LA COMEDIE NON DIVINE
C'est un fait bien extraordinaire que la sorte de drame dont allaient être bouleversés les siècles dixneuvième et vingtième, et qui constitue l'un des traits essentiels de l'époque où nous vivons, n'ait frappé, vers 1830, presque aucun des grands poètes d'alors, en tant que matière artistique, et qu'il ne se soit trouvé qu'un seul d'entre eux pour l'introduire parmi les visions fameuses du grand Art. Sans doute,
la lutte des prolétaires contre ceux qui possèdent n'était point encore engagée : on ne la vit éclater qu'en 1848. Mais, justement, le rôle des poètes est de prévoir, d'annoncer, de peindre ce qui va venir. On est donc stupéfait de constater pareille lacune, pareille défaillance d'intuition dans l'œuvre littéraire du Romantisme. Ceux des grands écrivains de cette période qui eurent le sentiment que « toutes les solutions sociales étaient remises en question * » et, pendant une minute, « prêtèrent l'oreille au bruit sourd que font les révolutions encore enfouies dans la sape », cessèrent-ils bientôt d'épier avec angoisse la genèse de ce drame social qui allait pénétrer le drame politique et, par moments, l'effacer, le reléguer au second plan de la scène du monde? Ou prirent-ils une opinion trop optimiste du conflit latent? Crurent-ils que les deux adversaires y mettraient du leur et se feraient des concessions pour éviter les horreurs de la guerre civile? Eurent-ils, au contraire, conscience qu'il s'agissait d'un long drame2, d'une bataille acharnée, interminable, et que, pour en offrir au public la puissante image anticipée, il fallait joindre à la prévision intuitive les facultés du psychologue, du penseur, du dramatiste, et fondre le tout dans une forte peinture? Auquel cas il jugèrent à propos de se récuser devant la difficulté de la tâche, et faute de l'ensemble d'aptitudes nécessaire?... Toujours est-il qu'il ne se trouva que le seul Krasinski pour tracer par avance le saisissant tableau de la lutte nouvelle. Afin