‹ Les grands poètes romantiques de la PologneChapitre 34 sur 79 · Mercure de France, juin 1900. Lettres polonaises · texte numérisé non relu

Mercure de France, juin 1900. Lettres polonaises

il ne suffît pas qu'une vision poétique soit de toute beauté pour qu'elle se réalise et passe un jour dans l'histoire. On ne saurait prendre celle de Y Aube au pied delà lettre : peu importe au surplus, car il est rare que tout soit faux dans une intuition de poète. Justement, Krasinski voyait mieux que personne les profondeurs morales et sociales : son œil fut extraordinaire à cet égard. La vérité qu'il déforma dans X Aube — du fait d'un rêve grandiose, et parce qu'il aperçut soudain sa Pologne au sein des espaces, planant dans l'infini des cieux, élevée au-dessus de tous les peuples par la grâce des maux soufferts et préposée à tous comme leur archange, leur pasteur et leur guide — cette vérité lui réapparut d'une façon beaucoup plus terrestre et réelle, au cours d'une lettre de protestation qu'il écrivit à Lamartine en 1847 . Mal informé, le grand cygne venait d'apprécier la Pologne et son histoire en termes aussi fâcheux qu'inexacts, dans ses Girondins. Le Poète anonyme lui répondit :

Observez bien l'histoire de Pologne, consacrez quelques instants de vos loisirs à l'étude sérieuse de la gloire toute chrétienne et des malheurs inouïs dont elle se compose ; votre génie en découvrira tout de suite le sens mystérieux et profond... Vous reconnaîtrez tout de suite l'action providentielle dans l'inébranlable constance de tout un peuple livré au supplice... C'est que toute l'histoire de l'Idée divine doit être précédée d'une lutte, d'une souffrance, d'un martyre qui l'annonce et la rende possible ! La Pologne a été choisie pour prêcher aux peuples, non par des paroles, mais par des actions et des faits, le grand et saint principe des nationalités terrestres, qui seules, en tant qu'inviolables et sacrées, peuvent arriver un jour à constituer une Humanité harmonique et universelle ! La France a promené par toute l'Europe, et au bout de ses baïonnettes, le don de la liberté civile et de l'égalité des individus entre eux, qu'elle apportait au monde ?... La Pologne n'a cessé de

souffrir et d'agir pour rapporter du fond de son sépulcre le dogme du droit divin des nationalités, et celui de la fraternité religieuse de toutes les nations entre elles, c'est-à-dire la loi du Christ réalisée dans la politique des empires humains... La France etlaPologne sontsœurs; elles marchent toutes les deux vers l'avenir, ne reculant jamais : laFrance, au nom de l'amour des hommes ; la Pologne, au nom de l'amour de Dieu ! Ainsi se retrouvent dans les tendances de ces deux peuples les deux commandements qui constituent l'unité de la Parole éternelle. Seulement, la Pologne se souvient toujours qu'aucun de ces deux préceptes ne peut rester complètement isolé de l'autre sans devenir à l'instant même, pour ainsi dire, un mensonge, et sans produire un cruel fanatisme dans le cœur ou une aberration dans l'esprit. La France l'a oublié plusieurs fois et l'oublie encore. Elle s'imagine pouvoir se passer de Dieu en déclarant les droits de l'humanité; de même que le parti des siècles qui ne sont plus pense pouvoir négliger l'humanité en manifestant son adoration pour Dieu. Grave et déplorable erreur de sentiment et de raisonnement! On ne peut désunir ce que le Christ a uni.

Ce jugement si profond, ces vues si perçantes, ces paroles magnifiques, remplissent pourtant l'âme de tristesse, car on les dirait prononcées pour tous les temps, pour aujourd'hui comme pour hier; et aussi bien, hier comme aujourd'hui, semblent-elles un avertissement inutile, une voix prêchant dans le désert. Quoi qu'il en soit, dès 1847, elles établissaient d'une façon irréfutable, au regard de tout homme de bonne foi, la mission historique de la Pologne. Et elles témoignaient en outre de l'instinct profond et de la conscience supérieure du romantisme polonais, touchant les vérités essentielles. Elles marquaient son but, ses conclusions. « Toute victoire de l'Idée divine doit être précédée d'une lutte, d'une souffrance, d'un martyre qui la rende possible », disait Krasinski. «Marchez vers l'avenir au nom de l'amour des hommes, au nom de l'amour

de Dieu... aucun de ces deux préceptes ne peut rester complètement isolé de l'autre; on ne peut désunir ce que le Christ a uni », ajoutait-il. Et, en même temps, s'effaçaient peu à peu chez ses illustres rivaux les velléités individualistes et byroniennes du début. La dernière étape parcourue par le romantisme de Pologne a été très bien décrite par un brillant essayiste de l'Université de Cracovie, M. le professeur Marian Zdziechowski :

Mickiewicz, dit-il, exprima dans la troisième partie des Dziady, avec une énergie incomparable, l'idée que le mal ne vient pas de Dieu, comme Byron semble parfois prêt à le supposer, mais qu'il est l'œuvre de l'homme, par conséquent qu'il pourrait être effacé par l'effort continu des hommes de bonne volonté, inspirés d'une foi victorieuse

en l'immensité des forces de l'âme Slowacki finit par

arriver, lui aussi, mais moins vite, à une conception religieuse du monde Mais c'est Krasinski qui développa ces

idées sur un fond très large, embrassant le passé du genre Immain et ses destinées futures. Dans Iridion, il créa un héros du sacrifice qui serait une in carnation de l'individualisme chrétien, s'il ne s'alliait avec Massinissa, le démonde l'histoire, qui tend éternellement à l'anéantissement de toute grande idée, en travaillante la réaliser au moyen de la haine, de la dissimulation et de la force. Il faut donc qu'Iridion expie son erreur et se purifie dans une vie nouvelle'.

Enfin, dans un écrit plus récent, M. Zdziechowski résume toutes ses idées sur ce sujet par les lignes suivantes :

Jusqu'àprésent, c'est le romantisme polonaisseul (Mickiewicz, Slowacki, Krasinski) qui a su développer sur un fond catholique l'idéal chrétien de l'âme délivrée du joug de la

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