‹ Les grands poètes romantiques de la PologneChapitre 9 sur 79 · ANNEES D ENFANCE ET DE JEUNESSE · texte numérisé non relu

ANNEES D ENFANCE ET DE JEUNESSE

Adam Mickiewicz appartenait à la petite noblesse lithuanienne. Il était le second fils d'un avocat de Nowogrodek. Son père avait quatre enfants, n'était pas riche, et se donnait beaucoup de mal pour nourrir sa nichée. Pendant son enfance et son adolescence, Adam entendit sans cesse parler causes, chicane, « dossiers » ; il garda le souvenir du pittoresque judiciaire et sut le rendre plus tard avec humour dans le Pan Tadeusz. Mais il préférait sans peine les contes et légendes, les chansons lithuaniennes, que sa bonne chantait en compagnie des fîleuses et qu'il retenait par cœur. Elles furent la substance de son génie.

Dans la classe à laquelle appartenait la famille de Mickiewicz, la grande préoccupation, après celle du pain quotidien, était la préoccupation patriotique. On ne se consolait point de la perte de la liberté. Avec quelle joie l'on apprenait chaque nouvelle victoire de Napoléon! Car c'était de lui qu'on attendait la délivrance.

Adam fat donc impressionné au plus haut point par les événements de l'année 1812. On crut d'abord au triomphe. Marchant sur Moscou, l'empereur traversait la Lithuanie, et parmi les six cent mille hommes qui le suivaient, marchaient les fameuses légions polonaises et leurs glorieux chefs, DombroAVski, Kniaziewicz, Giedroycz, Malachowski. Pour les yeux et le cœur de l'enfant, ce fut une vision indicible. « Un ange descendu du ciel dans une gloire n'aurait pas produit plus d'effet. » Il a dépeint son extase d'alors dans le Pan Tadeusz : la page est une des plus admirables de la poésie du xixe siècle; c'est la voile au vent du matin, gonflée d'espérance :

Année 1812! Oh! qui a pu te voir dans notre pays? Le peuple t'appelle encore l'année d'abondance, le soldat, l'année des combats; les vieillards aiment à s'entretenir, les poètes à rêver de toi. Depuis longtemps, un prodige céleste t'avait annoncée; de sourdes rumeurs couraient parmi le peuple. A l'approche du soleil printanier, d'étranges pressentiments avaient saisi Je cœur des Lithuaniens, une attente joyeuse et mélancolique comme celle de la fin du monde...

Des bandes de panaches et de bannières étincellent sur les coteaux, se déroulent sur les prairies. C'est la cavalerie. Etranges costumes. Armures nouvelles pour les yeux : comme des torrents de neige fondue se précipitent par les chemins les escadrons bardés de fer ; les shakos scintillent dans les forêts, les baïonnettes étincellent; ce sont les innombrables fourmilières de l'infanterie qui s'avancent.

Tous s'élancent vers le Nord : chevaux, hommes, canons, aigles, défilent nuit et jour; dans le ciel des lueurs flamboient, la terre tremble, on entend comme des bruits de tonnerre.

La guerre, la guerre! Il n'est pas un coin en Lithuanie où sa rumeur n'ait pénétré ! La bataille ! Où? De quel côté ? demandent les jeunes gens. Ils saisissent leurs armes; les femmes élèvent les mains au ciel. Tous, sûrs de vaincre.

s'écrient en pleurant : « Dieu est avec Napoléon, Napoléon est avec nous. »

0 printemps, heureux qui L'a vu dans notre pays, printemps mémorable de la guerre, printemps de l'abondance. 0 printemps ! heureux qui t'a vu riche en blés, en verdure, étincelant d'hommes, plein d'événements et gros d'espérances. Je te vois encore, admirable rêve. Né dans l'esclavage, enchaîné dès le berceau, je n'ai connu qu'un tel printemps dans ma vie ].

Tel avait été le rêve : on sait quel fut le réveil. Après la fatale retraite, le grand-duché de Varsovie, cette création si maigre de Napoléon, cette pauvre récompensede la fidélité polonaise, disparut de la carte d'Europe.

Quelle que soit l'époque, il faut poursuivre sa vie. L'aiguillon de la destinée personnelle, une ambition indéfinie, un vague et puissant désir, tels sontles éternels ressorts de la jeunesse, même au milieu des vicissitudes publiques et de l'anéantissement des espérances nationales. Adam perdit son père ; la gêne se fit bientôt sentir dans cette famille privée de son chef; et l'étudiant pauvre s'en allait en 1815 continuer à l'Université de Vilna les études commencées aux Dominicains de Nowogrodek.

Il y pâlit sur les livres ; il y passa de brillants examens de littérature grecque et latine, qui lui permirent de devenir professeur à Kowno un peu plus tard. Ceci, c'est le début et la fin de bien des gens : passé l'heure où ils conquirent le pain indispensable, ils n'ont plus d'histoire. Adam était au contraire élu pour un grand destin, et il en vit apparaître bientôt les signes avantcoureurs. La grande poésie et le grand amour, le génie, l'amitié, l'enthousiasme, mais aussi, mais presque aussitôt, l'abandon de la bien-aimée, la douleur et le déses-

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