‹ Les grands poètes romantiques de la PologneChapitre 26 sur 79 · LA MARCHE FUNEBRE · texte numérisé non relu

LA MARCHE FUNEBRE

Reprenons d'un peu haut la biographie de Mickiewicz.

Nous avons vu qu'il s'était fixé à Paris en 1832. Il y élut domicile définitif parce que cette ville est le cœur des idées, que le sang- de la vie intellectuelle et morale y afflue de partout, pour y battre de sa pulsation la plus haute, et qu'il n'y a pas d'autre lieu d'où il puisse être relancé avec la même force dans les artères du monde. Il eût préféré, peut-être, quant à lui, d'autres résidences; il aimait mieux Rome, où la rêverie remonte à l'infini le cours des âges; il aurait encore habité volontiers près de la nature, à Lausanne, l'adorable ville montueuse où il enseigna en 4839 et d'où il contemplait l'azur du Léman et les Alpes neigeuses. Mais il n'était pas libre d'agir à sa guise ; il se devait avant tout au pays dont il était la voix ; et, sous la monarchie de Juillet, la nation malheureuse n'avait pas de foyer de sympathies plus actif et plus vivant que Paris. Républicains et catholiques libéraux y rivalisaient d'ardeur pour la cause polonaise. Le poète de la Pologne y fut reçu à bras ouverts par Lafayette, Béranger, Michelet, et aussi par Chateaubriand et Montalembert.

La grande famille de l'émigration restait d'ailleurs le centre de vie de Mickiewicz. L'autorité morale qu'il acquit peu à peu sur ses compatriotes exilés devint prodigieuse, surtout à partir du jour où il les enseigna dans sa chaire du Collège de France, et avec l'éclat que j'ai dit plus haut. C'est à leur adresse qu'il écrivit,

en 1833, une série d'articles qui parurent dans le journal : Le Pèlerin polonais. Il les adjurait d'en finir avec leurs dissensions politiques, qui ne rimaient qu'à nuire à leur cause. Il n'était pas plus riche que la plupart d'entre eux et vit des jours très pénibles. « Les affaires d'Adam sont en assez piètre état, écrivait en 1836 son éditeur, Eustache Januszkiewicz. Je l'ai interrogé sur ses ressources. Il m'a répondu que Platon ou je ne sais quel autre philosophe grec soutient que rien n'abat l'àme autant que de songer au lendemain. Puis il m'a enjoint de prendre exemple sur les oiseaux du ciel, ainsi que l'ordonne l'Ecriture. » On voit qu'il prenait bien les choses. Il fallut aviser pourtant, un peu plus tard : car il s'était marié, et ne tarda pas à se trouver père de famille. Il ne sortit de la gêne la plus étroite que du jour où il professa près du Léman ou au Collège de France.

Les fêtes intimes que lui donnèrent les émigrés, en témoignage d'amour et de reconnaissance, portent bien la marque de cette époque où la tristesse, toute déprimante qu'elle fût d'abord, modifiait vite ses effets, et devenait la source de l'exaltation. On se reprenait bientôt; on se tournait avec confiance vers l'avenir. M. Ladislas Mickiewicz raconte les scènes suivantes :

Le 25 décembre 1840, à l'occasion d'un banquet offert au poète par son éditeur, mon père se leva, et, dès les premiers vers qui s'échappèrent de sa poitrine avec une force torrentielle, chacun retint sa respiration. Lorsqu'il cessa, les uns avaient des spasmes nerveux, d'autres pleuraient; il fallut reconduire chez lui à moitié évanoui le comte Plater. Personne ne nota cette improvisation ; mais tous les assistants crurent voir le poète transfiguré et la proclamèrent surhumaine. Ils signèrent leurs noms au bas d'un parchemin, en commémoration d'un moment idéalement vécu et dont ils tenaient à perpétuer la trace... Le 1er janvier 1841, un nouveau banquet organisé par Eustache Januszkiewicz

rassembla les convives du 25 décembre, auxquels s'adjoignirent, Bohdan Zaleski et Etienne Witwicki. On offrit au poète une coupe d'argent. Sur le couvercle, un lion tient un écusson avec l'inscription : « A Adam Mickiewicz, en souvenir du 25 décembre 1840. » Mickiewicz, saisi d'un transport prophétique, se mit à dévoiler l'avenir de la Pologne, affirmant qu'elle aurait ses prêtres, ses généraux, ses rois... Le mot de roi détermina les protestations de quelques démocrates. Mickiewicz s'interrompit et ne voulut plus reprendre Ja parole. Il exprima plus tard le regret qu'on eût coupé le fil de ses pensées, parce que, des yeux de l'âme, il était en train de lire à livre ouvert les destinées de sa patrie.

Ainsi qu'on vient de le voir, l'improvisation du second banquet se termine par une vision mystique brusquement interrompue. Mickiewicz avait toujours penché vers le mysticisme. Il y versa tout à fait sous l'influence d'André Towianski, lequel, à cette date de 1840, arriva de Lithuanie, pénétré de la mission prophétique dont il se croyait investi par la Divinité. Le « Tovianisme » est resté fameux dans les annales de l'émigration polonaise : il y joua un rôle considérable. Nous aurons à reparler de cette doctrine et de son fondateur dans un autre Essai.

Une foi trop aveugle dans l'iutuition et dans la prophétie risque d'encourir le démenti des faits, mais elle a cette vertu de cuirasser l'àme et de la rendre invulnérable au découragement, quoi qu'il arrive. La réaction brutale qui suivit 1848 affecta profondément les idéalistes de la première moitié du xixe siècle: Mickiewicz demeura Tun des moins atteints dans ses forces vives et dans ses espérances. 11 n'avait pourtant guère lieu de se féliciter du cours des événements. Les illusions dont il s'était bercé pendant les premiers mois de l'année célèbre se dissipèrent l'une après l'autre : il vit échouer une nouvelle entreprise guerrière, à laquelle

il avait contribué, et qui avait pour but la libération de son pays; d'autre part, la République française n'intervint pas en faveur de la Pologne, et lui-même fut près d'être inquiété. Au moment où éclata la Révolution de février, il venait de partir pour Rome : il y était allé former une légion polonaise avec laquelle il avait traversé l'Italie, haranguant les foules etacclamé par elles. Non seulement cette légion n'atteignit pas la frontière russe, mais elle ne put même franchir la frontière italienne. Les compatriotes de. Mickiewicz durent rejoindre les troupes de Charles-Albert, se battirent contre l'Autriche à Novare, aux côtés de l'armée piémontaise, et partagèrent la défaite commune.

Mickiewicz n'était rentré à Paris qu'après les journées de Juin. Il n'avait point assisté, le 15 mai, à cette grandiose manifestation de la Madeleine que Michelet appelle, dans le Banquet, « la fête des nations, » et où figuraient, à côté du drapeau de la Pologne, ceux de l'Irlande et de l'Italie. Aussi bien, elles étaient déjàloin, elles étaient désormais frappées à mort, ces espérances qu'avait fait naître le bouleversement de février. Depuis lors, la guerre civile avait éclaté; une atroce bataille venait de se livrer entre les dirigeants et cette foule ouvrière qui, dès le lendemain de la Révolution, s'était mise à sonner de la crosse de ses fusils sur les pavés, n'avait cessé de gronder, de menacer, de défier une bourgeoisie qui n'entendait rien céder de ses privilèges et de sa richesse. D'ailleurs, et de l'avis des plus éclairés parmi les républicains d'alors, « le débat animé des écoles socialistes sur les remèdes aux maux nouveaux préparait un bien, mais, pour le moment, il était un mal; il mettait un monde de doutes dans un peuple qui devait agir et donnait à la Révolution l'apparence d'une Babel ». Michelet n'avait que trop raison quand il écrivait ces lignes. La doctrine socialiste n'était encore

qu'un chaos d'utopies, d'extravagances, et de vérités partielles ; elle attestait par là qu'elle sortait, elle aussi, de l'énorme fournaise créatrice qu'avait été l'époque romantique. En économie sociale, comme en poésie, comme en histoire, cette période avait vomi des blocs à sa taille, mais parfois terriblement frustes; point d'homme d'Etat auquel le cœur ne faillît à l'idée de refondre les systèmes récents et de les accommoder à la vie pratique.

Après l'arrivée de Louis-Napoléon à la présidence, Mickiewicz fut menacé d'expulsion par le ministre Dufaure, lequel s'était ému d'une suite d'articles parus dans la Tribune des peuples, journal fondé par le poète de concert avec son ami Xavier Branicki. En janvier 1852, un décret présidentiel lui enleva définitivement sa chaire au Collège de France : on le révoquait, en même temps queMicheletetQuinet. Heureusement il s'était lié, déjà depuis plusieurs années, avec le prince Jérôme et avec son fils : ceux-ci le couvrirent de leur protection et lui obtinrent une petite place de bibliothécaire à l'Arsenal.

Tout autre que l'homme dont nous nous occuponseût étédécouragé par tant de vicissitudes et d'insuccès. Mais l'espérance et la foide celui-ciétaient invincibles. Après chaque déboire, quelque fût le changement de régime et en dépit même de la modification de l'esprit général, il reprenait obstinément sa route vers le but invariable : la délivrance de la Pologne. Non moins fidèle à la pensée constante de la nation, les émigrés guettaient l'occasion de rentrer en ligne contre les puissances copartageantes, et, à point nommé, réapparaissaient parmi leurs adversaires. En 1855, éclatait la guerre de Crimée. Aussitôt, le poète demanda une mission en Orient ; elle lui fut accordée. On le chargeait d'étudier l'état de la culture littéraire et scientifique chez les peuples slaves soumis à la domination du sultan; mais

la pensée secrète de Mickiewicz était de se retrouver au milieu des légions polonaises qui, sous le nom de Cosaques ottomans, se reformaient en Turquie. Il débarqua à Constantinople en septembre 1855, accompagné de ses amis Armand Lévy et Henri Sluzalski, et du jeune prince Ladislas Czartoryski.

La Turquie n'avait jamais reconnu le démembrement de la Pologne. Les deux peuples avaient abjuré l'antique haine depuis longtemps déjà; ayant compris, au cours du xvine siècle, à quel point ils étaient menacés tous les deux parla Russie, ils n'avaient cessé, à dater de cette époque, de sympathiser et de s'aider contre l'ennemi commun. Une foule de chefs et de soldats polonais s'étaient donc réfugiés en territoire turc, après la défaite de cette insurrection hongroise de 1849 dont ils étaient venus grossir les rangs et qui leur avait fourni une occasion nouvelle d'affronter les armées de Nicolas. Ils avaient trouvé bon accueil auprès du sultan Abdul-Medjid : plusieurs d'entre eux avaient été pourvus de hauts commandements dans l'armée turque, et, dès le début de la guerre de Crimée, Skinder-Bey (le colonel Kuczynski) s'était couvert de gloire par sa défense de Silistrie. N'ayant que cinq mille hommes et quelques corps volants, et protégé seulement par de faibles fortifications, il avait fait tête à cent vingt mille Russes et tenu dans la ville pendant deux mois. L'un de ses émules, le lieutenant Czaykowski, devenu Sadyk-Pacha, avait aussi révélé des talents militaires hors ligne, opérant en dehors de la place, trompant sans cesse l'ennemi par des ruses de guerre, simulant des forces considérables, et, enfin, donnant la main à son collègue et entrant dans la ville. Iskinder-Pacha (Ilinski), chef des bachi-bouzouks et considéré comme l'un des premiers généraux de l'armée turque, avait enfoncé les Russes à Kalafat dans une charge folle.

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C'étaient d'étranges figures, Ilinski surtout. Us étaient célèbres dans tout l'Orient, eux et quelques autres de leurs compatriotes: on les appelait les Pachas polonais. Plusieurs, parmi lesquels le plus remarquable de ces guerriers, l'illustre Bem, avait dû feindre d'abjurer et de passer à l'Islam afin que le Sultan pût opposer un ferme refus à la demande comminatoire que Nicolas n'avait pas craint de faire parvenir à la Sublime Porte : l'implacable autocrate exigeait qu'on lui livrât comme sujets rebelles ceux des réfugiés polonais qui s'étaient battus en Hongrie contre les troupes de Paskévitch. C'est ainsi que Bem et ses compagnons d'armes « avaient été amenés à embrasser pour seul signe religieux l'épée qui pourrait combattre l'envahisseur' ». Ils représentaient en haut relief le héros byronien, lancé à corps perdu dans l'Aventure, galopant, sabre au poing, dans une vie de roman des plus incroyables, et parfois même des plus répréhensibles, mais qui passe vraiment en fantaisie et en risque-tout les inventions les plus osées d'Alexandre Dumas et de Paul Féval. C'est merveille de voir à quel point les grands poètes tels que Byron, c'est-à-dire ceux-là même qu'on croit les moins objectifs, restent fidèles à la réalité des choses et peignent souvent les autres en ne croyant peut-être peindre que leur propre

1. C'est un passage à méditer que celui que je vais reproduire dans cette note : il est extrait d'une lettre d'Armand Lévy, l'un des compagnons de voyage de Mickiewicz. A la date du 27 septembre 1853, ce jeune homme écrivait de Constantinople au fils du poète : « Puisque la Russie schismatique,la Prusse protestante, et. la catholique Autriche ont partagé la Pologne et que le Saint- Siège a maudit son insurrection, recommandant par le bref du 9 juin 1832 soumission des Polonais aux puissances légitimes, des hommes de cœur ont été amenés à embrasser pour seul signe religieux l'épée qui pourrait combattre l'envahisseur. En réalité, ce ne sont pas eux qui ont délaissé l'Eglise, c'est l'Eglise qui les a rejetés, eux et leur patrie. »

tempérament. Est-ce à dessein ou par divination, que Fauteur de Lara, du Corsaire, du Giaour, a choisi FOrient turc pour théâtre des exploits de certains de ses personnages ? Toujours est-il qu'il ne pouvait les placer dans un cadre plus approprié. Là-bas, tout n'a pas été dompté par le pouvoir absolu, comme on pourrait le croire; le despotisme y rencontre parfois — car les extrêmes se touchent — des instincts d'indépendance effrénée, des caractères d'une trempe unique, des résistances de fer; il suscite d'indomptables héros. Il ne s'agit que d'être de taille à secouer le joug, comme ces fiers Armatoles, chantés par le poète national de la Grèce moderne, Aristote Valaoritis. Avec ces hommes et leurs pareils, cette vie écrasée d'Orient se redresse : elle se déploie en liberté et en beauté sauvage, puis se raidit en fortitude, si le destin l'abandonne et la laisse tomber vivante aux mains atroces du tyran qu'elle a combattu. Il faut suivre, dans les mâles poésies de Valaoritis, la lutte des premiers Palikares contre Ali de Tépélen, les barbaries épouvantables de celui-ci, le courage surhumain de ceux-là, leur endurance au milieu des pires supplices, et toute cette révolte, un peu ignorée en Europe, d'où sortitla guerre dei'lndépendance grecque. Enfin, il faut lire l'histoire de cette guerre. Il y eut dans cet Orient, — qui ne donne sa pleine admiration qu'à l'énergie bienfaisante ou funeste, qui n'admet que la force, n'aime que la guerre, n'élève sur le pavois que l'homme du sabre et du fusil, pacha, corsaire, chef de bande, ou simple partisan, — ■ des existences vraiment folles décourage et d'audace, et aussi des scènes d'une horreur vraiment démoniaque.

Un pays où la bravoure et les talents guerriers sont l'objet de l'admiration universelle, où la science de la guerre est la vertu par excellence, un tel pays plaisait infiniment aux Pachas polonais. Ce qu'il y a de débridé,

de sensuel et de violent dans les façons orientales n'était point pour effaroucher certains d'entre eux. Le fameux Ilinski, notamment, était devenu Turc jusqu'aux moelles. Rien d'amusant comme l'existence de haut goût qu'il menait là-bas, quoique certaines de ses fantaisies passassent un peu bien la mesure. Il donnait carrière à ses vices avec une entière candeur. On ne le vit jamais que se battant, buvant ou jouant : il joua jusqu'au sabre enrichi de diamants qu'Abdul-Medjid lui avait offert, après Kalafat. Il s'était converti à l'Islam, qui défend de s'enivrer ; mais il était ingénieux. Il emportait partout un Koran superbement relié et qu'on le voyait embrasser avec ferveur : l'intérieur du saint livre contenait d'excellente eau-de-vie, et, par une ouverture imperceptible, désaltérait le fidèle. De telles accolades lui faisaient vraiment perdre la tête, et à ce point, qu'un jour, il pendit par les pieds à la poutrelle du plafond un nègre qui le servait et se mit à le fustiger à coups de tuyau de pipe : Sadyk-Pacha arriva juste à temps pour couper la corde et accabla son ami de reproches. « Puisque Sadyk-Pacha prétend que je te maltraite, dit alors Ilinski à l'infortuné domestique, va chercher un autre maître. » Mais le nègre de déclarer qu'il n'en saurait trouver de meilleur, et de se refuser à quitter la maison. De fait, ses serviteurs lui étaient aussi attachés que ses soldats, et pourtant il menait les uns et les autres avec la vigueur que l'on vient de voir. Mais il savait prendre son monde : il haranguait ses bachi-bouzouks, les faisait pleurer, pleurait avec eux, et, au besoin, leur tranchait la tête, si son éloquence ordinaire n'arrivait point à les convaincre. Ses troupes refusent un jour de combattre sans avoir fait les ablutions prescrites par le Koran. Il leur dit alors : « Plongeons-nous vite dans le Danube, ce sera plus tôt fait ; et marchons à l'ennemi I » Un sol-

dat murmure. Il le fait sortir des rangs, le décolle séance tenante et ajoute : « Maintenant, les ablutions sont faites : le sang a tout effacé. En avant! » Ce dernier trait, d'une couleur si tartare, enleva les bachibouzouks, qui chargèrent et furent vainqueurs. Ils adoraient ce pittoresque et redoutable aventurier militaire, l'incarnation même du sabre, car il s'était battu toute sa vie et dans tous les pays du monde, portait une terrible entaille au front, avait un doigt coupé et deux blessures au ventre. 11 avait commencé dès l'âge de quinze ans contre les Russes, puis, contraint de fuir la Pologne, s'était enrôlé dans les troupes de la reine Christine, en Espagne, puis dans celles de dom Pedro, en Portugal, avait assisté en 1838 au siège d'Iiérat, rejoint Bem en Hongrie, en 1848, et commandait maintenant l'un des corps d'élite de l'armée turque. Au demeurant, le meilleur fils du monde.

Pour avancer les affaires de la Pologne et réjouir le cœur des patriotes, il n'était pas absolument indispensable que chacun des Polonais de la formation d'Orient, en 1855, fût taillé sur le patron de ce sabreur. On se sentait infiniment plus en famille au milieu des deux régiments polonais qui s'exerçaient sous le commandement de Sadyk-Pacha, que parmi les bachi-bouzouks d'ilinski. C'est au camp de Bourgas que cesdeuxrégiments se préparaient à entrer en lice contre les Russes : Mickiewicz s'y rendit par mer, sur un navire d'Irlande, le Patrick, au mât duquel on arbora le pavillon de Pologne.

Les soldats de Sadyk-Pacha firent au barde une réception enthousiaste et cordiale : parmi eux, il retrouvait une foule d'amis et de connaissances. Ce camp de Bourgas offrait les spectacles les plus pittoresques : on y menait une vie mâle et fraîche, on y assistait à des scènes pleines de poésie et de grandeur. C'était l'Orient

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et TOccident mêlés : Sadyk y vivait entouré de ses colonels, de ses officiers, de ses Kozaks, de ses buffles, de ses lévriers, de ses dromadaires. La chasse et la fantasia succédaient aux exercices : on essayait des chevaux turcs, arabes, circassiens ; c'était à qui se distinguerait parlaplus brillante voltige. On y conservait les coutumes patriarcales : tous les officiers s'asseyaient à la même table. Les sotnias cosaques y formaient une véritable association d'hommes et de chevaux ; chacun de ces derniers venait se mettre en ligne au simple appel du cavalier, son ami. Les vieux chants de guerre et d'amour égayaient les repas; et, les jours de fête, on dansait les danses cosaques en faisant sonner les éperons.

On était venu de toutes les provinces de Pologne se ranger sous le drapeau national. Les uns avaient vendu leurs terres, d'autres quitté leur vie de mollesse, d'autres leurs femmes et leurs enfants, pour la patrie. Au matin retentissait la voix de l'Ataman, qui appelait aux exercices: les cavaliers, coiffés du kolpak, manœuvraient dans leurs grands manteaux blancs, au-dessus desquels flottait le reflet rouge de leur étendard. Le dimanche, on entendait la messe dans le steppe, entre deux lacs, non loin de la mer. Formés en carré, les soldats inclinaient la tête sur leur sabre ; au-dessus d'eux, des vols de pélicans traversaient l'espace; le silence régnait dans l'infini delà plaine; des grues sautillaient au pied de l'autel.

La noble poésie de ces tableaux, cette vie pleine de couleur, à la fois variée et simple, imposante et fraîche, réjouissaient grandement Mickiewicz. Il passa une quinzaine de jours sous la tente hospitalière de Sadyk- Pacha, — ravi de contempler Fun des spectacles qui pouvaient le mieux l'émouvoir : ses compatriotes faisant une fois de plus la veillée des armes. Par contre,

il fut attristé de voir se reproduire ces divisions endémiques, éternelles, qui ont, de tout temps, compromis les affaires des Polonais : Sadyk désirait que l'on profitât de la première bonne occasion pour passer de Turquie en Pologne, tandis que le comte Ladislas Zamoyski insistait pour qu'on ne s'éloignât point de la sphère d'aclion des armées alliées. Déjà l'un des deux régiments passait à la solde de l'Angleterre.

Ce furent là les dernières joies et les derniers soucis du poète : ses jours étaient comptés, et il n'avait plus que quelques semaines à vivre. 11 était rentré à Constantinople à la fin d'octobre, et le choléra sévissait dans cette ville. Le logement qu'il avait choisi — et qui devint le rendez-vous de tous les émigrés alors en résidence dans la capitale de la Turquie — se trouvait situé dans une ruelle insalubre. Mickiewicz y fut pris d'une indisposition qu'on crut d'abord peu grave. Le mal empira tout à coup : c'était un cas de choléra foudroyant, et, en quelques heures, le grand homme fut emporté. Il mourut dans la soirée du 26 novembre 1855.

Comme il avait toujours manifesté le désir de reposer en France — en attendant qu'on pût transporter ses cendres dans sa patrie — Henri Sluzalski et Armand Lévy décidèrent de faire embaumer le corps et de le ramener à Paris. A raison des difficultés sanitaires, le cercueil resta plus d'un mois dans la petite maison de Péra. La veille du 1er janvier, deux cents Polonais, officiers et soldats, commandés par le major Jagmin, vinrent entourer le char funèbre : ils l'escortèrent jusqu'au quai d'embarquement. Cinquante hommes le précédaient ; puis venaient les prêtres, les clairons, et le cercueil lui-même, entre deux rangées de soldats ; derrière, la foule; le reste de la troupe fermait la marche.

Il y a des fins d'une beauté suprême. Ce départ du poète national de la Pologne pour le pays où ses com-

patriotes armaient une fois encore; ces visites aux camps où l'on entendait la messe dans le steppe, près des chevaux et des lances, et où l'on pouvait vraiment se croire à l'ombre des anciens aigles blancs de Pologne et près d'un autel de canons et de tambours ; ces excursions guerrières terminées par une mort soudaine au milieu de la guerre ; ce cortège de soldats suivant jusqu'au navire la dépouille mortelle de leur barde, quels jours, quels derniers jours! L'aède s'en allait au milieu de ceux qui l'avaient reconnu pour leur porte-étendard. Les officiers et les soldats qui escortaient son cercueil symbolisaient cette foule innombrable dont il avait parlé dans l'un de ses plus fameux poèmes : « Moi et la patrie, c'est tout un : je m'appelle million, car j'aime et je souffre pour des millions d'hommes! » C'était pour leur cause qu'il s'était levé dès sa jeunesse, interpellant Dieu dans un accès de colère inspirée, et se dressant déjà comme leur champion, même contre le Ciel ; pour eux, il avait chanté, dans la Redoute d'Ordon, l'héroïsme de leur résistance de 1830; pour eux, il avait fait retentir les échos du Collège de France de ses passionnés appels à l'Europe. 11 était allé organiser leurs légions d'Italie en 1848, et, quelques années plus tard, il accourait à Constantinople, infatigable, impatient d'animer de son souffle la prise d'armes nouvelle. 11 leur avait tracé leur voie parmi les tribulations de l'exil, il les avait tour à tour gourmandes et confortés, à la façon des prophètes d'Israël ; et pour bercer la tristesse de leur pèlerinage, il avait évoqué devant leurs yeux une vision rafraîchissante : son Pan Tadeusz leur avait montré comme en un miroir les paysages du pays natal, ses forêts, et les chères coutumes des aïeux. Ce barde aux yeux fermés, aux lèvres closes, cette marche funèbre et ce cortège en armes incarnaient non seulement un peuple, mais la poésie de

ce peuple, et l'indicible beauté d'une des plus grandes époques de sa malheureuse histoire. Ce qu'il y avait autour de ce char, c'était la Pologne romantique tout entière ; une troupe de fantômes étincelants, de guerriers et de martyrs, arrivait du royaume des ombres; et, si l'on eût prêté l'oreille, on eût perçu des sons grandioses venant du monde invisible : un chœur d'outretombe accompagnait la procession funéraire... Ceux dont les plaines sanglantes de 1830 avaient reçu le dernier soupir, se relevaient de la mêlée lointaine et venaient frôler les vivants, autour de ce cercueil: d'une voix grave, d'une voix sépulcrale, ils entonnaient le chant sombre et sublime autrefois composé pour le guerrier mourant par un autre grand inspiré de Pologne, par l'homme dont la musique avait pleuré sur le sang sacré des larmes immortelles, par ce Chopin déjà couché, lui aussi, sous la terre, mais dont la voix ressuscitait en ce jour, multipliée... Car elle avait passé dans ces milliers de voix invisibles, dans ces milliers de voix d'outre-tombe, qui, lentement... sur le mode sépulcral des notes basses... reprenaient la Marche

funèbre

Le corps du barde une fois revenu en France, on l'inhuma dans le cimetière de Montmorency. Cette petite ville était pour les émigrés comme un coin de Pologne : ils l'avaient toujours affectionnée. Certains des plus illustres parmi les exilés, Niemcewicz, entre autres, et le général Kniaziewicz, amis et compagnons de Kosciuszko, y avaient vécu. Des groupes déjeunes gens chargèrent sur leurs épaules le cercueil du héros national et celui de Céline Mickiewicz, sa femme, morte quelques années avant lui. Puis, au bord de la fosse, le poète Bohdan Zaleski, l'un des plus chers amis du mort, prononça une oraison funèbre où la douleur de la Pologne pleurait à sanglots. Il disait, à travers ses larmes :

Adam Mickiewicz, tu grandis à nos yeux dans l'éclat de ton immortalité, avec ta harpe royale, aux cordes d'or, à l'épaule, au point que moi qui te fus cher jadis, je n'ose plus m'enhardir comme autrefois. Aveuglé par les pleurs, tremblant d'émotion, comment réussirais-je à te gémir un dernier adieu?

Notre Adam, je te dis adieu au nom de la Lithuanie ! Je te dis adieu au nom de la Pologne tout entière, d'une mer à l'autre ! Tu es son orgueil, sa gloire dans tous les temps! Tu es son honneur devant les nations !

Les prêtres récitèrent Y Ave Maria sur la tombe ; à cette prière, Bohdan ajouta l'invocation du Pan Tadeusz, en modifiant le dernier vers :

Sainte Vierge, qui défends la brillante Gzenstochowa et qui resplendis à Ostrobrama, toi, protectrice de Nowogrodek et de son peuple fidèle, par un miracle reconduis ton poète dans sa patrie !

Le miracle ne devait se produire que trente-cinq ans plus tard. Après Sadowa, la couronne de Saint-Etienne, affaiblie et inquiète, se décida à rechercher les sympathies de certains des peuples qu'elle avait jusqu'alors opprimés. Elle accorda de larges libertés aux Polonais de Galicie, et les traita désormais en confédérés. Le moment vint où les cendres d'Adam Mickiewicz purent être rapatriées à Cracovie, capitale antique de la Pologne et sa cité sainte. En 1890,1e glorieux mort entra dans la ville, au milieu d'un immense concours de peuple : et la foule l'escorta jusqu'à la cathédrale du Wawel. On l'ensevelit à côté des héros nationaux, à côté de Sigismond, de Sobieski, de Poniatowski, et de Kosciuszko.

Puis, sa statue se dressa au cœur de toutes les grandes villes de Pologne. Et en 1900, lors des fêtes du cinquième centenaire de l'Université de Cracovie, l'auteur de ces lignes contemplait avec une émotion profonde

le bronze érigé sur l'imposant Rynek, ou Grande Place de Cracovie. Le Rynek est un endroit admirable : Fart et le souvenir y rivalisent de grandeur. Au milieu, s'allonge la Halle aux draps, d'une élégante architecture mi-gothique, mi-Renaissance ; toujours au centre, et non loin de l'édifice dont je viens de parler, apparaît une vieille tour, seul débris de l'ancien Hôtel de Ville; deux autres tours rougeâtres, celles de Notre-Dame, flanquent de coin la place, la dominent, complètent le majestueux ensemble de pierre. Par ces jours de juin, je me croyais là dans une cité d'Italie : le soleil palpitait dans l'azur, et des vols de pigeons s'ébattaient autour de l'église. C'était ici même, et parmi ces monuments, que le peuple avait élu Kosciuszko dictateur, en 1794. C'était également ici que venait d'avoir lieu la scène la plus émouvante delà commémoration nationale à laquelle j'avais assisté : le défilé du 7 juin 1900. A l'intérieur de Notre-Dame, la nef resplendissait d'un éclat extraordinaire, flambait comme un cœur rouge, rutilait de la merveilleuse décoration pourpre et or de Mateyko. Mais ces visions, qui me secouaient tour à tour, me hantaient moins encore, cependant, que la simple parole inscrite au socle de la statue du poète : « a mickiewicz, la nation. » Plus je la relisais, et plus elle me confirmait dans cette idée de toute ma vie, qu'il n'y a de haute gloire littéraire que celle où le Rêve est salué roi par l'Action, sa sœur. Mais pour que la sœur couronne le frère, il faut qu'elle se reconnaisse en lui comme en un miroir magique, qui lui renvoie son image à la fois ressemblante et transfigurée. C'étaitici lecas. Dans ses poèmes, Adam Mickiewicz avait jeté la Pologne tout entière, idéale et réelle : il y avait également jeté sa vie et son âme à lui, et s'était perdu dans le tout. Ainsi s'était opérée l'une de ces fusions prodigieuses qui se voient de loin en loin dans

Tliistoire et sont comme un miracle : et ce que saluait l'inscription de ce piédestal, c'était, en même temps que l'immortalité d'un homme et d'un peuple, l'hymen si rare du génie individuel et de la conscience nationale.

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