‹ Les grands poètes romantiques de la PologneChapitre 44 sur 79 · LA POESIE D ACTION · texte numérisé non relu

LA POESIE D ACTION

On a beaucoup discuté sur le fait de savoir si les poètes ont raison ou tort de se jeter en pleine action politique et sociale, de se mêler aux luttes des partis, et de payer de leur personne dans la grande bataille. Userait peut-être bon de ne pas émettre à cet égard d'opinion tranchante. Pour s'être mis à jouer avec éclat leur rôle de citoyens, quelques poètes se sentirent vivre d'une vie plus intense ; et ils ne furent pas déplacés dans la politique. C'est donc affaire de tempérament. C'est en-

core affaire d'époque et de circonstances. Certaines heures de la destinée des peuples sont passionnantes, et telle scène du long drame qu'est leur existence vaut vraiment la peine qu'on y prenne part : la chose advint au temps romantique, âge de mouvement et de couleur, d'esprit chevaleresque et de fantaisie, où la noblesse de l'âme et la beauté du geste avaient droit de cité dans la vie publique.

Nous pouvons encore ajouter: aussi bien, et s'il s'agit de vrais poètes, ne vous mettez pas en peine pour eux de la ligne à suivre ; car un instinct sûr les guide et dicte à chacun la conduite qu'il doit tenir au milieu des événements.

Ceci concédé de très bonne foi, et sans l'ombre de réticence, je puis maintenant me risquer à dire qu'à mon humble avis, et d'une façon générale, le poète est impropre au maniement du réel. « La politique, c'est la main à la pâte », disait rudement quelqu'un. Or, la vie de rêverie et de méditation du poète, son amour des hauteurs, son culte de l'idéal, son dédain des vulgarités, ne le désignent guère pour pétrir cette pâte-là, qui est très sale. Sans doute, ses désirs volent vers les grands jours de l'Histoire, et les appellent; nul ne s'enflamme d'une pareille ardeur pour les nobles causes ; il est capable de s'y ruer d'un cœur de lion, et non seulement de les chanter, mais de mourir pour elles : Kœrner le fit bien voir en 1813, et Byron en 1824, et Garczynski en 1830, et Petœfî Sandor en 1849. Néanmoins, une fois l'accès d'héroïsme passé, le poète redeviendra vite ce qu'il est foncièrement, c'est-à-dire une créature mélodieuse et frissonnante, une harpe éolienne qui gémit au moindre souffle, un être d'une résonnante infinie, mais inquiète, et dont l'âme, musicale, variable, mobile, jamais lamême, s'émeut, s'agite, s'envole, puis retombe à terre, se sent tour à tour des

ailes ou des chaînes, selon que le sentiment et la pensée l'exaltent ou l'accablent, et qu'elle se perd joyeuse dans l'infini du rêve ou s'affaisse désolée parmi l'abîme de contradictions et d'énigmes qu'est notre vie terrestre. Tel m'apparaît le poète, même lorsqu'il ne s'éloigne pas des parages calmes de l'existence; où que ce soit, il a toujours l'air plus ou moins en exil; qu'adviendra-t-il de lui s'il se risque en pleine lutte sociale ? Il y sera comme une aiguille affolée. Déjà, lorsqu'il accourait aux guerres d'indépendance, il s'y sentait plus apte à exalter les courages qu'à les diriger : en aucune bataille, on ne le vit aède et capitaine. Mais il ne pourra manquer de se trouver tout à fait au-dessous de luimême dans les luttes du Forum. Il n'y acquerra pour ainsi dire jamais le sang-froid ni le scepticisme nécessaires à l'homme d'Etat. Il craindra les contacts, s'indignera de la bassesse des appétits qui se dissimulent sous les phrases, vomira le langage écœurant des banquets politiques et des clubs. Puis, son amour des êtres vivants, le chagrin qu'il éprouverait s'il lui fallait faire du mal à quiconque1, triompheraient vite des préférences ou même des convictions qu'il peut avoir, comme tout autre, sur la route à choisir et la direction qui convient à la caravane humaine. S'agit-il même de l'aventure épique et grandiose, et non point de patauger dans le marécage des épigones et des décadents de l'action, ses délicats scrupules, son extrême bonté d'âme ne lui permettraient pas de faire cortège aux héros nietzschéens et de suivre leur pas de fer qui n'hésite pas à renouveler l'histoire en broyant la tête des hommes.

Tout au plus le verra-t-on parfois manifester — en

1. « Je ne souhaite la souffrance d'aucune chose vivante. (Shelley, Promet liée délivré.)

admettant qu'il soit une exception et constitue parmi les autres poètes, ses émules, un cas très rare — tout au plus, dis-je, le verra-t-on manifester des parties supérieures de prophète politique et de pilote des peuples. Encore se montrera-t-il très inégal, très incomplet, une fois arrivé au pouvoir et s'il se trouve, d'un jour à l'autre, chef de gouvernement. Un exemple typique est celui de Lamartine. Contrairement à l'opinion reçue il y a une trentaine d'années, il est aujourd'hui bien établi parles travaux récents qu'à la tribune parlementaire et sous la monarchie de Juillet, pas un orateur n'eut des vues aussi fortes, aussi sûres, aussi intuitives, sur la direction gouvernementale, la tournure des événements, les menaces du lendemain, et même sur les questions techniques et d'affaires. Lamartine ne cessa d'avertir Guizot, que son fameux « pays légal » était une ineptie autant qu'une injustice, et qu'on devait gouverner pour tous, non pour une caste, non pour une oligarchie censitaire. 11 prévint le même Guizot, et, avec lui, Thiers, Mole, OdilonBarrot, et tutti quanti, que le quatrième Etat, pour lequel ces ministres à la Joseph Prudhomme ne voulaient rien faire, entrerait en scène malgré et contre eux : et il leur annonça « la Révolution du mépris ». Il avertit Louis- Philippe que la cérémonie de la translation théâtrale des cendres de Napoléon était une grave faute, car cette apothéose posthume de l'homme qui avait représenté la Force sans frein ni scrupules ne manquerait pas de réveiller les instincts césariens ; et l'on pouvait ainsi, sans le savoir, s'acheminer de nouveau vers l'Empire. Il intervint contre Thiers, attardé dans l'amour des pataches, en faveur de la locomotion nouvelle et des chemins de fer; et, à l'endroit des conseillers ordinaires du régime, il eut encore raison sur d'autres points. Vint la Révolution de 1848; il fut porté sur le

pavois et conjura l'anarchie par une apostrophe fulminante, immortelle. Mais là finirent ses exploits de parole et de geste. A dater de la fameuse journée de l'Hôtel de Ville, son génie l'abandonna. A son tour, il ne vit pas que, de gratifier la France d'un suffrage universel aussi grossièrement organisé que celui dont nous continuons à jouir, c'était restaurer l'Empire à l'avance. Il ne fut pas moins aveugle sur la conduite à tenir à l'égard du socialisme. 11 ne s'aperçut point que celui-ci n'était pour le moment qu'un dangereux monstre et qu'il eût fallu — par une diversion magnanime, du reste — le maintenir le plus longtemps possible dans la période de criticisme*. 11 n'y avait qu'un moyen de détourner le péril : lancer la République au delà des frontières, à la délivrance des nationalités qui partout se soulevaient, et attendaient en frémissant notre admirable armée de cette époque2. De la sorte, 4848, au lieu de représenter dans l'Histoire le premier avortement du socialisme et le retour offensif de la réaction, eût symbolisé, au contraire, l'ère delà délivrance politique des peuples, libres de s'adonner désormais à l'étude des

1. L'expression est de Blanqui, et elle lui échappa vingt ans après 1848.

2. Je sais que je vais ici à rencontre de l'opinion reçue. On loue généralement Lamartine d'avoir rassuré l'Europe par le manifeste qu'il adressa aux Puissances, en sa qualité de chef du Gouvernement provisoire. Mais, parmi ceux qui assistèrent aux événements de 1848, il en est qui persistent à ne pas approuver le poète sur ce point : et il faudrait avoir lu une étude extrêmement intéressante, signée G. d'Orcet, et parue dans la Revue Britannique de septembre 19C0. L'auteur affirme qu'une intervention française en faveur des nationalités eût été, à la date dont nous parlons, non seulement conforme à la générosité traditionnelle de la France, mais, en outre, d'une politique habile. Les arguments dont il étaie son opinion sont solides et font réfléchir. Je regrette de ne pouvoir citer certains passages de son travail.

questions sociales; et, cette année même, la France eût repris sa mission historique de libératrice des nations. Lamartine ne vit aucune de ces vérités, et il tomba, exemple mémorable du poète homme d'Etat, c'est-àdire de l'intuition tantôt divinatrice et tantôt défaillante, de l'éclair qui passe et replonge dans la nuit.

Mais, s'il est vrai que le poète ne représente vraiment que le Rêve, c'est-à-dire la moitié de l'activité humaine et de l'Homme — la plus belle, il est vrai, puisque le Rêve a seul le pouvoir de féconder l'Action et d'engendrer l'Avenir, cet Avenir toujours paré à nos yeux delà beauté laplus belle, j'entends celle qui est à naître — s'il est vrai, dis-je, que le Poète ne représente vraiment que le Rêve, c'est une raison de plus pour qu'il souffre du supplice de Tantale, pour qu'il se voie dévoré de la soif de cette action qu'il sent tout près de lui, et à laquelle son imagination ardente lui dit à tort qu'il est aussi apte que quiconque. Combien il s'afflige de voir une telle coupe s'éloigner de ses lèvres ! Car il n'aime vraiment que ce qu'il n'a pas : et il aime surtout l'Impossible et la Chimère.

Ce désir violent de l'Action, les poètes anglais, fils d'une race particulièrement énergique, l'ont manifesté plus que d'autres. « Il faut faire pour le monde quelque chose de mieux que des livres », s'était écrié Ëyron. Et il partit pour la Grèce. Walter Savage Landor ne voyait pas autrement : « Plus il y a de debaters et moins on agit », disait-il. Et il avait bien prouvé, lui aussi, qu'il tenait les paroles pour insuffisantes en allant, pendant les guerres napoléoniennes, se battre en Espagne contre les Français. « J'aime mieux celui qui fait un poème en actions que celui qui le fait en mots », déclara Carlyle, ce poète de la prose. Ses livres respirent l'Action, encore l'Action, toujours l'Action : tous ses personnages historiques sont de

grands hommes d'action. Shelley lui-même, le plus spéculatif des rêveurs sublimes, écrivit son poème de Laon et Cyllma, dont le héros est un libérateur des peuples, un instaurateur en armes de la justice.

Pour des raisons qui n'étaient plus celles de leurs émules d'Angleterre, les grands poètes polonais pensèrent de même. Ils appartenaient à la nation martyre : à quoi tendraient bien les efforts de chacun des enfants d'un tel peuple, sinon à susciter cette action vengeresse qui affranchirait la Patrie? C'était pour tous Yunique devoir. Mickiewicz, moins qu'aucun de ses compatriotes, pouvait y faillir.

Ce qui n'avait pas l'Action pour but ne l'intéressait pas, car, à son avis, les grands poèmes et les grands livres étaient avant tout des actes. Il s'est exprimé làdessus d'une manière formelle dans une de ses leçons du Collège de France que je regrette de ne pas citer longuement, car elle est bien frappante. J'aurais des réserves à faire sur l'esthétique qu'elle formule, car je la trouve en partie vraie et en partie fausse, et quelque peu outrée : il faudrait ici de la nuance, et le poète n'en a pas mis. Toutefois, les lignes suivantes sont à peu près justes : « Une littérature dont on occupe un public sérieux doit être ce qu'elle a été dans les grandes époques créatrices ; elle doit être tout ensemble religion et politique, force et action. Or, une telle littérature existe, vit et agit chez les Slaves. C'est là qu'on pourrait trouver des éclaircissements sur la manière dont se produisirent les plus grands et les seuls vrais ouvrages littéraires : les vers d'Homère, les strophes des Niebelungen, les versets du Coran, et même les versets de l'Evangile ■ . Les éléments d'une telle lit-

1. Il est certain que la phrase qu'on vient de lire contient des affirmations d'une esthétique étroite et tout à fait inadmissible. Une partie de la haute littérature se trouverait ainsi condamnée

térature. déposés dans l'esprit de la race slave, mûris par les travaux d'une vie intérieure qui a duré des milliers d'années, viennent enfin de se manifester. C'est dans ce sens que Kollar a dit que, tous les peuples ayant dit leur mot, c'est maintenant à la race slave à dire le sien. » De telles paroles, prononcées en 1844, corroboraient son enseignement du 13 décembre 1842 :« La véritable poésie, chez les Grecs môme, ne signifiait autre chose que l'action. Malheur aux poètes, s'ils se bornaient à parler ! C'est alors que la poésie leur jetterait cette guirlande de feuilles mortes dont ils seraient condamnés à s'amuser pendant toute leur vie. »

Voilà donc qui est entendu : la littérature est avant tout Action. En somme, et quelles que soient les réserves à propos d'une théorie de ce genre (je ne pouvais les indiquer ici qu'en passant et par ma note de tout à l'heure), en somme, dis-je, il est tout naturel que Mickiewicz ait pensé de la sorte, et cette défmi-

et jetée à l'eau, sans raison, sans preuves. A coup sûr, certaines œuvres écrites ont eu sur révolution générale une influence directe et visible. D'autres n'ont eu qu'une influence indirecte. Suit-il de là que les premières soient seules des œuvres littéraires? Ou bien irait-on jusqu'à nier l'influence des secondes, parce qu'indirecte et obscure? Mais comment ne pas apercevoir que personne n'a jamais su ni ne saura jamais si telle ou telle œuvre, en apparence toute de beauté lointaine, n'a pas eu sur la vie générale ou sur la vie individuelle infiniment plus d'action qu'on ne pourrait le croire au premier abord? Qui a vu les canaux mystérieux par où le fleuve immense de l'art et de la pensée, composé de tant de sources réunies, déverse ses eaux fécondantes sur une telle quantité d' âmes humaines? et, par conséquent, influe sur les actes des hommes? Mais alors, si toute œuvre de pensée ou d'art véritable est utile, soit comme large nappe, soit comme minuscule affluent, comment pouvoir dire qu'il n'y a de vrais ouvrages littéraires que les vers d'Homère, les strophes des Niebelungen, les versets du Coran, et les ver-

L ŒUVRE DE MICKIËWICZ 171

tion du grand Art est très logique dans la bouche d'un poète national.

Du reste, il avait prêché d'exemple, avant de formuler le précepte : ce fut toujours une poésie d'action que la sienne. Déjà Tune de ses premières œuvres, c'est-à-dire son poème de Conrad Wallenrod, publié en 1828, à Pétersbourg, sous les yeux de la censure russe qui n'en vit pas le sens caché, n'avait point été sans conséquences dans l'ordre des faits. J'en ai indiqué plus haut la fable, en quelques lignes : un Lithuanien, jadis razzié par l'ennemi héréditaire de son pays, c'est-à-dire l'Ordre Teutonique, a été élevé dans la foi chrétienne, et, devenu l'un des plus fameux chevaliers de l'époque, s'est vu élire Grand-Maitre des «Manteaux blancs ». Sur la fin de sa vie, il sent la race et le patriotisme se réveiller en son âme avec violence; et il ruine son ordre adoptif au profit de son pays d'origine parla plus machiavélique des trahisons.

Faites de même contre ceux qui nous ont dépecés — si vous le pouvez et si les circonstances vous le permettent — semblait insinuer le poète à ses compatriotes. Et l'œuvre avait pour épigraphe un mot de Machiavel: « 11 faut être à la fois renard et lion. » Les Polonais comprirent, et la leçon porta ses fruits sans tarder. L'historien Mochnacki nous apprend que le poème devint immédiatement le manuel de la conspiration polonaise qui couvait et allait aboutir deux ans plus tard à l'insurrection de 1830. « Déjeunes patriotes enrégimentés dans l'armée que commandait à Varsovie le grand-duc Constantin se sentirent moralement déliés de leur serment. » Ce ne fut pas tout; et dans l'ordre de la pensée, comme dans celui de l'action, on vit se créer une tendance aux voies ténébreuses et violentes, un état d'esprit tragique et désespéré qu'on dénomma ; Wallenrodisme, Dans Kordian, de Slowacki,

le principal personnage du poème est un Polonais qui se sent violemment attiré vers le régicide ; il voudrait tuer Nicolas et délivrer ainsi la Pologne de son tyran : mais c'est un rêveur romantique que soutient l'excitation nerveuse et non l'énergie froide ; au moment d'accomplir son dessein, ce petit-fils d'Hamlet se sent défaillir ; il s'évanouit. L'imagination de Slowacki n'en resta pas moins hantée, comme celle de tant d'autres, par l'idée des suites d'un poème tel que Conrad Wallenrod : « Je jurerais souvent, dit-il un jour, qu'au lieu d'un traître, cette œuvre en a fait des milliers 1 ». Bref, l'obsession devint si générale et si forte qu'il n'y eut jusqu'au grand chrétien que fut le Poète anonyme, qui, dans Iridion, ne jugeât à propos de s'attaquer à la terrible question dont se tourmentait la conscience de tant de patriotes et par laquelle ils se demandaient si l'emploi, même des armes les plus répugnantes, n'était pas légitime en présence d'un forfait aussi noir que le partage de leur pays ; il est vrai que Krasinski condamne nettement le système, on s'en aperçoit de reste, et en dépit de la réelle grandeur dont il revêt son personnage, autre héros de la trahison.

C'est qu'en effet, et malgré tout, on ne pouvait se rallier d'un cœur léger au « Wallenrodisme » : il y avait là de quoi inquiéter fortement une conscience chrétienne. Celle de Mickiewicz fut touchée la première par une observation qu'on lui communiqua. « Une dame qui venait de lire Conrad Wallenrod s'étonna que ce Lithuanien, converti à l'Evangile, et enthousiaste au début des splendeurs de sa nouvelle

1. « Voici l'heure : levez-vous : luttez et empoisonnez les armes ! » Cette phrase de Lilla Weneda, l'un des drames de Slowacki, — laquelle termine une invocation à la terre polonaise, semble également un écho du poème de Conrad Wallenrod.

religion, finît par se conduire en païen1. » Rien de plus fort, en effet, comme objection.

Et c'est encore pourquoi certains essayistes polonais contemporains, parmi lesquels des hommes d'une réelle valeur, affirment que Conrad Wallenrod a un sens profond, qui n'est pas du tout celui qu'on avait cru d'abord : la première explication, prétendent-ils, est superficielle. Telle est l'opinion de MM. Tretiak, Spasowicz, et Marian Zdziechowski. Ce dernier a développé les interprétations nouvelles dans son ouvrage en deux volumes : Byron et son Siècle. Il fait remarquer qu'il y a chez Conrad Wallenrod un fond de mystère. Sans doute, le grand-maître des Teutoniques marche à son but : la trahison ; mais sans cesse il s'arrête en chemin, cherche des raisons pour remettre à plus tard, ne se décide qu'avec une sorte d'égarement dans les paroles, le geste, l'attitude, la conduite. Il s'enivre, entre en fureur, chante aux banquets sur un mode sauvage, et ne se meut enfin comme un ressort que poussé par son ami le barde Halban, qui personnifie la force magique de la Poésie, et qu'on sent si cher au cœur de Mickiewicz. Puis, une fois les Allemands écrasés, se réjouit-il? Point. « Ma jeunesse s'est passée dans d'indignes déguisements... aujourd'hui, courbé par l'âge, les trahisons m'ennuient; c'est assez de vengeance; les Allemands aussi sont des hommes... », dit-il. Puis, lorsqu'il meurt : « Voilà les péchés de ma vie », s'écrie-t-il en foulant aux pieds sa croix de grandmaître. D'où viennent de telles indécisions et de tels remords, remarquent les nouveaux commentateurs, sinon du duel qui n'a cessé de se livrer dans l'âme de Conrad? Duel entre le patriotisme exalté, désespéré, qui préconise la vengeance par n'importe quels moyens,

1. Ladislas Mickiewicz, Adam Mickiewicz, sa Vie et son OEuvre.

et la conscience qui défend qu'on s'achemine par des voies louches... même vers un noble but? Nous tenons cette fois le vrai sens de Conrad Wallenrod, ajoute M. Zdziechowski : le visage obscur du héros de l'œuvre s'éclaire... Et quant à son créateur, quant à Mickiewicz, si nous voulons savoir son opinion sur le terrible problème de conscience qu'il a soulevé, nous inclinerions à croire qu'il n'ose en avoir une : il ne se prononce ni pour ni contre la trahison.

J'en demande pardon au remarquable lettré dont je m'honore d'être l'ami, mais, à mon gré, ce n'est point tout à fait ainsi qu'il faudrait écrire le dernier membre de phrase du précédent paragraphe : à lire et relire le poème de Conrad 'Wallenrod, il me semble plutôt que l'auteur se prononce tantôt pour et tantôt contre la trahison. Il n'est point, je crois, trop subtil de rectifier de la sorte l'assertion de M. Zdziechowski : l'on sentira la nuance, et elle a son intérêt, car elle est en harmonie avec ces façons de penser, de dire et de faire, si absolues, si tranchantes, si affirmatives, qui sont le propre du jeune homme. Au moment où il écrivait Conrad Wallenrod, Mickiewicz était au fort de sa bouillante et mélancolique jeunesse : captif chez l'ennemi héréditaire, il se trouvait en proie à toute la fermentation intérieure, non seulement de son âge, mais de son destin, et dans cet état de volcan comprimé où les passions, même les plus nobles, dévastent l'âme et ne se soulagent que parla violence des conceptions poétiques. « Je lis le Fiesque de Schiller et Machiavel », écrivait-il à ses amis de Lithuanie : cette phrase en dit long sur son humeur d'alors. Qu'à la date en question il ait cru que la sape et les menées secrètes étaient permises en un cas aussi extraordinaire que celui de son pays, voilà qui, pour moi, ne fait pas l'ombre d'un doute. (Un tel état d'âme est d'ailleurs très facile à

comprendre ; il suffit de se mettre à la place du poète et de ses compatriotes.) Oui, que telle ait bien été la disposition qui le jeta sur sa plume et le poussa irrésistiblement à écrire Conrad Wallenrod, c'est très clair. N'y en eût-il pour preuve que l'ardente sympathie dont l'auteur accompagne jusqu'au bout du poème le barde Halban, son frère en poésie, son personnage préféré, lequel ne cesse de pousser Conrad à la vengeance, cela suffirait.

Mais, d'autre part, et comme les poètes supérieurs, Mickiewicz, tout génie violent et passionné qu'il était, n'en demeurait pas moins en même temps un génie profond et réfléchi. C'était en outre une âme profondément chrétienne. A mesure qu'il écrit son poème et que l'œuvre avance, sa fable et son héros le gênent, la chose est incontestable : il se sent mal à l'aise dans sa conception. L'Idéal moral se dresse devant lui comme un étincelant fantôme qui s'éteint et se rallume, paraît et disparaît. Delà l'obscurité d'àme de son héros, ses indécisions, ses façons bizarres, son détraquement, sa fatigue, ses remords, et toute sa rêvasserie, toute sa songerie inquiète et maladive où passe l'ombre d'Hamlet et que je signalais plus haut, après tant d'autres. Bref, le poète est pris dans les contradictions. Il se peut d'ailleurs qu'il ne s'en soit rendu compte que par lueurs, pendant qu'il jetait les vers sur le papier. Car il ne faudrait pas croire que la création poétique connaisse toujours sa pensée secrète et la contemple avec des yeux fixes, au moment où elle l'enfante : il n'en est rien-, et ce serait plutôt le contraire qui serait vrai. Mais, consciemment ou non, elle l'expulse en bloc avec le reste, feu, fumée, lave, et tout, ainsi qu'en un jet de volcan : c'est ensuite au lecteur à distinguer chacun des éléments de l'explosion.

Ces réserves faites, et maintenant que j'ai indiqué à

mon tour ma nuance d'appréciation sur ce poème, tragique entre tous parmi les grands poèmes de la littérature polonaise, il ne me reste plus qu'à me rallier à la conclusion fort juste de M. Zdziechowski :

En résumé, Conrad Wallenrod est le cri d'un désespoir sublime ; ce cri vient des profondeurs d'une âme obsédée par un amour infini de la patrie, par un amour sans mesure et sans bornes. Mais la situation de la patrie est telle que, pour la sauver, il faut recourir à des moyens contre lesquels se révolte ce qu'il y a de plus divin dans l'âme d'un être d'élite : la Conscience. Alors, que faire?

Pas de réponse. Mais la question ainsi posée renferme le germe du Messianisme futur. Puisqu'il n'y a, pour sauver la Patrie, d'autre moyen que l'alliance avec le Mal, et puisque, cependant, cette alliance est repoussée par la Conscience, il ne reste qu'un seul refuge : le Miracle ; forcer Dieu à faire le miracle de la résurrection de la Patrie, en s'élevant soi-même à cette hauteur et à cette puissance morales, qui enfantent des miracles.

Il n'est pas inutile de noter que cette conclusion de M. Zdziechowski sur Conrad Wallenrod rejoint justement une autre opinion de M. Kozlowski au sujet du Conrad des Aïeux, et que, sans s'être donné le mot, les deux écrivains s'expriment à peu près dans les mêmes termes : « L'improvisation de Conrad, dit M. Kozlowski, implique la force cruelle et inexplicable de l'esprit de Dieu et la puissance créatrice de l'amour dans l'homme. Il y a duel entre ces deux forces. Mais le Messianisme est en germe dans cette improvisation. »

Donc, — et qu'il s'agisse de l'un ou de l'autre Conrad — tout le monde est d'accord pour attester les noires profondeurs d'où sortit le Messianisme : comme un rayon de Rembrandt, il fulgura soudain parmi les plus épaisses ténèbres qui se fussent accumulées dans l'âme d'un peuple et dans celle de ses poètes. Il fallait

vraiment une lumière mystique d'un éclat inouï, d'une incalculable puissance, pour ranimer la conscience nationale et pour faire surgir « la résurrection et la vie » d'une des agonies spirituelles les plus désespérées qu'on eût vues. Autrement, « comment expliquer », dit encore si bien M. Kozlowski, « que le brigandage commis sur la Pologne, et l'immensité de ses souffrances, et l'inutilité de ses luttes, comment expliquer que ces faits navrants se fussent justement produits au moment où ce pays se ressaisissait, corrigeait sa vieille constitution vicieuse, et prenait, au point de vue moral, la tête des peuples de l'Europe orientale dans le même temps que la France régénérait le monde à l'Occident »?

C'est sur ces mortelles angoisses et ces doutes que le Messianisme projetait la consolante lumière de sa réponse. La Pologne est le Christ de l'humanité. De même qu'en 1789 la France avait proclamé la liberté à la face de toutes les nations de la terre et pour tous les hommes, de même, le 3 mai 1791, la Pologne avait répété le cri de sa sœur, et s'était fait l'écho de la bonne nouvelle, non seulement pour ses propres enfants, mais aussi pour les nations de l'Europe orientale, ses voisines. Mais celles-ci, viles esclaves éprises de leurs chaînes, rejetèrent le nouvel Evangile : et elles crucifièrent le peuple qui le leur apportait. Elles ne savaient point que du sang de l'immortel martyr naîtrait, et pour elles et pour celui qu'elles venaient de supplicier, l'idée d'une liberté supérieure encore à la liberté qu'entendait inaugurer 1789 : de même qu'au milieu des convulsions de la fin du xvme siècle français commençaientà s'élaborer ce nouvel ordre de choses et ces temps nouveaux dont, aujourd'hui encore, nous n'avons guère vu que le début.

Telle fut la doctrine messianiste. Sans la développer davantage, — car c'est la seconde fois que j'en

parle, — je ne puis m'empêcher de remarquer que, dans leurs soulèvements, la France et la Pologne apparaissent comme les seuls peuples qui pensèrent aux autres autant qu'à eux-mêmes. La Marseillaise fut le chant de la liberté du monde : de même, l'insurrection polonaise de 1830 jeta aux Russes cet admirable cri, devise de ses étendards : « Pour votre liberté et pour la nôtre ! » On reconnaît à de tels élans le cœur des deux seules nations chevaleresques qui furent : celle qu'on vit à la tête de toutes les croisades, et cette autre qui, pendant plusieurs siècles, couvrit l'Europe orientale de son bouclier. Et il revenait aux poètes de ces peuples, seuls héritiers de l'Evangile, aux Lamartine, aux Victor Hugo, aux Mickiewicz, auxKrasinski, de proclamer l'idéal nouveau de l'humanité nouvelle : fraternité entre les peuples, fraternité entre les hommes. Les autres peuples n'y songèrent jamais. C'est à peine si de leurs profondeurs s'échappatelle ou telle voix, qui, chez eux, fut plutôt une exception, et comme un reproche à leur égoïsme : la voix d'un Schiller, d'un Shelley, d'une Elizabeth Browning.

« Aide-toi, le ciel t'aidera. » L'idée messianiste trouvée, il ne s'agissait point de s'en servir comme d'un oreiller où reposer sa tête dans une molle consolation, mais d'y voir un point lumineux de ralliement autour duquel on viendrait se reformer pour repartir, et bondir de plus belle au fort de l'action et dans la mêlée. Des actes, encore des actes, toujours des actes : à l'éternelle bataille ! Vienne pour MickieAvicz le moment où la poésie écrite lui semble avoir donné toute la flamme dont elle est capable, vienne l'heure où il se dira qu'il faut chauffer l'âme de ses compatriotes dans une forge encore plus ardente et au souffle embrasé de sa poitrine et de sa voix lançant les paroles de foudre, — et ce sera l'heure des cours du Collège de France. Il revê-

tira le masque du tribun lyrique, reprendra les apostrophes des grands poètes de la Bible; il parlera — tel Isaïe ou Ezéchiel — au peuple assemblé. Vienne 1848, où le club et le journal rivalisent de cris et de tumulte, où la littérature embarque sur des brûlots, alors on le verra fonder la Tribune des Peuples, d'où il enverra des articles exaspérés àlatête de ces nouveaux gouvernants, soi-disant républicains, et qui pourtant n'ont pas honte de se modeler sur leurs prédécesseurs en abandonnant comme eux la Pologne :

Disons-le immédiatement : chaque système ne sera qu'une utopie, si nous nous imaginons qu'on pourra le faire adopter par voie paisible et sans offenser personne. Vous admettrez pourtant que le monde se divise en serfs et en exploiteurs, en victimes de la tyrannie et en bourreaux... Quand on parle de la société humaine, il est nécessaire d'embrasser un horizon plus large que les trentehuit mille communes de France. La Révolution de Février a ébranlé toute l'Europe, et le peuple français, qui la fit, sentait bien comment elle devait être appliquée. C'est pourquoi, le lendemain de la République, nous avons vu ses aspirations ardentes à secourir les Italiens et à organiser une croisade contre l'Autriche et la Russie. Le gouvernement de la France ne comprit pas le sens de ces aspirations, qui trouva son expression finale dans le soulèvement du 15 mai en faveur delà Pologne, et bientôt la République devait payer son esprit d'égoïsme par les carnages de Juin et la victoire de la réaction.

Ce n'est pas tout, et, à cette même date de 1848, il ne se contenta pas de parler ou d'écrire. La plupart des nations opprimées se soulevaient : peut-être, et en dépit de l'épouvantable répression qui avait suivi 1830, la Pologne allait-elle tenter de nouveau la chance. Je suis le Tyrtée de mon peuple, pensa-t-il : il me faut marcher en tête de ses troupes. Le voilà donc parti en

Italie, dès le 21 janvier delà fameuse année; il s'y montre au premier rang" de la légion polonaise qui se formait à Rome, et, de là, comptait pouvoir passer en Pologne et soulever le pays. (Ce corps se fondit plus tard dans l'armée sarde et combattit à Novare.) Pour être membre de cette légion, il fallait avoir souscrit un symbole, que rédigea le poète national. J'emprunte à M. Kozlowski le résumé de ce document qui prouve à l'évidence que, pour Mickiewicz, le républicanisme et la démocratie n'étaient que de simples formes et le moyen de s'acheminer au seul but véritable : un ordre de choses humain et fraternel.

Il n'y a pas de pièce plus significative que ce symbole, pour qui veut se représenter l'esprit de 1848 : le texte est comme le miroir de l'époque, il la reflète à miracle. 11 contient quinze poimts. L'esprit duchristianismeyest considéré comme la base de la législation future, et il se manifeste dans la patrie polonaise, fille de l'Evangile. La Pologne, libre, ressuscitée, tend la main aux peuples slaves. La liberté de toutes les religions, de la parole et de la presse, est proclamée dans la Pologne future. Chaque peuple est déclaré citoyen de l'humanité, et tous sont égaux. 11 y a égalité de droits entre les Polonais et les Israélites, et fraternité à l'égard de ces derniers. Tout office est électif; à chaque famille est attribué un champ particulier, sous la tutelle delà commune; à chaque commune un champ commun, sous la tutelle du peuple ; chaque propriété sera respectée et rendue intacte au gouvernement national. (Dans ses cours du Collège de France, Mickiewicz avait prôné la communauté des terres, qui est la plus vieille tradition slave.) Assistance aux frères tchèques et russes; assistance chrétienne à tout peuple, comme à son prochain. Bref, c'était la politique de t avenir qu'inaugurait ce symbole souscrit par Mickiewicz et ses légionnaires.

Je puis clore ici ce chapitre. Nous y avons clairement vu que le grand h'omme, fidèle à l'instinct du vrai poète national, lequel, si les circonstances le veulent ainsi, devra s'affirmer le contraire d'un contemplatif, n'avait, à mesure qu'il avançait dans la vie, cessé d'accentuer le rôle d'action visible et directe qui faisait partie de sa mission sur la terre; et ce, jusqu'à s'élever, en 1848, au rang de législateur de légions en marche. Ce rôle, digne couronnement de sa vie, il y persévérera jusqu'à son dernier souffle. Car, sept ans plus tard, nous le retrouverons visitant les légions polonaises au service de la Turquie, pendant la guerre de Crimée ; c'est à Constantinople qu'il rendra l'âme, par suite d'une attaque de choléra ; et c'est entre deux rangs de soldats polonais que son cercueil sera conduit au quai d'embarquement. Obsèques uniques, en vérité, seules dignes d'un combattant, d'un barde, d'an héros national de Pologne.

THADEE SOPLITZA

« La, Pologne, cette Italie du Nord, aux mœurs turbulentes et magnifiques... »

(Eugène-Melchior de Voôué, le Roman russe, étude sur Gogol.)

Avez-vous été forcé de quitter votre patrie pour vous en aller très loin, aux colonies ou ailleurs, ne fût-ce qu'un ou deux ans? Si oui, vous avez compris le mot : nostalgie; vous avez éprouvé la sensation de tristesse particulière qu'il évoque. C'est une mélancolie tout à

fait indéfinissable. Il vous semble que vous avez changé de planète, et que tout lien avec votre vie précédente s'est rompu. Et lorsque votre éloignement s'accompagne du bruit de la vague expirant au bout du monde, sur une grève déserte, devant la mer vide de voiles et dans le paysage solitaire, votre âme désemparée s'affaisse un jour, en face d'une baie qui s'est offerte à votre regard au cours d'une excursion, et que ferme à angle droit la longue et triste montagne couverte de bois sombres; vous cherchez alors un refuge dans le souvenir des chers amis laissés à six mille lieues, et, leur parlant à travers l'espace, vous gémissez cette plainte, tracée du bout du crayon sur votre carnet :

Amilié, sainte amitié, consolatrice, divin trait d'union des âmes... ô sœur, où est ton visage? J'ai dû m'arracher de toi pour m'en aller vers les terres lointaines, et voici que je languis de ce côté-ci des mers...

Pourtant, vous n'étiez, après tout, qu'exilé de votre propre consentement; vous étiez parti pour gagner le pain quotidien que votre pays ne vous accordait que là-bas ; vous aviez l'espoir du retour, vous n'étiez point un proscrit... Mais dans quel abîme de douleur eussiezvous sombré, si vous aviez été chassé de vos foyers par la défaite de l'insurrection nationale et torturé de plus par la vision du supplice de vos compatriotes, livrés aux bourreaux en Pologne, dévorés de misère à l'étranger? Quel désespoir, s'il ne vous eût pas été donné, comme aux poètes de la nation tragique, de soulager un peu votre âme en pratiquant le précepte divin de Goethe : «Poésie, c'est délivrance?... » Ou, tout au moins, de goûter autour de vos bardes à la coupe d'oubli, de faire partie de leur auditoire, de vous suspendre à leurs lèvres, de lire leur dernier poème au fond de votre mansarde d'exilé?

L ŒUVRE DE MICKIEVVICZ 183

La nostalgie si douloureuse à laquelle nous devons le poème que nous allons étudier dans ce dernier chapitre, Mickiewicz l'avait eue de bonne heure pour compagne et pour inspiratrice. Regardez : voici que la Muse de l'exil a déjà levé son voile au milieu des splendeurs d'Orient où sont éclos ces merveilleux Sonnets de Crimée que le poète composa pendant son internement en Russie; elle apparaît à sa jeunesse afin qu'il se souvienne que les contrées et les climats féeriques ne sont rien au prix de la terre natale :

Lithuanie, tes forêts bruissantes me chantaient plus harmonieusement que les rossignols de Baïdar, que les vierges du Salghir, et je foulais plus gaiement tes fondrières que les mûriers de rubis et les ananas d'or...

Et pourtant, quelle splendeur dans ces Sonnets de Crimée! Quelle vision de jeunesse et de paradis ! Quelle poésie ruisselante de lumière, quel embrasement du ciel, de la terre et de l'âme, quel soleil de l'Eden, quelles images envolées du cœur même de l'astre au matin des premiers jours et venues jusqu'à nous, portées sur des ailes de flamme! Quelle vierge extase, et quelle merveille ! Mais écoutez :

ALOUCHTA, LA NUIT

Les vents fraîchissent, la chaleur du jour diminue, sur les épaules du Tchatyr-Dah tombe le flambeau des mondes; il se brise, répand des ruisseaux de feu et s'éteint. Le pèlerin errant regarde autour de lui, il écoute...

Déjà les montagnes ont bruni ; dans les vallées, la nuit est noire ; les sources murmurent comme en rêve sur leur lit de bluets; l'air qui exhale des parfums, cette musique des fleurs, parle au cœur un langage qui pour l'oreille est un mystère.

Je m'endors sous les ailes du silence et de l'obscurité ;

tout à coup m'éveillent les lueurs éclatantes d'un météore; un déluge d'or a inondé le ciel, la terre et les monts...

Ah! quelle splendeur ! Oui, c'est en vain que la Muse mélancolique a levé de nouveau son voile et qu'elle soupire, c'est en vain que, touché de regret, le poète s'attriste et, près du tombeau d'une Potocka, morte autrefois en Crimée, reprend conscience de son exil :

Dans le pays du printemps, au milieu des vergers voluptueux, tu t'es fanée, jeune rose ! car les instants du passé, en s'envolant de toi, avaient déposé au fond de ton cœur le ver du souvenir.

Là-bas, au nord, vers la Pologne, scintillent des myriades d'étoiles...

Oui, c'est en vain qu'elle soupire. Rien ne peut contre l'ardeur de la vie et contre la magie de la nature ; il faut que le jeune aigle vive et s'envole, il le faut, Dieu le veut! L'aspect d'une terre féerique a ranimé son espérance et secoué son chagrin, et déjà, du seul endroit prestigieux de la nouvelle Assyrie, de la seule rive étincelante de cet empire à l'aspect de bronze, ses ailes embrassent le ciel et se déploient dans le soleil de l'avenir. En dépit de l'horizon changeant, en dépit des lendemains orageux et des grandes douleurs qui se rapprochent, en dépit des jours succédant aux jours, et tous également chargés de nuées, de soucis, de menaces, il faut vivre sa vie, il faut accomplir son destin, il faut aller au-devant de sa gloire ; et voici qu'il s'est écrié :

La tempête de ton cœur, ô jeune poète, après s'être calmée, laissera des chants immortels ; et les siècles tresseront une couronne pour ton front '.

1. Tous les Sonnets de Crimée sont d'une poésie inouïe. Ils foisonnent de ces images grandioses et fraîches qu'on ne trouve

Ah ! si les mots resplendissaient encore de leur beauté première, s'ils ne s'étaient déflorés en fréquentant toutes sortes de lèvres, y aurait-il rien de comparable à l'évocation produite par quelques vocables très simples, d'où surgit toute la vie d'un Mickiewicz et qui la contiennent toute, par ces seuls qualificatifs où ressuscite Tune des destinées humaines les plus douloureuses, mais aussi les plus rares et les plus belles : il fut poète, il fut jeune, il fut captif, il fut proscrit ; il est immortel !

Je suis sorti de l'abîme intérieur et de l'absence

où m'avait plongé l'écho brusquement éveillé dans mon âme par ces simples syllabes... qui donnent sur de si larges étendues de rêve et représentèrent toutun drame de réalité... Maintenant, il faut absolument revenir à la surface des choses, regagner la rive et fouler de nouveau la terre ferme, en causant sur le mode didactique avec le lecteur. Donc, Mickiewicz voulut un jour se délivrer, au moins pendant l'espace d'un poème, de sa nostalgie éternelle; et, en 1834, à Paris, il publiait Thadée Soplitza ou La Lithuanie en 1812. C'est un tableau poétique de cette contrée : le poète y a peint et fait tenir tout son pays natal, sites, coutumes, caractères '. Non seulement

que dans les bardes primitifs, et, au xixe siècle, chez deux ou trois rivaux de Mickiewicz, Shelley entre autres. Voici, par exemple, une ou deux de ces images empruntées à Mickiewicz et qu'on croirait d'un de nos ancêtres aryens : « Je dépassai le tonnerre assoupi dans son berceau de nuées... » « Le vent, le vent ! Le navire se cabre... de son front il fend les nuages et saisit le vent sous ses ailes. »

1. Nous devons à M. Venceslas Gasztowt une précieuse traduction en vers de ce poème. Elle a d'abord paru dans les douze numéros du Bulletin polonais de 1898; puis le traducteur a réuni cette traduction des douze chants de l'œuvre en un volume publié chez Adolphe Reiff (Heymann et Guélis, successeurs), 3, rue du Four, à Paris. Nul ne s'est donné plus de mal que M. Gasztowt pour l'aire connaître à sa patrie d'adoption la littérature de sa patrie

l'exécution d'une œuvre aussi lumineuse et sereine dut être à son âme un soulagement indicible, mais, en jetant sur le papier les vers de ce poème, il fît encore le plus grand bien à ses pauvres compagnons d'exil, car il ne pouvait y avoir pour eux de lecture plus consolatrice. M. Ladislas Mickiewicz nous retrace en paroles touchantes l'effet produit par cette publication: « L'auteur revoit dans le miroir de son âme la Lithuanie avec ses majestueuses forêts, ses humbles maisons, ses mœurs patriarcales et ses habitants, qui ont souvent mauvaise tête et toujours bon cœur, expansifs, hospitaliers, et Polonais jusqu'au bout des ongles. Quel bienfait ce fut que de créer un panorama permanent et merveilleux, une série de tableaux non seulement vivants, mais parlants ! Devant ces paysages, on entend jusqu'au murmure des bois et des ruisseaux ; à ces banquets, on perçoit le son des conversations et souvent le cliquetis des sabres. Et ainsi, chaque fois que le proscrit étouffe loin de sa patrie, il ouvre ce poème, elle vient à lui, et l'enlace si intimement qu'en fermant le livre il se trouve ne l'avoir quittée que de la veille et n'être que l'exilé d'un jour. »

Un critique célèbre, Georges Brandès, a déclaré que Thadée Soplitza était la seule épopée du xixe siècle. Le mot est parfaitement juste. Mais il pique la curiosité; il demande à être expliqué par des développements. « Pourquoi », va-t-on se demander d'abord avec M. Kozlowski, « la nation polonaise est-elle la seule qui ait produit de notre temps une épopée nationale, originale et nullement classique? » Il semblait si loin de nous, le genre épique, et à jamais balayé par les nouvelles formes littéraires qu'avait apportées le romantisme,

d'origine : car, outre Conrad \\ allenrod et Thadée Soplitza, il a traduit en entier l'œuvre de Slowacki.

L ŒUVRE DE M1CKIEWICZ 187

dont Mickiewicz s'était affirmé, justement, l'un des principaux coryphées?

La question est fort intéressante, et M. Kozlowski a bien fait de se la poser, car elle lui a permis d'attirer notre attention sur un point d'histoire des plus curieux et des moins connus. 11 nous montre que le poème dont nous nous occupons ne pouvait naître qu'au sujet d'une province restée fidèle aux coutumes immémoriales, et telle que la Lithuanie de 1812 :

Messire Thadée est une épopée dans toute l'acception du mot; c'est la seule épopée du xixe siècle; une épopée tout à fait nationale et nullement classique.

Gomment se fait-il que la nation polonaise soit la seule qui ait produit, de notre temps, une épopée nationale et originale ?

C'est qu'au sein de cette nation fermentait encore la vie multicolore et originelle ; qu'on y voyait subsister une structure sociale composée de divers éléments, lesquels s'étaient peu à peu superposés les uns aux autres comme les différents styles et ornements d'une vieille cathédrale; structure d'après laquelle s'était modelée la constitution de l'ancienne République de Pologne. La Révolution de 1791 avec la constitution libérale et royaliste du 3 mai; la Révolution démocratique et égalitaire de 1794, en changeant le fond des idées politiques et sociales, ne laissaient pas moins survivre tout cet édifice d'institutions locales et de coutumes qui s'était formé depuis des siècles. Il ne pouvait pas non plus être détruit parla domination étrangère encore très récente au moment où commence le poème. La Lithuanie possédait donc cet appareil décoratif dont une épopée ne saurait se passer : richesse et diversité des éléments sociaux, liberté individuelle immense, riche vie locale, politique et sociale. Il ne fallait plus qu'un génie pour profiter de ces éléments et les relier.

En décembre 1832, et au moment où Mickiewicz commença son œuvre, il ne songea d'abord qu'à écrire un poème idyllique, dans le genre de Hermann et Dorothée. Il languissait loin de son pays natal. Il rassemblait les im-

pressions de son enfance et de sa jeunesse aux fins de leur donner une forme poétique; il les renforçait des souvenirs de ses compatriotes âgés, repassait traditions, coutumes, caractères. Il avait encore présentes à la mémoire, et toutes fraîches par ce qu'il entendait raconter autour de lui, les luttes épiques soutenues par le peuple polonais pour essayer de sauver son indépendance; le sujet s'élargissait donc sans cesse dans son esprit, grâce à cet ensemble de souvenirs, et tout l'entraînait irrésistiblement vers les hauteurs d'une épopée. Mais, pour que le succès d'un tel effort poétique, qui ne tendait à rien moins qu'à ressusciter une forme morte, fût complet, il fallait que l'homme de génie qui se risquait à cette rude tâche vécût à la limite de deux époques ; et de telle sorte qu'appartenant à la première par ses souvenirs, lesquels donnent un fond réel à sa peinture, il pût néanmoins, vingt ans après, envisager la vie lithuanienne de son enfance comme quelque chose d'à jamais passé et de bien lointain. Il fallait encore, pour qu'il pût la vêtir de formes épiques et lui donner un contour idéal, que la mélancolie de l'exilé, en augmentant la perspective du temps, le poussât vers ce sujet; il fallait enfin que les accents tout récents des luttes nationales retentissent dans son cœur.

Comme les insectes des époques anciennes, entourés d'ambre, ont conservé jusqu'aux détails minimes de leur structure, la vie polono-lithuanienne à la limite de deux époques, débris de la vie de la Pologne ancienne, se trouve vivante devant nos yeux, immortalisée par le charme divin de la beauté. La vie de famille et la vie publique, les travaux et les loisirs, la cuisine et la chasse, les batailles, les diétines tumultueuses, la conspiration adroitement menée et le soulèvement d'un peuple, nous y trouvons tout cela, mais entremêlé d'incomparables descriptions de la nature lithuanienne, tantôt sauvage dans ses forêts vierges, tantôt cultivée dans les paysages doux et pittoresques des campagnes. Et toutes ces scènes, toutes ces descriptions, tous ces épisodes charmants, comiques ou tragiques, se détachent sur l'arrière-fond sérieux et sublime d'une lutte pour l'indépendance du pays. L'action commence par la querelle héréditaire de deux familles et envahit peu à peu

L ŒUVRE DE M1CKIEWICZ 189

tous les éléments de la société locale ; l'ensemble est relié par un moment du drame gigantesque de la lutte nationale, et qui fait oublier tout, même les animosités invétérées.

11 me reste à raconter brièvement cette action, mais les résumés de ce genre sont bien ce qu'il y a de plus insipide; c'est besogne ingrate pour l'essayiste et c'est mortel ennui pour le lecteur, car, au lieu d'un poème étincelant, varié, vivant, familier, pittoresque, plein d'humour et de naturel, foisonnant de paysages, de descriptions admirables, et aussi de types, de scènes originales, d'amusants dialogues, vous vous voyez obligé de dresser des principaux événements un procès-verbal aussi ennuyeux que le sont d'ordinaire les comptes rendus de romans et de pièces de théâtre. Et vous vous faites à vous-même l'effet de quelqu'un qui s'évertuerait à dépouiller un thyrse de sa parure de pampres, pour montrer à la place le plus vilain morceau de bois sec. Pourtant, comme il est des lecteurs curieux de connaître l'intrigue d'un récit poétique, je vais dire un mot de celle-ci ; mais d'une façon ou de l'autre, et que j'écourte ou développe, le lecteur ne pourra se faire une idée suffisante d'un poème comme Thadee Soplitza qu'en le lisant d'un bout à l'autre; il n'y a pas d'autre moyen de bien comprendre et goûter une œuvre de ce genre ; même une analyse détaillée serait de peu de secours en la circonstance. Ceci bien entendu, voici le squelette du sujet :

Le zajazd, ou expédition judiciaire, était une coutume anarchique de Lithuanie, qui, à elle seule, symbolisait en 1812, époque à laquelle on la voyait encore en vigueur, les mœurs, les caractères, et l'état du pays. Les tribunaux n'avaient ni police ni gendarmerie pour faire exécuter leurs jugements ; si, d'aventure, un plaideur mécontent

d'avoir perdu son procès refusait décéder l'héritage ou le terrain dont l'arrêt le dépossédait, il ne restait à la partie gagnante d'autre ressource que de rassembler ses amis, c'est-à-dire ceux des gentilshommes du voisinage qui lui étaient dévoués ; tous s'armaient, suivaient l'huissier, et l'on s'en allait ainsi prendre possession violente des biens dont il s'agissait. 11 pouvait même arriver que l'une ou l'autre des parties n'eût du tout cure de la voie judiciaire et que, sans autre forme d'instance, elle débutât en organisant simplement un zajazd, c'est-à-dire conquît ou essayât de conquérir de haute lutte l'objet de sa revendication. De toutes manières, les zajazdy causaient des guerres intestines et des conflits sanglants; à considérer des coutumes de ce genre, on ne se rappelle que trop l'antique maxime polonaise : « La Pologne se conserve par l'anarchie », et qui finit par perdre la Pologne, bien loin de la conserver.

Le poème entier de Thadée Soplitza tourne autour du dernier zajazd. L'auteur suppose que deux puissantes familles de Lithuanie, les Horeszko et les Soplitza, se disputent le château des Horeszko. Cette demeure seigneuriale a été donnée à la seconde de ces deux familles par les traîtres de la confédération de Targowitza, qui se sont ainsi vengés de la résistance que le panetier Horeszko opposa aux Russes, lorsqu'ils envahirent la province, et dans laquelle il trouva la mort. Nonobstant, un procès s'est engagé par la suite au sujet du château, et le juge Soplitza espère qu'il se terminera en faveur des siens. D'ailleurs, le comte Horeszko, cousin éloigné du défunt magnat et dernier représentant mâle de sa maison — dont il ne reste avec lui que l'orpheline Sophie, petite-fille du panetier, élevée par les Soplitza — consentirait volontiers à une transaction par laquelle il céderait l'antique logis. Mais

un tel abandon révolte un vieux szlachcic1 attaché à la maison des Horeszko et qui, dans cette affaire, est plus royaliste que le roi, comme tous les vieux serviteurs ; il apprend au comte que le panetier Horeszko n'a point été tué par les Russes, comme on le croit généralement, mais assassiné par un Soplitza, lors du siège du château, et que lui seul, Gervais, connaît le fait, dont il a été témoin. En présence d'une telle révélation, le comte se pique d'honneur ; et, au lieu de transiger, comme il inclinait d'abord à le faire, il se prend de querelle avec l'autre partie au beau milieu d'un dîner de chasse, qu'on a servi justement dans la demeure en litige. Les têtes s'échauffent ; il y a rixe dans le château même, puis, un peu plus tard, zajazd organisé par les Horeszko contre les Soplitza. Les premiers sont vainqueurs, mais les Russes, maîtres de la Lithuanie, envoient des soldats pour rétablir l'ordre. Le détachement étranger est battu parles deux clans polonais, qui se réconcilient pour tomber sur l'ennemi commun ; le moine lithuanien Robak est blessé à mort dans le combat. Ce Robak est le grand caractère et la figure centrale du poème. Il y joue un rôle fort important ; il représente l'émissaire patriote, celui qui va par le pays en réchauffant chez tous la foi dans la délivrance prochaine de la patrie, en apprenant à ses compatriotes ce qui se passe dans les pays voisins, en leur communiquant aussi des nouvelles circonstanciées des légions polonaises au service de Napoléon. A son lit d'agonie, il fait à ceux qui le veillent le récit de son existence; il leur découvre qu'il ne s'appelle point Robak, mais

1. Membre de la petite noblesse de Pologne. «On compare toujours », disait Mickiewicz clans son cours au Collège de France, « la noblesse polonaise à la noblesse française ou anglaise. Il faut au contraire se figurer un spahi turc ou bien un homme franc du temps des Mérovingiens.» {Les Slaves, IV, p. 490.)

Jacek Soplitza, et que c'est lui qui a tué jadis le panetier Horeszko, lequel n'avait point voulu lui donner en mariage sa fille Eva, qu'il aimait et dont il était aimé. 11 s'accuse aussi d'autres fautes très graves, puis dit son repentir, raconte brièvement et à mots entrecoupés les hauts faits de cet ardent patriotisme par lequel il essaya d'expier sa vie première. D'un mariage qu'il commit l'erreur de contracter autrefois, pendant sa période mauvaise, et qui fut très malheureux du fait de ses vices, il a eu un fils, Thadée Soplitza ; celui-ci est en train de passer le Niémen pour échapper à la vengeance des Russes, qui ne voudront pas rester sous le coup de l'échec qu'ils subirent, lorsqu'ils intervinrent pour arrêter le zajazd; mais il ne tardera pas à revenir avec les légions polonaises de la Grande Armée, qui entre peu après en Lithuanie. L'état-major polonais fait halte à Soplitzow, et, pendant cette halte, on célébrera le mariage du dernier Soplitza avec la dernière Horeszko : ainsi prendra fin la querelle des deux familles. Mais le mariage de Thadée avec Zosia est encore, par sa date, l'une des plus jolies fleurs de la réjouissance nationale, car il coïncide avec l'arrivée des Français; et les fêtes nuptiales auront lieu parmi la joie indescriptible d'un pays qui se croit à jamais délivré. Le bonheur public et le bonheur privé fusionnent donc à Soplitzow dans une sorte de délire, et l'épilogue est l'une des plus belles expressions d'allégresse poétique qu'il soit possible d'imaginer.

Et maintenant, comment m'y prendre pour montrer au lecteur quelques-unes des beautés poétiques de l'œuvre, c'est-à-dire pour choisir entre tant de richesses? La tâche devient impossible, à moins que je ne me résigne à transcrire au hasard, et par courts fragments, car je ne puis allonger indéfiniment cette étude. Voici donc quelques bouts de descriptions, quelques bribes

l'œuvre de mickiewicz 193

de scènes, le tout emprunté à la traduction en vers de M. Venceslas Gasztowtt.

C'est d'abord la musique du soir dans les champs ; écoutons les notes du concert nocturne :

La chouette a d'abord gémi sur le toit noir, Puis des chauves-souris les ailes frémissantes Ont heurté du logis les vitres reluisantes ; Plus bas, en bruissant, les phalènes, leurs sœurs, Des robes vont frôler les confuses blancheurs; Mais de Zosia, surtout, leur vol baise la joue : Aux flammes de ses yeux leur fol essaim se joue.

Les insectes en chœur se groupent dans les airs ; Et tous, en tournoyant, entonnent leurs concerts : Des moucherons Zosia suit l'accord monotone Et le faux demi-ton du cousin qui bourdonne.

Dans les champs le concert s'annonce seulement.

Tous accordent encor leur rustique instrument.

Le premier violon des prés, la bécassine,

A crié ; le butor d'une mare voisine

Lui répond; la bécasse, au fond du ciel serein,

Chante, et semble là-haut jouer du tambourin.

Contemplons maintenant la magnificence d'un lever de soleil :

Comme des perles d'or dans l'eau, quelques étoiles Brillaient au fond des cieux; avec ses blanches voiles Un seul petit nuage au vol aérien Se perdait dans l'azur, comme un ange gardien Qu'ont longtemps des mortels retenu les prières, Et qui bien vite au ciel court rejoindre ses frères.

Perles, étoiles, tout s'obscurcit et s'éteint ; Le front du ciel blanchit d'un reflet incertain. Son côté droit, posé sur un nuage obscur, Reste sombre ; mais l'autre a rougi dans l'azur ;

Et le soleil, qui semble une vaste paupière, S'entr'ouvre et laisse voir dans un jet de lumière La prunelle, l'iris... Bientôt jaillit, tremblant, Un rayon, qui parcourt le ciel étincelant, Et se fixe, trait d'or, dans le nuage blanc. A ce signal, la flamme en faisceau d'or scintille Et par tout l'horizon se croise et s'éparpille : L'œil du soleil paraît. Encor presque endormi, Il est voilé ; ses cils ne s'ouvrent qu'à demi ; Enfin des sept couleurs à la fois il s'embrase, Est saphir et rubis tout en restant topaze, Puis se fond et s'éclaire en cristal blanchissant, Et devient un brillant limpide, éblouissant, Aussi grand que la lune, aussi vif que l'étoile : Tel le soleil marchait, seul, dans le ciel sans voile.

Le passage qui va suivre est l'un des plus célèbres du poème ; c'est le chant du cor, après une scène de chasse, et lorsque l'ours vient d'être abattu ; je le donne en entier :

Alors, à son côté, le Woïski prend joyeux

Son cor de buffle, long, tacheté, sinueux

Comme un boa ; ses mains le pressent à sa lèvre.

Son visage est gonflé ; ses yeux, rouges de fièvre,

Se ferment, et son ventre, à moitié renfoncé,

Envoie à ses poumons tout son souffle amassé.

Il joue alors. Le cor au bois, comme une trombe,

Lance son chant qui dans l'écho se double, et tombe.

Les chasseurs, les traqueurs écoutent, stupéfaits

De ces accords si purs, si forts et si parfaits.

Le vieillard renouvelle encore à leurs oreilles

De son art tant vanté les antiques merveilles ;

Il anime, il remplit les taillis et les bois.

On dirait que la meute y bondit à sa voix.

C'est la chasse : son bruit dans les airs gronde et plane ;

D'abord ce chant joyeux, vibrant : c'est la diane ;

Ces grognements, des chiens reproduisent le jeu ;

Ces tonnerres soudains, ce sont les coups de feu.

L ŒUVRE DE MICKEWICZ 195

Il cesse, mais il tient le cor; on s'imagine Qu'il joue, et c'est l'écho de la forêt voisine.

Il souffle. Et Ton croit voir ce cor qui retentit Devenir tour à tour plus gros ou plus petit En imitant les cris d'animaux ; il s'allonge : Un hurlement de loup éclate et se prolonge ; Ensuite en gosier d'ours il s'ouvre largement Et rugit... De l'auroch gronde le beuglement.

Il cesse, mais il tient le cor; on s'imagine Qu'il joue, et c'est l'écho de la forêt voisine : Elle admire les sons mélodieux du cor, Que les chênes entre eux se répètent encor.

Il souffle. Dans le cor cent cors sonnent ensemble : Le chant tout à la fois gronde, s'irrite et tremble. On entend chiens, chasseurs, animaux; puis, levant Le cor, il lance au ciel un hymne triomphant.

Il cesse, mais il tient le cor ; on s'imagine

Qu'il joue, et c'est l'écho de la forêt voisine.

Les arbres sont autant de cors au son vainqueur

Se transmettant le chant comme de chœur en chœur...

Je pourrais encore montrer tout ou partie de la fête nuptiale, transcrire telle ou telle scène de ce dernier festin à l'antique mode polonaise dont l'un des services représente une diétine, et citer surtout le fameux épisode musical où Jankiel symbolise par le jeu de son tympanon l'époque la plus palpitante de l'histoire de Pologne ; mais écartons vite ces tentations, car il faut maintenant conclure.

La question qui se pose à nous, à la fin de ce chapitre, est la suivante : en quoi Mickiewicz développat-il inopinément son génie, lorsqu'il écrivit Thadée Soplilza? Et d'où vient que l'agrandissement intellectuel qu'il témoigna par cet acte poétique fut si remar-

quable et compléta d'une façon tout à fait extraordinaire une œuvre de poète déjà grande et glorieuse entre toutes?

Vous trouverez la réponse à cette question, si vous réfléchissez qu'il est extrêmement difficile aux poètes lyriques d'obliger au silence, ne fût-ce que l'espace d'un poème, cet éternel cri de l'âme qui, non seulement constitue leur individualité si particulière, mais donne à leur œuvre sa force poignante et sa prise sur les hommes. Et, s'il en est ainsi, comment s'attendre à ce que l'un d'entre eux s'avise brusquement d'exceller dans l'observation, le récit, la peinture de mœurs, c'està-dire qu'il se soit dépris de son être ordinaire au point de manifester des qualités entièrementopposées à celles qui semblaient faire le fond de son tempérament ? L'on en est stupéfait ; on se demande comment abien pu s'opérer un pareil changement à vue. Car, je ne saurais jamais assez le répéter, rien n'est plus difficile à un lyrique que de sortir de soi pour peindre — même poétiquement — des caractères : à tenter semblable aventure, il risque de perdre l'élan intérieur et le mouvement impétueux auxquels il doit presque entièrement la puissance de ses créations. Et, aussi bien, le grand battement du cœur ne saurait être ici que d'assez peu de service, puisqu'il s'agit d'autre chose ; il faut désormais que le poète figure la vie polyforme et grouillante, anime des personnages nombreux et différents, et si vivants que nous disions d'eux que nous les avons connus ou que nous aurions pu les connaître. Non, il ne s'agit plus d'être saisi de délire et dominé, soulevé par son démon intérieur, mais de le dominer au contraire et de le réduire au calme ; au lieu de la vision extatique où, parmi les éclairs, flamboient les révélations aveuglantes dardées de l'Invisible, c'est l'évocation d'une foule de souvenirs gracieux ou pittoresques, qui dé-

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filent devant votre cerveau comme devant un miroir. Bref, au lieu de jouer en acteur inspiré son propre drame, celui de sa passion ou de sa conscience, on regarde la vie des autres en contemplateur qui sourit de mille émotions douces, qui sourit, et qui peint.

C'est donc, en pareille circonstance, non plus de fougue et de passion, mais de sérénité lucide que l'œuvre sera faite ; et autant dire que le poète a su se diriger vers l'autre pôle de l'Art. Toutefois, et s'il n'écrit qu'une épopée, il s'arrête à mi-chemin, car cet autre pôle n'appartient vraiment qu'au poète dramatique, qui n'a même plus congé, comme l'épique, d'agrémenter son œuvre de légères digressions et de se mêler quelque peu à ses personnages <, mais est tenu de s'effacer derrière eux, et de marcher le plus vite possible au dénouement.

Mickiewicz ne s'exerça pour ainsi dire pas dans le drame; et point n'était besoin qu'il le fit; car, telle que la voilà et que nous venons de la repasser, son œuvre est stupéfiante. Grand poète lyrique et grand poète épique tour à tour ! Je vous prie de vous imaginer quel ensemble de dons cela suppose et de vous dire, en outre, que si c'est déjà chose peu commune que de rencontrer un grand génie littéraire, il est encore bien plus rare de trouver chez le même homme la souplesse, la flexibilité, la variété, c'est-à-dire le don de métamorphose. Cela, c'est la perle sans prix : tant d'artistes n'ont qu'une seule note ! Mais de penser que, non seulement un homme fut assez fort pour exprimer, avec une puissance d'images et d'apostrophes inconnue depuis les bardes antiques, la plus foudroyante et la plus sublime des protestations en faveur de la Justice et de

1. Homère ne le fait jamais, Mickiewicz le fait très peu, mais Dante le fait très souvent. 11 n'y a pas de lois absolues des genres pour les grands hommes.

Tldéal moral violés dans la personne de son peuple, — de penser, dis-je, que non seulement l'homme dont je parle fut capable de donner au monde un tel spectacle, mais que, de plus, et après cette explosion de son cœur, il sut tracer une incomparable peinture de toute la vie nationale et se montrer sans rival dans le récit poétique et pittoresque de même que dans le lyrisme tragique, cela confond à la lettre ; et je renonce à trouver des mots pour dire l'admiration qu'une œuvre aussi vaste m'inspire, au moment où je l'embrasse d'un dernier coup d'œil et prends congé d'elle.

JULES SLOWACKI

VIE DE SLOWACKI

Jules Slowacki, l'un des plus grands poètes de la Pologne et l'un des pins grands artistes littéraires du xixe siècle, naquit en Volhynie, à Krzemieniec, le 23 août 1809. Son père enseignait la littérature au Lycée de cette ville. C'était un partisan zélé des classiques : il écrivit deux tragédies, traduisit en vers les chefs-d'œuvre de l'antiquité, et jusqu'à la Henriade. En 1811, il obtint une chaire à l'Université de Vilna, et mourut en 1814, à quarante-deux ans. Sa veuve, Salomée Januszewska, femme d'un esprit supérieur, prit le plus grand soin de l'éducation de Jules, qui reçut une forte culture classique. Le poète adorait sa mère, et elle eut toujours sur lui la plus grande influence. De l'exil, il lui écrivit sans cesse, la consulta sur toutes ses œuvres, et elle ne lui ménagea ni les conseils, ni les critiques.

De solides connaissances servent au poète, mais n'ont jamais créé chez personne la vocation poétique. Il s'agit là d'un don mystérieux et divin. Certains signes infaillibles l'annoncent : par quelques-unes de ses paroles d'enfant, et par des émotions caractéristiques, Slowacki révéla qu'il l'aurait au plus haut degré. A huit ans, il demandait à Dieu « de le faire poète et de lui donner la gloire après sa mort ». A neuf, il pleurait

en lisant la fameuse scène où le vieil Homère représente Priam aux pieds d'Achille. Lui-même s'est re\u plus tard tel qu'il était à cette époque ; il a consigné dans un de ses poèmes les souvenirs de son jeune

C'était un enfant pâle, aux sentiments de feu : il prétait à ses aspirations les ailes de la pensée et vivait dans le septième ciel, dans les régions de l'idéal... Il pressentait qu'un jour ses rêves prendraient corps dans ses paroles, et qu'il communiquerait avec les hommes par la pensée... Brisé avant le temps par la douleur des sentiments, il courait au fond des forêts, se couchait sur la hruyère sauvage, écoutait le murmure des sapins, et là, pendant que lèvent agitait ses cheveux, ses pensées grandissaient, fortes, sombres, mystérieuses, comme des astres traçant dans le ciel des orbites immenses... Un souffle soulevait sa poitrine ; sa chevelure, divisée sur son front, tombait sur ses épaules et s'y déroulait en épaisses boucles noires. On voyait que cette chevelure, peignée tous les jours de la douce main des jeunes filles, devenait luisante comme les cheveux de ses sœurs. Parfois, les hommes disaient devant la mère : «Il ne vivra pas. «Alors, la mère regardait fixement les yeux de l'enfant et répondait: « Vous vous trompez. )>

Le cœur maternel avait raison : Slowacki vécut. Son passage sur la terre fut assez court, puisqu'il mourut à quarante ans ; mais si jamais vie fut l'ardente vie du poète, si jamais existence fut pleine, ce fut celle que lui dévolut le destin.

Son premier amour fut malheureux, comme le premier amour de Mickiewicz; à peine sorti de l'enfance, il s'était épris de Louise Sniadecka, fille et nièce de deux savants illustres. Il n'oublia jamais cette passion, et on peut voir en quels termes touchants et tristes il en parle dans Anhelli. Mais l'épreuve individuelle n'est qu'un des éléments d'inspiration de la poésie

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polonaise : c'est surtout dans la douleur commune que ces poètes ont trempé leur génie.

A vingt ans, Slowacki partit pour Varsovie : à peine s'était-il fixé dans cette ville, où le prince Lubecki l'avait fait entrer au Ministère des Finances, que l'insurrection de 1830 éclata. Lepoète la salua de quelques chants patriotiques qui commencèrent sa réputation, puis fut chargé par le Gouvernement national d'une mission en Angleterre. Il se préparait à revenir à Varsovie, lorsqu'il apprit la prise de la capitale de la Pologne par les Russes et la défaite de l'insurrection. C'était désormais l'exil, et il ne devait point revoir sa patrie.

Il se rendit à Paris et y passa quelque temps : ce premier séjour dans la grande ville lui serra le cœur. Il voyait de près le sort misérable de tant d'émigrés, ses compatriotes, et s'en désolait en ces termes :

Ici erre le Polonais exilé : il est dans la misère, et le frère ne secourt point son frère. Les saules pleureurs des bords de la Seine sont aussi tristes pour nous que les saules de l'Euphrate. Non, je ne ferai jamais connaître au monde l'étendue de notre misère... Les visages sont de marbre, et les cœurs sont de marbre ]...

Il quitta Paris en 1832, après y avoir publié deux volumes de poésie, et nous le trouvons à Genève en 1833. Il resta trois années près du Léman et s'éprit d'une jeune Polonaise dont la famille visitait la Suisse. Avec elle et ses parents, il fit dans les montagnes une série d'excursions dont le souvenir lui resta bien cher. Leur roman n'alla pas plus loin : elle repartit pour la Pologne, et, en 1836, lui-même entreprenait un long voyage en Orient. Il commença par l'Italie, et connut

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