UN EMULE DE DIEU
Je suis né créateur. »
(Mickiewicz, Monologue de Conrad.)
Il n'est presque pas d'écrivain ou d'artiste qui ne soigne assidûment sa vanité, et au point de se considérer par moments comme le centre du monde. La chose est assez bouffonne, mais elle n'est point méchante, car notre homme entend au fond de lui-même une petite voix qui le persifle ; elle lui dit que la terre n'a jamais eu la moindre envie de tourner autour de sa personne. Ah! la voix fâcheuse, la voix désagréable ! Mais, qu'y faire? Elle a raison. Malgré sa parade devant la galerie
— parade qu'il continue pour n'en pas perdre l'habitude
— notre homme se résigne après force soupirs, et reprend sans illusions son petit chemin ; en quoi il fait preuve de judiciaire.
Mais il est aussi, parmi les artistes de second ordre, écrivains ou poètes, peintres ou sculpteurs, des gens de bonne volonté, lesquels sont d'allures simples, et dont l'œuvre est utile ; et au-dessus d'eux, il y a les grands poètes; et parmi les grands poètes, il y a les
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élus, les envoyés de Dieu, les hommes qui reçoivent une mission d'une importance unique. Ces derniers ont le droit d'être liers de leur grandeur, car elle ne leur a été conférée qu'au prix des terribles soucis et responsabilités qui sont également leur lot; et il faut même qu'ils en soient fiers, s'ils veulent garder la foi en eux-mêmes d'où naissent non seulement leur pensée et leur poésie, mais leur ton, leur démarche, leur attitude, bref, tout ce prestige extérieur sans lequel ils ne sauraient acquérir sur la foule l'autorité nécessaire à leur rôle.
De fait, et Guyau Ta noté, « le sentiment d'une mission religieuse et sociale de l'Art a caractérisé les grands poètes du xixe siècle; s'il leur a inspiré parfois une sorte d'orgueil naïf, cet orgueil n'en était pas moins juste, en fin de compte ». L'orgueil du poète, nul n'en a arrêté les lignes, nul n'en a sculpté les traits comme Vigny. Ce sentiment affecte quelque chose d'hiératique et d'absolu, dans l'œuvre de Fauteur des Destinées : c'est de l'orgueil sacerdotal. Vigny s'est institué le prêtre de la Poésie.
11 s'en est institué le prêtre, mais les initiés seuls ont ratifié la juste consécration qu'il fit de sa personne à la déesse. 11 n'est point entré dans le temple à la tête de la foule, élu prince et pontife par l'acclamation unanime, couronné, porté sur le pavois. Il n'y eut, de nos jours, qu'un homme pour avoir su, tout jeune encore, rétablir la Poésie sur le trône où l'avaient fait asseoir les civilisations primitives. Ce ne fut point Hugo : il ne devint l'idole de la nation française que pendant la dernière partie de sa vie. L'océan populaire en furie se calma pendant une heure sous le geste et le verbe de Lamartine ; puis les flots se retirèrent au loin de sa parole, s'en allant sans retour vers d'autres rivages, et laissant le grand cygne à sa mélancolie de vaincu et
d'abandonné. Au regard de son peuple, un seul, je le répète, resta barde-roi sa vie durant : Mickiewicz.
Nous n'avons donc eu, nous autres modernes, de notre temps et tout près de nous, qu'une seule image en chair et en os du surhomme de la poésie, qu'un seul exemplaire de cette antique espèce aussi perdue que le mammouth : j'entends le barde aryen des forêts celtes et germaines, ou encore le grand prophète sémite des carrefours de Sion. Mais, de même qu'on n'a jamais vu deux êtres absolument identiques, bien qu'appartenant tous deux à la même variété,, de même on distingue entre les aèdes d'autrefois et le poète national de la Pologne certaines différences qui offrent le plus haut intérêt.
Le barde antique ne s'analysait jamais. Envahi par l'émotion inspirée, et semblable à la pythie sur son trépied, il laissait monter de son âme à ses lèvres le verbe créateur, puis le dardait sur la foule, le plongeait dans les âmes, les bouleversant, y soulevant les sentiments, y suscitant les actes. Et il n'y avait pas d'inspirés que les bardes proprement dits : chacun pouvait l'être à son heure et nul ne résistait au dieu qui, soudain, s'emparait de lui. On se sentait pris du délire divin : on s'abandonnait à une sorte de fureur poétique assez semblable à celle des improvisations funéraires encore en usage parmi les Corses au temps de Mérimée, et qui rend si poignante l'une des scènes de Colomba; car certaines races, si elles conservent une violence sauvage qui nous répugne à juste titre, gardent, par contre, quelques-unes de ces fraîches beautés de l'âme barbare aujourd'hui séchées parmi nous, disparues de nos civilisations racornies et de nos peuples trop vieux. Autrefois, le lyrisme instinctif et l'image chantante, solennelle, prophétique, dominaient les stands moments de la vie individuelle et de la vie
générale, les festins, les combats, les jeux, les drames publics et privés, l'agonie, la mort. Augustin Thierry en cite un bien frappant exemple à propos de la terrible Frédégonde elle-même, dont le remords fit un jour une sorte de voceratrice émouvante et sauvage. Si l'on veut remonter à une antiquité plus haute, qu'on se rappelle le cantique d'Ezéchias, d'une inspiration sublime, et par lequel le pieux roi remerciait le Seigneur de l'avoir sauvé de la maladie et de la mort. Mais résumons tout ce que dessus par une citation de Macaulay, dans son Essai sa?- Milton : « A peine pouvons-nous concevoir l'effet que produisait le poète sur nos grossiers ancêtres, les agonies, les extases, la plénitude de l'abandon et de la foi. Platon nous raconte que les rapsodes grecs pouvaient difficilement réciter Homère sans tomber en convulsions ; le Mohawk sent à peine le fer qui le scalpe, pendant qu'il chante son chant de mort. L'influence que les anciens bardes de la Gaule et de la Germanie exerçaient sur leurs auditeurs semble presque miraculeuse au lecteur moderne. »
Telles étaient la puissance et l'action du barde antique ; mais il ne suit pas de là qu'il se comprit et se connût bien lui-même, qu'il aperçût en détail son être poétique, qu'il eût une claire vision de chacune des vagues de sa mer intérieure, une perception exacte de chacun des éclairs de sa sensibilité, ni surtout qu'il fût capable d'analyser et de définir les nuances de cette perception en termes aussi précis qu'imagés et vivants. On ne voit pas qu'il s'étudiât de près, qu'il descendît en soi, qu'il y contemplât les éléments de son inspiration et de sa force, qu'il y surprît les formes, les mouvements, les métamorphoses de sa pensée lyrique, qu'il en épiât les élans, les bonds, les soubresauts ; il ne semble point qu'il tressaillît à regarder poindre les premières lueurs et les premières ondulations des idées
qu'il va vivifier presque instantanément de son souffle embrasé, développer en larges accents et en larges lumières, en images aussi brûlantes que des flammes ; ni qu'il songeât à laisser tout d'un coup la contemplation de ses mouvements spirituels pour se retirer dans un sentiment fixe, unique, le sentiment de la patrie malheureuse, sorte de synthèse et de forteresse de son être, d'où il armera contre Dieu lui-même et tirera sur ce Ponce-Pilate d'en haut qui s'est lavé les mains du supplice de tant de millions d'hommes innocents et malheureux : peut-être se fera-t-il sauter, lui et sa poudrière, parmi la formidable explosion qu'il prépare, mais il aura du moins ébranlé les colonnes du ciel. (Ce disant, je viens de résumer le fameux monologue de Conrad, qui fait partie des Aïeux, de Mickiewicz, et représente l'un des plus fabuleux exploits de toutes les littératures.) Non, à coup sûr, un ensemble aussi complet d'opérations poétiques n'était point à la portée d'un barde d'autrefois, trop primitif et mal outillé encore ; mais un barde moderne, soutenu partout l'acquit de la civilisation, peut jouer et gagner pour une fois — car je ne lui conseillerais pas de tenter de nouveau la chance — cette incroyable partie, cette extraordinaire gageure ; ainsi fît au xixe siècle le poète national de la Pologne.
Il me faut insister un peu et donner la raison de ce haut fait de poésie. Il s'explique, après tout. Je viens de le dire, Mickiewicz apparut au xixe siècle, l'époque par excellence du 7v.ru crsauKrov. Il eut donc part à cette vue de plus en plus lucide de notre vie intérieure et de notre organisation spirituelle qui constitue le caractère propre de l'Esprit de notre temps : en d'autres termes, le lyrisme du xixe siècle, même le plus envolé, sera presque toujours aussi psychologique que dramatique, métaphysique, ou pictural. Autant qu'à la syn-
thèse confuse d'autrefois, au coup d'œil vaste et trouble sur l'Univers, il excelle à l'analyse de l'âme humaine. Et n'allez pas croire qu'une telle faculté soit indifférente, car elle est de la plus haute importance intellectuelle, au contraire. Voyez plutôt le résultat nouveau que le poète en recueille, le fruit littéraire inédit qu'il obtient et nous offre. Dans ce monologue de Conrad que nous allons transcrire à la fin de ce chapitre, Mickiewicz, en nous ouvrant l'intérieur de son âme à l'heure précise où le dieu s'empare d'elle, en étalant sous nos regards son travail intérieur, nous montre par là même l'état mental de tous les bardes passés, présents et futurs, au moment où ils composent leurs poèmes : il nous donne la seule image que je sache de ï inspiration se prenant elle-même sur le fait, allant et venant en tous sens dans l'âme du poète, poussant sa navette et tissant sa trame, accrochant partout ses fils, un peu en négligé sans doute, mais vêtue pourtant de ce « beau désordre » qui reste, comme on sait, « un effet de l'art ». Il ne suffirait pas cependant qu'elle s'examinât pour la simple joie de se voir à l'œuvre, et encore faut-il qu'elle découvre, avant tout, au fort de son travail de lumière, la principale cause de son influence sur les hommes : justement, qu'a-t-elle vu qui l'arrête et l'émeuve au dernier point, pendant son introspection lyrique? Qu'a-t-elle aperçu tout au fond d'elle-même? Que regarde-t-elle d'un œil fixe et d'où vient qu'elle bondit, qu'elle s'exalte jusqu'au paroxysme? C'est, je vous le dis, qu'elle contemple son principe de feu, la raison de sa force enflammée! Voici qu'elle a découvert la formidable puissance du sentiment, de ce sentiment dont les bardes demeurent, par la grâce de Dieu, les élus, les dépositaires, et qui explique qu'on les ait révérés jadis comme des dieux, puisque c'était par lui qu'ils soulevaient les hommes et les races et les main-
tenaient frémissants, indomptés, parmi leurs ruines et leurs catastrophes nationales, et pour les siècles! Au prix du sentiment, que sont la sagesse, la science, la pensée pure? Le monologue de Conrad nous dira son dédain pour elles. Et nous le partagerons vite, ce dédain, car nous aussi nous sommes persuadés, entraînés, enlevés, dès le début de ce chant sublime. En présence d'une aussi flamboyante illumination de l'âme, d'une telle apothéose du sentiment, nous voilà muets de stupeur et comme s'il nous était donné de recevoir une révélation ; nous voilà tout yeux et tout oreilles, et nous ne pouvons plus détourner les yeux de cet admirable spectacle : le bouillonnement d'abord contenu de l'enthousiasme, la montée lente et majestueuse de l'âme lyrique, les grandes vagues d'apostrophes et d'images. Longtemps le poète avance par élans successifs, annonce — ou presque — chacun de ses mouvements spirituels, nous dit les notes qu'il attaque; etl'on sent qu'il pourrait continuer de la sorte s'il n'aimait mieux, à la fin, se laisser déborder par l'agitation tumultueuse et l'émotion démontée, jusqu'à ce que son délire devienne semblable au soulèvement des flots, au chaos de la mer en tempête. Mais vraiment, tout cela nous semble si grandiose, si étonnant, si miraculeux, tout cela nous subjugue et nous transporte à un point tel, que nous en sommes certainement aussi frappés que nos ancêtres pouvaient l'être de la pose majestueuse de l'aède, de sa longue barbe blanche, de sa voix et du son de sa harpe, et de ses doigts promenés sur les cordes. Nos pères avaient la cérémonie lyrique et la beauté du décor : nous avons l'âme à nu du poète et la fête intérieure de son enfantement. Oui, décidément oui, tout autant que « les mots qui submergent la pensée et tremblent au-dessus de la pensée, comme le sol sur un torrent englouti et invisible... », Mickiewicz a raison d'admirer «la pen-
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sée qui s'envole rapide de l'âme avant d'éclater en mots...» Oui, oui, «au tremblement du sol, nous avons découvert l'abîme du torrent » , votre chant nous a découvert votre abîme intérieur, ô poète, nous y avons jeté un regard... et c'est tout un monde, votre abîme! Donc, la grandeur du monologue de Conrad a d'abord comme source la puissance intellectuelle et psychologique, repétrie par l'intuition bardique et transformée en une effulguration d'images-éclairs dardées de tous les coins de l'âme du poète et l'illuminant toute; et ce, avec une puissance de jaillissement telle, qu'on n'en avait point vu de semblable depuis les poètesprophètes de Judée. Ce n'est pourtant pas tout ce que nous avons à relever dans ce monologue. Un second point non moins important nous retient : la hardiesse du sentiment exaspéré par la douleur et se haussant jusqu'à Dieu, que le poète ne craint pas de regarder en face, car son regard d'inspiré n'est pas le faible regard d'un mortel que les rayons du Tout- Puissant aveuglent, mais un regard de soleil fixant un autre soleil. Il entend traiter avec Dieu de pair à égal; et le véhément orgueil d'une si audacieuse prétention manifeste un instant cette allégresse héroïque que donnent seules la bonne cause et la conviction profonde. « Je suis né créateur », s'est écrié le barde, d'une voix de triomphe; «je suis un émule de Dieu». Il ajoute : « J'ai tiré mes forces d'où tu as tiré les tiennes ; car toi, tu ne les a pas cherchées, tu les possèdes ; tu ne crains pas de les perdre ; et moi, je ne le crains pas non plus... » Et l'on continue, par parenthèse, à remarquer avec émerveillement que l'imagination du barde ne se fatigue pas une seconde et qu'il n'a pas la moindre peine à dépeindre ses pouvoirs visionnaires en figures aussi grandioses, aussi étonnantes que celles dont la Bible se sert pour célébrer la toute-puissance
de Dieu : jugez-en plutôt en comparant, si vous voulez, avec Isaïe : « Est-ce toi qui m'as donné, ou bien l'ai-je ravi, là où tu l'as ravi toi-même, cet œil pénétrant, puissant? Dans mes moments de puissance, si j'élève les yeux vers les traces des nuages, si j'entends les oiseaux voyageurs naviguer à perte de vue dans les airs, je n'ai qu'à vouloir, et soudain je les retiens d'un regard comme dans un filet : la nuée fait retentir un chant d'alarme; mais avant que je la livre aux vents, les vents ne l'ébranlerontpas. Si je regarde une comète de toute la force de mon âme, tant que je la regarde, elle ne bouge pas de place... » Pourtant, dit-il encore, ce pouvoir que j'ai sur les étoiles et sur les oiseaux, je ne l'ai pas sur les hommes, mes semblables, et il conjure Dieu de lui déléguer une part de sa puissance. Ceci, c'est fléchir le genou, c'est se contredire et se rétracter, c'est reconnaître la supériorité divine. Mais l'illogisme n'est pas pour effrayer les poètes; et d'ailleurs, un poète national peut braver le Très-Haut, et essayer à la rigueur de le diminuer, s'il y a lieu, dans l'esprit du peuple dont il est la voix et le guide, mais il ne peut pas le nier, il ne saurait devenir athée; nier Dieu, ce serait se nier soi-même; en niant Dieu, l'on nierait toute création et, par conséquent, la création poétique, seul et suprême espoir, dernière foi, dernière incantation mystérieuse d'où peuvent sortir le salut et la délivrance de la Pologne, maintenant que l'insurrection de 1830 a été écrasée, et que les hommes d'action ne peuvent plus rien ! Et voyez ici quelle coïncidence entre un tel sentiment et le sentiment d'un autre fameux inspiré du xixe siècle, Richard Wagner, qui prononça plus tard ces paroles où fonce le : Go ahead de la vie et de l'indomptable énergie créatrice : « Là où le politique et le philosophe désespèrent, là recommence l'artiste ! » — D'ailleurs, si le poète s'est
contredit au milieu du monologue, s'il a courbé la tête un moment, il n'a point abdiqué son orgueil, il n'a point désarmé ; il se redresse bientôt, il somme Dieu de partager avec lui son pouvoir et de lui donner « l'empire des âmes », afin qu'il puisse, lui, le Poète, lui, l'émule de Dieu, réparer l'injustice sur cette terre et délivrer sa patrie, si l'orgueilleuse sagesse du Très- Haut ne daigne s'abaisser à cette tâche : voyant que le Ciel reste muet, il le prend à partie, le blasphème et lui déclare la guerre.
Sans doute, cette interpellation de Dieu par la créature innocente et malheureuse n'était pas nouvelle. Elle s'était produite dès la plus haute antiquité; le livre de Job en est la preuve. Seulement, voici la différence entre Job et Conrad, et elle est capitale.
Job accuse Dieu, mais il ne compte que sur Dieu ; il ne compte ni sur les hommes ni sur lui-même. 11 a plu à Dieu d'agir contre Job, soit qu'il ait eu des raisons sérieuses et secrètes de le faire, soit qu'il ait simplement voulu prouver sa toute-puissance en frappant même un juste; mais, caprice ou dureté, Lui seul peut revenir sur son erreur. Il est tout-puissant : Lui seul l'est ; personne autre que Lui ne saurait sauver le pieux serviteur sur lequel sa main s'est appesantie ; personne autre que Lui ne saurait le rétablir dans sa prospérité première. Le Dieu qu'implore Job est le Dieu des Sémites : c'est Jéhovah, c'est Allah, c'est-à-dire le Dieu grand et terrible; quelle abomination des abominations, et des plus folles, en outre, que de songer à entrer en lutte avec lui! «C'était écrit», «Dieu est grand», voilà les seules paroles qui conviennent en présence de sa volonté. A-t-on ce cruel malheur d'encourir sa disgrâce, il ne reste rien d'autre à tenter, sinon de se jeter devant lui la face contre terre, de l'adorer, de le supplier de redresser ses voies ; et s'il
ne le fait, il n'y a plus qu'à s'abandonner au Destin. Mais Mickiewicz est Aryen, et notre race n'est point fataliste, au contraire. A la vérité, le génie sémite, par un instinct obscur et en réaction contre la toute-puissance de Jéhovah, créa Lucifer; mais Lucifer se révolte en égoïste et pour son propre compte : il ne se proclame pas le chevalier de l'Homme et son indomptable défenseur, comme notre Prométhée. Nous sommes, nous autres, une race de prométhéens. C'est là notre gloire. Nous ne nous avouerons jamais vaincus, ni par le Destin, ni même par Dieu : quelque adverse que soit le sort, nous ne saurions désespérer de l'abattre ; contre lui, nous recommencerons toujours. Dans le monologue de Conrad, celui-ci réincarne à la fois Lucifer et Prométhée : « Je suis le premier des anges et des hommes * ... », dit-il. Il se hausse donc au rang de symbole, ce poète Conrad, et il lui arrive ainsi la même fortune qu'à un certain nombre de personnages poétiques des autres littératures de la même époque, lesquels sont plus ou moins ses cousins ; on en distingue là plusieurs qui forment l'avatar moderne de l'antique Lucifer, de l'antique Prométhée. Et comme le voilà plus émouvant dans nos temps modernes que dans les temps antiques, cet éternel Prométhée, cet éternel Lucifer, se débattant comme il fait au milieu des plus formidables problèmes sociaux et voulant les résoudre !
Mais, point de digressions, ne sortons pas du sujet ; modelons-nous sur Mickiewicz et n'ayons cure que de ce problème-ci, déjà bien assez poignant et ardu,
1. Je sais bien que, d'après le mythe, Prométhée est de la race des Titans; mais, par son dévouement à cette race humaine qu'il créa, il semble vouloir se' naturaliser en elle, si l'on peut dire; dans ce sens, on peut donc le considérer « comme le premier des hommes ».
semble-t-il : la délivrance d'une nation martyre. Héias ! Mickiewicz lui-même n'y put rien, malgré tout son génie ; mais l'incroyable puissance de son verbe accrut à ce point la puissance de sentiment dans l'âme polonaise, il accumula aux profondeurs de son peuple de telles provisions et de telles réserves d'amour de la patrie, et aussi d'énergie, d'endurance, de résistance active et passive, qu'il y en a maintenant pour des siècles et des générations. Or, le monologue de Conrad contient la quintessence de ce sombre enthousiasme et de cette ardeur du désespoir : il est à base de dynamite. Un mot encore avant de le transcrire : n'oublions pas que le blasphème du barde polonais est en quelque sorte sacré, car nous n'avons point affaire, en l'occurrence, aux apostrophes d'un individualisme à l'intelligence pénétrante, redoutable, mais égoïste et sans élévation morale : c'est celui de Nietzsche que je veux dire ; et bien moins encore à des imprécations très inférieures au défi nietzschéen, répulsives et basses en dépit d'une rhétorique extraordinaire : j'ai désigné par là certaines pièces du poète anglais Swinburne ; non, non, ce n'est pas de cela qu'il s'agit, mais du plus grand cri de douleur qui soit échappé à des innocents, à ceux dont le devoir est de ne pas se résigner, — jamais ! Et maintenant, écoutez :