SA VIE, SON TEMPS, SES COMPATRIOTES
En 1794, — et à l'heure où la France se mesurait avec l'Europe — sa vieille alliée du Nord, assaillie ellemême, faisait d'abord tête avec désespoir, puis, enfermée dans un cercle de fer, pliant sous le nombre, soudain s'affaissait sanglante, épuisée, prisonnière, vouée désormais à un long martyre, impuissante à conjurer l'horreur de son destin. Kosciuszko venait d'être ramassé mourant sur le champ de bataille de Maciejowice et emmené en captivité. L'épée de l'ange exterminateur avait fauché dans Praga. Pour punir la chevalerie polonaise de s'être réformée trop tard, d'être restée sourde aux avertissements les plus prophétiques, de n'avoir tenu compte ni des terribles apostrophes de Skarga * ni de la tristesse du roi Jean- Casimir prédisant un jour à la République sa perte et son partage; d'avoir persisté dans les discordes civiles, l'imprévoyance et l'anarchie ; de ne point s'être émue de voir son armée permanente réduite à presque rien, dès 1717; de ne pas s'être levée à temps, tout entière,
1. Surnommé le Chrysostome polonais. Il vivait au xvie siècle et fut le plus grand orateur sacré de son pays.
et ruée sur des ennemis qui ne cessaient de l'outrager, de violer son sol, intervenaient sans cesse dans ses affaires, mirent, en pleine paix, garnison dans ses provinces et dans sa capitale, obligèrent ses assemblées à délibérer sous les baïonnettes, — en expiation sans doute de cette « immense inertie », de cette « insouciance frivole», de ce «laisser aller honteux1 », le Ciel avait déchaîné ses fléaux et permis que la nation fût démembrée.
Mais l'instrument s'abuse toujours sur les desseins du Seigneur. De l'arrêt mystérieux d'en haut il ne sait lire que les premières syllabes, écrites en lettres de feu; il n'en voit que ce qui satisfait son instinct de convoitise et de haine. Il n'était pas en la puissance
1. Ces expressions sont de l'émment patriote polonais Julian Klaczko (la Poésie polonaise au XIX° siècle et le Poète anonyme). Si je les répète, ce n'est certes point pour le plaisir, mais parce qu'il me fallait faire allusion, au début de cette première étude, à la période fâcheuse de l'histoire de Pologne, et qu'il y va delà dignité de l'écrivain de ne jamais celer la vérité. La constitution de la Pologne était mauvaise. La nation eut le tort d'y rester attachée trop longtemps: de là, les malheurs de cet héroïque pays. Quel peuple eût pu résister aux tempêtes continuelles que suscitaient un idéal aussi violent de liberté individuelle et des mœurs politiques orageuses à ce point? L'individualisme excessif des gentilshommes de Pologne eut sa grandeur : il provenait de l'intraitable fierté d'homme libre de chacun des membres de cette République aristocratique. Mais c'est seulement par les concessions entre citoyens, par l'union et par la sagesse, que les Etats se conservent. «Le liberum veto, l'élection des rois, la fréquence des confédérations, la prédominance de quelques familles, les restrictions apportées aux droits des dissidents», et enfin, et surtout, au xvin6 siècle, l'influence intolérable de la Russie: autant de causes d'anarchie et de ruine que les historiens ont signalées à juste titre. — Ceci dit, les Polonais ne se méprendront pas une seconde sur les sentiments que leur porte l'auteur du présent livre. Ces Essais ont justement pour but de glorifier le réveil de la Pologne au xixe siècle, et de montrer avec quelle noblesse et quel éclat elle sut se relever de sa décadence du xvnr.
des trois brigands couronnés d'aller jusqu'au bout de leur désir et de percer le cœur de l'aigle blanc. Bien qu'il l'eût touché de sa verge de fer, Dieu l'aimait, malgré tout, le peuple de paladins qu'il avait si longtemps préposé à la garde et au salut de l'Europe orientale. Au lendemain même de la mort qu'ils croyaient avoir infligée à la Pologne, presque aussitôt après l'orgie de sang des cruelles funérailles, voici qu'un miracle se produisit : la tombe enfanta, devint vivante. L'âme de la nation ressuscita, souleva la pierre : une merveilleuse floraison de poésie et de hauts faits s'épanouit. Une foule de Polonais s'étaient réfugiés à l'Occident : ils créèrent un nouveau chant national, qui remplaça l'ancien, et s'éploya au-dessus de la marche de leurs légions napoléoniennes : «La Pologne n'est pas encore morte î » De capitale en capitale, les strophes vengeresses volèrent, tournoyèrent en coup de sabre, s'abattirent en 1812 sur Moscou. Les héros succédèrent aux héros :1e général Dombrowski, le glorieux prince Joseph, tant d'autres sous leurs ordres, renouvelèrent les antiques exploits de la race ; et, en 1798, naissait l'immortel Adam Mickiewicz.
Il vint au monde en Lithuanie. C'est un peu la Bretagne polonaise. Réunie au xve siècle à la République, elle s'attacha fortement à celle-ci. Et elle lui prouva son amour en lui donnant, aux jours néfastes, deux des hommes qui devaient le plus l'honorer et la grandir dans son infortune : Kosciuszko le chevalier, le croisé, le saint dictateur, l'ami des pauvres, le père du peuple; et l'autre, le sublime aède, l'homme qui ne désespéra point en exil de la patrie écrasée une seconde fois; qui, par le chant, lui remit Fâme debout, la retrempa d'espoir et de foi dans l'avenir.
Mickiewicz est le poète national de la Pologne. Et non seulement il est une des plus hautes figures de son
pays, mais il est encore une des expressions les plus caractéristiques, les plus frappantes, du grand Romantisme. On ne saurait le séparer de son époque, et il est d'ailleurs intéressant de voir à travers lui cette puissante époque romantique. Je n'ai d'autre but, en cette première étude, que de placer l'image du héros dans son cadre, c'est-à-dire de brosser autour de son portrait la physionomie de son temps et de ses compatriotes du xixe siècle.