‹ Les grands procès de l'histoire (volume 3)Chapitre 1 sur 9 · U ASCENSION VERS LE TRONE · texte numérisé non relu

U ASCENSION VERS LE TRONE

Pour tenter de conter la vie et le règne de la grande Catherine, il faudrait un volume aussi important — plus de six cents pages — que celui du meilleur de ses historiens, Waliszewski.

Je veux seulement ici, en quelques traits rapides, rappeler deux ou trois périodes d'une existence rempHe et mouvementée.

Il n'apparaîtra peut-être pas sans intérêt de pénétrer pour quelques instants dans cette Russie mystérieuse et lointaine qui se débat, à l'heure actuelle, sous le joug de la plus affreuse tyrannie, et qui n'a échappé à l'autocratie du tsarisme que pour tomber sous l'abominable et sanguinaire domination des Soviets.

En étudiant le passé, on s'explique mieux les tristes événements du présent.

La destinée a parfois d'étranges caprices, soit qu'elle précipite, tout d'un coup, dans l'obscurité ceux qui brillaient la veille sur la scène du monde, soit qu'elle appelle brusquement au premier rang, pour les couvrir d'une gloire immortelle, ceux que l'on eût cru d'abord ne devoir jamais jouer dans l'Histoire qu'un rôle effacé ou secondaire.

. Sans doute, en agissant ainsi, la destinée a-t-elle des mystères insondables !

Mais peut-être a-t-elle aussi ses raisons profondes que notre raisonne peut connaître. Je veux dire qu'elle ne favorise complè-

lo LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

tement ses élus que lorsque ceux-ci savent lui venir puissamment en aide, et se rendre dignes de ses étonnantes faveurs.

L'exemple de Catherine II, impératrice de Russie, est bien fait pour illustrer ces réflexions.

Sa naissance ne la prédisposait point à son éclatante fortune. La future grande Catherine ne fut d'abord que la petite Sophie- Frédérique d'Anhak, fille d'un très obscur principicule allemand, Christian-Auguste de Zerbst-Dornburg, de la branche cadette d'Anhalt-Zerbst. L'Histoire n'est même pas fixée exactement sur le lieu de sa naissance.

L'entance de Sophie s'écoula, modeste, à Stettin. Elle eut, comme c'était alors la mode en Allemagne, une gouvernante française, la bonne M^^^ Cardel que Diderot a appelée « le chandelier portant la lumière de son siècle ». Elle était chargée de l'initier aux belles manières et aussi aux finesses de la langue française que l'on se serait cru, à cette époque, déshonoré de ne pas savoir.

Certes, M^''' Cardel, au cours de cette éducation laborieuse, était loin de se douter que son élève, plutôt rétive et « d'un esprit gauche », dût faire passer son nom à la postérité !

En 1743, Sophie d'Anhak avait quatorze ans. Les parents, ignorants de ses hautes destinées, l'appelaient familièrement « Figchen ». Ces petits noms d'amitié, un peu ridicules, ont toujours été très en faveur en Allemagne, pour les jeunes filles. « Figchen », à cet âge ingrat, n'avait rien qui la désignât particulièrement à l'attention. Ni sa beauté ni son esprit n'étaient remarquables. Son titre même ne faisait d'elle que la plus obscure des deux cents petites princesses à marier que comptait alors la trop féconde Allemagne.

Cependant, sans qu'elle s'en doutât, c'était à ce moment que se décidait son avenir.

LA GRA NDE CA THERINE

Frédéric II de Prusse négociait avec l'impératrice Elisabeth de Russie le mariage de « Figchen » avec Pierre de Holstein, petitlîlsde Pierre le Grand et neveu d'Elisabeth, désigné par elle pour lui succéder.

Pourquoi donc Frédéric II avait-il daigné jeter un regard bienveillant sur « Figchen » ?

Ce n'était pas pour elle-même, mais bien plutôt contre quelqu'un. Frédéric voulait contrecarrer les projets de la Saxe, alors rivale de la Prusse (heureux temps !), et éviter le mariage de Pierre avec une princesse saxonne.

Sophie d'Anhalt lui avait paru bien choisie pour ruiner les calculs de la Saxe et servir ses propres desseins.

Son obscurité même favoriserait ces menées secrètes, la docilité de sa famille lui serait tout acquise ; enfin, la parenté de sa mère avec la maison de Holstein légitimerait et faciliterait le rapprochement des deux jeunes gens.

Ce projet de mariage fut mené comme une conspiration. La mère de « Figchen » reçut secrètement son ordre de mobilisation

Catherine II a son arrivée en Russie (1745).

et sa feuille de route pour la Russie, au moment où elle s'y attendait le moins. Je veux dire qu'elle reçut, en décembre 1743, une lettre de Brûnner, grand maréchal du palais, gouverneur du grand-duc Pierre de Holstein, qui lui écrivait :

« Par ordre exprès et spécial de Sa Majesté impériale, je dois vous aviser que cette auguste impératrice souhaite que votre Altesse, accompagnée de la princesse sa fille, se rende, au plus tôt possible et sans perdre de temps, dans ce pays, à l'endroit où la cour impériale pourra se trouver.

(( Votre Altesse a trop de lumières pour ne point comprendre le véritable sens de l'empressement que Sa Majesté peut avoir de la voir bientôt ici, ainsi que la princesse sa fille...

« Notre incomparable souveraine m'a ordonné précisément d'avertir votre Altesse que Monseigneur le prince, son époux, ne soit absolument pas du voyage. »

Voilà l'ordre de mobilisation ! Quant à la feuille de route, c'était une traite de dix mille roubles, pour commencer, avec indication qu'une fois en Russie, la princesse n'aurait plus à s'occuper de rien.

Christian-Auguste, trop heureux de la bonne fortune qui venait d'échoir à sa famille, ne fit aucune objection au départ de sa femme et de sa fille, bien qu'on l'eût expressément et sans ménagements exclu du voyage. Sans doute redoutait-on, à la Cour de Russie, les maladresses de ce militaire, qui n'avait rien d'un diplomate et dont La Chétardie, l'ambassadeur de France, nous a laissé ce portrait laconique, mais définitif :

« Bonhomme en soi, mais d'une imbécilité peu ordinaire. »

Il ne se résigna pas, cependant, à abdiquer toute autorité, et, tandis que sa jeunesse se préparait au départ, il composa, sous le modeste titre Pro Menioria, un petit traité où il rassemblait à l'usage de sa fille, dans une forme familière, les dernières recom-

mandations et les règles de savoir-vivre dont elle ne devrait pas se départir. On y trouve, dans un jargon franco-allemand, un assemblage de conseils de prudence et de règles de la civilité puérile et honnête dans le genre de celle-ci :

« Nïcht in familiarité oder badinage ^11 entriren ».

Les débuts du voyage furent plutôt pénibles. Il faisait un froid terrible ; « on sentait la langue se coller dans la bouche ». La princesse d'Anhalt, qui voyageait incognito, sous un nom d'emprunt, en était réduite à se reposer dans la chambre commune de très modeste relais de poste où, autour d'un poêle fumeux, se pressait une foule pittoresque, mais malpropre et malodorante, de pauvres gens, et jusqu'à des animaux de basse-cour.

Mais à Riga tout changea comme par enchantement.

Une réception solennelle avait été organisée. Un carrosse de gala attendait les voyageuses, le canon tonnait pour saluer leur entrée dans la ville, un appartement splendide était préparé pour elles dans le palais. Des dîners et des réceptions d'un luxe inouï se succédèrent en leur honneur durant tout leur séjour.

Le contraste avec la vie modeste dans la petite ville allemande était si saisissant et si brusque que la princesse fut toute surprise et comme déconcertée par cet excès d'honneur. Elle avoue naïvement :

« Il me semble toujours que je suis à la suite de Sa Majesté impériale. Il n'entre pas dans mon idée que tout cela est pour la pauvre moi. »

Le voyage se poursuivit ensuite jusqu'à Moscou, dans un traîneau impérial, capitonné de fourrures et de satin, tiré par seize chevaux, avec une escorte de cuirassiers.

« Nous vivons comme des reines, ma fille et moi », note la princesse dans son communiqué à son mari.

La première entrevue a lieu à Moscou. Elisabeth se montre accueillante et maternelle. Le jeune grand-duc Pierre manifeste un empressement plein de tendresse et qui semble de bon aloi.

Il n'est pas séduisant ! Plus âgé d'un an que sa fiancée, il est resté malingre, la figure marquée de petite vérole, l'air étriqué, gauche et maladif. Au moral, il est plus déconcertant encore. Il présente un mélange bizarre d'enfantillages et d'aspirations généreuses, de ridicules et de grands sentiments. Mais le pire l'emporte de beaucoup sur le meilleur.

Il cherche à éblouir sa fiancée par des récits d'exploits magnifiques qui sont autant d'inventions de sa part.

Mais, elle, réaHste déjà, n'a pas de peine à percer à jour ses pauvres mensonges si gauchement imaginés, et elle n'en conçoit que du mépris pour la débilité de cet esprit, à la fois enfantin et tortueux.

Toutefois, elle est trop intéressée pour laisser rien voir de ses sentiments.

Elle note dans ses Mémoires :

« Il m'était à peu près indifférent, mais la couronne de Russie ne me l'était pas. »

Elle précise plus loin, à propos de son mariage :

« Le cœur ne me prédisait rien de bon, l'ambition seule me soutenait. »

A cette ambition, cette petite fille est prête à faire tous les sacrifices, même celui de sa foi religieuse.

Sophie d'Anhalt est protestante-luthérienne. Mais la petite impératrice de Russie ne saurait être d'une autre religion que la religion grecque.

Qu'à cela ne tienne ! Elle se convertira ! La couronne impériale vaut bien une abjuration. Le confesseur du grand-duc est chargé de l'instruire dans sa foi nouvelle. Elle se montre une néophyte

LA GRA NDE CA THERINE

pleine de docilité et elle écrit à son père, luthérien convaincu, dont elle redoute l'opposition :

« En vérité, je ne trouve pas d'erreurs dans sa croyance. 11 n'y a que les mots de changés ! »

Une autre fois, elle croit même devoir lui expliquer :

« L'Eglise grecque a été la première et pure Eglise apostolique. Le culte extérieur seul est très différent , mais l'Eglise s'y voit réduite par rapport à la brutalité du peuple. »

Cette enfant de quinze ans discute, avec le sérieux imperturbable d'un docteur en théologie, des raisons qui peuvent justifier son changement de religion.

Si elle ne se convainc point tout à fait elle-même, du moins réussit-elle à convaincre son père qui, après avoir déclaré, à plusieurs reprises avec autorité : « Ma fille ne sera pas Grecque ! « s'en va maintenant répétant :

— Luthérien-Grec, Grec-Luthérien ! C'est la même chose !

Le Grand-duc Pierre de Holstein, PLUS tard Pierre III^ Empereur de Russie.

Dessiné par Girardet. (Galerie historique de Versailles.)

i6 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

Sophie est donc baptisée dans la religion grecque sous les noms de : Chatarina Aliexievna.

La grande Catherine vient de naître.

Les fiançailles officielles eurent lieu le lendemain. Mais le grandduc tomba malade, fut longtemps à se remettre, et le mariage ne put être célébré que le 21 août 1745.

Il fut accompagné de fêtes splendides qui durèrent dix jours et auxquelles le père de Catherine ne fut pas invité. Il dut se contenter des récits enthousiastes et détaillés que sa femme lui en fit.

Beaucoup de jeunes filles se représentent trop volontiers le mariage comme un afî'ranchissement. Elles s'imaginent que cette cérémonie marquera pour elles le point de départ d'une vie de liberté, alors que bien souvent elles n'ont fait que changer le joug bien léger de l'autorité maternelle contre le joug infiniment plus pesant des devoirs de la vie matrimoniale...

Catherine ne tarde pas à en faire l'expérience décevante.

Elle s'aperçut qu'elle avait épousé une sorte de maniaque insupportable qui longtemps ne fut son mari que de nom, et qui passait tout le temps de son intimité à lui apprendre l'exercice à la prussienne et à lui faire monter la garde, un fusil sur l'épaule, derrière la porte de leur chambre conjugale.

« Il me semblait pourtant, note Catherine dans ses Mémoires, que j'étais bonne à autre chose. »

Assurément, elle l'était 1 Et elle le fit bien voir par la suite. Mais elle eut l'imprudence de vouloir le faire voir trop tôt. Elle oublia la sage recommandation du Pro Memoria paternel ; « Nichl in familiarité oder hadinage ^u entriren. »

Elle prit un trop évident plaisir à la familiarité et au badinage des trois frères Tchernichof, amis du grand-duc. Elle se compromit bientôt avec l'un d'eux au point que l'impératrice Elisabeth, que sa conduite personnelle aurait dû rendre plus indulgente, s'en

émut et résolut d'y couper court par les moyens les plus énergiques. Les Tchernichof furent renvoyés de la Cour, et Catherine fut mise sous la surveillance d'une gouvernante qui ne la quitta plus. En même temps, il lui était interdit d'écrire personnellement à qui que ce fût, même à ses parents. Elle aurait seulement le droit de signer les lettres que l'on se chargerait en haut lieu de rédiger pour elle.

Comme aucune espérance de maternité n'était encore venue assurer l'hérédité du trône, des instructions précises d'Elisabeth engageaient Catherine « à se mon.trer pour son mari complaisante, agréable, à employer enfin tous les moyens en son pouvoir pour obtenir la tendresse de son mari et accomplir sa tâche ».

Faut-il ajouter que ces instructions se trompaient d'adresse, et qu'en l'occurrence la mauvaise volonté de Catherine n'était certainement pas fautive ?

Enfin, un enfant naquit le 20 septembre 1754, après neuf ans de mariage, juste à temps pour que l'on ne pût savoir exactement s'il était un fils légitime ou s'il n'était pas plutôt, comme tout le donne à penser, l'enfant adultérin d'un des nombreux galants dont Catherine venait alors d'inaugurer la très longue liste.

Le premier de tous, celui auquel on attribua généralement la paternité du premier-né, fut, sans doute, le jeune Serge Scltikof qui était « beau comme le jour », nous dit Catherine. Mais ce point d'histoire n'est pas tout à fait éclairci, et quelques-uns pensent que Soltikof avait été devancé par Zahar Tchernichof.

Ce qui est tout à fait certain, par contre, c'est qu'il fut suivi de beaucoup d'autres, dont la liste est si imposante qu'on ne saurait en limiter le nombre avec certitude.

Catherine avait alors vingt-cinq ans. Elle était dans tout l'éclat de la jeunesse.

i8 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

Nous avons d'elle de nombreux portraits. Tous s'accordent à prouver qu'elle était fort belle.

Le plus enthousiaste est celui que nous a laissé le comte Poniatowski^ ce galant dont elle devait faire un roi de Pologne.

Il nous la dépeint avec des cheveux noirs, une blancheur de peau éblouissante, le nez grec, « une bouche qui semble appeler le baiser », une taille svelte, une démarche à la fois leste et pleine de noblesse, une égale facilité à se livrer aux jeux les plus folâtres et les plus enfantins ou à se consacrer aux travaux les plus sérieux et les plus ardus.

Le portrait est peut-être trop flatteur : il est tel que pouvait le tracer un amoureux, aveuglé par sa passion au point d'avoir oublié, en voyant la grande-duchesse, « qu'il y avait une Sibérie ».

Prenons plutôt celui que nous a laissé l'historien Rulhière, attaché d'ambassade, qui tut aux premières loges pour suivre, avec des yeux singulièrement lucides, la tragique révolution de

« Catherine, nous dit-il, est d'une taille agréable et noble. Sa démarche est fière, sa personne et son maintien 1 emplis de grâces. Son air est d'une souveraine. Tous ses traits annoncent un grand caractère. Elle a le front large et ouvert, le nez presque aquilin ; sa bouche est fraîche et embellie par ses dents. Elle a des yeux bruns très beaux, où les reflets de la lumière font paraître des nuances bleues. La fierté est le vrai caractère de sa physionomie. Son agrément et sa beauté ne paraissent à des yeux pénétrants que l'effet d'un extrême désir de plaire, et sa séduction laisse trop apparaître le dessein même de séduire. Un peintre, voulant exprimer ce caractère par une allégorie, proposait de la représenter sous la figure d'une nymphe charmante qui, d'une main, qu'elle tient avancée, présente des chaînes de fleurs, et de

LA GRA NDE CA THERINE

l'autre, qu'elle tient derrière elle, cache une torche enflammée. »

Ce double caractère inquiétant, l'énigmatique chevalier d'Eon l'a ressenti, lui aussi, à la même époque, et a traduit son impression en un langage moins poétique, mais plus saisissant et presque prophétique :

« La grande-duchesse est romanesque , ardente , passionnée. Elle a l'œil brillant, le regard fascinateur, vitreux, un regard de bête fauve. Son front est haut et, si je ne me trompe, il y a un long et effrayant avenir écrit sur ce frontlà.

« Elle est prévenante et affable ; mais, quand elle s'approche de moi, je recule par un mouvement dont je ne suis pas le maître. Elie me fait peur ! »

Elle peut faire peur par tout l'inconnu formidable qu'elle recèle sous son vaste front de femme ambitieuse et calculatrice, pnr l'étrange fascination de ses yeux bruns, aux reflets bleutés, par

Stanislas II Poniatowski, dernier roi de Pologne, par A. KaufFmann.

(Galerie des Offices^ Florence.)

la puissance enfin et la duplicité que l'on sent embusquées derrière son regard félin de grand tauve à l'afiût !

On comprend le mot du prince de Waldeck :

• — Si celle-là ne fait pas une révolution, personne n'en fera !

Or, tout semblait concourir à jeter dans ce cerveau de femme les semences de la révolte.

Tenue par l'impératrice Elisabeth dans une surveillance et une sujétiondont souffrait son orgueil et qu'elle s'ingéniait sans cesse à mettre en défaut, délaissée et rudoyée par son mari qui, tout à sa nouvelle maîtresse, Elisabeth Worontzoff, roulait d'orgies en orgies et ne paraissait plus guère chez sa femme que pour faire des scènes d'ivrogne, repliée sur elle-même, souvent seule, ne consacrant à la table et au sommeil que le moins de temps possible, levée avec le jour, elle passait de longues heures à lire et à méditer, à imaginer des intrigues, à s'assurer des amitiés secrètes et des appuis fidèles. Se sachant épiée, espionnée, elle faisait, dans la solitude et la disgrâce où on la reléguait, une rude école de ruse et de dissimulation ; elle accumulait ses rancœurs et rassemblait ses forces, attendant avec impatience l'heure, trop lente à sonner, de la revanche et de la libération.

Voltaire, Montesquieu étaient devenus ses auteurs favoris. Les lectures sérieuses qui développaient son esprit de révolte et aiguisaient son sens politique n'excluaient pas, cependant, le fameux « badinage » contre lequel son père l'avait mise en garde.

Mais le badinage même concourait au but qu'elle s'était fixé et servait ses desseins ambitieux.

Avec la complicité de l'habile Narisckine, avec l'aide précieuse d'une femme de chambre qui incarnait le génie de l'intrigue, ses galants devenaient pour elle autant de cavaliers servants dévoués au triomphe de sa cause.

Elle apportait dans ses intrigues amoureuses autant d'adresse et de ruse que d'incroyable audace.

Elle avait imaginé, notamment, de faire mettre dans le fond de son alcôve des rideaux derrière lesquels, en cas de nécessité, elle pût dissimuler ses galants.

C'est ainsi qu'elle reçut, un jour, la visite du comte Chouvalof, favori d'Elisabeth, qui venait la voir de la part de l'impératrice et qui s'en retourna convaincu de l'avoir trouvée seule, alors que, derrière les rideaux protecteurs, se dissimulaient trois ou quatre courtisans dont Narisckine et Poniatowski.

Lorsqu'en 1758, on put annoncer au grand duc Pierre qu'il allait être père pour la seconde fois, il éprouva une très vive surprise. Mais, com.me il était d'un naturel indolent et qu'il eût fallu, pour désavouer l'enfant, entamer une lutte ouverte avec Catherine, il trouva plus simple de le prendre à son compte. Après tout, lui-même n'était pas à l'abri des reproches : n'avait-il point connu, toléré, facilité, encouragé même, avec une complaisance presque incroyable, la liaison de Poniatowski avec sa femme ?

Sans s'émouvoir davantage, il se replongea dans ses débauches, tandis que Catherine, femme de tête, continuait à mener de front ses amours et sa politique et savait les mettre également au service de son ambition.

En persuadant habilement à chacun de ceux qui l'approchaient qu'il deviendrait son favori si elle régnait, elle s'assurait, à bon compte, du dévouement intéressé de tous. Si bien que tous ces ambitieux mettaient d'autant plus de zèle à la servir qu'en travaillant pour elle, ils pensaient travailler pour eux-mêmes, puisqu'elle les avait convaincus que leur propre fortune ne dépendait plus que de la sienne.

Or, sur ces entrefaites, le 5 janvier 1762, l'impératrice Elisabeth mourut.

Elle avait, dit-on, fait appeler à son chevet le grand duc Pierre et Catherine pour les réconcilier.

Le nouveau règne du tsar Pierre III s'ouvrait donc sous d'heureux auspices, au moins en apparence. Un édit qui proclamait la liberté de la noblesse fut accueilli par des transports d'une joie unanime. Le Sénat voulait qu'on élevât au nouveau tsar une statue d'or. Il s'y refusa modestement. Son deuxième acte fut pour accorder une amnistie générale, et l'on vit revenir du fond de la Sibérie dix-sept mille malheureux qui rendaient grâce au ciel et bénissaient Pierre III.

Parmi eux, on remarquait quelques puissants de la veille. Le chirurgien Lestock, qui avait eu son heure de gloire sous le règne d'Elisabeth et Tavait payée de dix années d'exil.

L'ancien favori Biren, ex-domestique de la duchesse de Courlande, parvenu au pouvoir comme galant de la souveraine et qui avait courbé neuf ans la Russie sous son sceptre de fer, abattant plus de onze mille têtes.

Il devait dire plus tard de Pierre III détrôné :

ft La vraie faute de ce prince a été l'indulgence. Les Russes ne doivent être gouvernés que par la verge et par la hache. »

N'est-il point intéressant de constater, une fois de plus, que ce sont les hommes sortis du peuple qui, au pouvoir, se montrent les plus durs, les plus impitoyables envers le peuple ?

On voyait enfin le feld-maréchal Munich, ancien soldat de Pierre le Grand, superbe vieillard de quatre-vingt-deux ans, adversaire et rival de Biren, qu'il avait évincé du trône et surpassé encore en cruauté.

Les souffrances de l'exil et le climat glacé de la Sibérie n'avaient pu ébranler son indomptable énergie ; mais il ne sut retenir ses larmes en retrouvant son fils, qu'il avait cru perdu.

C'était la première fois qu'il revoyait Biren depuis plus de

LA GRA NDE CA THERINE

vingt ans qu'un même exil les avait relégués tous deux dans les steppes de la Sibérie.

Mais leur haine réciproque n'avait pas désarmé. Pierre III voulut entreprendre de réconcilier ces deux rudes adversaires. Il fit apporter trois verres et les persuada de trinquer avec lui. A ce moment, rappelé ailleurs, il dut rapidement vider son verre et les quitter.

Biren et Munich, qui s'apprêtaient à boire aussi, s'arrêtèrent simultanément d'un même geste. Un instant, ils se mesurèrent des yeux, croisant leurs regards comme on croise le fer, puis, d'un même air de défi, ils reposèrent leurs verres encore pleins et se tournèrent le dos.

Cependant, la popularité de Pierre III ne

fut pas de longue durée. Il semblait avoir épuisé d'un coup, dans les deux premiers actes heureux de son règne, toute la sagesse dont il était capable.

Déjà, tel le chien de l'Ecriture, il retournait à ses orgies.

L'ambassadeur de France, M, de Corberon, et Rulhière nous

B.-C. Munich, général russe rappelé d'exil par Pierre III.

apprennent que la nouvelle Cour avait pris « l'air et le ton d'un corps de garde en joie ». Pour la première lois, on admettait les comédiennes et les danseuses à la table impériale.

« Parmi les femmes, disait l'empereur, il n'y a point de rang, la beauté seule compte. »

Et Ton voyait, couchées sur des sofas, mêlées aux premières femmes de la Cour ou roulées à terre, ivres de vin, les nouvelles venues, ces intruses dont la seule présence constituait un véritable scandale.

Pierre IIF ne sortait de ces débauches avilissantes que pour retomber dans sa manie militaire.

Là, non plus, il ne savait pas garder la mesure. Il avait ■ordonné qu'une canonnade incessante lui rappelât continuellement l'image de la guerre. C'était un vacarme assourdissant, un roulement de canon ininterrompu aux portes mêmes de Saint- Pétersbourg.

Non content d'imposer à l'armée l'exercice à la prussienne qui avait été, comme toutes les nouveautés, fort mal accueilli, il avait entrepris de modifier l'unitorme russe pour adopter une tenue rappelant celle des soldats de Frédéric de Prusse.

Or, il ne faut pas oublier que la Russie avait été, jusque-là, en guerre avec la Prusse. Cette nouvelle tenue fut très impopulaire.

Le mécontentement fut à son comble lorsqu'on apprit que le nouveau tsar faisait la paix avec Frédéric et recherchait son alliance pour entreprendre une guerre contre le Danemark.

La garde>, attachée à la personne du tsar, accueillit fort mal l'ordre de se préparer à cette expédition. Elle se considérait déjà comme en disgrâce depuis que Pierre III avait jugé bon de lui préférer une garde personnelle de soldats holsteinois.

Ayant ainsi mécontenté l'armée, Pierre s'aliéna le Sénat en lui

imposant l'adoption du Code Frédéric en remplacement des vieilles coutumes russes.

Les coutumes, évidemment, n'étaient point parfaites. La procédure criminelle en usage était un peu trop sommaire. Elle consistait à faire donner le knout à l'accusé jusqu'à ce qu'il avouât et, au cas où il persistait à nier, à donner le knout à l'accusateur jusqu'à ce qu'il se rétractât.

Mais, là encore, la réforme, utile à entreprendre, aurait dû ménager davantage les transitions et ne pas heurter de Iront les habitudes et les susceptibilités nationales.

Or, le nouveau tsar parlait avec mépris des Russes et avec admiration des Prussiens, et, chose plus grave encore, en Russie, où le tsar est, en même temps, le chef religieux, on disait qu'il préférait le luthérianisme à l'orthodoxie grecque. Il avait même négligé de se faire sacrer à Moscou et beaucoup pensaient que, faute de cette consécration solennelle, il n'était pas encore vraiment le tsar.

Enfin, après s'être aliéné l'armée, le Sénat et le peuple, il s'aliéna, par surcroît, le clergé, en confisquant tout d'un coup ses immenses richesses. Il y avait, sans doute, des abus à réprimer, mais il eût fallu agir avec prudence et diplomatie et ne pas se rendre tout le clergé hostile.

Ces maladresses n'eussent point suffi à entraîner sa perte, s'il n'avait suscité lui-même l'adversaire capable de profiter de ses fautes et de se poser en rival.

La vraie cause de sa chute, ce fut son imprudence envers sa femme, qu'il prit plaisir à humilier, à délaisser, à menacer, à insulter même publiquement, à acculer, en somme, à se venger sans jamais se soucier de la mettre hors d'état de préparer sa vengeance.

Dès le 15 janvier 1762, le baron de Breteuil, observateur sagace, écrivait à Choiseul :

« L'impératrice est dans l'état le plus cruel et traitée avec le mépris le plus marqué. Je sais, à n'en pouvoir douter, qu'elle supporte déjà très impatiemment la conduite de l'empereur avec elle et les hauteurs de M^''' WorontzofF. Je ne saurais me figurer que la tête de cette princesse, dont )e connais le courage et la violence, ne se porte, tôt ou tard, à quelque extrémité. »

Le baron de Breteuil voyait juste. Catherine préparait ses batteries. Elle exploitait habilement les fautes de son mari, et ne négligeait rien pour édifier sa propre popularité sur les causes mêmes de l'impopularité de l'empereur.

C'est ainsi qu'aux obsèques d'Elisabeth, tout le monde avait remarqué et opposé l'édifiante piété de Catherine à la scandaleuse impiété de Pierre IIL

Aux grossièretés, aux infidélités et à la brutalité habituelles, aux insultes mêmes du tsar qui, un soir, au milieu d'un dîner de quatre cents couverts, lui lança, à travers toute la table, l'injure cruelle de « Docera «, elle opposait une douceur triste et résignée, une grande dignité apparente de vie, une dévotion aux pratiques grecques qui lui ralliaient la sympathie et la pitié générales.

Parfois, elle laissait habilement échapper ses plans en public, comme à bout de forces pour se contraindre davantage, comme si la coupe de ses épreuves et de ses humiliations eût soudain débordé, et ses amis répandaient adroitement le bruit des périls où elle était exposée.

On racontait que le tsar voulait rompre son mariage pour épouser Elisabeth WorontzofF. On disait qu'il avait fait venir Soltikof pour pouvoir, grâce à l'aveu de ce galant, désavouer son fils Paul. On prétendait qu'il allait faire enfermer Catherine, que ses jours mêmes étaient menacés...

Ces bruits inquiétants suscitaient dans le public une émotion

très vive et y entretenaient cette agitation sourde qui précède les grandes tempêtes.

Dans l'armée, Catherine avait su se rendre très populaire. Elle avait pris l'habitude de s'intéresser aux soldats, de les questionner avec bienveillance, de leur donner quelques pièces d'argent.

Un soir, dans l'obscurité, une sentinelle, l'ayant reconnue, au lieu de l'arrêter lui avait respectueusement présenté les armes. Catherine, surprise^ lui avait demandé :

— Comment donc as-tu fait pour me reconnaître dans la nuit ? Le soldat avait répondu avec cette poésie orientale qui se

retrouve au fond de l'âme russe :

— Notre Mère ! Qui donc ne te reconnaîtrait pas ? Tu éclaires les lieux où tu es !

L'impératrice, charmée de cette réponse, avait donné une pièce d'or au soldat. En fallait-il davantage pour en faire un partisan dévoué, au besoin un factieux qui, le jour venu, en entraînerait dix autres à sa suite ?

Cependant, s'il y avait des éléments pour une conspiration, on n'en voyait pas encore le chef. Les amis de Catherine pouvaient se demander avec inquiétude :

— Qui donc, le moment venu, osera prendre la tête du mouvement ?

Or, le chef existait.

Rulhière a dit :

« En Russie, le premier soldat qui voit le gibet sans effroi ne connaît point de terme à son ambition. »

On a pu dire également, ~ l'expression est aussi juste que spirituelle :

(( Le trône de Russie n'est ni héréditaire, ni électif : // est occupatif. ))

Ce soldat, capable de contempler le gibet sans effroi, cet ambitieux, prêt à l'aider à prendre de force possession du pouvoir, Catherine avait su le trouver et se l'attacher : c'était Grégoire Orlof.

Les frères Orlof étaient célèbres dans les régiments où ils étaient officiers pour leurs tailles de géants et leurs muscles d'acier.

Grégoire Orlof était d'une admirable beauté physique qui lui avait valu d'éclatantes conquêtes féminines, — éclatantes et redoutables aussi, car elles lui eussent fait prendre, sans Catherine, le chemin de la Sibérie.

Mais Catherine intervint à temps pour sauver de l'exil le « plus bel homme du Nord » et l'amener sans transition dans son intimité. Dès lors, Grégoire Orlof, nommé, par l'intervention de Catherine, trésorier de l'artillerie, se dévoua à son ambition.

Avec l'aide de ses quatre frères, il distribua libéralement dans la troupe les fonds du Trésor dont il était comptable, et gagna ainsi à la cause de l'impératrice quelques régiments de la garde.

Tandis que les Orlof travaillaient l'armée, la princesse Dachkoff, une amie dévouée de Catherine, s'efforçait de lui gagner la noblesse.

Elle avait, dans ce dessein, fait alliance — et même fort intime, dic-on — avec le comte Panine, le gouverneur du jeune grandduc Paul.

Panine, effrayé des rumeurs qui prêtaient à Pierre III l'intention de désavouer son fils, était tout naturellement disposé à soutenir la cause de l'impératrice, puisque c'était, en même temps, sauve^^arder la sienne.

Mais il désirait seulement la voir proclamée régente, tandis que Catherine comptait bien, elle, régner en son propre nom.

LA GRA NDE CA THERINE

La princesse Dachkoff n'avait alors que dix-neuf ans et l'on peut s'étonner de voir une si jeune femme devenir l'âme d'une conspiration. Mais elle était « femme de tête » et en avait donné, à quinze ans, une bien jolie preuve. Elle n'était, à cet âge, que la dernière des demoiselles WorontzofF, jeune fille en quête d'un mari, fort libre d'allures, dit-on, sans fortune, mais nièce du grand chancelier.

Or, à un bal où elle se trouvait, elle se laissa, toute la soirée, faire la cour par le prince Dachkofî", beaucoup plus âgé qu elle, mais fort riche et resté très galant, si le mot galant peut convenir à la manière un peu brutale des grands seigneurs russes de cette époque. A un moment donné, cette cour devint fort pressante, et le prince s'oublia au point de tenir à la jeune fille des propos assez vifs. Elle ne s'en émut pas, mais apercevant

non loin de là le grand chancelier, elle l'appela et lui dit, avec une feinte candeur, désignant son interlocuteur quelque peu décontenancé :

— Mon oncle, voici le prince Dachkoff qui me fait l'honneur de me demander en mariage.

L'autre dut s'exécuter : il l'épousa, ne lui pardonna point le procédé et, sans doute pour conserver la bonne harmonie du

Prince Grégoire Orlof, d'après une gravure de Tardieu.

ménage, il mit deux cents lieues de distance entre sa femme et lui.

Devenue favorite de Catherine, la princesse mit au service de sa souveraine la séduction de ses dix-neuf ans, son heureuse audace, son amour de l'intrigue, sa fortune, ses relations, et contribua puissamment à lui gagner une partie de la noblesse et du clergé, tandis que les Orlot lui gagnaient une partie de l'armée.

Cependant, ces actions parallèles manquaient de cohésion. On s'assurait des appuis, on créait de l'agitation, mais personne n'eût pu dire au juste ce qu'on projetait de faire. Nul ne savait ni quand ni de quelle manière on prendrait l'offensive ; il n'y avait pas de plan concerté.

Béranger, le représentant de la France, qui était seul au courant de l'affaire, ne croyait pas au succès. Frédéric de Prusse devait, plus tard, apprécier les événements que nous allons conter en termes sévères et justes :

« Leur conjuration était sobre et mal ourdie... Pierre III s'est laissé détrôner comme un enfant que l'on envoie se coucher ! »

Enfin, la princesse Dachkotf elle-même a reconnu « que trois heures avant la révolution, il n'y avait personne qui ne s'en crût encore à trois ans. »

Les événements, comme il arrive souvent, se chargèrent de précipiter le mouvement et forcèrent la main aux conjurés.

Un certain capitaine Passeck, homme bavard, vaniteux et excessif, qui se vantait de faire la révolution à lui tout seul si on lui permettait de poignarder Pierre III, faillit tout perdre en tenant des propos inconsidérés devant ses soldats.

L'un d'eux, qu'il avait puni, s'en fut le dénoncer. Le 8 juillet 1762, à neuf heures du soir, Passeck fut arrêté, tandis qu'un courrier partait rendre compte à l'empereur.

L'incident était grave. Que Passeck fût, comme c'était probable, mis à la question, saurait-il garder le secret ?

La princesse DachkofF, prévenue aussitôt de cette arrestation, fit immédiatement appeler Panine auprès d'elle pour le persuader d'agir sans retard, coûte que coûte. Il fallait, disait-elle, profiter de Tombre propice de cette dernière nuit de répit et que, dans quelques heures, lorsque le jour apparaîtrait, la révolution fut un fait accompli.

Panine, esprit lucide, prudent et pondéré, ne partageait point cette opinion aventureuse. Rien n'était prêt, Catherine n'était même pas à Pétersbourg, l'empereur se trouvait à son château d'Oranienbaun, sous la garde de ses fidèles troupes holsteinoises. Si l'on réussissait à soulever la ville, — ce qui n'était pas certain, — comment se saisirait-on ensuite de Pierre III ?

Sans doute, l'arrestation de Passeck était fâcheuse, mais peutêtre n'aurait-elle pas de suites, tandis que précipiter les événements sans plus de préparation, c'était courir à un échec certain. Il valait mieux attendre ; le risque était encore moins grand de temporiserque de se lancer aveuglément dans une action hâtive, vouée à l'insuccès. Ayant dit, il s'en fut se coucher. Il avait raison, si c'est avoir raison que d'être raisonnable.

Mais il est des cas où la folie sait mieux que la raison entraîner le succès, et comme, dans une révolution, c'est avant tout le succès qui importe, les événements ont prouvé que la folie de la princesse était mieux inspirée que la raison de Panine.

Cette femme étonnante ne fut point convaincue par les sages conseils de prudence du temporisateur. Elle en tenait pour l'attaque brusquée. Sans perdre une minute, elle s'habilla en homme et se rendit aussitôt sur le point où les conjurés avaient coutume de se réunir.

Il était près de minuit.

Par un heureux hasard, Grégoire Orlof et ses frères s'y trouvaient encore. La nouvelle de l'arrestation de Passeck les laissa d'abord attérés.

D'un seul coup, tous leurs efforts étaient anéantis, leur sécurité menacée, et sans doute virent-ils surgir dans la nuit la grande ombre de la mort qui semblait déjà planer sur eux.

Mais la princesse Dachkoff parlait :

« Il fallait agir, agir à l'instant même... Puisque, de toutes façons, la partie semblait perdue, il fallait au moins risquer la seule chance qui restât de la gagner. D'un côté, c'était la mort assurée ; de l'autre, le triomphe possible. Il fallait profiter des dernières heures de la nuit pour aller chercher Catherine, soulever avec elle tous les partisans et que l'aube naissante vît Saint- Pétersbourg saluer sa nouvelle souveraine. »

La consternation du premier moment fit, sans transition, place à une joie exubérante. Autant de longs desseins convenaient peu aux Orlof, autant la perspective de l'action immédiate, même folle et précipitée, réveillait leurs énergies et suscitait leurs enthousiasmes.

Alexis Orlof, qu'on surnommait le Balafré, fut chargé de prévenir Catherine. La princesse Dachkoff lui remit un billet portant ces simples mots :

« Venez, madame, le temps presse. »

Pendant ce temps, les autres devaient préparer le soulèvement des régiments conquis à Catherine et prévenir tous ses partisans.

Il est nécessaire, pour la compréhension des faits qui vont suivre, que je vous donne ici quelques indications topographiques, très simples et très schématiques, sur les lieux où vont se dérouler les différentes péripéties de la révolution.

A douze lieues environ de l'embouchure de la Neva, qui se

jette, vous le savez, dans le golfe de Finlande, est située Saint- Pétersbourg, bâtie sur quelques îles que séparent des bras de largeurs différentes.

Si de Saint-Pétersbourg, on descend le fleuve vers le golfe de Finlande, on a, à droite, une rive assez basse, inculte et couverte de forêts.

La rive gauche, au contraire, plus riante d'aspect, est bordée de collines élevées qui suivent le fleuve jusqu'à l'endroit où les deux rives s'ouvrent à perte de vue sur une véritable mer intérieure.

Là, à douze lieues de Saint-Pétersbourg, sur les derniers promontoires des collines, se trouvait placé, dans un site admirable, le château d'Oranienbaun où était l'empereur, avec sa cour d'amuseurs et de jolies femmes, sous la garde de ses troupes holsteinoises. ,

En face du château, au milieu du golfe de Finlande, sur une île, on apercevait les remparts de Cronstadt, ville fortifiée, bon port de guerre où se trouvait la flotte russe.

Enfin, sur la même rive, entre le château d'Oranienbaun et Saint-Pétersbourg, à huit lieues environ de cette ville, se trouvait le château de Péterhof (tour de Pierre), résidence impériale que le tsar Pierre le Grand s'était fait construire, au retour de sa visite à Versailles, sous la direction de l'architecte français Leblond. Le parc, splendide, descendait jusqu'au fleuve, coupé de canaux intérieurs, grâce auxquels l'empereur s'était proposé d'imiter et de surpasser les grandes eaux de Versailles.

Sans affirmer qu'il eût réussi, on peut dire qu'il avait réalisé un chef-d'œuvre vraiment digne de lui. La coutume s'était établie de célébrer tous les ans la Saint-Pierre en des têtes splendides, terminées par un prodigieux feu d'artifice sur l'eau, parmi les yachts, les galères fleuries et les barques illuminées. C'était un spectacle féerique.

Catherine était à Péterhof, entre Oranienbaun où l'empereur s'amusait sans se douter de rien, et Saint-Pétersbourg, où déjà la princesse Dachkofï et les Orlof employaient les dernières heures de la nuit à mettre le feu aux poudres.

Alexis Orlof, le Balafré, franchit rapidement, au galop de son cheval, les huit lieues qui séparaient Saint-Pétersbourg de Péterhof. Il savait que Catherine couchait dans un pavillon séparé donnant directement vers le fleuve et qu'une barque, attachée sous ses fenêtres, lui eût permis au besoin de fuir.

Il arriva directement à la chambre de l'impératrice endormie, pénétra en coup de vent et, sans autre préambule^ s'écria :

— Madame, il n'y a pas un instant à perdre. Venez !

Puis, il ressortit comme il était entré, sans ajouter aucune explication, laissant l'impératrice éperdue et qui s'habillait en hâte^ sans comprendre.

A peine était-elle prête, que le Balafré reparut, disant seulement : « Voilà votre voiture ! », l'entraîna par le bras, suivie de sa femme de chambre.

Une voiture était là, empruntée à la ferme voisine, attelée de huit chevaux tartares, ardents et rapides. Catherine et sa femme de chambre y prirent place, et l'équipage partit à toute vitesse derrière le Balafré, déjà en selle, qui volait au galop, dans la direction de Saint-Pétersbourg.

Comme on approchait de la ville, on vit soudain venir en sens inverse une voiture lancée à fond de train. C'était Grégoire Orlof, le favori, impatient de voir paraître l'impératrice.

Dès qu'il fut à portée de la voix, il cria :

— Tout est prêt !

Puis, faisant demi-tour, il repartit avec la même hâte vers Saint-Pétersbourg.

LA GRA NDE CA THERINE

Un peu plus loin, Catherine aperçut son coiffeur, un Français nommé Michel, et au passage lui cria : — Suivez-moi !

Il suivit sans comprendre :

« Ainsi, écrit Rulhière, témoin de cette révolution, pour

Saint-Pétersbourg. — La Cathédrale de Notre- Dame-de-Kazan où Catherine prêta serment et reçut la bénédiction solennelle du clergé.

régner sur le plus vaste empire du monde, arriva Catherine entre sept et huit heures du matin, partie sur la foi d'un soldat, menée par des paysans, conduite par son galant, accompagnée de sa femme de chambre et de son coiffeur. »

C'est en cet équipage qu'il fallait traverser la ville, heureusement à peine éveillée pour se rendre aux casernes.

Le plus grand désordre y régnait. Les soldats, n'ayant pas fini de s'habiller, sortaient en foule et entouraient l'impératrice.

Elle, avec une émotion communicative, s'écria « qu'elle venait se jeter dans leurs bras, que l'empereur voulait la faire assassiner

elle et son fils ». Et tous jurèrent de la protéger et crièrent :

— Vive l'impératrice !

Cependant, la nouvelle de son arrivée s'était répandue, et bientôt tous ceux qui avaient à se plaindre de Pierre III vinrent grossir la foule enthousiaste de ses partisans. Beaucoup croyaient déjà la révolution terminée et s'empressaient de crier plus fort que les autres : « Vive Catherine ! Vive l'impératrice ! », pour n'être pomt suspects de tiédeur.

Le grand maître de l'artillerie, Villebois, un Français réfugié, que Catherine, naguère, avait, comme beaucoup d'autres, comblé de ses laveurs, fut mandé auprès d'elle par OrloL Etonné, cet homme, qui ignorait tout de la conjuration, dit à l'impératrice, en la voyant entourée de cette foule en désordre :

— Vous auriez dû prévoir, madame...

— Je ne vous ai pas fait appeler pour savoir ce que j'aurais dû prévoir, interrompit-elle, impatiente et hautaine, mais pour vous demander ce que vous voulez faire ?

— Vous obéir, madame.

Et il courut aussitôt faire prendre les armes à ses troupes d'élite pour les mettre à la disposition de l'impératrice.

Cependant, Catherine connaissait trop l'âme russe pour négliger la torce que pouvait lui contérerune consécration religieuse. Suivie d'un grand concours de peuple, elle se rendit sans plus tarder à l'église Notre-Dame de Kazan, où elle prêta serment et reçut la bénédiction solennelle du clergé.

Puis, elle gagna le palais pour y paraître au balcon et présenter le jeune grand-duc au peuple, au milieu d'acclamations unanimes.

En même temps, un manifeste était lu à la foule, où il était dit « que l'impératrice Catherine II, cédant à la prière de ses peuples, montait sur le trône de sa chère patrie pour la sauver de

la ruine ». Elle élevait une protestation contre la guerre, l'alliance avec la Prusse et la confiscation des biens du clergé, — toutes choses qu'elle devait ratifier plus tard. Enfin, pour achever de conquérir le cœur de ses troupes, elle ordonna de faire une large distribution de bière et d'eau-de-vie.

A midi, elle reparut à cheval. Elle avait revêtu et portait crânement l'ancien uniforme de la garde, uniforme qu'elle avait emprunté à un jeune officier, et elle portait la décoration du grand cordon du premier ordre de l'Empire.

A ses côtés, se tenait la princesse Dachkoff, dans la même tenue. Les deux femmes vinrent se placer devant les troupes.

Les régiments, galvanisés par ce spectacle, commencèrent à défiler vers la sortie de la ville pour se porter au-devant de Pierre III, tandis que les membres les plus vénérables du clergé, assemblés en grande pompe sacerdotale, bénissaient cette petite armée et semblaient, par leur seule présence, légitimer et consacrer aux yeux du peuple cette audacieuse usurpation.

On put croire que tout était fini : tout restait à faire.

Catherine avait, il est vrai, en une matinée, conquis Saint- Pétersbourg, et entraîné la garde avec une facilité déconcertante.

Mais Saint-Pétersbourg n'était pas toute la Russie, pas plus que les quelques miUiers d'hommes de la garde n'étaient toute l'armée.

Or, pour toute la Russie comme pour toute l'armée, Pierre III restait toujours le tsar. Qu'il lui plût de résister, comme il en avait les moyens, et il eût trouvé des appuis sans nombre. Ceuxlà même qui avaient le plus acclamé Catherine eussent été les premiers à se tourner contre elle. Ainsi va la faveur populaire : elle suit les vainqueurs et s'attache à la fortune.

Pierre III devait être, par son indécision et sa pusillanimité, l'artisan de sa propre ruine. Il avait reçu à Oranienbaun le cour-

rier l'avisant de l'arrestation de Passeck et des propos tenus par ce conjuré. « C'est un fou » s'était-il écrié ; et il ne s'en était pas soucié davantage.

C'était le jour de la Saint-Pierre. Il s'apprêtait à partir pour Péterhof, où se célébrait traditionnellement cette fête.

Entre Oranienbaun et Péterhof, il y avait à peine quatre lieues.

Le trajet se fit gaiement, en voitures découvertes. L'empereur venait en tête, hlisabeth Worontzoff à ses côtés, quelques-unes des plus jolies femmes avec eux.

A l'entrée du parc de Péterhof, on vit soudain revenir au galop l'aide de camp de l'empereur qui avait précédé le cortège. Il s'approcha de Pierre III et lui dit à mi-voix :

— L'impératrice a disparu mystérieusement, cette nuit, de Péterhof.

L'empereur pâlit, fit aussitôt arrêter sa voiture, sauta à terre, et, prenant à part son aide de camp, le pressa de questions vaines. Puis, remontant en voiture, il fouetta les chevaux pour arriver plus vite au pavillon d'où Catherine s'était enfuie.

Après en avoir inutilement et fiévreusement fouillé tous les recoins, il revint vers sa maîtresse et s'écria :

— Je vous disais bien qu'elle était capable de tout !

A ce moment, parut sur le seuil de la pièce un paysan, qui multipliait, à la mode russe, les signes de croix et les génu- I flexions. Il s'approcha de l'empereur avec de grandes manifestations de respect, et, sans dire un mot, lui remit un billet.

Pierre III le déplia et lut :

c( Les régiments des gardes sont soulevés. L'impératrice est à leur tête. Neuf heures sonnent. Elle entre dans l'égHse de Kazan. Tout le peuple paraît suivre le mouvement, et les fidèles sujets de Votre Majesté ne se montrent point. »

— Eh bien ! messieurs, s'écria Tempereur, vous voyez bien que j'avais raison !

Alors, chacun donna son avis.

Le grand-chancelier WorontzofF s'offrit à aller au-devant de Catherine pour lui représenter la dangereuse folie de sa conduite. D'autres proposaient d'aller à Pétersbourg chercher des nouvelles exactes. Tous partirent : aucun ne revint. Les uns passèrent à l'ennemi. Worontzoff, lui, plus habile, s'en fut trouver Catherine. Elle l'accueillit en lui disant :

— Vous voyez bien que ce n'est pas moi, mais la nation tout entière.

Alors, il la pria de le mettre aux arrêts sous la conduite d'un officier. Ainsi, il était assuré de quelque façon que tournât l'affaire, de ne pas perdre son crédit.

Pendant ce temps, l'impatience du tsar était vive.

Dans la surprise du premier moment, son incertitude avait pu passer pour du sang-froid. Mais, à mesure que le temps s'écoulait, il perdait son calme. Son agitation devenait de plus en plus fiévreuse.

Tandis que les troupes de l'impératrice s'avançaient contre lui, il perdait son temps à dicter contre Catherine un long manifeste que toute sa suite s'occupait à transcrire.

En même temps, nous dit Rulhière, « il courait à grands pas comme un homme dont la tête se perd ».

Le feld-maréchal Munich avait seul gardé tout son calme. Il calcula que Catherine devait arriver dans quelques heures avec une petite armée de dix à vingt mille hommes et de l'artillerie. Péterhof ne pouvait résister. Il n'y avait qu'une chose à faire : s'embarquer le plus tôt possible et gagner Cronstadt, au milieu de l'embouchure de la Neva. Cronstadt était une ville fortifiée, toute la flotte y était rassemblée. Pierre III se trouverait dans une

situation inexpugnable. Il pourrait, à son tour, faire trembler les partisans de Catherine et reconquérir son autorité menacée.

Mais le tsar hésitait. La vue de ses troupes holsteinoises, qui venaient d'arriver, raffermissait son courage. Sa manie militaire se donnant libre cours, il se flattait de pouvoir, par une habile stratégie, résister sur place.

Il gaspilla ainsi un temps précieux qui, mieux employé, eût pu assurément le sauver.

Brusquement, on vint l'avertir que les troupes de Catherine, fortes de vingt mille hommes, approchaient rapidement de Péterhof.

Perdant toute dignité, il donna le signal d'un lamentable sauvequi-peut.

Toute cette cour de bouffons et de femmes légères s'empila dans deux galères, et l'on fit force de rames vers Cronstadt.

Trop tard! Catherine avait mis à profit le temps perdu. Devançant les deux galères, son fidèle partisan, l'amiral Talitzine, venait d'arriver à Cronstadt dans une chaloupe partie un peu auparavant de Saint-Pétersbourg. Habilement, Taliizine s'était assuré l'appui de quelques soldats et, par un heureux coup d'audace, il avait fait arrêter le gouverneur, fidèle à Pierre III. Puis, ayant rassemblé la garnison, il n'avait point eu de peine à la convaincre que la cause de l'empereur était perdue, qu'il fallait prêter serment à Timpératrice.

Sur ces entrefaites, vers sept heures du soir, les deux galères impériales arrivèrent à portée de Cronstadt.

— Qui vive ? cria la sentinelle.

— ■ Empereur ? répondit-on de la première galère.

— Il n'y a plus d'empereur ! cria Talitzine, éloignez-vous, ou je commande le feu.

Et un immense cri de : « Vive l'impératrice Catherine II ! »

LA GRA NDE CA THERINE

acheva d'édifier Tempereur sur l'accueil qui lui était réservé. La galère s'empressa de reprendre le large, tandis que Pierre III, effondré, à fond de cale, au milieu de ses femmes et de ses bouffons pleurait en répétant :

— La conspiration est générale. J'ai vu ce complot-là dès le premier jour de mon règne.

Les faibles aiment à accuser les événements plutôt que de reconnaître leurs fautes.

Quelques-unes des femmes, qui ne se rendaient pas compte de la gravité de la situation , plaisantaient :

(( Qu'aliions-nous faire dans cette galère ? », car il y avait un théâtre français à Saint-Pétersbourg, et l'on savait son Molière...

Le vieux Munich voulait tenter de sauver celui auquel il devait la fin de son exil.

Comme Pierre lui demandait :

— N'y a-t-il donc plus rien à faire ?

— - Sire, lui répondit-il, tout peut encore être sauvé. Mais il faut gagner Revel et la Prusse et ne reparaître dans votre empire

Catherine II, par Michel Schibanov.

{Galerie Romanov, à Saint-Pétersbourg.)

qu'à la tête de vingt mille hommes de troupes, et avec l'aide de Frédéric.

Mais les courtisans objectèrent que les hommes n'auraient pas la force de ramer jusqu'à Revel.

— Eh bien ! dit Munich, nous ramerons avec eux.

Cette perspective parut sévère aux courtisans. Ils prétendirent que le feld-maréchal noircissait trop le tableau, que l'empereur n'en était point réduit à cette extrémité. Certainement, à les entendre, Catherine ne demandait qu'à s'arranger à l'amiable avec l'empereur et se contenterait d'une partie du pouvoir : il y avait place pour deux, en Russie...

Entre la voix de la vérité, qui, par la bouche de Munich, exigeait un rude, mais nécessaire effort, et la voix de la flatterie qui prétendait, avec un optimisme béat, tout arranger au prix d'une légère abdication, Pierre n'hésita pas longtemps... Il choisit, selon la logique de son caractère, le parti du moindre effort : c'était aussi celai de la catastrophe.

Débarqué à Oranienbaun, il écrivit à Catherine pour lui proposer de se retirer en son duché de Holstein, en lui abandonnant la Russie.

Cette résignation pouvait être feinte ou provisoire, et cacher le dessein d'un retour offensif.

Catherine s'en méfia et lui envoya un projet d'abdication définitive et formelle, rédigé par elle et ainsi conçu :

« Durant le peu de temps de mon règne absolu sur l'empire de Russie, j'ai reconnu que mes forces ne suffisaient pas pour un tel fardeau et qu'il était au-dessus de moi de gouverner cet empire de quelque façon que ce fût... Ayant donc mûrement réfléchi, je déclare sans aucune contrainte et solennellement, que je renonce pour toute ma vie au gouvernement dudit empire.

« En foi de quoi, je fais serment devant Dieu et tout l'univers, ayant écrit et signé cette renonciation de ma propre main. »

Ce n'était pas tout ! Pierre III devait venir se remettre à discrétion entre les mains de Catherine, à Péterhof. Le malheureux souscrivit à toutes les conditions de sa honteuse déchéance.

Il arriva en voiture avec Elisabeth Worontzoff, et monta l'escalier du palais, cinglé par les cris de : u « Vive Catherine II » des soldats assemblés.

Arrivé en haut, on lui ordonna de retirer ses insignes. Il se déshabilla lui-même, arrachant successivement son épée, son pantalon impérial et même son habit, si bien qu'il resta en chemise sous les risées cruelles de la foule.

A ce moment, des salves de canon retentissaient pour célébrer le triomphe de l'impératrice, et les derniers partisans de Pierre III venaient faire leur soumission à leur nouvelle souveraine...

Parmi eux, elle aperçut Munich et ne put se retenir de l'apostropher en raillant :

— Eh bien ! vous vouliez donc me combattre ?

— Oui, madame, répondit fièrement le vieux soldat. C'était mon devoir. Et, maintenant mon devoir est de combattre pour vous !

Le retour à Saint-Pétersbourg fut triomphal. La capitale était restée quarante-huit heures dans l'incertitude, se demandant, non sans angoisse, lequel, de Pierre ou de Catherine, rentrerait en vainqueur, bien décidée, quel qu'il fût, à lui faire un chaleureux accueil. Ce fut Catherine l'heureuse triomphatrice. Pierre III était parti, sous bonne garde, pour sa dernière résidence, une petite maison de campagne fort isolée, située à six lieues de Saint-Pétersbourg, en un lieu nommé Ropcha. Il avait dû se séparer d'Elisabeth Worontzoff, exilée à Moscou. « Sa

dernière prière avait été qu'on lui laissât son violon, son chien et son nègre bouffon. »

Le sage sait se contenter de peu, dit-on. Pierre III, n'étant point un sage, donnait seulement la mesure de son esprit.

Cette compagnie restreinte lui suffisait pour le peu de temps qui lui restait à vivre.

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