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Poésies de Slowacki. Paris

à Rome Sigisrnond Krasinski, avec lequel il se lia d'une amitié célèbre. Puis, il passa en Grèce, de là en Egypte, vit Thèbes, remonta le Nil, s'en alla prier au tombeau du Christ. La quarantaine qu'il dut subir à El-Arish lui inspira l'un de ses plus parfaits poèmes : la Peste au désert.

De retour en Europe, et après s'être arrêté à Florence pendant une partie de l'année 1838, il se décida à rentrer à Paris pour y faire imprimer ses derniers ouvrages : Anhelli, les Trois Poèmes et VEnfer de Piast Dantyszek. L'année suivante, il donnait Balladyna, Mazeppa, Lilla Weneda. Paris était devenu le véritable centre de l'émigration : là bouillonnaient les rêves et les projets des exilés polonais, là s'imprimaient leurs journaux, s'organisaient leurs plans, se livraient leurs batailles intestines. Mickiewicz régnait sur eux. On venait de créer pour lui la chaire de langues et de littératures slaves au Collège de France; et de là, comme d'une tribune, il allait parler à ses compatriotes, à la France, à l'Europe. Il était à l'apogée de sa gloire.

Mais c'était aussi la gloire que demandait Slowacki, et celle-ci se faisait attendre. Il avait déjà publié un grand nombre de poèmes — nul poète ne fut plus fécond dans l'espace d'une aussi courte vie — et il ne se trouvait encore que peu de lecteurs pour en reconnaître le haut mérite. Presque seul, Sigisrnond Krasinski professait pour son confrère une admiration qu'il ne cessa de lui témoigner publiquement. Mickiewicz ne comprenait rien à cette œuvre poétique, d'un génie si différent du sien. Une brouille éclatante survint même entre eux. Au banquet polonais du 24 décembre 1840, où l'on célébra le double anniversaire de la fête et de la naissance de Mickiewicz, Slowacki consentit à improviser en l'honneur du poète national,

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mais comme on lui demandait ensuite de présenter à celui-ci la coupe d'argent que lui offraient ses admirateurs, il crut qu'on l'invitait à faire acte de vasselage et refusa net. On retrouve cette scène de sa vie dans son poème de Benioioski ' , où il se dresse en face de Fauteur des Aïeux, dont il se prétend l'égal. Le morceau eut d'ailleurs un vif succès et contribua beaucoup à attirer sur lui l'attention du public.

Car il commençait à devenir célèbre, mais, au début, cette célébrité lui vint plutôt de ses allusions satiriques, des attaques auxquelles il se livra, de la part qu'il prit au Tovianisme, aux querelles de l'émigration, bref, des luttes de partis où il se jeta, et des agitations de ses dernières années, que de la grandeur et de la beauté de son œuvre proprement dite. 11 ne s'apaisa que sur le bord de la tombe. Sa santé chancelait; il avait la poitrine atteinte et il s'éteignait lentement, entouré de quelques intimes, le poète Corneille Ujejski, le sculpteur Louis Norwid et Félix Felinski, plus tard archevêque de Varsovie. L'année 1848 le ranima ; il proposa à ses compatriotes un plan de confédération : puis il partit pour Posen dans l'espérance de faire accepter son projet par le Comité national, et de prendre part à l'insurrection de la Grande Pologne. La tentative des patriotes échoua ; Slowacki dut se rendre à Breslau où sa mère vint le rejoindre; il passa huit jours avec elle. Un ordre d'expulsion de la police les obligea à retourner, elle en Galicie, et lui à Paris, où il rentra mourant. « Les six derniers mois de son existence », dit M. Venceslas Gasztowt, « furent une longue agonie pour son corps

1. C'est une œuvre brillante, pleine de digressions et d'allusions : pour l'allure et la composition, elle ressemble à certaines œuvres bien connues de Byron et d'Alfred de Musset : Don Juan ou Namouna.

épuisé, mais en même temps une époque de transformation et de perfectionnement pour son être moral : il y avait en lui quelque chose d'idéal, et il répandait autour de lui les sentiments de paix, de fraternité, d'amour. Il ne vivait plus de la vie terrestre. » Le 3 avril 1849, il expirait, àl'âge de quarante ans. Il laissait une œuvre considérable, écrite dans une langue si merveilleuse, que son émule Sigismond Krasinski semblait, dans une de ses lettres, ne pas trouver assez de termes pour exprimer l'admiration qu'elle lui inspirait. Et il caractérisait de la sorte les facultés de son confrère :

Slowacki possède la langue polonaise comme on possède une amante, prête atout au moindre signal, à mourir sur un ordre, à revivre sur un regard... elle semble le supplier et lui dire : « Je suis toute à toi, fais de moi tout ce qu'il te plaira. Veux-tu que je me durcisse en un bloc inébranlable ? regarde, je suis devenue marbre ; veux-tu que je m'évapore en un gaz aérien ? regarde comme je suis bleue, puis livide, transparente, ffuide, presque anéantie, et toujours ton esclave. » Ce poète a étendu sou empire sur tous les horizons de l'imagination. Ce qui, chez Mickiewicz, était une unité dure comme le granit, absorbant le monde entier, saisissant et resserrant l'univers dans ses prises étroites, est devenu ici un épanouissement, un retour à l'espace sans limites, à la fluidité de la lumière, au jeu des couleurs, aux ondes de l'harmonie, au parfum des fleurs, à tout ce qui veut éclater et se répandre de toutes parts pour trouver l'introuvable divinité.

Cette œuvre poétique, dont un rival définissait ainsi la forme, et dont Julian Klaczko reconnut à son tour, dans sa fameuse étude de la Revue des Deux Mondes sur le Poète anonyme, qu'elle dénotait « une puissance de parole que personne n'avait égalée, pas même Mickiewicz », — nous allons maintenant l'analyser.

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