‹ Les grands poètes romantiques de la PologneChapitre 68 sur 79 · JACOB · texte numérisé non relu

JACOB

Ainsi Dieu me vienne en aide1 ! (Ils sortent.)

LE POÈME DRAMATIQUE D? Iridîon

Lorsqu'on vient d'achever la lecture de la Comédie non divine, on s'acharne à creuser le sens de l'image finale. Sans doute on a compris immédiatement qu'en évoquant le symbole sacré, l'auteur a voulu condamner, au nom du christianisme, l'œuvre purement matérialiste et athée de l'esprit révolutionnaire ; mais le poète entend-il aussi que la religion de la Croix n'a pas dit son dernier mot, qu'elle ne cessera pas de régner — quel que soit l'amas des ruines sociales imminentes, — qu'elle repoussera plus verte et plus fraîche de ces ruines mêmes, et qu'après les destructions et les fureurs, elle seule renouvellera le vieux monde, trouvera le remède aux maux de l'espèce humaine, et non pas seulement aux maux spirituels?

11 est probable que tel est le sens — peut-être un peu caché — de cette conclusion, et qu'elle dut s'esquisser de la sorte au fond de la pensée de l'auteur; mais alors, nous disons-nous par association d'idées, quelle besogne ont donc bien pu faire les dix-huit siècles qui se sont

1. Traduction Ladislas Mickiewicz. — Je dois prévenir le lecteur que, pour cette scène, j'ai rapproché des parties du dialogue qui, dans le texte, sont éloignées les unes des autres. Je suis obligé parfois d'abréger, de resserrer, pour ne pas allonger indéfiniment. Et cela, d'autant plus que j'ai multiplié les citations au cours de ce volume.

écoulés depuis la venue de Jésus, et en sommes-nous à ce point que rien — ou presque — n'ait encore été appliqué parmi nous des préceptes de l'Evangile? Et s'il en est ainsi, si tout reste à faire, combien la tâche va être rude, — mais rude à se sentir las d'avance — maintenant qu'il ne s'agit plus seulement de mériter pour soimême le royaume des Cieux, déjà si dur à ravir, mais encore de réaliser ici-bas l'idée de Justice et de donner leur part des biens de la terre à ces masses souffrantes qui grondent et ne désarmeront point qu'elles n'aient été satisfaites?

Cela, c'est tout le problème d'aujourd'hui et de demain. Krasinski ne cessa d'en être hanté, et d'une obsession semblable à celle qui nous poursuit tous, à l'heure présente. Pour s'en convaincre, il suffit de lire celle de ses œuvres qui a pour titre : Le poème inachevé ; il y travailla toute sa vie, ne parvint pas à la finir, et elle ne fut publiée qu'après sa mort. Ce long poème ne pouvait être écrit que par un homme en qui fusionnèrent une culture immense et un grand pouvoir poétique : l'histoire universelle s'y déroule en une suite de visions dont quelques-unes sont merveilleuses ; et l'on y sent filtrer, même au travers des pires drames, un peu de la lumière de ce Paraclet qui doit être un jour le soleil de l'humanité. Mais, pour aider à son avènement, nous n'avons que faire de la violence : contrairement aux affirmations d'autres prophètes-poètes ^,

1. La dernière partie du Poème inachevé renferme une allusion très claire à Slowacki, dont l'imagination impressionnable fut un moment conquise par l'esprit révolutionnaire. Krasinski désigne son confrère sous le nom de Julinicz. Il avait été outré à juste titre de se voir un jour attaqué d'une façon aussi injuste que virulente par cet illustre rival qu'il avait été presque seul à glorifier, alors que tout le monde méconnaissait son mérite. Il est pénible d'avoir à blâmer les strophes intitulées : A V auteur des trois Psaumes ; mais le ton en est répréhensible.

elle ne peut que provoquer les réactions, détruire les espérances, ajourner indéfiniment l'ère nouvelle. La haine, la vengeance, la Révolution en un mot, telle est Thérésie capitale, le monstre ; telle est la tare des plus justes revendications, telle est la mauvaise racine qu'il faut extirper ; on ne fondera nulle société fraternelle sur la destruction et sur l'athéisme. Il n'y a d'autre moyen de préparer le règne de l'Esprit de justice et d'amour que la régénération intérieure et le perfectionnement moral : il n'y a d'autre route vers un avenir meilleur que l'ascension spirituelle et la pratique de la religion évangélique. Cela est bien, et tout semble dit; reste une dernière angoisse, et combien cruelle! reste l'énigme insoluble. Oui, j'en tombe d'accord avec le poète, la question sociale est en dernière analyse une question morale; sans doute, on aura résolu la question sociale et balayé la misère lorsque les hommes auront enfin compris et pratiqué l'antique et sublime précepte : «Aimez-vous les uns les autres.» Seulement... comment arrivera-t-on à le leur faire comprendre et pratiquer? Quel homme de tant soi peu d'expérience ne sera frappé de cette pensée d'un moraliste : « L'amour a dans l'égoïsme un rival à sa taille. » Pour que les cœurs frissonnassent et se fondissent, il faudrait qu'un large souffle passât de nouveau sur eux, souffle venu de quel ciel ? Il faudrait une voix d'un timbre divin, qui portât par toute la terre et fit couler des larmes de tous les yeux, qui frappât au cœur de l'homme avec les paroles justes et décisives et réussît à l'ouvrir pour la suite des siècles... D'où viendra la voix céleste? Qui donnera, du Sermon sur la montagne, une interprétation à l'usage du monde moderne? D'où viendra, « d'où viendra la rénovation des âmes * » ?

1. L'expression est de M. Edouard Rod, dans l'un de ses derniers romans : Un Vainqueur. L'auteur y dépeint la lutte d'un industriel contre les lois ouvrières.

Hélas, personne ne le sait, et les socialistes, qui prétendent renouveler la face de la terre, sont vraiment bien peu qualifiés pour cette tâche. Us se figurent tout résoudre par le mécanisme. Ils pourront laisser certaines lignes d'organisation matérielle, certains cadres utiles : ils s'entendent à créer des groupements, des syndicats, à confectionner des lois ouvrières. Ceci dit, il est impossible de trouver plus pauvres connaisseurs de l'âme humaine. Les socialistes ignorent le monde moral, si délicat, si immense, si divin, rédemption de ce qu'il y eut de bas dans l'histoire et de ce qu'il y a de bas dans la vie, et auquel la civilisation aboutit, comme à son couronnement. Si, d'aventure, ils en soupçonnent l'existence, c'est pour le dédaigner ou le haïr, pour exercer sur lui des représailles, se venger sur lui des infamies dont les bigots de toute époque essayèrent de le déshonorer, sous prétexte de le défendre, — et se faire fanatiques et persécuteurs à leur tour. C'est perdre sa peine que de leur demander de réfléchir sur cet héritage de besoins intellectuels, esthétiques, religieux, qui constitue l'acquit raffiné des siècles ; ils sont bien trop aveugles pour se douter de l'attrait invincible qu'exerce sur l'âme humaine la pensée de cet Inconnu d'outretombe, dont elle est séparée par le grand voile qui fait son désespoir ; comment leur persuader que l'homme ne renoncera jamais à chercher au delà du mystère de sa courte existence, dont la racine plonge dans les abîmes, mais dont la fleur aspire à se détacher de sa tige et à s'envoler vers une vie plus haute?... Jusqu'ici, les socialistes n'ont cessé de méconnaître l'essence et le but de la vie1.

1. Ces lignes étaient écrites depuis plusieurs mois déjà, lorsque je suis tombé sur certaines lignes de M. Gustave Deberme, qui,

Telles furent les pensées que Krasinski roula dans sa tête, de 1830 à 1859, et les quelques réflexions qui sont miennes, dans les pages précédentes, ne diffèrent pas sensiblement de celles qu'il exprima ou qu'il eût pu exprimer. Mais, en tout ceci, nous n'avons encore parlé que de ceux des enseignements du poète qui s'adressaient à l'humanité en général et non pas à tel groupe humain en particulier; or, il existait une race à laquelle Krasinski portait un amour d'autant plus immense qu'il en était fils et qu'il n'y en avait pas d'aussi malheureuse en ce monde : c'étaient les Polonais. A ceux-là, le Poète anonyme devait léguer encore les plus utiles paroles ; et c'est de ses avertissements de patriote que nous avons à nous occuper pendant le reste de ce travail.

Il les formula selon le mode des grands artistes, c'est-à-dire par une fiction encore plus impressionnante peut-être que la Comédie non divine ; le poème dramatique d'Iridion allait signifier cette fois-ci qu'il est coupable de vouloir atteindre un grand but par les voies d'airain, et de s'y diriger avec la haine pour seule compagne et seule inspiratrice, le mal pour seul auxiliaire, en n'employant que le mensonge, la dissimulation, la force, en n'hésitant pas même à broyer sous un talon de fer les êtres les plus touchants et les plus nobles. Puen d'extraordinaire à ce que le Grec Iridion, dernier descendant de Philopœmen, voie se déchirer la trame qu'il a ourdie avec tant d'adresse pour venger l'asservissement de sa patrie et détruire la Rome impériale ; car il y quelque chose de fatal et

de ce même point de vue moral où je viens de me placer, font du socialisme la critique la plus juste et la plus frappante. Je regrette de ne pouvoir citer ces lignes ; mais je suis heureux de me rencontrer avec un homme aussi respecté pour sa vie toute de dévouement et d'apostolat social.

de mystérieux dans l'échec des complots qui ne procèdent que d'un désir de revanche.

Vlridion parut en 1836 ; et l'avertissement patriotique qui se dégageait de cette œuvre arrivait à son heure, ainsi que Ta très bien dit Julian Klaczko. Je tiens à citer la page où cet éminent esprit a peint l'état d'âme créé chez ses infortunés compatriotes par les affreuses persécutions de Nicolas ; elle éclaire, en la soulignant de faits précis, la terrible pièce de Mickiewicz : A la mère polonaise ; elle nous montre les sinistres conséquences auxquelles peuvent aboutir les forfaits d'un tyran, lequel est d'une telle malfaisance que non seulement il supplicie les corps, mais que, de plus et par contre-coup, il empoisonne, dans Tàrne d'une nation, jusqu'aux sources de la vie morale :

Le démembrement de la Pologne avait créé une situation étrange, en dehors des règles ordinaires de la vie d'un peuple, une situation constamment tendue, fiévreuse, délétère, et qui minait à plus d'un égard la moralité de la nation, qui menaçait de pervertir chez elle le sens du droit et du juste. Ce n'est pas seulement par ce qu'elle se permet contre l'opprimé que la domination étrangère est odieuse ; elle l'est encore bien plus par ce que l'opprimé se croit permis contre elle. L'existence faite à la Pologne par le triple joug se résumait, à l'intérieur, dans la nécessité de simuler et de dissimuler, dans la ruse élevée à la hauteur d'un devoir civique, dans l'art de tromper les maîtres devenu une vertu. A l'extérieur, pour les enfants rejetés dans l'exil, elle créait la mission de lutter contre l'ennemi sur tous les champs de bataille et par toutes les voies. Le seul exemple de Bem suffit pour faire entrevoir le péril que peut courir le sentiment intime d'une nation dans une pareille lutte à outrance. Que le soldat glorieux d Ostrolenka et de la Transylvanie ait embrassé la foi de' Mahomet dans l'unique espoir de guerroyer contre les Russes, certes cela peut démontrer à quelle éclipse de sens moral est sujette parfois l'âme la plus héroïque. Mais que

le renégat illustre n'ait rien perdu pour cela de son prestige auprès de la nation la plus fervente dans sa foi et dont toute l'histoire ne fut qu'un combat sans relâche contre l'Islamisme, que le paysan de Posen ait continué à entendre et à saluer dans le son des cloches de son église le nom toujours magique et vénéré de Bem, ceci est tout autrement grave et montre de quels sentiments la nation est animée pour ceux qui l'aiment. Et que dire de ces idées d'un panslavisme vengeur qui commençaient à germer et à égarer les esprits précisément à l'heure où le Poète anonyme méditait sa seconde œuvre ? Que dire de cette doctrine étrange, satanique, qui prêchait le suicide pour pouvoir donner la mort, qui recommandait la servitude volontaire, l'accord avec le plus cruel, mais aussi le plus fort des adversaires, pour se venger des moins coupables, et se complaisait dans l'espoir de préparer un nouvel Attila à ce monde resté spectateur de la crucifixion d'un peuple'?... Aux heureux de la terre, à ceux qui jouissent d'une patrie indépendante et libre, il est difficile, il est presque impossible de comprendre tout l'enfer de tentations, de supplices, qui se résume pour un peuple subjugué dans ce seul mot : l'esclavage ; mais le Poète anonyme comprit cet enfer et en frémit. En se plongeant dans les profondeurs de « l'âme polonaise », il y rencontra tout d'abord ce courant d'idées sombres, farouches, « et il eut froid ». Il eut peur de ce sentiment national qui ne se nourrissait que de haine contre les dominateurs ; il eut peur de cet amour de la patrie plus fort que la mort, mais qui n'avait que des pensées de mort. Il voulut donner un avertissement à son peuple, et il écrivit YlridionK

Suit l'analyse du poème, en quinze pages de la Revue des Deux Mondes, et c'est un travail de premier ordre. Nous n'y avons relevé qu'une seule lacune : M. Klaczko ne transcrit aucune scène de l'œuvre. Or, il me semble qu'en mettant sous les yeux du lecteur

\. La Poésie polonaise an XIX' siècle et le Poète anonyme, par Julian Klaczko (Revue des Deux Mondes, janvier 1862),

deux des plus émouvantes, nous pouvons, nous aussi, faire entrevoir qu'il s'agit encore ici d'une création vraiment splendide, moins vaste sans doute que la Comédie non divine, mais supérieure au premier drame en tant que vie et variété des caractères, et aussi en tant que vie et variété des scènes, force de mouvement, rapidité d'action. L'une des deux scènes auxquelles je viens de faire allusion rivalise avec celle que j'ai citée comme la plus poignante de la Comédie non divine : elle se passe dans les Catacombes, entre Iridion et la chrétienne Cornélia Métella. Mais, avant de la transcrire, il est bon de donner du drame un crayon rapide ; or, comme pour la Comédie non divine, nous ne pouvons mieux faire que d'emprunter ce petit dessin à l'auteur lui-même, qui, son œuvre une fois terminée, la résumait de la façon suivante, dans une de ses lettres àReeve :

Je suis arrivé presque vers la fin de cet Iridion Amphilochidès qui, trois fois déchiré, dix fois interrompu, soit par mes souffrances, soit par mes passions, depuis trois ans n'a cessé de torturer mon cerveau et d'y croître en se dégageant par des accouchements successifs. Maintenant, du chaos des Romains, des barbares et des premiers chrétiens, j'ai tiré la pensée qui me tenait tant à cœur; et, cette pensée, je l'ai faite homme à ancêtre grec, cherchant, au jour de la domination et de la corruption des Césars, vengeance contre cette Rome qui avait trompé Athènes et étouffé Corinthe. Il est seul ; son père est mort en lui léguant sa haine contre l'Empire. Sa mère, prêtresse d'Odin, enlevée jadis à la Chersonèse des Cimbres, s'est empoisonnée quand il était encore enfant. Une sœur lui est restée. Il la livre à Héliogabale, pour qu'elle trouble ses esprits et, de degré en degré, le mène à la démence. Ce point une fois obtenu, il a maté l'empereur. Il devient son préfet du prétoire, son maître absolu. Et alors, il lui persuade qu'il faut que César, pour sauver César, conspire contre Rome, l'Eternelle. Le pieux Eneas de mon Turnus, c'est Alexandre-

Sévère, le fils de la chrétienne Mammaea. L'un et l'autre conspirent en même temps. Mais Alexandre veut détrôner César et rendre à l'Empire sa force, tandis qu'Iridion veut, d'un seul coup, abattre Rome par tout ce qu'il trouve sous sa main, par César, par les prétoriens, par les chrétiens, par les barbares. Sa puissante et frénétique pensée s'agite comme par tourbillons de désespoir et de haine contre tout ce qui est romain ; et, avec cela, il faut qu'il dissimule nuit et jour. Les esclaves et les gladiateurs mangent le pain de son palais. Il a trouvé deux vieux patriciens réduits par la misère à combattre dans le cirque, et il leur a révélé sa vengeance. Scipion et Verres, tous deux couverts de haillons, ont souri à l'idée de poignarder Rome, cette Rome, leur mère jadis, leur marâtre aujourd'hui.

Au milieu de toutes ces figures et de toutes ces passions, s'élève l'image d'un vieillard africain, Massinissa. Sa majesté est amère, comme chacune de ses paroles. Il semble parfois qu'il ait vécu depuis des siècles, et qu'il ne mourra jamais. Sa poitrine est brûlante, le sarcasme et l'orgueil en sortent comme par flots de ténèbres. C'est lui qui est le seul confident du conspirateur. Il l'excite à souffrir en silence, en lui répétant qu'il y a une autre Rome par delà la tombe, et qu'il faudra lutter contre elle des éternités. Puis, il le pousse à séduire et à armer les Catacombes. Aux Catacombes, il y a une vierge chrétienne, fanatique et pure, qui devient folle d'amour. Ne pouvant pécher contre le Christ par la révolte, elle tombe évanouie aux pieds d'iridion, puis, en se réveillant, elle le prend pour le Christ, qui est venu fonder son millénium. Tout jusqu'à ce moment promet la victoire au héros de ces pages; mais, au jour marqué, au moment où, de l'œil de Catilina triomphant, il plonge un sombre regard sur la ville qu'il va dévouer aux dieux infernaux, à l'instant où il lève la main pour allumer le bûcher qui doit être le signal de l'incendie de Rome, il est trahi par les chrétiens, que l'évèque de Rome foudroie de ses anathèmes, quand, armés, ils s'élançaient déjà du sein des Catacombes. Alors, lui, qui s'était fait chrétien, revient aux dieux de sa mère, à l'implacable Odin. Héliogabale et la divine Elsinoé, sa sœur infortunée, périssent. Suit une lutte sanglante, désespérée, avec

Alexandre-Sévère. Puis, quand il a tout perdu, quand aucun javelot, aucune épée, n'a pu l'atteindre, il fuit au loin comme Oreste vers le bord de la mer. Là, Massinissa l'attend pour qu'il lui vende son âme. Le vaincu reconnaît à son heure dernière qu'il n'a été qu'une idée prophétique de la ruine de Rome, rien qu'une idée. Alors, il abandonne son âme au prince des ténèbres; mais il y met un prix. Il veut, un jour au moins, contempler cette Rome, qu'il a détestée, dans la boue et dans la honte. Massinissa y consent, et l'endort dans une caverne des montagnes du Latium. Le jour où il le réveillera, ce n'est pas le jour d'Alaric ou le jour d'Attila, c'est une nuit de 1835, quand, après avoir régné par la matière et par l'esprit, il ne reste à Rome de la première que des ruines, du second qu'une théologie décrépite.

L'introduction est en forme de poème, le reste est dramatique. La fin, le réveil, sera une ballade1.

Comme j'ai défini plus haut, en quelques termes, les caractères esthétiques de Ylridion et la beauté de vie et de mouvement que cette œuvre dégage, il me semble superflu d'insister. J'ajouterai simplement qu'il est regrettable que Krasinski n'ait point arrangé le drame en vue de la rampe : nous aurions eu là une pièce absolument hors pair. Et j'aurais tout dit, si je n'avais jusqu'à présent omis à dessein de mentionner le dernier trait, c'est-à-dire la délicatesse des femmes de Krasinski, leur charme mélancolique, indicible. Toutes, elles sont des saintes ou des sacrifiées : ainsi le veulent les sujets traités par l'auteur. Mais qu'il s'agisse de l'épouse du comte Henri, dans la Comédie non divine, ou de Grimhild, de Cornélia, d'Elsinoé, dans Iridion, un tendre et divin cœur de femme frissonne dans leur poitrine à toutes. Elles sont si humaines, si pitoyables, si prêtes à aimer, à consoler, à se dévouer !

1, Correspondance avec Reeve,t. II, p,90, Lettre 4u 3 juin 1835,

C'est encore par cette délicatesse de la touche, par cette vérité de l'observation, par cette étude si fine de la nature foncière de nos campagnes, que le Poète anonyme de la Pologne est peut-être, de tous les auteurs dramatiques de ce siècle, celui qui se rapproche le plus du grand Will. Le lecteur en jugera par les deux scènes qui suivent. La première se passe dans les Catacombes, à l'heure où la pauvre Cornélia Métella, la vierge chrétienne, se sent prise dans les filets du cruel oiseleur Iridion, qui, au risque de perdre l'âme d'unebienheureuse — lui-même tremble et recule un moment devant un pareil crime — a résolu de s'emparer d'elle et de la pétrir au gré de ses desseins et de sa haine contre Rome. Comme il sait l'immense ascendant qu'elle exerce sur ses frères en religion par ses extases et sa sainteté, il lui persuade qu'il est le Christ, revenu sur terre pour le millénium, l'hypnotise, l'affole, se fait adorer d'elle et, par ses artifices, obtient qu'elle soulève ces chrétiens dont il entend se servir comme d'une arme aveugle et sûre, celle-là même qui doit frapper Rome au cœur :

Les Catacombes. —Une lampe suspendue au milieu. — Sarcophages et galeries. — Les murs sont creusés de tombes superposées.

CORNÉLIA MÉTELLA, L'ÉVÊQUE VICTOR IRIDION {ce dernier vient de sortir)

cornélia (à genoux)

Pauvre cœur! cœur qui n'est plus à moi! cœur que je ne reconnais plus ! toi qui bats si violemment dans mon sein, mon cœur, élance-toi vers le Christ ! — Seigneur, Seigneur, daignez répondre à votre servante !... Jamais encore je n'avais détourné mes yeux de la croix pour les porter sur un visage mortel..., et, maintenant, ô Seigneur, deux yeux

me sont restés dans la mémoire, — ses yeux à lui, Seigneur!... Et, comme un prophète, comme un saint, comme un archange, il se dresse devant moi, il parle, et je l'écoute, Seigneur!... je l'écoute et je voudrais mourir \...(Elle cache sa tête clans ses mains.) Seigneur, ayez pitié de moi !

victor [entrant avec sa suite)

« Toutes les fois que vous vous réunirez en mon nom, je serai au milieu de vous. » Pourquoi, ma fille, ne t'es-tu pas souvenue de ces paroles ? Mes yeux n'ont aperçu parmi nous ni toi, ni Simon de Corinthe, ni d'autres encore! — Ma fille, laisse les sentiers solitaires aux hommes iniques, détourne-toi de ceux qui, cachés derrière les tombes, tiennent de perfides conseils.

CORNÉLIA

Mon père !

VICTOR

As-tu prié? t'es-tu unie à nous par la pensée?

CORNÉLIA

Je prie, mon père.

VICTOR

Étais-tu seule ici?

CORNÉLIA

Je suis seule, mon père.

VICTOR

Tu trembles comme une lumière qui va s'éteindre ; qu'as-tu, Métella?

CORNÉLIA

Je cherche Dieu, et je ne puis le trouver.

VICTOR

Des moments de doute sont venus aux plus grands saints. C'est le signe que l'Ennemi est à tes côtés. — Prie et veille, car l'esprit est prompt et la chair est faible! (Il va pour sortir.)

CORNÉLIA

Mon père !

victor (s'arrêtant) Que veux-tu?

CORNÉLIA

Le jour va-t-il bientôt paraître?

VICTOR

La nuit commence à peine.

CORNÉLIA

Et le jour du jugement dernier viendra-t-il bientôt, mon père?

VICTOR

A chaque instant, le Fils de l'Homme peut nous appeler à lui. — Pressens-tu quelque chose?

CORNÉLIA

Non..., mais je me sens si faible... Je voudrais savoir...

Aujourd'hui, j'offrirai encore pour toi le divin sacrifice. Ton âme est malade ; ton corps est brisé par la pénitence. Lève-toi, ne crains rien, et va te reposer, ma fille. (II sort.)

CORNÉLIA

Pourquoi n'ai-je pas retenu l'évêque? (Rentre Iridion.) J'entends des pas légers, les pas du tentateur. (Elle se clé-

tourne.) Oh! il est beau, il est beau comme les anges! ■ — Victor! Victor!

IRIDION

Il ne t'entendra pas.

cornélia {entourant le sarcophage de ses bras) Cendres des saints martyrs, gardez-moi cette nuit!

IRIDION

Que crains-tu?

GORNÉLIA

Ne vois-tu pas comme il fait sombre ? ne sens-tu pas comme il fait froid? On dirait que tout le monde est mort et qu'il ne reste plus sur la terre que nous deux, nous deux, damnés ! — Eux, ils sont tous au ciel !

IRIDION

L'heure que je t'ai annoncée est trop lourde pour ton cœur; elle le brisera.

GORNÉLIA

Tu te trompes ; moi qui ai soupiré après la palme du martyre, tremblerai-je devant la victoire du Seigneur? oh! non !... Mais quelque chose se détend dans mon âme, quelque chose se mêle dans ma tête, quelque chose se brise dans mon cœur...

IRIDION

Une femme n'a pas besoin d'action; une simple et douce prière suffit pour la sauver. — Si elle ne se sent pas assez forte, qu'elle s'éloigne de moi ! — Nos chemins vont se séparer; toi, tu seras calme et heureuse comme par le passé... Nous nous reverrons, mais ce ne sera plus sur cette terre !

CORNÉLIA

Tu dis vrai. — 0 mes pieds! emportez mon âme loin

d'ici ! (Elle veut se lever, Irklion lui tend la main.) Ah! tu m'as de nouveau clouée à ce sol ! je ne puis..., je ne puis...

Infortunée !

CORNÉLIA

Quelque chose d'immortel m'enlace et me retient; je me sens entourée de deux bras invisibles.

IRIDION

Pour la dernière fois je te le dis : fuis!

CORNÉLIA

Non! — Ton erreur est mortelle; mais, tant que tu n'as pas rendu le dernier soupir, tu es mon frère à la face du Père céleste.

IRIDION

Ossements des morts, et toi, terre, ma mère, je vous prends à témoin que j'ai voulu la sauver! — Elle seule! — (Il se promène.) C'est ainsi que mon père a jadis perdu l'âme innocente de la prêtresse... 0 puissance du Fatum, tu triomphes de tout! (Il s'approche de Métella.) Cornélia! Gornélia !

CORNÉLIA

Je prie pour toi... Mets-toi à genoux à mes côtés... Dépouille ton orgueil, et répète après moi les paroles que j'adresserai à Dieu!

Demain, après-demain commencera ma prière; mais elle sera retentissante, ôma sœur! retentissante au milieu des gémissements de mes ennemis.

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