LES PHILOSOPHES, L APOTHÉOSE
Le 14 juillet 1762, Catherine était rentrée en triomphatrice à à Saint-Pétersbourg.
Elle s'était empressée de distribuer à ses fidèles les charges enviées de la Cour. Mais la curée ne va jamais sans bataille. Les compétitions avaient été rudes et les rivalités ardentes.
Panine avait été nommé Premier ministre. Grégoire Orlof, grand favori de l'impératrice, ne prenant plus la peine de dissimuler, était apparu soudain tout puissant à ceux qui, jusque-là, n'avaient point soupçonné sa fortune. Il manqua de mesure.
L'aristocratie, étonnée, murmurait et s'indignait de voir cet obscur parvenu, investi de la confiance de Catherine, apporter dans ses rapports publics avec elle un sans-gène et une insolence de soldat sans éducation.
« Il se permet publiquement avec sa souveraine des libertés que, dans un monde poli, une femme qui se respecte ne permet point à son ami », écrit à ce moment Béranger, notre chargé d'affaires; se faisant l'écho du sentiment général.
Le scandale est d'autant plus vif que Fenvie, la jalousie et les rancœurs s'en mêlent.
Dans la course aux emplois, il y eut beaucoup de concurrents et forcément peu d'élus — même ceux qui furent récompensés ne s'estimèrent point payés à la juste valeur des services rendus et des mérites qu'ils s'attribuaient. Rappelez-vous le mot profond de Talleyrand : « Quand je donne un poste vacant, je fais un ingrat et cent mécontents » .
Les libéralités furent nombreuses, mais Catherine ne put satisfaire tous les appétits éveillés.
x\ussi une sourde colère gronde parmi les courtisans, mécontents et déçus, qui murmurent déjà que « ce n'était pas la peine de changer de gouvernement » et, qu'en somme, ce pauvre Pierre III avait bien ses qualités. Un sentiment de pitié s'éveille, même parmi les soldats qui ont fait le coup d'Etat et auxquels les marins, qui n'ont point eu de parts aux libéralités de Catherine, reprochent d'avoir trahi leur Empereur pour un verre de bière...
Si Saint-Pétersbourg avait bien accueilli sa nouvelle souveraine, d'autres villes, par contre, et surtout Moscou, vraie capitale de la vieille Russie, murmuraient contre l'usurpatrice.
Catherine n'est pas sans recueillir l'écho de ces déceptions ni sans discerner cet inquiétant revirement d'opinion. Sachant avec quelle facilité se fait une révolution, elle se rend compte qu'il est prudent d'affermir son trône.
Si elle a des scrupules, ne savons- nous point qu'elle s'entend à les faire céder devant son intérêt et que son esprit ingénieux et subtil n'est pas en peine de trouver des arguments pour justifier sa conduite ?
Elle n'aimait pas l'empereur déchu.
Pierre III n'avait jamais inspiré à sa femme qu'un insurmontable sentiment de dégoût et de répulsion. Dès les débuts de la
vie commune, il avait exigé qu'une meute de chiens partageât la chambre et même le lit conjugal. Ces animaux dégageaient une odeur insupportable.
Continuellement en état d'ivresse, le tsar était un maniaque, sorte de demi-fou, se livrant aux plus ridicules excentricités.
ÎJn rat, hôte familier des palais impériaux construits en bois. If
ayant dévoré une sentinelle de mie de pain qu'il avait placée '
devant une forteresse en carton, Pierre réunit un conseil de guerre pour le juger. Condamné régulièrement et légalement à mort, le rat fut exécuté par le tsar lui-même, qui, pour cette grave circonstance, avait revêtu son grand uniforme.
Pierre III avait gardé de son éducation confiée tour à tour à des hommes éminents, à de vils flatteurs et à des sous-oflBciers grossiers, les empreintes les plus contradictoires.
Doué d'un talent marqué pour la bouffonnerie, s'amusant à se rendre ridicule par des grimaces et des contorsions, il perdait tout sentiment de sa dignité.
Enfin, il était atteint d'une sorte de monomanie militaire. L'uniforme holsteinois, copié sur l'uniforme prussien, était sa tenue de prédilection, bien qu'il fût ridicule sous cet accoutrement. Il l'imposait à ses domestiques, leur attribuait des grades et s'amusait à leur faire faire l'exercice à la prussienne. Faible et peureux, il aimait à se vanter d'exploits merveilleux et d'actions héroïques qui n'avaient jamais existé que dans son imagination maladive.
Tel est, en raccourci, le portrait peu flatteur, mais ressemblant, du souverain déchu qui portait encore ombrage à Catherine II.
Elle ne devait pas hésiter longtemps.
On devine ses réflexions.
Si Pierre constitue pour elle un péril, n'est-elle pas en état de légitime défense en le faisant supprimer ?
Que se passe-t-il au juste ? Quels ordres donne-t-elle, si elle donne des ordres ? Quelles suggestions inspire-t-elle si, comme il est possible, elle se contente d'inspirer des suggestions ?
Nous n'en savons et n'en saurons vraisemblablement jamais rien — avec certitude ! Car de nombreux historiens ont vainement projeté, tour à tour, sur ce point obscur, le faisceau lumineux de leur érudition.
Le mystère est demeuré impénétrable. Mais ce mystèie même, que tous les efforts n'ont pu éclaircir, n'est-il point accusateur ?
Si Catherine avait eu intérêt à le dissiper, ne lui eût-il point été bien facile de le faire ?
La réponse des faits est d'une terrible éloquence. Voici la version la plus vraisemblable de ces heures tragiques :
Le 14 juillet 1762, sans qu'une goutte de sang eût été versée, Catherine prend possession du pouvoir.
Quatre jours plus tard, le 18 juillet 1762, Pierre III meurt brusquement.
Et quelle est la cause, officiellement donnée, de cette mort subite autant qu'inattendue ?
Une colique hemorroïdale !
Or, cette cause officielle, — et, à dessein, ridicule, — nous savons, à n'en pouvoir douter, qu'elle est fausse et mensongère.
Nous savons, avec certitude, que, dans sa petite maison isolée de Ropcha, Pierre III reçut, le 18 juillet, la visite d'Alexis Orlof, le Balafré, et de Tiéplof.
Alexis Orlof est un géant à la poigne d'acier qui, fier de ses muscles, s'amuse à montrer sa force en tordant des pièces de monnaie ou en faisant éclater une pomme verte, entre le pouce et l'index, par la seule pression de ces deux doigts.
Tiéplof est un obscur petit employé que Catherine a chargé de rédiger le manifeste lu le jour du coup d'Etat. Il a donc toute la
confiance de sa souveraine et il la mérite par son dévouement et son infernale habileté.
Ces deux hommes vinrent rendre visite à Pierre III, que son isolement, sous bonne garde, semblait protéger.
La garde, mise là par Catherine, laissa sans difficulté pénétrer les deux singuliers visiteurs.
On apporta trois verres d'eau-de-vie, et le souverain déchu et bon enfant but avec Orlof et Tiéplof, qui avaient été parmi les plus zélés artisans de sa perte.
Mais à peine eut-il vidé son verre qu'il se tordit, en proie à de violentes douleurs d'entrailles, cria qu'un feu intérieur le dévorait et qu'on l'avait empoisonné.
Comme, malgré l'isolement de la maison, ses cris risquaient d'être entendus au loin, Orlof et Tiéplof se précipitèrent sur Pierre III et le renversèrent, lui enfoncèrent une serviette dans la bouche pour étouffer sa voix, et le colosse, écrasant de son genou la poitrine débile du malheureux qui se débattait à terre, serra sa gorge entre ses doigts d'acier et le maintint immobile avec l'aide de Tiéplof, jusqu'à ce qu'il eût cessé de râler.
La garde, à qui Catherine avait confié l'empereur, avait tout entendu, sans intervenir. Elle laissa repartir les deux meurtriers.
Catherine venait de se mettre à table, lorsque brusquement, Alexis Orlof, échevelé, haletant, couvert de sueur et de poussière, l'œil hagard, les vêtements déchirés, fit irruption dans la salle. Il arrivait à franc étrier de Ropcha.
Comme si elle eût attendu cet étrange visiteur, sans dire un mot, Catherine se leva de table et, suivie d 'Orlof, passa dans la pièce voisine.
Au bout d'un instant, elle fit appeler Panine. Puis, on la vit bientôt après reparaître, impassible, impénétrable, et reprendre son repas où elle l'avait laissé.
Il avait été décidé, d'accord avec Panine, que la mort de Pierre III, attribuée à une colique hémorroïdale, ne serait portée que le lendemain à la connaissance du public.
Le lendemain, Catherine parut en larmes et fit éclater une bruyante douleur, tandis qu'un manifeste, lu devant le Sénat, apprenait à la Russie étonnée la fin tragique de son empereur détrôné.
Le corps fut exposé trois jours. Contrairement à l'usage, on s'abstint de convoquer les ambassadeurs pour le voir.
Béranger écrivait néanmoins à Choiseul « qu'il tenait en mains tout ce qui peut justifier l'opinion généralement admise ».
N'ayant pu se rendre lui-même auprès du cadavre, — car on prenait note des per
A LA GLOIRE DE CATHERINE II, par FalcOliei.
sonnes qui défilaient, — il avait réussi à envoyer un homme sûr qui lui avait fait un rapport fidèle de ce qu'il* avait vu.
La figure du malheureux souverain était noire, et malgré la précaution prise de surélever le corps, les traces de violence restaient manifestes.
Or, personne ne fut inquiété au sujet de cet évident assassinat. Aucune enquête ne fut prescrite.
Ni Tiéplof, ni Orlof, ni les officiers chargés de la garde de Pierre III à Ropcha, ne se virent poser la moindre question ni adresser le plus petit reproche.
Bien mieux ! Ils parvinrent aux plus hautes destinées, comme si, à dater de ce moment, une mystérieuse faveur se fut attachée à eux...
Certains admirateurs fervents de Catherine ont essayé de laver sa mémoire de cette tache de sang.
Ne pouvant nier le crime, ils ont, pour la disculper, émis l'opinion que les faits avaient pu se passer en dehors de la souveraine et sans que sa volonté y eût trempé.
Alexis Orlof, à les en croire, était bien capable d'avoir pris sur lui-même de débarrasser l'impératrice d'un rival dont l'existence seule constituait encore un danger.
Tout s'était passé sans l'aveu de Catherine. Elle n'avait connu le crime qu'une fois accompli.
Mais ne faut-il pas vraiment une complaisance singulière pour accorder quelque crédit à une version si bienveillante et qui n'explique rien ; ni l'attitude de Tiéplof, ni le rôle des officiers chargés de garder le tsar, ni la conduite de l'impératrice apprenant la nouvelle d'un front imperturbable, ni les efforts enfin faits par la Cour pour garder, autour de cette mort, un mystère impénétrable ?...
Enfin, outre que l'adage bien connu -ris fecit cuiprodesi accuse et
LA GRA NDE CA THERINE
désigne nettement Catherine II, à qui seule pouvait profiter cette mort, certains propos, tenus quelques années plus tard par Alexis Orlof lui-même, viennent renforcer l'hypothèse de la culpabilité de l'impératrice.
En 1771, le général Orlof, de passage à Vienne, dînait à l'ambassade.
A la fin du repas, après avoir fait honneur, un peu trop peutêtre, aux vins généreux et divers qu'on lui avait servis, il se laissa aller à raconter ses souvenirs sur la révolution de 1762. Et comme quelqu'un faisait allusion à la mort mystérieuse de Pierre III, Alexis Orlof, que ses libations abondantes portaient à s'attendrir, s'écria
« qu'il était bien triste pour un homme aussi humain que lui d'avoir été contraint de (aire ce qu'on lui avait commandé ».
Ce propos, rapproché de tout le reste, concourt à prouver, jusqu'à l'évidence, qu'Orlof avait agi en plein accord de volonté avec Catherine II et suivant ses instructions précises.
Diderot, par Dmitri Lévitzky.
Portrait peint pendant son séjour à S'-Pétersbourg en 1775. [Bibliothèque de Genève.)
Ceux qui veulent douter encore, pour l'honneur de cette incomparable souveraine, oublient que, deux ans plus tard, la mort du jeune Ivan — prétendant possible au trône, assassiné à Schûsselbourg par ses propres gardiens, au cours d une prétendue tentative d'évasion, qui a tous les caractères d'une machination de police organisée par l'impératrice — vint donner une confirmation supplémentaire et un argument nouveau et terrible aux accusateurs de Catherine, à tous ceux qui pensent qu'elle ne s'embarrassait pas du choix des moyens dès lors qu'il s'agissait de supprimer un rival dangereux. N'oublions pas son origine allemande : elle était cruelle comme tous ceux de sa race.
Ses admirateurs ont pourtant objecté encore en sa faveur un argument d'ordre psychologique et, si je puis dire, sentimental.
Eh quoi ! La Grande Catherine, cette souveraine éclairée, humaine, cette femme prodigieuse dont l'esprit de progrès fut universel, cette illustre amie et bienfaitrice des philosophes, la correspondante de Voltaire, de Diderot, de d'Alembert, de Grimm, l'admiratrice de Montesquieu, « cette Mécène des artistes » qui fit venir Falconet à Saint-Pétersbourg tout exprès pour édifier un monument à Pierre le Grand, celle enfin dont tous ceux qui l'approchèrent se plaisent à vanter le charme, l'intelligence et la séduction... n'eût été qu'une criminelle lâche et vulgaire ?
Impossibilité morale, a-t-on dit. Invraisemblance psychologique telle que l'accusation doit s'écrouler d'elle-même... La Grande Catherine, l'amie des philosophes, ne peut être un assassin î
Voilà l'argument.
Cette objection, si forte pour beaucoup, est, il faut l'avouer, troublante au premier abord.
Nous croyons, cependant, qu'elle ne saurait être décisive.
Bien mieux, pour qui regarde de près ce qu'a été, en réalité,
le commerce intellectuel de Catherine avec les philosophes, l'argument se retourne contre elle.
Car ce commerce intellectuel, si désintéressé, si honorable en apparence, est, au fond, une preuve nouvelle de son habileté politique et de la duplicité de son esprit plutôt qu'une marque de la générosité de son cœur et de l'élévation de ses sentiments.
Je sais que cette affirmation heurte les préjugés les plus enracinés et pourra peut-être même scandaliser certains comme un blasphème.
Mais quoi ! les préjugés doivent céder devant l'évidence des textes^ et la vérité historique ne saurait effrayer que ceux qui tiendraient, dans je ne sais quel intérêt de chapelle, à consacrer et à propager l'erreur.
Le baron de Breteuil voyait juste lorsque, parlant des prétentions philosophiques de Catherine, il écrivait : a Cette pâture n'est point faite pour son esprit ».
Non ! Catherine était une réaliste, fort intelligente certes, mais surtout fort intéressée et qui mettait toujours son intelligence et son esprit au service de ses intérêts.
Les spéculations philosophiques pouvaient être pour elle une parure et une coquetterie précisément parce qu'elles étaient étrangères à sa vraie nature, et il est certain que ce n'est point par le seul amour de la philosophie qu'elle fût poussée à cultiver et à protéger les philosophes de l'Encyclopédie.
A quel mobile obéit-elle donc en le faisant ? Il faut, pour le comprendre, rappeler quelles étaient, à ce moment, les positions politiques prises par les différents Etats.
La Russie, après avoir été, sous Elisabeth, l'alliée de la France contre la Prusse, venait de passer à l'ennemi.
Catherine II avait repris à son compte et poursuivi avec plus d'habileté la politique entreprise par Pierre III : l'alliance avec
Frédéric II. Elle n'oublie pas son origine allemande ; elle hait la France.
En même temps, partout, en Turquie, en Pologne, en Autriche, en Suède, elle prenait juste le contre-pied de la politique française de Choiseul qui était toute d'entente cordiale et de collaboration sympathique avec ces différentes nations.
Bref, pour tout dire en une phrase, c'est au moment précis où partout elle se pose en adversaire de notre pays, où tous ses intérêts s'opposent à ceux de la France, où toute sa politique entre en lutte ouverte avec la politique de Versailles, qu'en même temps, elle noue des relations étroites avec nos philosophes.
Coïncidence étrange et troublante : il faut l'avouer ! Mais coïncidence qui n'est point, comme certains voudraient le croire, l'effet d'un simple hasard et qui s'éclaire d'un jour singulier lorsqu'on lit certaines pages de la volumineuse correspondance de Catherine avec les philosophes français.
Il apparaît nettement que ces relations d'amitié de la souveraine russe avec Voltaire, Diderot et autres étaient, avant tout, un commerce où l'amour-propre et l'intérêt de chacun trouvaient toujours quelque chose à gagner et dont la France faisait les frais.
Catherine, ennemie déclarée de Versailles, devait être tout naturellement amenée à faire alliance avec ceux qui travaillaient si activement à saper l'autorité et à ruiner l'influence de la Cour.
Les ennemis de son « Ennemie » (la poHtique de Choiseul) devaient nécessairement devenir ses amis.
Elle soutenait, par position et par ambition, ceux qui, en France, se posaient en détracteurs de la monarchie française. Ainsi que devait le noter Sabatier de Labre, notre chargé d'affaires en Russie, « Catherine n'a jamais eu d'autre préoccupation
que de faire haineusement et sans examen, le contraire de ce que la France veut ».
Voilà pourquoi, sans doute, en 1762, neuf jours après le coup d'Etat et cinq jours après le crime qui lui donnait et lui assurait le pouvoir, elle invitait Diderot à venir continuer, à Saint- Pétersbourg, la publication de L'Encyclopédie qu'un décret royal venait de suspendre en France.
Voilà pourquoi elle offrait à d'Alembert, mécontent de son sort, une pension pour venir comme précepteur du jeune grand-duc, honneur que d'Alembert déclina prudemment, car, dit-il à ses amis, « dans ce pays-là, on meurt trop facilement de la colique ».
Voilà pourquoi, enfin, elle entame et poursuit une longue correspondance avec Voltaire. La célébrité du grand écrivain, « l'homme le plus lu de l'univers » comme elle l'appelle, ajoute à son prestige et sert ses intérêts.
Elle utilise Voltaire comme une gazette à grand tirage qui, tantôt la renseigne avec complaisance sur le compte de ses ennemis de France, tantôt lui permet de faire savoir à toute l'Europe — et de la manière même dont il lui plaît qu'ils soient présentés — ses faits et gestes les plus notables, ceux qui peuvent le mieux ajouter à sa gloire.
Catherine II soignait sa réclame. Elle envoyait à Grimm un résumé, sous forme d'inventaire, des hauts faits de son règne dont la liste ne comprenait pas moins de quatre cent quatrevingt-douze numéros : victoires remportées, villes bâties, lois et édits, etc.
Si l'on examinait cette liste d'un peu près, il faudrait réduire sensiblement le nombre des hauts faits.
— Cent quarante-quatre villes bâties ! s'écriait, avec orgueil, l'impératrice.
Elle était sincère, mais mal renseignée. Les souverains ignorent la vérité qui leur est soigneusement cachée par les courtisans. Le prince de Ligne nous éclaire sur ce point :
« Elle s'imaginait qu'une ville était bâtie et habitée, alors que cette ville n'avait pas de rues, les rues pas de maisons, les maisons pas de toits, portes ou fenêtres. »
Quand elle voyage, elle vit dans un décor d'illusion. S'il est peu vraisemblable que, lors de sa visite en Crimée, des toiles peintes aient joué le rôle des villages inexistants, du moins les gouverneurs de province s'ingénient à lui dissimuler les véritables laideurs pour ne lui laisser apercevoir que d'apparentes beautés. Le gouverneur de Harkof prescrit aux habitants de répandre des fleurs sur la route suivie par la souveraine et leur enjoint, sous peine du knout et des travaux forcés, « d'exprimer leur ravissement par des gestes et des attitudes appropriés. » Ainsi l'impératrice ne peut se rendre compte de rien et, revenue de voyage, elle écrira à Grimm pour attester la prospérité de son empire :
« Il n'y a plus de gens maigres en Russie ! »
A-t-elle remporté une victoire, a-t-elle promulgué un nouvel édit, s'est-elle seulement fait vacciner contre la petite vérole, — chose qui semblait alors audacieuse et méritoire, — vite ! une lettre au philosophe de Ferney..., et l'Europe entière, attentive à la voix du maître incomparable en l'art d'écrire, chantait bientôt après lui les louanges et célébrait les mérites de « Catherine le Grand ».
Au besoin, d'ailleurs, ses mérites sont purement imaginaires : elle invente des occasions de les célébrer !
C'est ainsi que, pour vanter les douceurs de son règne, elle ne craint point d'aventurer, dans une lettre à Voltaire, cette audacieuse affirmation :
Catherine II, inspirée par la Sagesse et guidée par la Raison, donne aux diverses nations qui composent son empire le nouveau code de ses Lois. Composition de Ch. Monnet (1777), gravée par P. Chaffard.) Bibl. Nat.
'( Il n'y a pas [en Russie] un paysan qui ne soit en état de mettre la poule au pot tous les dimanches. Depuis quelque temps, même, ils préfèrent les dindons aux poules. »
Pauvres moujiks ! Ils faisaient plus souvent connaissance avec le knout impérial qu'avec la poule au pot d'Henri IV !
Voltaire était donc pour Catherine II, bien plutôt qu'un correspondant spirituel ou un philosophe séduisant, avant tout et surtout un instrument de sa propre gloire^ un merveilleux et puissant instrument dont elle savait se servir à son gré pour faire prévaloir son influence, dont elle s'entend admirablement à jouer pour flatter son orgueil et faire entendre à l'univers son panégyrique et celui de son règne.
En voulez-vous un exemple typique ?
L'abbé Chappe d'Auteroche, astronome éminent de l'Académie des Sciences, ayant rapporté de Sibérie, où il avait été observer la conjonction de Vénus et du Soleil, une relation de voyage véridique sur ces contrées stériles et désertiques, Catherine II s'en montra très vivement dépitée.
Tout aussitôt, dans une lettre à Voltaire qui fit le tour d'Europe, elle railla avec vivacité « cet abbé Chappe qui, courant la poste dans un traîneau bien fermé, avait vu toute la Russie». Et elle envoya au philosophe, comme pièces à conviction de l'admirable fertilité de ces régions, des noix de cèdre de Sibérie !
Voltaire était trop heureux de pouvoir montrer et faire goûter à ses nombreux visiteurs ces fruits rares et précieux, don si flatteur « de la Sémiramis du Nord », et il n'était pas fâché non plus de pouvoir se gausser avec cette grande souveraine de ce pauvre abbé Chappe, que sa double qualité d'ecclésiastique et de savant chargé d'une mission officielle de la Cour, lui rendait particuHèrement antipathique.
Si Catherine II fait à Voltaire des petits cadeaux intéressés, le
philosophe, de son côté, ne veut pas être en reste. Il vante à l'impératrice l'habileté des horlogers de sa région et il commande pour elle à tous les artisans du voisinage, de Ferney à Genève, une impériale collection de montres et chronomètres précieux qu'il lui fait adresser.
Mais l'envoi, s'il est gracieux, n'est pas gratuit. Une facture de 39.238 livres — somme énorme pour l'époque — l'accompagne. Catherine ne cache pas qu'elle ne s'attendait guère à devoir acquitter une si forte note. Le philosophe, un peu confus, s'en excuse et en accuse spirituellement l'excès de zèle de ses protégés, trop empressés à satisfaire leur impériale cliente.
Catherine II paie et n'insiste pas. L'amitié de Voltaire et les précieux services qu'il lui rend ne sont-ils pas à ses yeux bien plus importants que le prix des chronomètres ? Instruite par l'expérience, elle s'abstiendra prudemment, à l'avenir, de lui faire d'autres commandes.
— Mais, dira-t-on. Voltaire était-il donc dupe dans ses relations avec l'impératrice ?
Non pas ! De son côté, il était très fier de se parer de ses rapports flatteurs avec une si illustre correspondante. Son amourpropre était satisfait de se voir admis dans l'intimité d'une souveraine. Son crédit et son influence y trouvaient aussi leur compte.
« Nous ne demandons, lui avait-il écrit, que l'honneur de placer un auguste nom à la tête de ceux qui nous aident à écraser le fanatisme. »
Admirable formule ! et d'une savoureuse ironie quand on examine les faits.
Catherine, qui était pour son peuple un modèle de piété et qui ne manquait pas un office à Saint-Pétersbourg, devenait, sous la plume de Voltaire, une précieuse alliée dans sa lutte, en France,
6o LES GRANDS PROCES DE L'HISTOIRE
contre « Tlnfàme ». Cléricale à l'intérieur de son royaume, elle faisait de l'anticléricalisme un article d'exportation.
Trop adroite pour saper la religion en Russie, elle acceptait de faire de l'anticléricalisme à l'usage de la France qu'elle n'aimait point. C'est pourquoi, à plusieurs reprises, elle subventionna U Encyclopédie, condamnée par le gouvernement français, et envoya des fonds à Ferney pour la propagande dans l'affaire Calas.
Mais en même temps, par un trait où sa duplicité se peint au vif, elle éprouvait le besoin de se justifier aux yeux de l'archevêque russe Platon, qui lui avait représenté les dangers de sa correspondance avec Voltaire.
(v- Quoi de plus innocent qu'un tel commerce épistolaire ? lui écrit-elle. Les lettres adressées à l'Athée n'ont point, je pense, porté préjudice à TEglise ni à la Patrie. »
Elle lui prouve que, tout au contraire^ la Russie n'a pu qu'y gagner.
A ce commerce épistolaire son amour-propre trouve aussi son compte. Dans ses lettres^ dont il lui arrivait de faire, chose à peine croyable, jusqu'à trois brouillons successifs, elle se pique de rivaliser d'esprit avec Voltaire lui-même.
Celui-ci oublie son esprit pour mieux flatter Torgueilleuse souveraine avec des hyperboles qui frisent parfois le ridicule... Il l'appelle, tour à tour, « Notre-DamiC de Saint-Pétersbourg » (ce qui n'est pas mal pour un athée), « Divinité ou Sémiramis du Nord, « le seul grand homme d'Europe », — et, surtout « Catherine le Grand)), qu'il déclare digne de régner sur le monde entier )),
En remerciement de cet encens flatteur qu'elle respire avec délices, — les narines des souverains sont rarement insensibles aux fumées de l'orgueil, — Voltaire est nommé historiographe de Russie. Il entreprend un panégyrique enthousiaste de cet impi-
toyable autocrate que fut Pierre le Grand. — panégyrique qui semble pour le moins surprenant sous la plume de l'apôtre de la Tolérance et de la Liberté.
Mais il y a plus grave que ces peccadilles ou ces flagorneries :
Lk Polonais. Le Prussien. L'Espagnol. Le Pape.
Catherine II. L'Autrichien. L'Anglais et Pitt.
Caricature du temps de Catherine II : Le Congrès des Rois coalisés ou les Tyrans découronnés par le Coq, emblème de la République française.
la France faisait souvent les frais de cet assaut d'esprit des deux infatigables correspondants.
Catherine ne manquait pas une occasion de la dénigrer. Voltaire, pour lui mieux donner la réplique, se complaisait à lui répondre sur le même ton.
Il avait imaginé de désigner les Français par le nom de
(( Welches », et ce terme de mépris revient sans cesse sous sa plume.
« Cela est Welche » est son expression favorite et, par là, il veut tout dire.
Son orgueil d'écrivain, lu et admiré de l'Europe entière, l'égaré au point qu'il en arrive à renier et à bafouer sa nationalité.
Sans doute se croit-il des clartés spéciales qui le placent audessus de la mêlée et le dispensent du premier des devoirs : le culte et le respect de sa Patrie !
Il se moque de ses concitoyens, se plaît à les représenter comme agités uniquement de préoccupations frivoles et ridicules. Il conclut, parlant de la France avec une méprisante ironie :
« Tout cela compose le premier peuple de l'univers, la première Cour de l'univers, les premiers singes de l'univers ! Daignez observer, madame, que je ne suis point Welche ! Je suis Suisse et, si j'étais plus jeune, je me ferais Russe. »
Ces abominables paroles sont un encens grossier qu'il balance aux pieds de la « Divinité du Nord », celle dont il proclame « que nous vient la lumière ».
Le plus piquant de l'affaire, c'est qu'il ne se prive pas, dans l'intimité, de parler d'elle fort irrévérencieusement. Il l'appelle « Cateau ». Et « Cateau », de son côté, malgré ses protestations d'amitié, se soucie fort peu de voir de trop près « son philosophe et son maître » — ainsi qu'elle l'appelle.
Il avait, à un moment donné, manifesté l'intention polie de se rendre à Saint-Pétersbourg. Aussitôt, Catherine d'écrire précipitamment à Grimm :
« Au nom du Ciel ! conseillez donc à ce vieillard octogénaire de rester à Paris. Que veut-il faire ici ? »
Ce n'est point, n'est-il pas vrai, le cri d'un cœur trop épris ?
De même, elle recommande instamment aux jeunes princes
de Holstein, au cours de leur voyage en Europe, de ne pas aller à Genève, ni à Lausanne, « pour ne pas se trouver dans le voisin nage de Voltaire ».
Ces petites trahisons d'amitié ne sont-elles point très significatives ?
Ne nous montrent-elles pas clairement quels furent, à l'égard de Voltaire, les véritables sentiments de Catherine II ?
— Mais, dira-t-on, il y eut Diderot, qu'elle aima vraiment et pour qui elle se montra une bienfaitrice généreuse et désintéressée.
Non ! Là encore, il ne faut pas trop approfondir si l'on veut conserver ses illusions.
Ce qui valut à Diderot les flatteuses attentions de Catherine II, ce fut bien moins sa valeur d'écrivain que le scandale suscité par ses ouvrages en France.
C'est lorsque L'Encyclopédie est condamnée que Catherine s'avise de l'encourager par ses subventions. C'est lorsque l'auteur licencieux de La Religieuse se voit écarté de l'Académie par le parti clérical que Catherine II le prend sous son patronage.
Ne nous attendrissons donc pas trop, car ce qu'elle fait c'est moins pour Diderot que contre le gouvernement de la France.
Sans doute, elle a un beau geste lorsqu'elle achète, pour la somme de quinze mille livres, la bibliothèque de Diderot et l'en nomme, sur place, conservateur jusqu'à sa mort. Mais elle sait, par Grimm, que la bibliothèque vaut le double du prix d'achat.
Après la mort de Voltaire, par l'intermédiaire de Grimm, elle achète ses livres, sept mille volumes, tous annotés parle patriarche de Ferney.
N'admirons pas sans réserve sa générosité. Elle escompte le prodigieux retentissement de ces beaux gestes par lesquels elle s'est posée en patronne et bienfaitrice des hommes de lettres.
Elle savoure le concert de louanges qui, de toutes parts, monte vers elle et dont la lettre de Diderot peut donner une faible idée.
« Grande princesse, lui écrit-il, je me prosterne à vos pieds ; je tends mes deux bras vers vous. Je voudrais vous parler, mais mon âme se serre, ma tête se trouble, mes idées s'embarrassent ; je m'attendris comme un enfant... Un noble enthousiasme me gagne, mes doigts se portent d'eux-mêmes sur une vieille lyre dont la philosophie avait coupé les cordes. Je la décroche de la muraille où elle était restée suspendue, et, la tête nue, la poitrine découverte, je me sens entraîné à chanter :
« — Vous qui de la Divinité nous montrez sur le trône une image fidèle... Etc. »
Cette chanson vaut bien un fromage.
Diderot, d'ailleurs, lui rendra en plusieurs occasions des services appréciables. Il lui envoie le sculpteur Falconet, qui élève à la gloire de Pierre le Grand une statue équestre avec cette simple dédicace, modeste seulement en apparence : « A Pierre V\ — Catherine IL »
L'impératrice charge Diderot de négocier l'achat du manuscrit de Rulhière sur la Révolution de 1762. Elle a appris, avec un émoi extraordinaire, que l'auteur a fait à Versailles, et jusque devant le roi, plusieurs lectures, tort appréciées, de ce manuscrit.
Cette pensée la tracasse et l'obsède au point qu'elle propose par son ministre jusqu'à trente mille livres à Rulhière, simplement pour qu'il consente à supprimer quelques pages de son manuscrit.
Mais l'historien refuse fièrement de corriger ce qu'il croit être la vérité, et Diderot écrit :
« On a tout gâté ! C'était une affaire à traiter de littérateur à littérateur. L'argent s'accepte ou se refuse selon l'homme qui le propose. »
Diderot, lui, ne refusait pas souvent. Parfois même il sollicitait. Il répondait volontiers comme Don César de Bazan :
Je comprends et je prends, mon très cher.
De l'argent qu'on reçoit, d'abord, c'est toujours clair.
A court d'argent, Diderot crut trouver du crédit en allant à Saint-Pétersbourg. Voltaire, plus prudent, s'était abstenu de ce
Dans les jardins de Tsarskoié-Sélo. La promenade de Catherine II. D'après une estampe, dessinée et gravée par F. Damade-Demartrais.
voyage. Il est vrai qu'il n'y était pas poussé par le même besoin d'argent. Diderot partit donc pour la Russie.
L'impératrice était trop adroite pour ne pas bien accueillir son protégé.
Mais Diderot n'avait pas l'habitude des Cours, et même à celle de Russie, ses manières excitèrent la surprise.
Grimm, causeur en titre de Catherine, n'est pas fâché des maladresses et des bévues de son rival. Charitablement, il s en fait l'écho et se moque de l'attitude peu protocolaire de Diderot :
« Il prend la main de l'impératrice, il lui secoue le bras, il tape sur la table, tout comme s'il était au milieu de la synagogue de là rue Royale. »
Catherine II, pourtant, montre une louable patience et, malgré l'attitude de Diderot, continue à lui réserver des tête-à-tête longs et flatteurs. Mais elle prend la précaution d'interposer une table entre elle et lui, pour se mettre à l'abri des enthousiasmes, trop expressifs et trop débordants, de son philosophe.
Lui, tout plein de ses idées, manque parfois de tact. C'est ainsi qu'il interroge Catherine sur « la condition des esclaves que son empire a le malheur de posséder encore ».
Elle lui répond, offusquée, qu'il est absolument dans l'erreur : il n'y a plus d'esclaves en Russie, mais des paysans attachés à la terre et très heureux de leur sort. Ce sont ceux, sans doute, qui préfèrent la dinde au poulet...
Diderot manque aussi quelquefois de tenue. En sortant de chez l'impératrice, il embrasse dans le cou, derrière l'oreille, la femme de chambre, Anastasie Socolof, chargée de le reconduire à son appartement, et Catherine n'est pas sans l'apprendre. Elle en est furieuse.
Hélas ! lui aussi, comme Voltaire, il trouve élégant de renier sa Patrie.
Lui aussi, « il est devenu Russe, dit-il, par l'ingratitude de sa Patrie et les bontés de l'impératrice ». Il parle de sa bienfaitrice avec une admiration outrée :
• — Elle sait joindre l'âme de Brutus aux charmes de Cléopâtre.
Mais Catherine II, malgré ces flatteries dont elle n'est jamais rassassiée, ne tarde pas à trouver que Diderot est un hôte ennuyeux, raisonneur et quelque peu encombrant.
Et elle pousse un soupir de soulagement, lorsqu'il se décide enfin à reprendre la route de Paris, lesté d'une promesse de subvention de deux cent mille roubles qu'il était venu chercher et qui, d'ailleurs, ne sera que très partiellement versée.
Est-ce pour cette raison que Diderot, dépité, écrit en pensant à Catherine II :
« L'ennemi le plus dangereux d'un souverain, c'est sa femme, si elle sait faire autre chose que des entants. »
Catherine II, elle, écrit à Grimm, en appréciant sans indulgence une Instruction sur la Confection des Lois que lui a laissée Diderot :
« On ne trouve dans cette pièce ni connaissance des choses, ni prudence, ni prévoyance. Si mon instruction était du goût de Diderot, elle serait propre à mettre toutes les choses sens dessus dessous. »
Voilà quelle était la vraie façon de penser de cette impératrice, amie des philosophes ! Ils étaient pour elle une utile parure. Mais elle se croyait trop de bon sens et d'esprit pratique pour prendre au sérieux leurs belles théories.
Bien mieux, quelques années plus tard, elle félicitera Grimm de n'en pas être.
« Vous avez bien raison, lui écrit-elle, de n'avoir jamais voulu être compté parmi les illuminats, illuminés ni philosophes, car tout cela ne vise, comme l'expérience le prouve, qu'à détruire. »
« Tout cela », elle l'a pourtant encouragé, approuvé, soutenu, subventionné... Il est vrai que c'était en France, chez ses ennemis, et que « tout cela » servait alors ses propres desseins. Mais elle connaît trop son propre intérêt pour continuer à l'approuver
dès l'instant où « tout cela » peut menacer sa propre sécurité.
Et voilà pourquoi la Révolution française, qui lui semble fort inquiétante pour la paix de l'Europe, n'a nullement ses sympathies.
Son horreur de la Révolution française se manifeste violemment.
« Si la Révolution française, écrit-elle le i^' septembre 1791, prend en Europe, il viendra un autre Gengis ou Tamerlan pour la mettre à la raison. »
Apprenant la mort de Louis XVI, elle est malade d'indignation et de colère, et, le i^"" février 179s, elle écrit :
« Il faut absolument exterminer jusqu'au nom des Français. )>
Les hommes de la Révolution sont traités par elle sans ménagements et même avec mépris. La Fayette est surnommé « Dadais le Grand » ; Mirabeau, « le scélérat rempli de vices qui mérite l'estime de Sodome et de Gomorrhe ». Elle « souscrit à la pendaison de l'abbé Sieyès ».
En 1796, elle écrit cette page singulièrement clairvoyante, et qu'il n'est pas sans intérêt de relire aujourd'hui en l'appliquant presque mot pour mot à la Russie bolcheviste :
« Vous pouvez dire aux Suédois qu'un des symptômes d'aveuglement le plus parfait, c'est cette disposition inconcevable à se laisser berner par la rêverie que le soi-disant gouvernement de France puisse être stable. C'est se bercer d'une chimère. L'évidence existe que la horde des brigands régicides ne peut conclure de traité qu'elle puisse tenir. Un parti ne voulant jamais ce que l'autre veut, ils ne peuvent pas même faire leur propre paix sans signer leur perte.
« La paix générale ne peut entrer dans leurs calculs ; ils ne la peuvent pas jamais vouloir sérieusement, malgré tous les simagrées pacifiques qu'ils font pour leurrer leur peuple soi-disant
souverain^ qu'ils tiennent sous la verge de la plus atroce tyrannie. » N'est-ce point l'image même du bolchevisme qui ravage momentanément la Russie ?
Tel fut le génie de cette grande souveraine, génie fait d'un solide bon sens, d une claire vision de ses intérêts, d'une volonté très ferme de tout leur subordonner, sans jamais s'embarrasser de scrupules dans le choix des moyens.
Mais le vrai secret de sa puissance et de sa force, ce fut surtout son labeur opiniâtre et régulier.
Tous les matins, levée à six heures, elle travaillait sans répit jusqu'à onze heures, entourée d'une meute de petits chiens, ayant près d'elle un écureuil blanc qu'elle élève avec une tendre affection et nourrit de sa main avec des noisettes. Sa ménagerie comprenait aussi un singe facétieux et turbulent et un chat « de tous les matous le plus matou, gai, spirituel et point entêté ».
A onze heures, elle déjeunait sans s'attarder à table et reprenait aussitôt son travail jusqu'à l'heure du spectacle. On s'explique alors, quand on songe à cette rigide règle de vie, cette énorme correspondance tout entière de sa main, ces ukases, manifestes, projets de loi, lettres à ses ministres, essais pédagogiques, pièces de théâtre, contes, pamphlets, réfutations, traductions, — toute cçtte oeuvre immense qui porte la marque et la forte empreinte de son esprit.
L'impératrice se pique d'être écrivain et même auteur dramatique. Ecrire est pour elle un délassement. Elle est une épistolière infatigable. Elle travaille aussi pour le théâtre : ses œuvres dramatiques sont assez médiocres. Enfin, elle veut être journaliste, devient la collaboratrice du journal de Piekarski, entame avec un autre journaliste une polémique assez vive et, comme son adver-
saire riposte, elle veut avoir le dernier mot : elle supprime le journal !
Catherine nous apparaît comme une sorte de touche à tout de la littérature.
Un de nos chargés d'aiîaires jugeait sans indulgence les goûts littéraires et artistiques de l'impératrice.
« La tragédie lui déplaît, la comédie l'ennuie, elle n'aime pas la musique. »
En des temps plus récents, nous avons connu un empereur qui prétendait, lui aussi, être poète, musicien, auteur dramatique, critique d'art... Que ne s'est-il consacré uniquement à ces passetemps inofîensits ! Souverain déchu, il est aujourd'hui l'homme le plus méprisé du monde civilisé.
Catherine trouye encore le temps d'être au courant de tout : diplomatie, guerre, législation, rien ne la rebute.
Les désordres de sa conduite, les retentissants scandales de sa vie privée ne peuvent prévaloir contre sa volonté de travail ni la distraire de sa tâche formidable.
Cette esquisse rapide de la vie d'une impératrice serait incomplète si nous n'effteurions ici le rôle du favoritisme sous son règne.
Débarrassée d'un mari, cependant peu gênant, l'impératrice s'était livrée sans réserve et sans retenue à tous les élans d'une vie sentimentale singulièrement active et passionnée. Peu lui importaient l'origine et la distinction de ses favoris pourvu qu'ils fussent beaux et jeunes.
Un de ses meilleurs historiens, Walizsewski, a pu écrire « qu'avec elle le favoritisme était devenu quelque chose comme une institution d'Etat. »
La liste de ses amis est innombrable. Elle s'enflamme aussi vite qu'elle se lasse. Ceux qui ont le talent de rester longtemps en fonctions sont royalement récompensés de leurs peines. Bûhren
LA GRA NDE CA THERINE
devient duc de Courlande; Poniatowski est élevé au trône de Pologne. Quand un favori a cessé de plaire ou devient trop familier, — car elle veut être respectée par ceux auxquels elle donne son cœur, — Catherine le fait chasser sans ménagement et sans retard. Elle ne s'attarde pas longtemps à être fidèle ; elle disgracie un favori avec la même facilité que le Parlement renverse un ministre. Un jeune sous-lieutenant, qu'elle a distingué à un bal de la Cour, est appelé au palais ; confié aux soins du médecin anglais Rogerson, des femmes de chambre et des dames d'honneur, puis conduit dans l'appartement réservé aux favoris. La maison est admirablement montée et, sur la table, l'heureux élu trouve cent mille roubles en or, soit cinq cent mille francs, comme don habituel d'entrée en fonctions.
L'impératrice conserve le souvenir de tous ceux qu'elle a honorés de ses faveurs.
Le Prince Potemkin, générai, russe, FAVORI DE Catherine II.
Dans un petit salon du Palais d'Hiver, voisin d'une autre pièce aux murs couverts de peintures licencieuses, elle a placé les portraits de tous les hommes qu'elle a aimés.
Cette souveraine absolue, cette impératrice autocrate qui commande à des millions de sujets, sait, pour écrire à ses tavoris, trouver les formules les plus tendres. « Mon cœur, mon âme, mon toutou, mon faisan d'or » sont ses expressions habituelles.
Quand les souverains s'amusent c'est le peuple qui paie.
Le favoritisme a coûté cher à la Russie. On a calculé, en ne tenant compte que des principaux titulaires de la faveur impériale, que les amants de Catherine II avaient reçu 92.500.000 roubles, soit plus de 400 millions de francs, au cours du change de l'époque. Parmi les heureux gagnants de la loterie amoureuse, on signale les frères Orlof, qui à eux cinq, reçurent dix-sept millions de roubles, mais le plus vorace fut Potemkin, qui absorba, à lui seul, cinquante millions de roubles ! A ce prix, une impératrice, même âgée, peut encore se donner l'illusion d'être aimée pour elle-même !
Elle fut une grande amoureuse. A soixante-trois ans, elle a une passion violente pour Platon Zoubof ! Si un ami sincère se , hasarde à lui adresser quelques reproches timides sur sa conduite, elle a cette réponse stupéfiante :
— Je rends service à l'empire en faisant l'éducation des jeunes gens bien doués.
Un jeune favori tombe malade d'une fièvre infectieuse. Catherine, sans souci de la contagion, reste à son chevet et le soigne avec un dévouement passionné. Il meurt. Le désespoir de l'impératrice est bruyant et sincère.
Débauchée et dépravée, elle est aussi, par un contraste curieux qu'on retrouve chez certains peuples ou chez certains individus, —
pour lesquels l'hypocrisie fait figure de vertu, — prude et réservée en paroles.
Le prince de Ligne nous apprend qu'on ne pouvait, en sa présence, tenir une conversation badine ou un propos hasardé, et qu'elle ne se permettait jamais une légèreté ni dans ce genre-là, ni sur personne.
Pour tracer un portrait fidèle et complet de Catherine II, il faut ajouter qu'elle fut mauvaise mère. Elle détestait et redoutait son fils, le grand-duc Paul. Elle n'était guère plus tendre pour son fils naturel Bobrinski. Par contre, elle se montrait très affectueuse pour ses petits -enfants.
On a dit que « son règne avait été le gouvernement des favoris «. Oui, sans doute, comme on a pu dire que le règne de nos rois avait été le gouvernement des femmes.
Mais la vérité c'est qu'une Catherine II, comme un Louis XIV, s'ils peuvent s'oublier fâcheusement dans des égarements les plus regrettables pour leur réputation et leur dignité, n'en savent pas moins conserver, comme une directive immuable, le souci constant de la prospérité et de la grandeur de leur pays.
Souci égoïste, certes, puisque c'est sur eux-mêmes que rejaillit la gloire de leur royaume, mais souci bienfaisant pour leurs peuples.
Dans la galerie des souverains, Catherine II a droit à l'une des premières places.
Cette petite princesse allemande, parvenue au trône de Russie par un crime, cruelle et vindicative, débauchée et passionnée, despotique et sanguinaire, sut si bien s'identifier aux intérêts de ses sujets que son règne a marqué pour la nation russe une ère incomparable de triomphes et de prospérité.
Les moyens coupables qu'elle employa, sa vie privée scandaleuse, le régime onéreux du favoritisme incessant et multiple,
— toutes. ces fautes ne doivent-elles point se fondre et disparaître dans l'auréole de sa triple gloire de conquérante, de fondatrice de villes et de législatrice ?
Par elle, la Cour de Russie brilla d'un prodigieux éclat.
Sans doute, cet éclat était-il un peu artificiel ! C'était une civilisation trop neuve : la richesse l'emportait sur le goût. Les objets d'art et les meubles rares s'entassaient dans des palais construits en bois et dénués de tout confortable... Selon le joli mot du chevalier de Corberon, les Russes étaient « des gens qui ont de belles manchettes et qui sont sans chemise », ou, comme il disait encore : « Les caractères ne sont que muselés et point adoucis. »
Mais ces fausses notes — qu'un Français de vieille race devait remarquer et trouver choquantes — disparaissaient dans la splendeur et la gloire de la Russie nouvelle.
Elle avait conquis de vastes territoires, étendu sa domination sur les nations voisines... Les trophées innombrables des victoires sur la Pologne, la Suède, la Turquie, ornaient les murs de toutes les églises de Saint-Pétersbourg...
C'était l'œuvre de son règne, c'était son génie, son impulsion personnelle qui avaient achevé la tâche commencée par Pierre le Grand.
On comprend que la Russie, reconnaissante, ait élevé un monument magnifique à celle qui l'avait si bien servie.
Le 6 décembre 1873, la nation tout entière s'unissait pour célébrer l'inauguration d'une statue colossale de la grande Catherine.
Dressée au milieu d'un vaste square, entre la Bibliothèque Impériale et le théâtre Alexandre, la figure tournée vers la perspective Newsky, l'impératrice, debout, en long manteau de Cour, le diadème au front, tenant le sceptre d'une main, une couronne de lauriers de l'autre, majestueuse, impassible et grande, domi-
nait la foule immense, accourue de tous les points de l'empire, pour saluer sa mémoire.
A ses pieds étaient groupées, tout autour d'elle, les figures symboliques de ceux qui avaient illustré son règne.
La famille impériale, toute la Cour, tout le clergé, tous les fonctionnaires, quarante-deux régiments, trente-six escadrons, toute une armée, défilèrent devant la statue et saluèrent la grande ombre de Catherine, tandis qu'une salve de trois cent soixante coups de canon était tirée en son honneur.
La dynastie des Romanof paraissait solidement assise sur le trône de Pierre le Grand et de Catherine. Celui qui, dans ce jour de fête nationale, eût annoncé — prophète de malheur — les revers de la guerre japonaise, la chute et l'assassinat du tsar Nicolas et de la famille impériale, les horreurs du bolchevisme, eût été traité de fou malfaisant...
Le moraliste pourrait être tenté de s'indigner d'un tel triomphe venant couronner une carrière qui prenait son origine dans un crime impuni et semblait tremper dans le sang.
Pourtant, le peuple russe tout entier avait raison de célébrer, dans une apothéose de gloire, celle qui fut incontestablement l'artisan de sa grandeur et de sa fortune.
Il faut en conclure qu'un gouvernement se juge à ses fruits et qu'il acquiert des titres à la reconnaissance de ses sujets bien plus par les résultats heureux de ses actes que par leur moralité.
Parlant de Catherine II, de l'éclat de son règne et de son œuvre immense, le chevalier de Corberon avait donc raison de conclure, avec une philosophie avertie et désabusée :
« Le vice et la vertu ne sont souvent dans le monde que des qualités relatives. »