X PREFACE
ou sévèrement puni; où la police est toujours aux aguets, la menace et le châtiment toujours suspendus sur les têtes ' ; dans un tel pays, la vie morale, qui, quoi qu'on puisse dire, n'est autre que la vie nationale, ne trouve de refuge que dans la religion et dans la poésie.
En Pologne, la poésie partage la direction des âmes avec le catholicisme, si même elle n'empiète pas sur lui. Les œuvres d'imagination n'y constituent pas, comme en Occident, le charme de l'esprit; on ne les lit pas dans des salons et on ne les discute pas en toute liberté de parole. Ces poèmes ont été composés à l'étranger, par des exilés; ils sont importés du dehors et dévorés dans le mystère, dans la nuit, au milieu d'amis éprouvés de longue date et qui ont juré le secret; les portes sont verrouillées, les volets clos; un fidèle est aposté dans la rue pour donner au besoin l'alarme. Après des lectures ainsi plusieurs fois répétées, haletantes, fiévreuves, les pages sont livrées aux flammes ; mais les vers se sont incrustés dans toutes les mémoires, et rien ne les fera plus oublier. C'est ainsi que la pauvre jeunesse entend le langage brûlant de ses poètes, le seul qui lui parle de patrie, de liberté, d'espoir, d'avenir, de vertu et de combat. Un écrivain polonais a fait la remarque, profonde de vérité, que l'histoire ne saurait peut-être montrer que deux peuples qui aient reçu une éducation exclusivement poétique : la Grèce dans les temps anciens et la Pologne au xixe siècle2.
Voilà, certes, une peinture qui serre le cœur :
1. Ces lignes, qui datent de 1862, étaient encore exactes en janvier 1904. Mais, depuis, le gouvernement russe, contraint par les événements, a légèrement desserré les liens et le bâillon de sa victime. Des ukases récents ont reconnu à peu près complètement la liberté de conscience en Pologne, permis, en certains cas, l'enseignement de la langue polonaise dans les écoles, aboli les règlements iniques auxquels était soumise la transmission de la propriété foncière en Lithuanie. (Voir le Bulletin polonais du 15 Juin 1900).
2. 11 y en eut un troisième : les Hébreux. A l'époque des infortunes de Juda et pendant la captivité, Ton put savoir ce que furent pour leur race les poètes-prophètes de la Bible. Il n'est que les rois de l'inspiration pour conforter unpeuple.