‹ Les grands poètes romantiques de la PologneChapitre 58 sur 79 · Voir Correspondance avecReeve,t. I, p · texte numérisé non relu

Voir Correspondance avecReeve,t. I, p

puissamment en son âme ; et, de là, son premier poème : la Comédie non divine^.

Penser à écrire un drame sur l'apparition de la démocratie — inévitablement flanquée de sa hideuse caricature démagogique — et sur la lutte qu'elle allait engager avec les privilégiés de la naissance et de l'argent, c'était déjà chose bien curieuse en 1835, puisque aucun autre que Krasinski ne s'en avisa; toutefois, ce n'est pas là que gît la grande originalité du poète en l'espèce. Ceci fut vraiment l'éclair de génie : le gentilhomme polonais ne se paya ni de mots ni de mirages. 11 ne craignit pas de faire comparaître devant lui les plus beaux rêves de ses contemporains et l'idée même que les plus nobles d'entre eux s'étaient forgée de l'avenir des hommes, d'appeler au tribunal de sa pensée les promesses de bonheur dont poètes et saint-simoniens enchantaient leurs semblables, les riantes perspectives de paradis terrestres où ils berçaient eux-mêmes et les autres, — et de confronter rudement ce trésor de l'imagination visionnaire avec la nature et la vie. En ce jeune voyant à l'intuition redoutable, qui pressentait que, par suite de la Révolution française, l'heure avait sonné de la lutte des classes et que le drame social allait maintenant dérouler ses péripéties, en ce jeune voyant il y avait encore un remarquable observateur; celui-ci fixa

1. Ainsi intitulée pour bien marquer que le sujet de l'œuvre est en ansolu contraste avec la conception mystique de Dante, et qu'il n'y a rien de sacré dans cette Comédie-ci. Dans la Divine Comédie, tout se modèle sur le plan divin, tel du moins que Dante pouvait l'imaginer : les mondes s'y superposent, et l'intuition du Florentin est comme une flèche de lumière qui ne plonge au monde infernal que pour illuminer les profondeurs de la justice de Dieu. Pour bien embrasser l'ensemble de la vision du grand poète du Moyen Age, pour découvrir le vaste sens de son épopée catholique et sa pensée entière, il faut s'élever au point de vue où lui-même remonte, c'est-à-dire se placer sur les sommets divins, là où rayonne la pure, l'éblouissante lumière du Paradis.

son œil aigu1 sur le monde où prenaient chair lesdeux idées antagonistes des temps nouveaux, regarda les foules et leurs meneurs, examina coryphées et comparses, scruta leur âme à tous, perça jusqu'au fond de son époque, et lut le sinistre avenir. Dès 1835, on eût dit qu'il devinait les terribles jacqueries dont fut ensanglantée la Pologne autrichienne, en 1846; il semblait qu'il aperçût aussi, à l'occident de l'Europe, les journées de Juin, la Commune, et tout ce que le tonnerre d'en bas peut receler de menace. Fils de la nation tragique, et doué du seul sens de la tragédie, il ne s'attarda point à rire de l'éternelle comédie politique, pourtant si joyeuse : il laissa Tartuffe aux prises avec Gléon, méprisa les boniments et les parades des deux charlatans, ne prêta nulle attention à leurs suiveurs et àleurs dupes grouillant sur le Forum, omit avec le plus beau dédain toute cette pouillerie de l'Histoire : et il alla droit aux grands jours du Drame, aux jours de tempête et d'horreur. Sous les rouges éclairs de sa plume, ceux-ci se levèrent brusquement et réapparurent : ressuscitant d'un passé très proche et d'où voici que surgissait l'image du très proche avenir, ils se dressèrent soudain en tumulte, hurlants, féroces, hérissés de piques, grimaçant de faces de démons, rauques de cris sauvages de tricoteuses, — passant dans la rafale en visions effrayantes.

Le lecteur des œuvres de Krasinski sut alors ce qu'il allait en advenir, au contact des hommes véritables, du beau rêve des poètes et des philosophes, et la mortelle

1. Rien de plus frappant que le regard de Krasinski, dans le portrait de 1843. Ce n'est plus du tout le regard de chimère, le regard envolé des Romantiques. C'est un regard aussi pur que le leur, mais plus pénétrant, plus perspicace. On sent qu'il est braqué sur les choses humaines, et qu'il voit dans leurs profondeurs.

offense que subiraient bientôt ces songes d'or, ces beaux songes humanitaires et lyriques où se complaisait Târne du xixe siècle. Il fut prévenu que la théorie est une chose et que la pratique en est une autre ; et que ces idées généreuses, destinées par les plus purs des hommes à préparer le bonheur de leurs semblables, serviraient d'abord à édifier la fortune d'une foule de drôles très experts à brailler sur la place publique et à s'y proclamer les hérauts de la société future, mais surtout inimitables dans l'art d'exploiter l'espèce humaine et de se pousser à ses dépens, ne songeant in ■petto qu'à satisfaire leurs appétits, à se venger, à se nantir, à se gaver, toujours au nom du progrès, de la fraternité, de l'amélioration du sort des masses, du soulagement des classes pauvres, et d'une plus juste répartition des richesses. Bref, il apprit qu'une fois sorties de la catégorie de l'Idéal, une fois descendues du cœur et du cerveau du poète, les imaginations les plus nobles sont livrées aux bêtes, tombent dans la mêlée, dans la boue quotidienne, sont immédiatement salies, déshonorées. Rien de plus triste qu'une telle révélation ; et l'on pense que le jeune intuitif fut lui-même douloureusement surpris de sa découverte, car il apercevait la réalité juste à l'âge où les illusions sont la condition de la vie, la pâture de l'enthousiasme, l'aliment de la flamme poétique. Mais, autant que voyant et psychologue, il était artiste né; sans reculer devant les scènes qu'il évoquait, et sans que tremblât du tout sa main ni son pinceau de grand peintre, il peignit sa vision, comme un homme auquel le démon intérieur commande et qui ne peut faire autrement que de fixer et de montrer aux autres ce qu'il a vu.

Procéder de la sorte, c'était avoir, des hommes et des choses, une vue shakespearienne, la plus rare de toutes, mais aussi la plus féconde en vérités psycho-

logiques essentielles *. Et c'était là chose extraordinaire en 1835, où tout était lyrisme, lyrisme littéraire ou lyrisme social2, où tout était poésie ardente, bouillonnement d'aspirations et de désirs, foisonnement d'idées nouvelles et de systèmes, mais où personne — Balzac à part — ne se préoccupait de voir la nature humaine telle qu'elle est, et, par conséquent, de prévoir le démenti que la bête, avec ses instincts et ses appétits primordiaux — irréductibles à moins d'un mi-

1. Sans doute, ce n'est pas la vue la plus consolante, — et il s'en faut ! — puisqu'une telle vue, qui naît de la psychologie, soit intuitive, soit expérimentale, et qui nous renseigne sur le fond de l'homme, n'aboutit par là même qu'à nous faire souffrir davantage de l'écart que nous constatons entre l'Idéal moral et la nature humaine. Que pouvons-nous là contre? Il n'est que trop vrai qu'il y a plus d'Ahriman que d'Ormuzd dans l'homme. Tout de même, la conscience peut trouver quelque adoucissement à se dire que la nature humaine peut s'amender et s'élever, mais seulement par la pratique des préceptes évangéliques. Krasinski, à l'époque romantique, et Tolstoï, de nos jours, ont très bien vu cela.

2. Et c'est probablement parce que tout était lyrisme, à l'époque, que le Romantisme échoua si complètement au théâtre. Une époque lyrique à l'excès, et qui ne cesse de bouillonner, où chacun est tout à la joie de l'émancipation récente et de la pleine liberté du sentiment personnel, une telle époque ne se verra pas vivre dans son ensemble et ne créera pas de drame. Il n'est presque personne qui n'y soit ivre des enthousiasmes et des fumées du Rêve, et au point de devenir incapable d'envelopper l'humanité de ce coup d'oeil lucide et vaste sans lequel on ne peut en jeter sur la scène une synthèse vivante. Le grand contemplateur, le Drame, a besoin de concentration et de sang-froid. J'ai expliqué ces choses dans un Essai sur les principaux caractères du Romantisme, Essai publié en 1902 par la Revue Idéaliste (N08du 15 janvier, 1er février et 15 février). En outre, le dramatiste sera souvent un solitaire, c'est-à-dire un homme plus soustrait que les autres aux pressions intellectuelles, et d'un coup d'oeil plus impartial. Tel fut Krasinski. C'est en partie pour cette raison qu'il faut voir en lui l'un des très rares shakespeariens du xixe siècle. Ibsen, qui en fut un autre, est aussi un solitaire et un contemplateur à l'àme aussi forte que triste.

racle semblable à celui du christianisme primitif — allait bientôt infliger à ce qui s'agite aussi de l'ange en notre espèce. Krasinski surgissait donc comme un tragique avertisseur, qui se dresse devant l'homme aux jours de son orgueil, à l'heure où il se croit soulevé par le souffle de l'Esprit, où il s'imagine qu'il a secoué sa fange originelle et qu'il va désormais planer dans l'azur comme un dieu. Rôle de Cassandre, au reste : personne n'ajoutera créance aux prédictions du prophète de malheur, et il gémira dans le désert.

Quoi qu'il en fût, cette vue shakespearienne du mouvement social et de la lutte des classes allait dramatiser le sujet, l'affranchir du langage écœurant, des allures bêtes et basses, de l'aspect hypocrite et vulgaire qu'il affecte dans la politique de tous les jours, bref, le nettoyer de sa crasse et de son odeur infecte, et lui permettre de relever du grand Art. Le poète polonais sentit, probablement d'une façon instinctive, et aussi parce qu'il était tout de même de son époque par certains côtés et que cette époque voyait tout en héroïque, — il sentit, disje, qu'il fallait aussi représenterez héroïque, et toujours à la Shakespeare, la bataille sauvage qui commençait entre la société révolutionnaire et la classe aristocratique dégénérée, mais puisant dans son désespoir la force d'accepter le combat et d'essayer de soutenir l'assaut jusqu'au bout. Il sentit de plus que, pour donner au sujet tout son relief et toute sa grandeur ,il était important de symboliser ces classes, c'est-à-dire de les résumer dans la personne de leurs chefs, d'en incarner les passions, les idées, la manière d'être, en de hautes et puissantes figures, qui, tout en étanttypiques, demeurassent pourtant des individus, représentassent des personnalités bien à part : tels, le comte Henri, chef des nobles, et son adversaire Pancrace, dictateur des révolutionnaires, qui tous deux dominent la Comédie non divine de leur

orgueil, de leur volonté, de leur génie. Ce n'était pas tout encore, et il importait extrêmement de trouver une forme, de composition à la fois large et souple, et pouvant enfermer sans compression ni gêne, sans que rien ne fût retranché ni rétréci delà pensée de Fauteur et sans que sa liberté créatrice en fût le moins du monde entravée, l'œuvre qui naîtrait d'une compréhension aussi puissante et aussi juste du sujet. Un moule spécial, un moule esthétique et philosophique à la fois, devenait ici nécessaire, le théâtre pur pliant en général sous le poids de la réflexion trop forte, — Hamlet n'est qu'une gageure et une réussite exceptionnelle — et, d'autre part, Krasinski se sentant bien trop puissant par la méditation et par la profondeur pour pouvoir faire de ce côté-là des sacrifices qui détruiraient par avance la portée de son œuvre. Il se décida donc pour la forme du drame allégorique, « la plus vaste et la plus libre que puisse trouver l'inspiration », comme le dit M. Klaczko.

C'est dans cette forme, et après avoir passé par la série d'intuitions que je viens d'énumérer, qu'il écrivit successivement la Comédie non divine et le poème dramatique d'Iridion. Occupons-nous d'abord de la Comédie non divine. Ce drame à peine écrit, l'auteur en exposa les événements et les caractères dans l'une de ses lettres à Reeve, et je ne puis mieux faire que de lui laisser la parole à ce sujet :

Depuis cet été, j'ai écrit un drame traitant des affaires présentes de ce monde, du principe aristocratique et populaire. Le héros est comte et poète tout ensemble ; je l'ai mis en contraste avec un chef populaire, un homme de génie sorti de l'obscurité et s'avançant à la tète d'un million de cordonniers et de paysans. J'ai introduit des scènes convulsives sur les ruines de cathédrales abattues, des chants de frénésie, des chœurs de juifs baptisés, de saint-

simoniens, de femmes libres, de prophètes de l'avenir, de valets de chambre émancipés, de bouchers indifférents à tout hors à la passion du sang, de clubs d'assassins. Puis, au milieu de cela, j'ai montré le chef comprenant son œuvre, et les prosélytes entraînés par l'enthousiasme, ne comprenant rien. Et puis j'ai dessiné la figure du comtepoète, allant défendre ses frères dans le dernier asile, un château gothique. Il est égoïste comme poète, courageux comme noble, et, comme poète encore, il a le sentiment du sentiment ; il sent ce que c'est que d'être un bon mari, et il a fait mourir sa femme de folie et de douleur, il sent ce que c'est que d'être bon père, et son fils a hérité de l'aliénation d'esprit de sa mère; ce fils, le pauvre Georges, est devenu aveugle, et chante la prochaine destruction de sa caste; et encore le comte Henri est ambitieux ; il se réjouit d'être le chef de tant de barons et de princes rassemblés pour périr; il entend dans les caveaux du château des voix menaçantes; les anciennes victimes féodales le menacent : « Tu n'as rien aimé, rien adoré, hormis toi ; en toi est venu aboutir l'orgueil de ta race, et, pour cela, après quelques jours de gloire encore, tu périras sur le même rocher de douleur où nous avons péri de la main de tes pères. N'aie d'espérance ni sur la terre ni dans le ciel. » Lui pourtant combat en furieux, ne veut pas se rendre, se moque de ses frères, comtes et barons qui veulent traiter; enfin, quand le château est pris, il se jette des murailles, et ses derniers mots sont: « Ah! ils ont couronné les tours; ils cherchent de l'œil le comte Henri. Je suis ici ! Mais vous ne me jugerez pas, car j'ai déjà pris ma route, je marche vers le jugement de Dieu. (Il s'avance vers le bord du précipice.) Je la vois toute ténébreuse, je la vois s'avancer vers moi à flots noirs et immenses, mon Eternité à moi, sans bords, sans îles, sans fin, et au milieu d'elle Dieu comme soleil qui brûle éternellement, resplendit éternellement, mais n'éclaire rien alentour. (Il fait encore un pas.) Ils courent; ils m'ont aperçu, Jésus et Marie ! Poésie, sois maudite par tous les siècles comme je le serai moi-même. Allez, mes bras, et coupez ces flots. » Puis il se précipite.

La victoire est au peuple. Ceux qui ont espéré en sa miséricorde sont envoyés à la mort. Et le chef, alors, accompagné d'un prophète convulsionnaire, monte seul sur les murailles, arrive par hasard à l'endroit où gisent le sabre et la loque du comte, qu'il a jetés en sautant.

Léonard {le prophète, V enthousiaste, le jeune homme). Maître, tu pâlis!

pancrace (le chef révolutionnaire) Vois-tu là-bas, en haut, en haut...

Je vois un nuage sur ce rocher tout rouge des derniers rayons du soleil.

PANCRACE

Là, il y a un signe terrible.

Page 1