‹ Les grands poètes romantiques de la PologneChapitre 55 sur 79 · JEUNESSE DE KRASINSKI : LA TRAGEDIE D UNE AME · texte numérisé non relu

JEUNESSE DE KRASINSKI : LA TRAGEDIE D UNE AME

Ce n'était point pour le simple plaisir de suivre les cours d'une Université étrangère que Sigismond Krasinski se trouvait à Genève au mois de novembre de Tannée 1829. L'étudiant venait d'arriver en Suisse, après avoir quitté Varsovie sur Tordre de son père ; en pleine adolescence, il avait reçu l'un de ces coups dont on reste éternellement meurtri, si la vie ne s'adoucit pas pour celui qu'elle a touché. Or, au lieu de devenir moins cruel, le Destin s'acharna sur le jeune homme.

Il était né en 1812, à Paris (il devait mourir dans cette même ville en 1859) et appartenait à Tune des plus grandes familles de Pologne. Sa mère était une Radziwill. Il la perdit de bonne heure et elle lui dit à son lit de mort : « Sois bon chrétien et bon Polonais. » L'enfant n'oublia jamais la recommandation sacrée : mais le père était d'un métal beaucoup moins pur que les siens; et, bien qu'il aimât Sigismond, il se fît, avec la plus rare inconscience, le fléau de son fils unique.

Il avait pourtant marché dans la voie droite pendant la première partie de sa vie, le général Vincent Krasinski. Vieux soldat de Napoléon, il s'était illustré dans les guerres de l'Empire. On le considérait comme l'un des plus valeureux et l'un des plus brillants parmi ces Polonais qui continuèrent à servir leur pays sous le drapeau de la France ; le premier, il avait planté

l'aigle blanc à la cime de Somo-Sierra. Mais, après 1815, il déserta la cause nationale. Caractère faible et vaniteux, totalement dénué de courage civil, gonflé d'orgueil aristocratique, tremblant pour ses biens et pour ses privilèges, aussi haineux à l'égard des idées libérales qu'un séide de la Sainte-Alliance, il se rallia nettement à la Russie. En avril 1857, et faisant partie d'un tribunal devant lequel Nicolas traduisit des patriotes polonais, il vota, seul de tous les juges, la mort des accusés. L'indignation fut extrême dans la capitale de la Pologne : il n'y eut qu'un tollé. Nonobstant, ce même homme ne craignit pas, deux années après, de braver de nouveau son pays. Il enjoignit à son fils, étudiant à l'Université de Varsovie, de se rendre au cours à l'heure même où toute la ville assistait aux funérailles du sénateur Bielinski, lequel avait présidé le tribunal polonais dont nous venons de parler, — et dont l'attitude patriotique avait souligné, par le contraste même, la vilenie du comte Krasinski. Le jeune homme obéit, la mort dans l'âme, se trouva seul au cours... et, le lendemain, fut couvert d'outrages par ses camarades. On faisait retomber sur l'innocent la faute du coupable.

Il est dur d'avoir à connaître, dès l'âge de dix-huit ans, l'injustice et la cruauté de ses semblables. Sigismond partit pour Genève, car son père s'était hâté de le soustraire aux persécutions. « La vie intellectuelle de Genève », dit M. Joseph Kallenbach dans son Introduction à la Correspondance de Reeve et de Krasinski, « avait alors une renommée universelle, et la vie de société y était brillante. Des princes exilés y coudoyaient des hommes célèbres; Ampère, Chateaubriand, Humboldt, Metternich, y venaient souvent ; on y avait vu Byron, Talma, Humphrey Davy. » Dans la vieille cité de Calvin, l'étudiant connut Bonstetten et Sismondi; il prit le goût delà

philosophie de l'histoire au cours de Rossi, et assouplit son français grâce à l'enseignement du professeur Roget. Mais, au milieu des travaux qu'il poursuivit à Genève et des distractions qu'il y rencontra, deux événements surtout firent époque dans la vie intime du jeune gentilhomme polonais : il s'éprit d'amitié pour un étudiant anglais, Henry Reeve, et d'amour pour une des compatriotes de son ami, Henriette Willan. Amour romantique entre tous, caries deux amants savaient que le général Krasinski ne consentirait point à leur mariage, qu'il renierait plutôt son fils et le maudirait, et que leurs fiançailles n'auraient pas de fin. Lui-même n'avait jamais songé à celle qu'il aimait comme à une épouse de la terre : ainsi qu'un chevalier du Moyen Age, il l'avait choisie pour dame et lui avait juré fidélité. « Veux-tu être ma bien-aimée dans ce monde et ma fiancée dans l'éternité?» lui avait-il dit. Elle avait consenti, avec cet héroïque élan de la jeunesse, avec cette illusion extatique et magnanime, avec cette ignorance et ce mépris de la vie réelle qui furent le propre de beaucoup de passions de ce temps. « Alors, elle s'agenouilla le jour où mourut le Sauveur, et jura de m'aimer sans penser à m'avoir. » Comment ne l'eût-elle pas élu pour l'époux de son âme, à jamais9 Une splendeur émanait du fils des chevaliers de Bar, de ce jeune homme aux aspirations infinies, aux yeux de feu, et dont le seul aspect disait l'attente fougueuse, la hâte de l'aigle qui voudrait partir pour les grandes cjioses, monter vers le soleil. Son portrait de cette époque fait contraste avec celui de Reeve, grand, maigre, blond, fin, très Anglais, ethereal, comme ils disent de l'autre côté de la Manche.

Il attendait donc « s'épuisant d'amour et de grandes pensées », en proie sans doute à la tristesse lorsque Henriette Willan fut obligée de retourner en Angle-

terre, mais comptant la revoir et soutenu, malgré tout, par l'espérance qui frissonne, par ce mystère des heures inécloses et des horizons qui vont s'ouvrir, par cette ardeur fiévreuse et semblable à celle d'un homme veillant accoudé dans la nuit, les yeux fixés sur la fenêtre où va poindre le jour, par ce désir ailé de l'inconnu du lendemain, par cet envol de l'âme au-devant du ciel matinal et de la triomphante aurore, qui, durant les jours incomparables, durant les jours bienheureux de notre jeunesse, nous ravissent à notre peine et nous enivrent pour jamais du souvenir de leur félicité. Mais, au lieu d'avoir un sourire bienveillant devant une telle attente, le Destin frappa Sigismond d'un nouveau coup, vrai coup de foudre, celui-là : en même temps qu'éclatait à Varsovie l'insurrection de 1830, le général Krasinski consommait sa trahison : bien loin de réparer ses fautes en se joignant à l'armée nationale, il courait à Pétersbourg assurer Nicolas de sa fidélité.

Alors se passa dans l'âme du malheureux fils cet épouvantable combat : sauter sur son sabre, gagner la Pologne, se signaler par des prodiges de valeur, comme ses ancêtres, et se faire tuer à l'ennemi, si sa mort était écrite... mais réparer, réparer à tout prix la faute de son père, effacer cette action qu'il n'osait juger dans sa piété filiale et à laquelle il eût frémi de donner son vrai nom. . . Partir, voler à Varsovie ! . . . Oui, mais c'était alors une sorte de parricide, car le père se sentirait publiquement désavoué par ce fils qu'il adorait, n'ayant que lui au monde : et il n'y survivrait point, il mourrait désespéré, damné dès ici-bas, les yeux subitement ouverts à l'horreur de son crime par l'éclair de cet arrêt terrible, avant-coureur de l'arrêt d'en haut... Non, c'était impossible. Il fallait se sacrifier, laisser dire et laisser parler, rester à Genève... il le fallait. Quels que fussent les jugements des hommes à son égard — dût-

il y perdre l'amour d'Henriette Willan — et il le perdit!

— quelques soupçons qu'on pût émettre sur son courage

— sur son courage ! lui, un Polonais ! lui, un Krasinski! — il fallait boire en silence cette coupe de fiel, ainsi le voulait le devoir... Après une effroyable lutte intérieure — où il faillit succomber — la voix de la conscience fut obéie, l'élan irrefrénable du tempérament polonais fut bridé par une volonté plus forte : le héros spirituel refoula la tentation d'apparaître sur les champs de bataille de son pays et d'y être salué parles vivats de toute la Pologne.

On peut se sacrifier de la sorte, on peut prendre une résolution aussi stoïque et s'y tenir : mais on en reste, sinon anéanti, du moins triste à jamais. Grâce à sa force d'âme, Sigismond Krasinski pourra persévérer sur le chemin qui monte, monter encore, monter toujours, monter... mais au Calvaire. Il pourra continuer cette immolation silencieusede soi-même, s'ancrerdans la conviction qu'il n'est pour la Pologne et pour ses fils d'autre voie du salut que le pardon chrétien et la constance dans le martyre, d'autre moyen de toucher le cœur de Dieu que la douceur pour les bourreaux et l'espérance en l'éternelle justice; armé d'une foi pareille, il pourra réussir à se faire l'âme d'un apôtre inconnu, perdu dans l'ombre; il pourra se résigner à n'apparaître que sous le voile, à n'être qu'une voix mystérieuse et lointaine, à signer : le Poète anonyme... Oui, sans doute, il pourra tout cela, mais à quel prix! De bonne heure, sa santé s'altère, il a bientôt les yeux détruits par les larmes et les veilles, il vit presque toujours loin de Pologne, l'existence de son père se prolonge et persiste à peser sur la sienne, et enfin, supplice suprême, supplice indicible, il est une heure où il éprouve que « ce sacrifice ignoré » lui devient mortellement aride et qu'il lui faut une goutte de rosée,

qu'il hait sa vertu, tellement il a soif d'autre chose, tellement il se sent exténué, vide, à bout, mourant... Et alors, sous peine de rester écrasé sous sa croix, voici qu'il la rejette, crie vers toutes les voluptés de l'âme et du corps, vers tous les orgueils, reprend « sa couronne de jeunesse et de délire »... La nature, la passion, la vie, insatisfaites, veulent un moment de revanche, et c'est l'heure du deuxième amour; il s'est épris jusqu'à la folie d'une femme mariée, qui, elle aussi, l'adore ; il vit d'une vie intense pendant quelques années, et tel est son amour pour son amie qu'il voudrait qu'elle divorçât afin qu'il pût l'épouser et qu'elle fût à jamais à lui, mais son père se dresse encore devant eux et leur barre le chemin. . . Puis le remords, puis la reprise de sa croix, puis la montée définitive et désormais sans aucune défaillance, puis l'arrivée aux plus hauts sommets du christianisme et du génie poétique... puis la mort en 1859, à quarante-sept ans, trois mois seulement après son père... Quelle vie, quel spectacle, quelle humanité î

Et maintenant, transcrivons ici plusieurs fragments de cette correspondance qui nous a révélé la tragédie d'une jeune âme. Suffiront-ils à donner au lecteur, dès les premières pages de cette étude, une juste idée de la qualité tout à fait extraordinaire de cette jeune âme et de ce jeune esprit? Pourra- t-on apprécier comme il conviendrait toute la force de ce jeune esprit qui bouillonne encore et pourtant est déjà si mûr par moments, avancé comme il le fut par la souffrance, et aussi par une extrême culture, et nourri de la moelle des lions? A la vérité, j'en doute, car je ne puis citer longuement, et, pour que le lecteur pût bien se rendre compte, il faudrait qu'il lût d'un bout à l'autre ces deux gros volumes de lettres. On y trouverait tour à tour — ou pêle-mêle — poésie, passion, psychologie, profondeur

philosophique, stoïcisme et christianisme, vues d'histoire et d'esthétique, regards de prophète et de voyant. Seulement, je le répète, il faudrait tout lire. Et pour le présent Essai, je ne puis extraire que quatre ou cinq passages, en me demandant si ce sont bien les plus significatifs, tant est grand l'embarras du choix.

Voici, dès la première page, la note de 1830 : mais elle résonne ici sur un ton d'église, imposant et comme biblique; à la vérité, le jeune homme appelle sur lui l'orage, le tonnerre, la passion, ce qui est toujours téméraire : on se doute néanmoins, à l'accent de sa voix, que, si jamais il est assailli par la tempête, il saura se mesurer avec elle :

Ne vous avais-je pas écrit que Montreux est ennuyeux, pesant? Je ne sais ce qu'il y a dans cette contrée, mais mon cœur n'est pas là, comme dit Lamartine. Vous avez raison : l'abeille qui bourdonne, le ruisseau qui fredonne sur les cailloux, n'est point un digne accompagnement de l'amour. Pour l'amour, il faut un majestueux nuage s'avançant lentement dans l'azur, une montagne immobile et énorme, un tonnerre retentissant de la voix du Seigneur, un éclair inondant l'horizon, une vague furieuse s'élevant de l'abîme des mers; tout ce qui est grand, terrible, sublime, gigantesque, fera du bien à un cœur passionné, parce que tout cela est de niveau avec lui ; mais ces demi-bruits, ces tressaillements d'insectes, ces ailes de papillons, ces soupirs de l'eau qui lutte avec un brin d'herbe ou une touffe de mousse, ces dièses et ces bémols, pour ainsi dire, de la nature, ne compatissent point avec l'amour, je veux dire avec l'amour d'un jeune homme au xixe siècle, d'un jeune homme qui ne mêle rien de terrestre à ses sentiments, et pourtant a toute la force de la passion la plus effrénée. Il lui faut, à lui, le bouleversement, et l'orage, et la tempête — car son sein est une éternelle tempête, et la foudre du ciel y trouve un fidèle écho '.

1. Correspondance de Sigismond Krasinski et de Henry Reeve, t. I, p. 1. Lettre du 26 juin 1830.

Et déjà, voici qu'il est en proie à de terribles angoisses : comme je l'ai raconté plus haut, il est cloué à Genève parle destin, pendant qu'on se bat en Pologne et qu'il y va du sort de son pays. Mais, déjà aussi, la grandeur de sa résignation se fait jour, à travers quelles larmes, lui seul pourrait le dire :

Skrzynecki a eu un échec. Mais, pendant la bataille, ses détachements ont passé en Lithuanie. Rien n'est perdu. Elle renaîtra, cette belle Pologne, et tous ses enfants se réjouiront dans les rayons de sa splendeur, — hors un seul, qui, isolé, ignoré peut-être, quand il sentira sa fin approcher, prendra les sandales et le bâton du pèlerin pour aller, inconnu, revoir encore la terre où s'élève le tombeau de sa mère, mais où le tombeau de son père ne s'élèvera jamais. Par un beau jour d'automne, il me sera peutêtre doux de mourir appuyé contre la grille du caveau de ma mère, de cette mère qui, en expirant, ne me dit que ces mots : « Sois bon chrétien et bon Polonais. » Comme les idées changent! Il n'y a pas longtemps, j'aurais voulu mourir sur une montagne, aux pieds de H... Aujourd'hui, il ne me reste que le seul moment de l'agonie pour toucher de mes pieds le sol natal, moi qui, si les circonstances m'avaient servi, aurais fait tressaillir les os de mes ancêtres en criant :,« Pologne I » et « En avant ! >-> Mais il est indigne d'un homme de s'apitoyer sur lui-même. Coupons court. Je ne demande que la pitié de Dieu : car lui seul est au-dessus de moi. Pour les autres hommes, si mes actions ne sont rien auprès des leurs, mes pensées peuvent m'élever au-dessus d'eux; et il sera un temps où nous serons plus pensée et contemplation que corps et action. Du reste, je vous le dis, peut-être n'aurez-vous pas besoin toujours de baisser la voix pour prononcer mon nom1...

Maintenant, ce sont les heures noires, les heures terribles. Pendant cette année 1831, il a souffert mort

t. Correspondance de Sigismond Krasinski et de Henry Reeve, t. I, p. 95. Lettre du 12 juin 1831.

et passion ; et la Pologne a été de nouveau murée vivante dans sa tombe :

Henry, l'avez-vous entendu, le dernier cri de ma grande nation? Les fers des chevaux vainqueurs résonnant sur les pavés de Varsovie sont-ils parvenus à vos oreilles? Avezvous contemplé dans un rêve de désespoir le Satan de l'orgueil et du crime s'élançant parmi les rangs d'une foule consternée, faisant son entrée dans les rues d'une ville expirante? car là est la mort où il n'y a plus de liberté. Telle devait donc être la fin de cette noble Pologne qui, depuis un demi-siècle, se traîne les armes à la main d'un tombeau à l'autre — sans pouvoir mourir, car elle est grande — sans pouvoir ressusciter, car la Providence ne daigne point briser le Destin! Je ne parle plus d'avenir, d'espérance. Je ne parle plus de honte. Tout a été roulé dans la tombe immense que la postérité donnera pour piédestal à la statue du Tsar. Nous sommes redevenus ce que nous étions naguère, des hommes sans aucun attribut de l'humanité, des êtres destinés à errer çà et là à la recherche d'un crâne blanchi, d'un ossement délaissé ; à voir dans leur âge mûr l'oppresseur cueillir les moissons sur les champs qu'ils ont arrosés de leur sang aux jours de leur jeunesse; à parler bas et à courber la tête; à vivre dans les siècles passés sans pouvoir s'identifier avec le présent ; à souffrir et à penser « vengeance » sans le murmurer jamais ; à briser les cordes de notre lyre, les lames de nos épées, et à nous asseoir auprès en silence, sans même avoir au-dessus de nos têtes l'ombre des saules de Babylone.

Le drame a été bien joué. Les débris de ses décors sont des cadavres et des baïonnettes cassées. Il a passé loin de moi. Je n'ai pas même eu, pour toute une vie d'esclavage, une seule année de liberté. Que dirai-je, si jamais j'atteins l'âge des cheveux blancs, à ceux qui me demanderont les grands jours de ma jeunesse ?

Je passe et repasse la main sur. mon front. Ce cauchemar de délire, ce cauchemar d'une année, vient de se briser en éclats; tant de douleurs et tant d'espérances, tant d'émotions fortes et tant d'enthousiasme sont arrivés à leur

fin. Je n'ai plus à lutter contre des obstacles, car la route que je devais suivre a croulé dans l'abîme. Où est-elle? où est-elle, cette Pologne d'un instant, ce météore de patrie1?

Sans doute, Tannée la plus terrible de sa vie intérieure est révolue, elle vient de s'écouler; mais, quoi qu'il en puisse dire et penser, le « cauchemar de délire » ne finira jamais. 11 renaîtra sans cesse, et d'une cause toujours la même : le martyre de la Pologne ! Eternellement, cette réalité atroce le réengendrera dans le cerveau du patriote, ainsi qu'en témoigne, cent pages plus loin, cette lettre d'une si extraordinaire éloquence et qui rappelle : A la mère polonaise, de Mickiewicz :

Henry, homme libre, homme né libre, tu ne comprends point les sentiments d'un homme dont les ancêtres furent aussi libres que toi, mais qui, lui, est un esclave opprimé. Tu n'as jamais vu une femme belle et jeune pleurer à chaudes larmes la perte de son honneur, arraché par la brutalité d'un vainqueur. Tu n'as jamais entendu les chaînes frémissantes autour des bras de tes compatriotes. La nuit, des plaintes ne sont pas venues te réveiller en sursaut, tu ne t'es pas appuyé sur ton oreiller, tu n'as pas écouté, à demi endormi, les roues cahotantes sur le pavé, les roues du chariot qui emmenait ton parent, ton ami, une de tes connaissances, vers les neiges de la Sibérie. Le jour, tu n'as pas vu de sanglantes exécutions, ni un tyran en uniforme parcourir comme l'éclair les places publiques, ses quatre chevaux tartares lancés à toute bride contre les passants ; les passants étaient mes compatriotes ; lui était Russe. Tu n'as pas été forcé d'entendre une langue dure et rauque commander à un peuple qui ne la comprenait point. Tu n'as pas senti l'abaissement que traîne la servitude à sa suite, et tu n'as pas secoué tout ton corps dans un accès de rage, comme un noble chien enchaîné. Tu n'as pas entrevu les traits hâves de tes frères, à travers les barreaux d'une

1. Correspondance avec Reeve, t. I, p. 225. Lettre du 21 septembre 1831.

prison. Auprès du foyer d'hiver, on ne t'a point raconté comment celui-là disparut, comment l'autre a été condamné, comment ce village fut brûlé, cette ville saccagée, et Praga tout entière noyée dans le sang de ses habitants, les enfants jetés palpitants sur le sein glacé, raidi, de leurs mères. On ne t'a pas entretenu d'ancienne gloire et de vengeance. On n'a pas étalé devant tes yeux de vieux drapeaux déchirés, de pauvres aigles blancs disloqués, des armes effacées, des noms chers et grands à demi effacés. Tu n'as pas suivi sur la carte la désolation de ton pays, comment il est allé se rétrécissant, s'appauvrissant, comment enfin il s'est abîmé sous le poids des oppresseurs '...

Pourtant, il reste philosophe et poète, en dépit de l'affreuse hantise ; la Nature l'a destiné à la pensée aussi bien qu'au sentiment ; il faut qu'il vive sa vie complète et qu'il exprime ses vues intellectuelles en délicates ou fortes images. Voici sa conception du Destin :

Vous m'avez mal compris, mon cher Henry : j'ai voulu dire que, pour chaque poème où il y a un homme pour héros, chaque poème à la Childe Harold doit être la lutte de l'homme contre le Destin, — au-dessus duquel il y a une Providence. Par le Destin, j'entends les volontés des hommes ; la masse de ces volontés peut tourner contre moi, contre un individu, car Dieu ayant donné àl'àme humaine un libre arbitre, de là provient que la volonté de l'homme est aussi une puissance et une puissance créatrice. Ainsi donc, beaucoup de ces volontés rassemblées ensemble peuvent créer un Destin à un individu, et ce Destin des volontés humaines, créé certainement à leur insu (ou le plus souvent du moins), est dur, cruel, inexorable ; ce sont les circonstances de la vie, ce sont toutes les conditions de vos rapports avec les hommes, enfin c'est tout ce qui rejaillit des hommes à vous. Voilà donc le Destin. Mais ce

1. Correspondance avec Reeve, t. I, p. 317. Lettre du 18 novembre 1831.

n'est plus celui des Grecs, car il était éternel, immuable ; et celui-là est terrible, mais il est soumis à une puissance plus élevée, — et long, si nous parlons de la terre, mais n'est qu'une chaîne d'un moment, si nous parlons de l'éternité. Et quelquefois dans la réalité (en poésie cela doit être toujours), dans ce monde même les rayons de la Providence viennent rompre la voûte froide et sombre du Destin, étendu au-dessus de nos têtes. Représentez-vous un océan de nuages, vu du sommet des Alpes ; représentezvous ce noir brouillard dérobant la vallée, attaché des deux côtés à l'horizon, pendant au-dessus du front des hommes : c'est le Destin. Puis, voyez ces rayons du soleil qui courent çà et là, ces arcs-en-ciel qui glissent sur le dos des nuées et travaillent de leurs ailes d'azur, d'argent et d'or, à balayer ces tristes vapeurs : c'est la Providence '...

Mais il n'y a rien de plus pénétrant et de plus sûr que son intuition de l'âme humaine ; voyez comme d'un coup d'œil il a jugé les artistes et vu le fond de cette race : le fragment de lettre qu'on va lire annonce le grand peintre psychologue que nous verrons bientôt peindre à pleine couleur les toiles émouvantes de la Comédie non divine et de V Iridion :

Il y a des délices ineffables pour l'artiste; mais aussi, il est destiné à souffrir plus que tout autre en ce monde. A la vérité, son égoïsme est sublime; mais c'est toujours de l'égoïsme. Et que fera-t-il quand il se trouvera dans des positions où, pour être heureux, il faut n'être plus heureux? Son enfer commence là. Il ne saura jamais ce que c'est véritablement que l'amour d'une femme; car, pour lui, tout est lui. Il fait tout : le monde, une statue, un vers, une amante. Il aime ses chefs-d'œuvre; mais il n'aime rien d'autre. Voilà pourquoi la réalité est un poison pour lui. Voilà pourquoi il ne peut trouver nulle part d'accomplissement à ses désirs, de fin à ses rêves. Tout ce

1. Correspondance avec Reeve, t. I, p. 233. Lettre du 29 septembre 1831.

qui n'est pas lui le dégoûte et le désespère. Il vit au milieu des hommes comme Caïn, portant une malédiction sur son front. Et pourtant, il aime avec frénésie, il désire le bien, il voudrait le bonheur du monde, quoique ce monde le repousse à chaque pas. Mais, dès qu'il est seul, il est heureux. Il est fort comme un demi-dieu. Voilà pourquoi un grand artiste n'est jamais ni bon époux ni bon père. C'est horrible!... Voilà ce qui a causé la haine de Byron contre le monde; voilà ce qui nous dégoûte tous les deux, là où beaucoup de gens trouvent plaisir et sagesse. On paye cher de s'être mêlé des secrets des dieux. Une seule goutte tombée d'en haut sur votre front vous rend incapable de vivre ici-bas; et pourtant vous n'êtes pas devenu ange, vous êtes resté homme, mais vous n'avez plus de frères L..

Enfin la lettre du 1er décembre 1831 nous conduit tout droit au second chapitre de cette étude :

Notre civilisation n'a pas atteint le degré de celle de la France et de l'Angleterre, et chez nous il y a encore des sentiments poétiques d'honneur, de foi, d'indépendance nationale, tandis qu'ici on ne pense plus qu'au bien-être, qu'à la liberté intérieure, qu'à des institutions devant assurer le bonheur matériel, qu'à une grande révolution, non plus politique, mais sociale, qui fera passer la propriété, la terre et les richesses, c'est-à-dire les bons lits, les bons dîners, les bonnes cheminées, des mains de ceux qui dorment bien, qui dînent bien, qui se chauffent, à ceux qui veillent, qui grelottent de froid et souffrent de la faim. Et, remarquez-la bien, cette éternelle vérité que plus l'homme devient heureux, plus il se rabaisse. Dans le malheur seul on est véritablement grand. La noblesse fut heureuse et rassasiée de jouissances animales; elle tomba aux pieds du tiers état qui était souffrant et plein de douleurs. Le tiers état aujourd'hui s'étend mollement sur de soyeux sofas; le peuple le jettera à bas ; car, lui, il a la force, la vigueur de la torture. Chez nous, au contraire, en Pologne, malheur sur malheur. Aussi nous ne visons point aux jouissances ma-

1. Corresp. avec Reeve, t. II, p. 44. Lettre du 1er mars 1833.

térielles, mais à une gloire morale; point à un bienêtre intérieur, mais à une indépendance nationale. Car, si je ne me trompe fort, viser au bien-être est d'un cœur étroit, mais penser à la liberté nationale est d'une âme noble. Mais tous ces nobles sentiments ont péri aujourd'hui dans l'Europe occidentale. La patrie ne joue plus de rôle; le bonheur matériel est tout; les uns, qui le possèdent, désirent le calme; ceux qui ne l'ont pas désirent la lutte pour l'acquérir, et, comme partout où il y a lutte, il y a progrès, ceux-ci sont les plus forts humainement parlant, ceux-ci ont au moins une grandeur païenne ; mais ni les uns ni les autres n'ont de grandeur chrétienne. Aussi, j'ai foi en une vaste désolation. 11 faut que tout s'écroule en ruine, que tout devienne cimetière, et alors seulement j'espère en une régénération, mais pas avant. Nous, au contraire, Polonais, nous sommes dans un autre cas. Notre esclavage n'est qu'un accident momentané. Et si nous passons par tant d'épreuves, c'est que Dieu a voulu quelque chose de nous. Il nous corrige par la douleur, et, quand il nous aura épurés, alors nous seuls nous aurons la force de nous lever et de marcher, au milieu de tous ces vieux peuples qui, alors, auront atteint Page de la décrépitude et des dernières convulsions.

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