‹ Les grands poètes romantiques de la PologneChapitre 27 sur 79 · LE MESSIANISME. — L'APPEL AU GÉNIE LE PROMÉTHÉISME CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

LE MESSIANISME. — L'APPEL AU GÉNIE LE PROMÉTHÉISME CHRÉTIEN

Un matin de septembre 1841, l'intérieur de Notre- Dame de Paris offrit un spectacle qui, même en pleine période romantique et dans un âge si fécond en scènes éclatantes ou pittoresques, était d'une physionomie bien à part et d'une couleur vraiment originale. Au pied d'un autel érigé dans le centre de l'église, une partie de l'émigration polonaise, convoquée par Adam Mickiewicz, assistait à une messe solennelle. Deux hommes, notamment, priaient côte à côte avec ferveur, l'illustre poète de la Pologne et un autre Polonais jusqu'alors inconnu. La messe dite, le voisin de Mickiewicz se leva et prononça une allocution dont j'extrais les lignes suivantes :

1. 11 semblerait naturel, à première vue, que le chapitre consacré à l'œuvre de Mickiewicz vint ici, au lieu de trouver sa place plus loin et d'être séparé de la vie du poète par cet Essai sur les principaux caractères du Romantisme polonais. Mais on verra que le présent Essai projette un jour immédiat sur la poésie des trois grands poètes romantiques de la Pologne et aide beaucoup à saisir Vessence de cette poésie. J'ai donc jugé utile qu'il précédât l'étude de l'œuvre des poètes et qu'il en lut en quelque sorte l'ouverture, le prologue.

Frères compatriotes,

En me présentant à vous pour la première fois, je dépose d'abord devant Dieu mes humbles actions de grâces pour sa miséricorde qui, malgré de nombreux obstacles, a daigné m'amener auprès de vous et me permet de commencer aujourd'hui ma vocation au milieu de vous, dans ce sanctuaire, après la sainte communion qu'il m'a été donné, à moi indigne, de recevoir.

Depuis longtemps, je portais dans mon âme l'ardent désir de m'approcher de vous, chers compatriotes, et de vous transmettre ce que j'ai reçu d'en haut pour vous, mais ce n'est qu'à présent qu'a sonné pour cela l'heure de Dieu... Par la volonté de Dieu, j'ai quitté ma terre natale, et je viens à vous, mes compatriotes, vous apporter la parole de joie et de consolation dont je suis chargé pour vous ; je viens vous annoncer, à vous les premiers, que les temps sont déjà accomplis et que l'heure de la miséricorde de Dieu a sonné; je viens vous annoncer l'époque chrétienne supérieure, qui s'ouvre aujourd'hui dans le monde.

11 continua sur ce ton et finit en répétant :

Et maintenant, en vous conviant à la participation active à laquelle je vous ai appelés par la volonté de Dieu, je déclare, en présence de Dieu de qui j'accomplis la volonté, que l'OEuvre de Dieu et l'époque chrétienne supérieure sont commencées.

Puis il se jeta la face contre terre et, au milieu des larmes et de l'émotion générale, se mit à pleurer luimême en remerciant Dieu.

L'homme qui s'annonçait ainsi comme un apôtre et comme un messager du Ciel était un gentilhomme lithuanien : il arrivait de sa province et s'appelait André Towianski.

C'est une des figures de l'émigration polonaise. Né

en 1799, Towianski est mort à Zurich en 1878, chargé de jours et célèbre parmi ses compatriotes. Il n'eut pourtant qu'un moment d'éclat : son rôle baissa vite, et il rentra peu à peu dans une sorte de pénombre. Mais à l'heure de son apparition, il y a soixante-quatre ans, il préoccupa tout le monde; sa venue aiguillonna les langues et fit couler des flots d'encre ; il fut porté aux nues par les uns, exécré et dénigré par les autres. En fin de compte, il créa un mouvement mystique que l'on appela de son nom : le Tovianisme ; et son influence fut indéniable non seulement sur un petit noyau de disciples souvent groupés en communauté spirituelle autour de lui, mais sur des hommes d'action d'une haute noblesse de caractère ', et sur quelques-uns des grands poètes de son pays. Mickiewicz et Slowacki restèrent fortement marqués de son sceau, et il est curieux, observe M. Venceslas Gasztowtt, que le seul des trois grands lyriques polonais qui ait refusé d'adhérer à la secte de Towianski soit précisément Krasinski, dont les idées se rapprochaient si fort de celles du nouvel apôtre2.

Que représentait au juste André Towianski ? Faut-il voir en lui l'illuminé sans valeur que ses adversaires ont lapidé de railleries ? Ce serait faire à sa mémoire l'injure la plus inique. Ou bien le messager sauveur, l'homme élu par Dieu pour renouveler la face du monde, le prophète infaillible au gré de quelques-uns? Il ne fut pas cela davantage, car il ne prophétisait rien

1. Le colonel Charles Rozycki, entre autres, chef de l'insurrection de Yolhynie en 1831. Towianski convertit également à ses idées le général Skrzynecki, Félix Niemojewski, Michel Kulwiec, etc.

2. Dans une des phrases de sa lettre à Lamartine, le Poète anonyme reproduit en termes identiques la bonne nouvelle annoncée par son compatriote : « La domination du Christ, reléguée pendant des siècles hors de ce monde, s'avance à grands pas pour V envahir et y régner sans partage...»

moins que le proche avènement du règne de Dieu sur la terre. Quant à la doctrine du mystique polonais, c'était la pure et merveilleuse doctrine du Christ, enseignée dans les termes mêmes du Maître et selon le verbe de ceux qui furent ses disciples, depuis la prédication de l'Evangile jusqu'à nos jours. Toute sublime qu'elle soit, et précisément parce qu'elle est sublime, les hommes éprouvent rarement le besoin de la mettre en pratique : et Towianski, bien qu'il réussît à l'enfoncer au cœur d'un petit nombre, n'obtint toutefois aucun acte chrétien ni même aucune réponse des potentats auxquels il ne cessait d'écrire. Les peuples lui donnèrent par hasard plus de satisfaction, et il leur arriva de s'engager dans les voies qu'il préconisait : mais on les en chassait vite ou bien eux-mêmes n'y persistaient guère. Les nombreuses déceptions du mystique lithuanien l'affligèrent ; il eût pu se consoler un peu, s'il eût médité le mot si profond du Christ : « Mon royaume n'est pas de ce monde. » Les vrais chrétiens n'ont jamais été que quelques gouttes d'eau perdues dans la mer. Prenons-en notre parti : peut-être seront-ils plus nombreux, à la consommation des siècles.

D'ailleurs — et je le dis cette fois pour de bon — Towianski fut un saint. Cela ressort à l'évidence de sa biographie, écrite par un de ses plus vénérables disciples, M. le sénateur italien Tancrède Canonico '. Une telle vie est tout à fait admirable. Plus on la lit, plus elle impressionne et semble d'un bout à l'autre une page de l'Evangile. La première partie surtout, celle qui précéda le départ de Towianski pour l'Europe occi-

1. André Towianski, traduction française de l'italien. Imprimerie Vincent Bona, Turin. Voir aussi Écrits- d'André Towianski, Vincent Bona. Ces précieux volumes ne sont pas dans le commerce.

dentale, fait toucher du doigt le fond de sa nature. Ayant choisi la carrière de magistrat, et nommé conseiller à la Cour suprême de Lithuanie, il se signala, dans l'exercice de ses fonctions, par quelques traits de la plus haute beauté morale. Celui-ci, entre autres : malade d'une plaie à la jambe, et pouvant guérir lentement, par un traitement doux, mais sachant qu'un jugement inique sera prononcé s'il ne se rend pas à l'audience pour une affaire dont il est rapporteur, il n'hésite pas à affronter la cautérisation la plus douloureuse, afin de siéger au jour dit ; alors, la force de sa parole fait éclater la lumière, et il empêche qu'une veuve ne soit spoliée d'un héritage considérable. A la mort de son père, il démissionne pour rentrer dans ses domaines qu'il fait valoir : et il se conduit à l'égard de ses paysans en véritable apôtre du Christ, les appelant frères, les évangélisant, adoucissant leur sort. Pendant la première moitié du xixe siècle, le paysan polonais était encore serf, et certains nobles l'écrasaient de travail, le déchiraient de coups de fouet, le sevraient de nourriture, bref, transformaient leur terre en géhenne. A force de grandeur d'âme, de puissance de persuasion et de mansuétude, Towianski parvint à modifier la nature de bête féroce d'un de ses voisins, et, qui plus est, guérit nombre de serfs des vices de l'esclavage. Ici, je tiens à citer la scène qui met en présence tyrans et victimes, car j'ai la conviction que des faits de ce genre furent décisifs sur l'âme de Towianski, et que son succès en cette circonstance — ainsi qu'en d'autres cas d'un haut intérêt — non seulement le persuada de sa vocation, mais le détermina à ne point restreindre son apostolat à la Lithuanie et à l'étendre au contraire à l'Europe :

Un jour que les paysans travaillaient dans le dcor, Lusz-

czuk porta à la cuisine des maîtres sa marmite, pour réchauffer sa nourriture qui était gelée. Le tyran, Payant aperçu, se mit en colère, saisit le fouet et dit : « Gomment oses-tu, misérable, te familiariser ainsi avec moi? » A ces clameurs, tous les travailleurs accourent, tombent à genoux, et élèvent leurs mains vers Dieu. Puis, ils se lèvent tous, Luszczuk le premier, et ils disent solennellement : « Non, maître, vous ne nous battrez plus, nous nous sommes corrigés, nous vous sommes fidèles, nous travaillons pour vous, nous ne vous faisons aucun tort, vous ne pouvez donc plus nous maltraiter. » Le tyran, devenu encore plus furieux, crie : « Qui vous a enseigné, canailles, à vous révolter contre voire seigneur ? » Les paysans, levant les yeux au ciel, répondent : « Nous n'avons qu'un seul Seigneur là-haut. » Et montrant ensuite les cheminées blanches d'Antoszwincie, ils ajoutent : « Et là-bas, nous avons notre frère et notre bienfaiteur. » Le tyran pâlit, laissa tomber son fouet, partit, et, saisi d'une grave maladie, il ne se montra pas pendant quelque temps. Après cela, il changea et s'adoucit au point que, ces mêmes hommes qu'il martyrisait auparavant, il les priait de faire ce qu'il y avait à faire. Voilà, mon frère (c'est Towianski qui écrit à un de ses amis), les miracles de l'Œuvre de Dieu; dès que les opprimés se sont tournés vers Dieu, se sont appuyés sur lui et se sont corrigés, Dieu les a pris sous sa garde ; les colonnes du mal qui, auparavant, appuyaient le tyran, se sont enfuies, et c'est pourquoi il a perdu son ancienne force. Voilà le principe de la Révolution chrétienne *» »

Principe admirable et hasardeux qui, pour avoir fait ses preuves dans l'histoire et dans la vie, n'est point infaillible. A moins qu'elle n'ait apparu à l'heure du destin, à cette heure où la lassitude infinie du monde antique pleurait à la fois dans l'àme de l'esclave et dans les vers de Virgile, à moins d'une chance aussi grande, il se peut qu'une telle doctrine ne se réveille ici-bas que pour constater son impuissance : et elle est sûre

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