A LA MERE POLONAISE
0 mère polonaise, lorsque l'œil de ton fils brille de l'éclat du génie, et que, sur son front d'enfant, se reflètent la fierté et la noblesse des anciens Polonais ;
S'il quitte le groupe de ses camarades pour courir vers le vieillard qui lui redit les chants d'autrefois; s'il écoute, la tête penchée, quand on lui raconte les faits et gestes de ses pères :
0 mère polonaise, ton fils se livre à de périlleux amusements... Agenouille-toi devant l'image de la mère des Douleurs, et regarde le glaive qui lui ensanglante le cœur: d'un coup pareil l'ennemi percera ton sein!
Car, que le monde entier jouisse de la paix, et que s'unissent gouvernements, peuples et opinions, ton fils n'en sera pas moins exposé à un combat sans gloire, à un martyre sans résurrection.
Hâte-toi de l'envoyer dans un antre solitaire, y méditer... et, étendu sur la dure, y respirer un air humide et vicié, y partager sa couche avec le reptile venimeux !
Il y apprendra à rentrer sous terre avec sa colère, à rendre sa pensée insondable comme l'abîme et à empoisonner tout doucement sa parole comme une exhalaison putride, à se composer l'humble maintien d'un serpent transi.
Notre Rédempteur, enfant à Nazareth, jouait avec la croix sur laquelle il sauva le monde : ô mère polonaise, ton fils, je l'amuserais avec ses jouets à venir.
De bonne heure, mets-lui des chaînes aux mains, fais-le s'atteler à la brouette, afin qu'il ne pâlisse pas devant la hache du bourreau ni ne rougisse à la vue de la corde.
Car il n'ira pas, comme les anciens chevaliers, planter la croix triomphante sur Jérusalem, ou, comme les soldats du monde moderne, labourer le champ de la liberté et de son sang arroser la terre.
C'est d'un espion inconnu que lui viendra le défi ; c'est un tribunal parjure qu'il devra combattre ; pour champ de bataille, il aura un cachot sous terre ; et sa sentence, un ennemi puissant la prononcera.
Vaincu, pour monument funéraire il lui restera le bois desséché de la potence; pour toute gloire, quelques pleurs de femme et les longs entretiens nocturnes de ses compatriotes.
A côté d'accents aussi terribles, les implorations du barde-prêtre, à la fin du Livre des pèlerins polonais, sont presque rassérénantes. Certes, la douleur qu'elles exhalent est immense, mais leur appel monte vers le trône du Dieu qui peut tout, et elles participent de la majesté auguste et de l'apaisement de la prière :
Kyrie eleison, Christe eleison.
Notre Père, qui as tiré ton peuple de la servitude d'Egypte et Tas ramené dans la Terre Sainte,
Ramène-nous dans notre patrie.
Fils de Dieu, notre Sauveur, qui as été martyrisé et crucifié, puis qui es ressuscité et qui règne dans la gloire, Réveille notre patrie d'entre les morts. Mère de Dieu, que nos pères appelaient reine de Pologne et de Lithuanie,
Sauve la Pologne et la Lithuanie.
De la servitude moscovite, autrichienne et prussienne,
Délivre-nous, Seigneur.
Par le martyre des trente mille guerriers de Bar,
Morts pour la foi et la liberté,
Délivre-nous, Seigneur.
Par le martyre des vingt mille citoyens de Praga,
Morts pour la foi et la liberté,
Délivre-nous, Seigneur.
Par le martyre des jeunes Lithuaniens tués sous le bâton,
morts dans les mines et en exil,
Délivre-nous, Seigneur.
Parle martyre des habitants d'Oszmiana, massacrés dans es églises et dans les maisons,
Délivre-nous, Seigneur.
Par le martyre des soldats knoutés à mort par les Moscovites, à Cronstadt,
Délivre-nous, Seigneur.
Par le sang de tous les soldats morts dans la guerre pour la foi et la liberté,
Délivre-nous, Seigneur.
Par les blessures, les larmes et les souffrances de tous les prisonniers, exilés et pèlerins polonais,
Délivre-nous, Seigneur.
Accorde-nous la guerre générale pour la liberté des peuples, Nous t'en prions, Seigneur; Des armes et nos aigles nationales,
Nous t'en prions, Seigneur; Une mort heureuse sur le champ de bataille,
Nous t'en prions, Seigneur; L'indépendance et l'intégrité de notre patrie,
Nous t'en prions, Seigneur.
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
Nous pouvons arrêter ici ce chapitre, car une prière aussi fervente implique la foi absolue en Dieu ; et qu'affirme la foi absolue, sinon cette prophétie que nous trouvons à la fin d'une des pages précédemment citées, et que le poète ne cesse de répéter, en d'autres termes ou dans les mêmes termes :
Mais les rois criaient sottement, car, en commettant le dernier crime, ils comblaient la mesure de leurs iniquités, et leur puissance finissait dans le temps qu'ils se réjouissaient davantage.
Car la nation polonaise n'est pas morte ; mais son âme est descendue de la terre, c'est-à-dire de la vie publique aux limbes, c'est-à-dire à la vie domestique des peuples qui souffrent la servitude dans le pays et hors du pays, afin qu'elle soit témoin de leurs souffrances.
Mais, le troisième jour, l'âme retournera au corps : la nation ressuscitera et délivrera de la servitude tous les peuples d'Europe.
Et déjà, deux jours sont passés; le premier a fini après la première prise de Varsovie, le second jour avec la deuxième prise de Varsovie; et le troisième jour viendra, mais il ne finira point.
Or, comme à la résurrection du Christ les sacrifices sanglants cessèrent sur la terre entière, ainsi à la résurrection de la nation polonaise les guerres cesseront dans la chrétienté.