l'Europe de ses lances, il était naturel, dis-je, qu'un tel peuple ne songeât point à garder le coin du feu dans les âges suivants, ni de nos jours. Il n'avait cessé de produire des preux, alors que ce rôle semblait déjà rayé du monde, que les croisades étaient loin dans le passé, et que Cervantes avait embaumé la chevalerie errante dans son apologie mêlée de satire : Sobieski, Pulawski, Kosciuszko avaient continué en Pologne la lignée sainte, promené la bannière des paladins sous les murs de Vienne et jusqu'en Amérique, volant au secours des peuples menacés ou révoltés. Lorsque leur terre fut devenue celle des exilés et des martyrs, les légions de Pologne prirent place sous le drapeau de la Révolution et de l'Empire, se firent hacher pour la France, accomplirent de fabuleux exploits. Puis, à partir de 1830, une troupe nouvelle de héros de l'émigration allait encore renouer la chaîne et courir sus à tous les tyrans de l'Europe. Car c'est surtout au xixe siècle que se posa « la question des nationalités » ; de nos jours, il ne s'agissait plus, pour les cœurs valeureux, de délivrer le tombeau du Christ, mais la liberté, nouvelle Andromède. Ces figures polonaises de la glorieuse époque romantique sont peut-être un peu distantes, un peu pâlies, les morts vont si vite ! Que notre voix puisse arriver pourtant jusqu'à leur ombre