‹ Les grands poètes romantiques de la PologneChapitre 77 sur 79 · L'Aube, chant VI. Traduction Constantin Gaszynski · texte numérisé non relu

L'Aube, chant VI. Traduction Constantin Gaszynski

entonne dans le chant VII de cette même pièce son cantique d'actions de grâces :

Dieu éternel! Dieu de nos pères! Toi qui, de loin et d'en haut, descends toujours plus visible en nous, — et, pareil à l'aurore, ne cesses de secouer du seuil de l'éternité dans les abîmes du temps les étincelles de ta sagesse, jusqu'à la consommation des siècles, — tu nous amènes aujourd'hui, pour nous prouver ton amour, une aube nouvelle qui fera tressaillir d'allégresse jusqu'aux ossements dans les tombes!

' En vain, en vain nos ennemis blasphémaient, disant que tu es sans cœur, que c'est Toi qui nous a assassinés. Tu as jalonné pour les morts les voies qui mènent au ciel, où les ressuscites deviendront des anges !

Pour les tourments du corps, pour les tourments de l'âme, pour les souffrances séculaires, nous te rendons grâces, ô Seigneur! Quoique nous soyons faibles, misérables, infimes, c'est cependant par notre martyre qu'aura commencé ton règne sur la terre !

Nous n'étions que poussière et cendres ; — tu nous as fait passer à travers le crible du sépulcre en nous disant : « A cette heure, Je fais sortir de vous une création toute nouvelle. » Cendres, nous nous élançons déjà dans l'espace, et, au milieu des tonnerres de Ta voix s'exclamant : « Que la lumière soit! » les grains de poussière se sont déjà changés en rayons ! Et vers ce monde qui se débat dans l'agonie, tu nous a envoyés en messagers, afin qu'étincelles émanées de ton sein, nous lui portions le témoignage de l'avenir!

Dieu éternel, Dieu de nos pères, sois béni à jamais! Au moment où ce siècle des siècles va se transfigurer, nos esprits tombent devant ton trône dans un abîme d'adoration et d'humilité, — dans l'anéantissement devant Toi!

Hélas, la faiblesse de la condition humaine est telle que notre plus haute extase est de peu de durée. La terre nous réenveloppe bientôt de ses ombres ; et nous nous retrouvons seuls, perdus dans les ténèbres de

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notre pensée, creusant notre anxiété et en quête des desseins de Dieu, qui tardent... Après avoir écrit VAube, Krasinski retomba dans ses tristesses. Il reprit ses travaux et ses méditations. En 1846, la terrible jacquerie de Galicie, les massacres de Rzeszow et de Tarnow lui furent une grande douleur, que n'apaisèrent point les événements de 1848, car s'il tressaillait à chaque nouveau signe avant-coureur de la « troisième ère », il savait toutefois que cette ère n'apparaîtrait qu'après bien d'autres bouleversements. Mais comme il demeurait convaincu qu'elle viendrait pourtant à la fin, il continua à chanter aux pieds du Très-Haut les psaumes qui entretenaient sa foi. Le dernier qu'il composa — celui de la Bonne Volonté, publié en 1848 — contient une prière dont le lyrisme est plus imposant, plus solennel, et plus touchant que jamais. Le poète y représente la Vierge Marie, patronne et reine céleste de Pologne, intercédant auprès de Dieu pour sa fille infortunée :

Regardez-la, ô Seigneur î Entourée d'un cortège d'àmes, elle monte vers vous à travers les immensités. Toutes les étoiles se sont penchées vers elle; toutes les forces qui tourbillonnent dans l'univers se sont amollies sous le charme d'un attendrissement soudain. Elle monte portée par les ombres pâles de nos martyrs; elle traverse l'azur et les voies lactées, elle passe au delà des soleils, elle monte toujours plus haut et toujours plus blanchissante.

Regardez-la, ô Seigneur I La voilà maintenant agenouillée au pied de votre trône, au milieu des séraphins. Sur son front brille la couronne polonaise, et son manteau bleu balaye les espaces tissus de rayons. Les sphères se sont arrêtées et attendent. Elle prie à voix basse : derrière elle pleurent les ombres de nos pères, et de ses deux mains elle lève deux calices...

C'est votre propre sang, ô Seigneur, qu'elle vous pré-

sente ainsi dans le calice qu'elle tient haut dans sa main droite, et dans l'autre, qui est plus bas, — plus bas, — vous reconnaissez, ô Seigneur, le sang de ses sujets fidèles, le sang de ceux qui sont crucifiés sur mille croix, le sang qui coule sans cesse sous un triple glaive et sur trois terres qui ne sont qu'une patrie!... Au nom du saint calice qui déborde d'amour, elle implore votre miséricorde pour l'autre qui est plus bas, — plus bas, — et elle prie pour nous, Père! Fils, Esprit !

Elle prie pour nous, et nous prions avec elle, que vous daigniez nous accorder la grâce des grâces. Ce n'est pas l'espérance que nous vous demandons, ô Dieu ! elle tombe sur nous comme une pluie de fleurs, — ni la mort de nos oppresseurs, leur fin est écrite sur le nuage de demain; — ce n'est pas de franchir le seuil de la mort : il est franchi; ô Seigneur ; — ce ne sont pas des armes puissantes : les tempêtes nous les apportent ; — ni des secours : le champ de l'action est ouvert devant nous aujourd'hui. Mais aujourd'hui que votre jugement a commencé dans les cieux sur les deux mille ans qu'a vécu la chrétienté, accordez-nous, ô Seigneur, une volonté pure, accordez-nous une volonté sainte, Père, Fils, Esprit1 !

Le dernier écrit du Poète anonyme fut un poème intitulé : Resurrecturis . Il semblait, qu'avant de s'éteindre, sa voix voulût répéter les syllabes qui consolaient le martyre de ses compatriotes... C'était la parole de l'immortelle espérance ; c'était la même dont l'âme de Michelet s'était sentie frémir, le jour où, sur la tombe d'une femme, il avait vu flamboyer cette inscription : Hinc surrectura...

Ah! quelle parole, et comme elle fait tressaillir, en effet ! Comme elle exalte et transfigure ! Quelle autre pourrais-je célébrer avec plus de ferveur, avant de clore ce livre ! N'était-ce pas vers elle qu'était montée l'auguste prière des trois grands hommes dont j'ai

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