‹ Les grands poètes romantiques de la PologneChapitre 60 sur 79 · LÉONARD · texte numérisé non relu

LÉONARD

Qui? où? Reprends tes forces !

PANCRACE

Galilœ, vicisti! (Il meurt.)

Il a vu la croix; et son ouvrage a été trouvé faux. Il est vaincu au moment de sa victoire ; son édifice est brisé et il meurt en répétant les derniers mots de Julien l'Apostat1.

Voilà comment il fait part de sa vision dramatique à son ami ; mais ce qu'il ne lui dit point, et ce que nous voyons en lisant la pièce, c'est l'extraordinaire puissance de plusieurs scènes, lesquelles dénotent une connaissance si terrible du cœur de l'homme, qu'elles nous donnent un véritable frisson de conscience. Ce qu'il ne dit pas non plus à Reeve, c'est l'impartialité psychologique dont il fait preuve dans la peinture des caractères, ne ménageant pas plus ceux du parti aristocratique que les autres, le regard plus clairvoyant et plus sévère encore pour les tenants des idées vers lesquelles il penche que pour leurs adversaires politiques. Ce qu'il ne peut jeter dans sa correspondance, ce sont ces éclairs de réprobation dont il illumine et foudroie nos bas-fonds intérieurs, et au moment où, nous complaisant dans les mensonges de notre orgueil et d'une supériorité que nous nous prêtons ou qu'on nous prête, nous accumulons autour de nous ruines sur ruines, sans même nous douter de notre égoïsme pervers et de notre snobisme, comme on dirait aujourd'hui. Si elle n'était pas si tragique et si atterrante, si elle ne nous obligeait pas à rentrer en nous-mêmes,

1. Correspondance avec Reeve, t. II, p. 56. Lettre du 19 décembre 1833.

malades de honte et de remords, il n'y aurait pas d'ironie plus atroce que l'ironie macabre de Krasinski. Je l'ai déjà indiqué, la figure qui domine le drame est celle du comte Henri, et l'on ne peut nier que son âme ne soit forte, hautaine, dominatrice, héroïque même par moments. Quelle misère, pourtant, quelle petitesse, quel intellectualisme hideux ne se cachent pas sous les brillants dehors de ce gentilhomme, qui se croit poète et ne vit que de sensations ! Oui, ce n'est qu'une âme de sensations, et de sensations aussi ridicules que coupables : on se dit parfois qu'il relèverait des auteurs comiques, sans les catastrophes dont il est cause, qu'il a préparées avec la plus rare inconscience, et qui soudain éclatent sous son toit, tuant les siens et assombrissant à jamais sa vie, Il s'est marié ; sa femme est jolie, douce, aimante, elle adore le comte : et lui, sous prétexte qu'elle n'est pas assez « poétique », qu'elle n'est pas « celle qu'il a rêvée » que, depuis trop longtemps, « il dort près d'elle du sommeil du bourgeois allemand près de sa femelle allemande », il la délaisse pour des rêves saugrenus et factices, pour je ne sais quelle sylphide-fantôme dont il est hanté, et dans laquelle il croit reconnaître une jeune fille aimée jadis, aujourd'hui ravie à la terre et devenue l'un des esprits du monde invisible, d'où elle revient sans cesse et lui réapparaît comme l'image même de l'Idéal. Et plus l'hallucination se répète, plus il se dégoûte de son admirable compagne; il n'a que dédain pour elle, s'éloigne, la rudoie, quitte son foyer ; la comtesse en devient folle, et voyez maintenant la scène qui va se passer entre elle et lui dans la maison de fous, où il est accouru bouleversé, dès qu'il a appris l'internement de sa malheureuse femme :

Une chambre. — Fenêtre grillée. — Un lit. — La comtesse étendue sur un canapé.

le comte henri [entrant) Je désire rester seul avec elle.

la femme du médecin [derrière la porte) Mon mari se fâcherait si...

LE COMTE

Je veux être seul, — laissez-moi, vous dis-je. [Il ferme la yortc et s'avance vers sa femme.)

une voix [à travers le plafond)

Vous avez enchaîné Dieu. — Un Dieu est déjà mort sur la croix, — l'autre Dieu, c'est moi, et je suis livré aux bourreaux !

une voix [à travers le plancher)

A la lanterne ! à la guillotine, les rois et les seigneurs ! C'est par moi que commence l'ère de la liberté des peuples!

une voix [à droite)

A genoux devant le roi, votre seigneur et maître, votre souverain légitime?

[une voix [à gauche)

La comète apparaît déjà dans le ciel... le jour du terrible jugement approche.

LE COMTE

Me reconnais-tu, Marie ?

LA COMTESSE

Ne t'ai-je pas juré fidélité jusqu'à la tombe?

LE COMTE

Viens, donne-rnoi la main... sortons d'ici.

LA COMTESSE

Je ne puis me soutenir... mon âme s'est retirée de mon corps, — elle est concentrée tout entière dans ma tête.

LE COMTE

Laisse-moi Remporter.

LA COMTESSE

Encore quelques instants... etje deviendrai digne de toi.

LE COMTE

Comment?

LA COMTESSE

J'ai prié pendant trois nuits et Dieu m'a enfin exaucée !

LE COMTE

Je ne te comprends pas.

LA COMTESSE

Depuis que je t'ai perdu, un grand changement s'est opéré en moi. « Seigneur ! » me suis-je écriée, — et je me suis frappé la poitrine, — et j'ai posé sur mon sein un cierge béni, j'ai fait pénitence et j'ai crié : — « Mon Dieu, fais descendre sur moi la flamme de l'inspiration ! » et, le troisième jour, je suis devenue poète.

LE COMTE

Marie !

LA COMTESSE

Henri, tune me dédaigneras plus, — je suis remplie d'inspiration, et, le soir venu, tu ne me quitteras plus.

LE COMTE

Ni le jour, ni la nuit.

LA COMTESSE

Vois maintenant si je ne suis pas devenue ton égale en puissance! Il m'est donné de comprendre tout, de m'inspirer, d'éclater en paroles, en chants de victoire. Je chanterai les mers et la foudre, et les étoiles, oui, et les astres et les orages! Un mot inconnu m'échappe encore : le combat, — je dois voir le combat; conduis-moi au combat; — alors je regarderai, — je décrirai tout, et les cadavres, et le suaire, et la vague, et la rosée, et le cercueil...

Autour de moi se déroulera l'infini, Et comme un oiseau planant dans l'espace, Mes ailes fendront l'azur de l'immensité ; Et sans cesse volant, je disparaîtrai Dans le noir néant !

LE COMTE

Malédiction!

la comtesse (Ventourant de ses bras) Mon Henri, que je suis heureuse !

voix {à travers le plancher)

J'ai tué de ma main trois rois, dix restent encore et cent prêtres qui chantent la messe.

une voix {à gauche)

Le soleil va s'éteindre, — et dans leur marche les étoiles commencent à chanceler, — malheur ! malheur !

LE COMTE

Il est venu déjà pour moi, le jour du jugement !

LA COMTESSE

Chasse le souci de ton front, car tu m'attristes, — que te manque-t-il encore?... Ecoute, j'ai quelque chose à te confier.

LE COMTE

Parle, je ferai ce que tu voudras.

LA COMTESSE

Ton fils sera poète.

LE COMTE

Que dis-tu?...

LA COMTESSE

En le baptisant, le prêtre d'abord lui a donné nom : Poète, — et puis : Georges-Stanislas. — C'est mon œuvre, — je l'ai béni, — j'ai ajouté une malédiction, et il sera poète ! Ah ! que je t'aime, Henri!

une voix (sortant du plafond) Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font.

LA COMTESSE

Cet homme est atteint d'une étrange folie, n'est-ce pas?

LE COMTE

Bien étrange, en effet.

LA COMTESSE

Il ne sait ce qu'il dit, mais moi je te dirai ce qui adviendrait, si Dieu devenait fou. (Elle le prend par la main.) Les mondes s'égarent dans l'espace, roulant sur les hau-

teurs, puis retombant dans l'abîme. Chaque créature, chaque vermisseau crie : «Je suis Dieu! » et ils meurent tous les uns après les autres, et les comètes et les soleils s'éteignent aussi. Le Christ ne nous sauvera plus : à deux mains il a pris sa croix et l'a jetée dans l'abîme. Entendstu cette croix, espoir de millions de générations, rebondir en tombant d'étoile en étoile ? Elle éclate, elle se brise, et, de sa poussière, elle obscurcit l'univers! — La très sainte Vierge seule prie encore, et les étoiles, ses servantes, lui seront encore fidèles, mais elle ira aussi où va le monde entier.

LE COMTE

Marie, veux-tu revoir ton enfant?

LA COMTESSE

Je lui ai attaché des ailes et je l'ai envoyé à travers l'univers s'imprégner de tout ce qui est beau, grand et terrible, — il reviendra un jour et t'apportera le bonheur ah!

LE COMTE

Tu souffres?

LA COMTESSE

Quelqu'un a suspendu une lampe dans ma tête, et cette lampe se balance d'une manière atroce.

LE COMTE

Marie, ma bien-aimée, sois calme comme tu l'étais jadis '

LA COMTESSE

Lorsqu'on est poète, on ne vit pas longtemps !

LE COMTE

Holà ! du secours ! du secours!

(Plusieurs femmes entrent, suivies de la femme du médecin.)

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