Correspondance avec Reeve, t. II, p. 61. Lettre CXXXIV
force invincible l'oblige à communiquer les visions intérieures dont il est assailli ; alors il prophétise, il parle comme dans un rêve, comme dans le plus effrayant des rêves ; il dit ce que je vais transcrire, écoutez, car c'est peut-être ici la scène la plus tragique de tout le théâtre du xixe siècle :
Les souterrains et cachots du château-fort de la Trinité, assiégé par les révolutionnaires, et dernier refuge du parti aristocratique. — Grilles en fer, chaînes, instruments de torture brisés, ossements d'anciennes victimes des temps d'autrefois, de l'âge des seigneurs féodaux. — Le comte Henri tient une torche; il est auprès d'une pierre sur laquelle Georges est debout.
LE COMTE
Retourne ; — je t'en supplie, viens avec moi.
GEORGES
N'entends-tu pas leurs voix? n'aperçois-tu pas leurs formes?
LE COMTE
Le silence des tombeaux nous entoure, et la lumière de la torche n'éclaire qu'à quelques pieds de nous.
GEORGES
Ils approchent... je les vois;— l'un après l'autre, ils montent des étroites profondeurs, et là, au fond, ils vont s'asseoir.
LE COMTE
Ta folie fait mon désespoir, — tu es fou, mon enfant, et tu m'ôtes mes forces alors que j'en ai tant besoin !
GEORGES
Je vois en esprit leurs pâles figures, graves et sévères, se réunissant pour un jugement terrible, — le coupable avance morne comme un brouillard d'hiver.
CHŒUR DES VOIX
Au nom du droit et de la force, que nous ont donnés nos souffrances, nous, jadis enchaînés, frappés, torturés, brisés sous les fers, abreuvés de poison, enfermés, murés tout vivants dans la tombe, à notre tour, torturons, jugeons, condamnons, et Satan sera le bourreau !
LE COMTE
Que vois-tu?
GEORGES
L'accusé, l'accusé qui s'avance avec un geste suppliant.
LE COMTE
Qui est-il?
GEORGES
Mon père!... Oh! mon père !