Traduction Ladislas Mickiewicz
LE COMTE
Merci pour l'un; quanta l'autre, fie-toi à mon sabre.
PANCRACE
Ton sabre ! ton Dieu ! vains fantômes !
LE COMTE
Je te connais, toi et ton monde nouveau! J'ai vu dans les ombres de la nuit les danses de ta populace, — de ces hommes dont les têtes courbées te servent de marchepied. J'ai vu tous les crimes du vieux monde, habillés à neuf, entonnant une chanson nouvelle, mais qui finira par le refrain séculaire: De la chair, de l'or, et du sang! — Mais toi, tu n'y étais pas, tu ne daignais pas descendre au milieu de tes enfants, car tu les méprises au fond de ton âme. Encore quelques moments, et, si tu gardes ta raison, tu te mépriseras toi-même ! Va, laisse-moi ! (Il s'asseoit au pied du pilier où pendent ses armoiries.)
PANCRACE
Mon monde n'a pas encore acquis son développement, c'est vrai. — Ce géant n'a pas atteint sa croissance, il a besoin de nourriture, de bien-être : mais les temps viendront. (IZ se lève, s' approche du comte et s'appuie contre le pilier.) Viendra le moment où ce monde aura conscience de luimême, et dira: — Je suis!... et pas une autre voix dans l'univers entier ne pourra répondre : — Je suis aussi!
LE COMTE
Et ensuite ?
PANCRACE
De cette génération, qui marche et se développe sous la puissance de ma volonté, surgira une race nouvelle, définitive, toute-puissante. Pour la première fois de tels hommes auront paru sur la terre. Ils seront libres et maîtres du globe, d'un pôle à l'autre; — le monde ne sera qu'une seule
cité florissante, une seule demeure de bonheur, un seul atelier d'industrie et de richesse.
LE COMTE
Tes paroles mentent, — mais ton visage impassible et froid ne ment pas, — l'enthousiasme n'y éclate point. (Il montre les portraits de ses ancêtres.)
Vois ces figures : la pensée de la patrie, du foyer, de l'honneur, pensée ennemie de la tienne, se lit dans les rides de leurs fronts. Cette pensée qui fut en eux, vit aujourd'hui en moi, — mais toi, homme de rien, dis-moi où es ton foyer? — Chaque soir tu dresses ta tente sur les ruines d'une maison étrangère, et tu la plies le matin pour aller camper plus loin. Tu ne connais point de foyer, et tu n'en connaîtras pas tant que je trouverai cent hommes qui répéteront après moi : « Gloire à nos pères ! »
PANCRACE
Oui, gloire à tes pères sur la terre et dans les cieux! En vérité, ils peuvent se glorifier.
Vois ce staroste, il tirait aux vieilles femmes comme aux moineaux, et, tout vivants, faisait griller les Juifs. — Celuilà, avec les sceaux en main, grand chancelier, falsifiait les actes, brûlait les archives, achetait les juges, et, par le poison, hâtait les héritages ; de là tes terres, tes rentes et ta puissance. — Cet autre, brun, aux yeux brillants, semait l'adultère dans la maison de ses amis ; cet autre, avec la Toison d'or et son casque italien, a servi l'étranger. Cette belle châtelaine, pâle, aux cheveux noirs, se livrait à son page, — cette autre lit une lettre de son amant, sourit et attend la nuit. — Cette autre encore, avec cet épagneul sur sa robe d'or, était la maîtresse d'un roi. — De là vos généalogies non interrompues et sans tache. — J'aime ce gaillard en justaucorps vert. Il ne faisait que boire et s'enivrer avec les gentilshommes, ses frères, et envoyait ses paysans en compagnie de ses chiens chasser le cerf. Folie et oppression partout ! voilà votre sagesse et votre force !
Mais le jour du jugement est proche, et, en ce jour, je le
jure, je n'oublierai aucun de vous, aucun de vos ancêtres et aucune de vos gloires !
LE COMTÉ
Tu te trompes, fils de manant! Toi et les tiens existeriezvous, si nos ancêtres ne vous avaient nourris de leur pain, défendus de leurs bras ; et, lorsque d'un troupeau de brutes vous devîntes des créatures humaines, ils vous construisirent des églises et des écoles, partageant avec vous tout, sauf les dangers de la guerre, parce qu'ils savaient que vous n'étiez pas faits pour la guerre. Tes paroles, Pancrace, se brisent contre leur vieille gloire, comme jadis le glaive des païens se brisait contre leurs armures. Elles ne troubleront même pas la paix de leurs cendres, elles se perdront dans l'air, comme les hurlements d'un chien enragé qui court en répandant sa bave et expire sur le bord du chemin. — Et maintenant, il est temps de nous quitter, — mon hôte, sors libre !
PANCRACE
Au revoir, sur les remparts de la Trinité, et lorsque vous n'aurez plus ni poudre, ni balles...
Eh bien, nous nous rapprocherons à la distance de nos épées. — Au revoir!
PANCRACE
Nous sommes deux aigles de la même espèce, mais ton nid est brûlé par la foudre. (Il prend son manteau et son bonnet rouge.) En quittant ce seuil, je laisse la malédiction due à la sénilité, — je te voue, toi et ton fils, à la destruction !
LE COMTE
Holà, Jacob! (Jacob entre.) Reconduisez cet homme aux avant-postes.