‹ Les grands poètes romantiques de la PologneChapitre 36 sur 79 · LA TERRE LITHUANIENNE ET LA SEVE PRIMITIVE · texte numérisé non relu

LA TERRE LITHUANIENNE ET LA SEVE PRIMITIVE

« Mickiewicz, une sorte de géant lithuanien, plein de la sève primitive des grandes races au lendemain de leur éveil... »

(Ernest Renan.)

Ces mots de Renan sont merveilleux de justesse. Peut-être fallait-il l'œil d'un grand Breton pour voir d'une façon aussi parfaite un grand Lithuanien. La Lithuanie est à la Pologne ce que la Bretagne est à la France. Bretagne et Lithuanie sont deux provinces à l'âme naïve et grave, profondément croyante. De semblables terres produisent aisément le Sublime : il en sort des moissons de héros et de poètes. Duguesclin, Surcouf, Duguay-Trouin, Bisson, Chateaubriand, Lamennais, Brizeux, et tant d'autres, sont fils de la Bretagne; Kosciuszko, Mickiewicz, Emilie Plater, de la Lithuanie. Par leur destinée historique, ces deux contrées présentent également quelque analogie. Parle mariage d'Anne de Bretagne avec Louis XII, et de Ladislas Jagellon avec la magnanime Hedwige, la Bretagne s'unit à la France, et la Lithuanie à la Pologne ; mais, de la province aînée sur la province cadette, nulle mainmise, nul joug; entre les deux sœurs contractantes, il y eut libres épousailles, et don mutuel.

Rien de plus primitif que la sève bretonne ; rien de plus primitif que la sève lithuanienne. Le passé bardique et guerrier d'Armor s'enfonce derrière nous au

plus lointain des âges ; de bonne heure, un peuple idéaliste et mâle y surgit du granit : la voix de la harpe et de l'épée retentit entre les chênes et sur les landes. Austère et rêveuse, comme la Bretagne, la Lithuanie était aussi comme elle une terre de poésie profonde et de brillant courage. Le paysage et les origines de cette Bretagne polonaise ont été décrits par un littérateur franco-polonais, Charles-Edmond Chojecki ; la page est intéressante :

La Lithuanie possède un aspect unique en Europe. Enfoncée dans ses sombres forêts séculaires, elle offre un caractère mystérieux, impénétrable. Le voyageur qui s'y aventure éprouve un sentiment de vague terreur, une émotion qu'il ne peut s'expliquer ; il lui semble qu'à chaque pas fait en avant, quelque chose de surnaturel va surgir devant lui. Au fond de ces forêts où les jeunes chênes croissent sur les squelettes des arbres renversés, il entrevoit des îlots entourés de marais stagnants et hérissés de plantes aquatiques. Là, jamais le pied de l'homme n'a pénétré ; la bête même craint de s'y hasarder : le paysan en parle avec terreur et les peuple de mille monstres créés par son imagination. Plus loin se déroule un lac immense, bordé de roseaux, de nénufars et de lis aquatiques, et dont la surface, au milieu, est unie comme un miroir ; mais le pêcheur n'ose y jeter ses filets, car des tourbillons cachés engloutissent sa nacelle. Tout ce qui entoure l'homme paraît sous le charme d'un sortilège, tout nage dans une atmosphère

de vague tristesse et d'inquiétante rêverie Parfois, le

bison, maître de ces forêts, les seules qu'il habite en Europe, en rompt le silence solennel de ses mugissements

Danslareligion des anciens Lithuaniens, tout respirait une natureanimée ; lesdieuxarmésde la foudre habitaient lesforêts ; chaque source était remplie de nymphes et d'ondines ; chaque rivière possédait un céleste protecteur ; toute fleur presque avait sa place au Doungouss ,V Olympe des divinités lithuaniennes, llyavaitbien un dieu terrible, l'impitoyable Perkounas, qui déchaînait les orages, lançait la foudre, punissait les méchants et surtout les sacrilèges de la terre ; mais

la mythologie lithuanienne ignorait ces affreux dieux Scandinaves qui, pour toute jouissance, massacraient les géants et buvaient le sang dans les crânes des vaincus. La plus importante déité chez les Lithuaniens était Milda, la déesse de l'amour, de la concorde et du plaisir. Cette déesse aux cheveux d'or, aux yeux d'azur, embellissait les jours des hommes par le plaisir, leurs nuits par les rêves dont elle les berçait, et souvent, charmée par les attraits des mortels, elle tombait du ciel elle-même, éprise d'amour, dans les bras de quelque jeune Lithuanien. Au fond des forêts, sur des autels de granit, brûlaientdesfeux éternels; les chœur» des prêtres et des vierges vouées au culte entonnaient des hymnes mélodieux, et l'encens brûlé sous les chênes sacrés envoyait ses parfums jusqu'à la figure des dieux placés à leur cime séculaire. Quand un Lithuanien mourait, on mettait à ses côtés son cheval de bataille, ses faucons favoris, ses lévriers ; et, alors, quelques serviteurs fidèles s'élançaient sur le bûcher pour se réunir à leur maître et s'en aller avec lui au pays du printemps sans fin et des chasses éternelles. Les prêtres faisaient des libations de miel et de lait sur le bûcher : le chœur commençait ses chants, et le défunt s'en allait avec la fumée dans les airs. Les jeunes gens, luttant de vitesse, tournaient à cheval autour du bûcher ; et, après la joute, on distribuait aux vainqueurs les armes du mort; et l'on tâchait, par des cris, d'éloigner les mauvais génies qui pouvaient le retarder dans sa route vers le Doungouss. Le Lithuanien considérait l'hospitalité comme la première loi des dieux. Dans un coin de la cabane, il plaçait ses divinités tutélaires, et nourrissait des serpents apprivoisés qui, souvent, à l'heure de ses repas, rampaient tranquillement sur la table, et, enlaçant les coupes, s'abreuvaient de miel et de lait '.

La poésie de Mickiewicz sortit tout entière de cet antique sol et de ces antiques mœurs, modifiées sans doute par le christianisme, mais restées fraîches et fortes, à travers leur évolution. Celte poésie fut comme

1. La Pologne captive et ses Trois Poètes, par Charles-Edmond Chojecki. 1 vol. Paris, F. Vieweg, 1864.

un arbre géant de l'ordre spirituel : elle monta jusqu'aux cieux, et son feuillage étendit ses rameaux jusqu'à couvrir l'étendue de la nation polonaise, tantôt du bruissement léger, tantôt de la rafale de ses branches. Toutefois, au rebours du lyrisme de ses deux émules, dont le premier lui fut supérieur par l'incroyable originalité de son rêve, et le second par l'acuité vraiment stupéfiante de sa vision de l'humanité moderne, mais qui lui cédèrent infiniment en puissance de timbre, en résonnance, et dont la voix est bien moins éclatante et grondante, bien moins semblable à la mer, — toutefois, dis-je, le chant de ce chêne ne se fixa jamais définitivement à sa cime, d'où il eût pu s'élancer et se perdre jusqu'en ces régions du pur éther où ne respirent que les Shelleyetles Slowacki; et, au contraire, remontant sans cesse des racines et redescendant sans cesse aux racines, il ne voulut retentir que pour la foule de têtes humaines moutonnante à son ombre. Ainsi font les aèdes portés d'acclamation sur le pavois par leurs compatriotes : ils obéissent au sentiment infaillible qui guide leur lyre et la maintient au diapason demandé par leur peuple. A chaque instant, ils réaspirent les forces de la Nature et s'assimilent les créations de l'instinct. Ils ne cessent de se nourrir des sucs les plus puissants et de s'abreuver aux sources les plus vives du terroir. Leur œuvre pompe les croyances, légendes, chroniques, coutumes, superstitions même, c'est-à-dire toute la tradition, toute l'invention de la vie et de l'esprit poussée au cours des âges avec l'inconscience et la facilité heureuses des fleurs et des fruits. Leur œuvre est douceur, fantaisie et grâce, mais elle est aussi force, colère,' fureur, car elle ramène et charrie encore les passions léonines, se gonfle du désordre bouillonnant et sauvage du peuple à l'état de houle, se charge d'expansion fou-

gueuse et de violence, écume d'orgueil en tempête, éclate en frénésies, en défis, en invectives juvénaliennes, en clameurs formidables ; bref, se calme ou s'emporte, module ou tonne ainsi que l'Océan. Une telle voix s'appelle foule, et « million d'hommes », suivant le mot du poète lui-même, dans le fameux monologue de Conrad. Elle ne laisse pas pour cela d'être une individualité, une unité, et la plus puissante de toutes : mais cette unité, cette individualité se trouvent au point central, au foyer de l'âme collective ; tout y converge, tout s'y répercute, et, de la sorte, elle est bien plus la voix de la collectivité que l'expression spéciale d'un individu. Une telle œuvre est figurée à miracle par une image célèbre de Victor Hugo :

Mon âme de cristal, que le Dieu que j'adore Mit au centre de tout, comme un écho sonore.

Mickiewicz fut donc avant tout une âme-écho ; les grands sentiments et les croyances profondes résonnèrent en sa poésie selon le timbre de l'imagination du Nord et le cristal particulier du chant populaire de Lithuanie. Il importe surtout de noter ce point; il faut ne pas perdre de vue que le chant populaire est toujours à la racine de l'œuvre du véritable poète national. Et même, c'est merveille si l'art d'un tel poète parvient à surpasser les meilleures productions du génie anonyme et inconscient : il n'est, au mieux, que l'épanouissement de ce génie, sa fleur suprême et la plus belle.

Le chant populaire ! mais c'est l'âme du peuple, son idéal instinctif, sa création propre, sa littérature et sa musique ; il est aussi nécessaire au peuple et lui est plus accessible que les livres saints de sa religion ; et pour l'homme qui doit être l'expression par excellence

et la voix éternelle d'une patrie, c'est là qu'est le dépôt, les archives, l'histoire des sentiments et aspirations, passions, joies et douleurs, de ses compatriotes ; c'est là, dans le chant populaire, qu'il devra commencer son éducation poétique et s'assimiler l'âme des ancêtres. Au reste, Mickiewicz le comprenait et le savait mieux que moi, et il l'a dit d'une bien autre façon dans ces vers connus de toute la Pologne et qui chantent le trésor spirituel, — trésor de guerre aussi, — qu'il n'est au pouvoir d'aucun vainqueur de prendre à main armée ni d'anéantir :

Légende populaire ! Arche d'alliance entre les temps anciens et les temps nouveaux! Le peuple dépose en toi l'arme de son héros, le tissu de ses pensées, la fleur de ses sentiments !

Arche ! Nul coup ne peut te briser, tant que ton propre peuple ne t'a point outragée. 0 chant populaire ! Tu veilles en sentinelle sur les souvenirs de l'Eglise nationale, avec les ailes et la voix de l'archange... parfois aussi, tu manies le glaive de l'archange.

La flamme dévorera les peintures de l'histoire, les trésors seront pillés par les brigands porte-glaive, le chant échappera tout entier ; il parcourt la foule des hommes, et s'il est des âmes viles qui ne sachent pas le nourrir de regrets, l'abreuver d'espérance, il fuit aux montagnes, s'attache aux ruines, et, de là, il redit les anciens temps. Tel un rossignol s'envole d'un toit envahi par le feu ; il se pose un moment sur le toit ; quand le toit croule, il fuit aux forêts et, de dessous les décombres et les tombeaux, sa gorge sonore jette aux voyageurs un chant de deuiH.

Non seulement Mickiewicz s'était enivré, pendant son enfance et sa jeunesse, des contes et des légendes qu'il entendait raconter autour de lui, mais il n'eût pas

1. Traduction de M. Ladislas Mickiewicz. J'emprunte également au fils du poète presque tous les fragments de traduction cités au cours de cette étude.

été l'homme de la sève primitive s'il se fût contenté de les savourer en dilettante et s'il n'y eût pas ajouté foi dans une certaine mesure. On s'en rend compte dans sa ballade intitulée : Romantisme, où il objurgue le scepticisme des savants et prend nettement parti pour la foi surnaturelle de la fiancée paysanne qui croit que son amant sort de la tombe pour revenir près d'elle. Les paysans de Lithuanie considéraient la vie visible comme enveloppée sans cesse de la vie invisible, comme hantée du vol des âmes défuntes, qui tournoyaient dans l'ombre autour de ceux qui étaient restés sur la terre. En un mot, ils croyaient aux esprits et aux revenants. Ils célébraient la fête des morts avec des rites païens, maintenant ainsi le trait d'union entre les conceptions chrétiennes et les cérémonies des vieux âges : ils s'assemblaient ce soir-là dans des chapelles ou des masures désertes, situées près des cimetières, y dressaient un banquet composé de divers plats, de boissons et de fruits, qu'ils offraient aux mânes. Un guslarz, à la fois prêtre, poète et sorcier, évoquait les ombres : à son appel, un enfant arrivait sous la forme d'un ange, puis une jeune fille, puis un mauvais seigneur hué par les oiseaux de nuit ; les paroles émises par ces fantômes étaient répétées par le choeur des villageois. Tel est le cadre tout indiqué pour la grande poésie, tout neuf et tout local, à la fois mystique et fantastique, dont Mickiewicz s'empare ; et il l'emplit de vie réelle et palpitante, c'est-à-dire des plaintes de l'amour désespéré. De la sorte, l'existence d'ici-bas non seulement se meut avec la vie de X au-delà, mais se confond avec elle : car le poète laisse un habile clair-obscur, et veut évidemment que l'on ne cesse de se demander si les lamentations du principal personnage viennent d'un revenant ou d'un être en chair et en os ; ce fou d'amour, dont on ne sait au juste s'il

appartient au monde des vivants ou à celui des ombres, impressionne plus à lui seul que tous les fantômes qui l'entourent.

La première partie de cette trilogie des Aïeux, l'une des productions les plus importantes de Mickiewicz, est donc éclose de la terre lithuanienne ; mais Conrad Wallenrod en sort également, à cela près qu'au lieu d'être issu des mœurs et coutumes, c'est d'un épisode du Moyen Age que naît cette tragique épopée. Le poète appelle lui-même cette œuvre « une légende historique », parce que, dit-il, « les principaux personnages ainsi que les principaux événements y sont tracés d'après l'histoire ». Mais, qu'il s'agisse des plus antiques croyances ou des chroniques du sol, Mickiewicz ne rompt jamais la chaîne ancestrale qui, du fond des siècles, vient aboutir à sa poésie; voilà, cette fois-ci, la manière de l'âge féodal et son amour du récit chanté. Sans doute, le vol du poème est soulevé parle vent extraordinaire de l'époque romantique, et, aussi, du génie individuel; la langue en est bien autrement imagée et riche que celle d'autrefois; nonobstant, le tour général rappelle les chansons de geste ; à certains moments, et si l'on n'y regardait de près, on penserait lire une œuvre des temps chevaleresques. Car ce poème-ci est à la ibis tout en action et tout en chant ; c'est celui d'un trouvère qui s'accompagne de sa harpe devant une foule assemblée ; l'auditoire halète, pris par l'étrangeté sombre de l'histoire et de la musique. 11 s'agit d'un jeune Lithuanien razzié dans sa jeunesse par l'Ordre Teutonique, ennemi héréditaire de la Pologne et de la Lithuanie ; incorporé de force dans les rangs de ses ravisseurs, il y devient un chevalier fameux et est même promu Grand Maître de l'Ordre. Mais, dans sa vieillesse, la race et le patriotisme se réveillent en lui avec violence, et il ruine

ceux dont il est le chef par la plus savante et la plus machiavélique des trahisons.

Inutile d'insister sur le caractère d'atavisme foncier que présente la poésie de Mickiewicz. Le poète est tellement enraciné dans son sol et dans sa race, il y tient à ce point par toutes ses fibres, que ce sol et cette race lui fourniront encore, à la fin de sa vie, le seul poème épique écrit au xixe siècle : Messire Thadee. Nous consacrerons à cette œuvre le dernier chapitre de la présente étude. Pour le moment, nous voudrions montrer au lecteur quelques-unes des images où s'épanouit le rêve inspiré du Nord. C'est ici Tune de ces œuvres poétiques, où l'émotion, principe premier de toute poésie, n'atteint son extrême intensité que si elle émerge d'un fond de vision mystique et de rêve ; où elle ne porte au cœur que si les images merveilleuses qui l'accompagnent et la traduisent, sillent parmi des brumes qui soudain s'éclairent et resplendissent du vol d'argent et d'or de leur troupe féerique ; le voile de vapeur idéalise à son tour les ondulations de lumière dont le pénètrent et le réchauffent les ailes éblouissantes qui le traversent lentement... et maintenant s'éloignent... Mais jugez-en plutôt par la pièce que je vais transcrire :

LE SWIÏEZ

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