I. Revue Hebdomadaire, M. de Marande
Enlèvement du duc d'Enghien Par Alph. Lalauze.
i88 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
Le prince le met en joue, il va tirer, quand le baron de Grùnstein lui dit : « Inutile de résister. Ils sont trop nombreux. » Le duc abaisse son fusil. Avec une remarquable présence d'esprit, il prend la précaution de brûler la lettre compromettante du baron de Roesch. Déjà, les gendarmes enfoncent la porte et font irruption, dans la chambre, pistolet au poing.
— Qui est le duc ? demande le colonel Chariot.
— Vous devez le connaître, répond le prince.
— Emmenez tous ces messieurs hors de la ville, commande l'officier à ses gendarmes.
Tandis que la troupe traverse Ettenheim, quelques habitants ouvrent leur fenêtre et protestent.
— C'est convenu avec votre souverain, répond avec aplomb le colonel Chariot.
Puis, il demande à un Badoisde lui désigner le duc qu'il n'avait toujours pas identifié. L'homme s'y refuse avec énergie. Comme les gendarmes insistent et le menacent, le prince intervient et noblement dit :
— C'est moi qui suis le duc d'Enghien.
Le 15 mars, à quatre heures de l'après-midi, le prince est enfermé à la citadelle de Strasbourg. La princesse Charlotte était accourue et multipliait les démarches pour délivrer son mari. Mais, le 18 mars, une berline de voyage, escortée de gendarmes, emmène le duc vers Paris. Il voyage sous le nom de Plessis, il est représenté comme un dangereux conspirateur. En deux jours, avec vingt relais successifs, la berline arrive à Paris, à trois heures de l'après-midi.
Le duc d'Enghien est convaincu qu'il va être mis en présence du. premier consul et qu'il pourra facilement dissiper d'injustes préventions. Contrairement à son attente, la voiture, après un court arrêt devant le Ministère des Relations extérieures, d'où il
voit sortir Talleyrand qui l'évite, reprend la route dé Viacennes où Ton arrive à cinq heures et demie du soir, le 20 mars.
Tous les ordres avaient été donnés pour que le dénouement, fût rapide. Le commandant du château de Vincennes, Harel, avait reçu de Real Tordre d'assurer le secret le plus absolu sur l'identité du prisonnier. L'ordre disait : « Un individu dont le nom ne doit pas être connu, doit être conduit dans le château dont le commandement vous est confié... L'intention du gouvernement est que tout ce qui lui sera relatif soit tenu très secret et qu'il ne lui soit fait aucune question, ni sur ce qu'il est, ni sur les motifs de sa détention. Vous-même devez ignorer qui il est... Le premier consul compte, citoyen commandant, sur votre discrétion et votre exactitude à remplir ces différentes dispositions. »
Le général Murât, gouverneur de Paris, reçut, à sept heures du soir. Tordre de désigner les membres de la Commission militaire chargée de juger le prisonnier.
Bonaparte lui donnait, de sa main, des instructions précises et formelles, lui désignant même la plupart des officiers qui devaient siéger.
« Vous nommerez le général Hulin pour présider la Commission... Vous pourrez nommer pour accusateur Tadjudant-major de la gendarmerie d'élite. »
Suivait ce passage terrible :
« Faites entendre aux membres de la Commission qu^il faut terminer dans la nuit et ordonnez que la sentence, si, comme je n'en peux douter, elle porte condamnation à mort, soit sur-lechamp exécutée et le condamné enterré dans une des cours du fort. Je donne ordre à Savary de se rendre près de vous... Il veillera sur le tout. »
Dans une prochaine étude, je montrerai le rôle honorable joué par Murât en ces tristes circonstances.
Les membres de la Commission arrivèrent à neuf heures du soir. Pour ne pas perdre de temps, le commandant Harel, qui en avait reçu l'ordre dès le i8 mars, avait fait creuser une fosse, au pied du pavillon de la Reine.
Le prince dormait, exténué de fatigue. Il avait fait à sept heures un frugal repas, qu'il avait partagé avec son petit chien Mohiloff, qui depuis Ettenheim ne l'avait pas quitté. Le capitaine-rapporteur Dautancourt pénètre dans la chambre, réveille brusquement le prisonnier et commence l'interrogatoire.
Le prince, luttant contre le sommeil, décline ses noms, prénoms et qualités, fait connaître dans quelles conditionsil avait pris part aux campagnes des armées de Condé, quelle existence il menait à Ettenheim. Il proteste qu'il ne connaît pas Dumouriez, ne l'a jamais vu et n'a aucune estime pour lui. Il déclare qu'il n'a jamais été en rapports avec Pichegru et reconnaît recevoir comme officier général de l'armée de Condé une modique pension de l'Angleterre. Enfin, s'adressant au major Dautancourt, il lui demande à voir le premier consul. Avant de signer l'interrogatoire, il écrit :
« Avant de signer ce procès-verbal, je fais, avec instance, la demande d'avoir une audience particulière du premier consul. Mon nom, mon rang, ma façon de penser et l'horreur de ma situation me font espérer qu'il ne se refusera pas à ma demande. »
Dautancourt fut ému de cette prière. MaisSavary était là « pour veiller à tout. » Bonaparte n'était-il pas à la Malmaison depuis plusieurs jours pour être assuré qu'on ne l'importunerait pas ?
Dautancourt revient alors auprès des membres de la Commission. Il leur lit l'interrogatoire et leur donne connaissance de la seule, de Y unique pièce du dossier : l'arrêté du gouvernement qui relevait à la charge du prince sa participation aux complots tramés contre la sûreté intérieure et extérieure de la République.
Les papiers saisis à Ettenheim n'ont pas été remis à la Commission. Les juges n'ont eu ni lettres, ni pièces, ni témoignages — rien ! un semblant d'interrogatoire auquel il a été procédé dans la nuit, sans garanties légales !... C'est un simulacre de justice, une véritable parodie. L'assassinat eût été plus franc.
N'importe ! la Commission doit juger sans désemparer. Savary est là, la fosse est prête...
Le général Hulin prend la présidence. On fait comparaître le prince qui, dans l'intervalle, s'était rendormi. « Mes collègues et moi, a dit plus tard Hulin pour tenter de se justifier, étions entièrement étrangers à la connaissance des lois. Chacun avait gagné ses grades sur les champs de bataille ; aucun n'avait la moindre notion en matière de jugements, et, pour comble de malheur, le rapporteur et le greffier n'avaient guère plus d'expérience que nous. ))
Les juges ne jugeaient pas : ils étaient en service commandé.
Que peut-on ajouter qui soit plus significatif que cette invraisemblable constatation ! Le jugement avait été rédigé en blanc : il n'indiquait ni les articles, ni les textes des lois applicables, mais il contenait ce mot : la mort. On comprend ce cri de Dautancourt, saisi de remords :
« Pût-il dépendre de moi de me trouver à cent batailles et jamais à un jugement !... »
A la demande du prince, le général Hulin consentait à faire part au premier consul du désir témoigné par le duc d'Enghien d'avoir une entrevue avec lui. A ce moment, Savary s'approche.
— Que faites-vous là, dit-il ?
— J'écris au premier consul pour lui exprimer le vœu du Conseil et celui du condamné.
— Votre rôle est fini ! s'écria vivement Savary, en lui ôtant la plume. Maintenant, cela me regarde.
Les gendarmes avaient reçu de Savary, dès onze heures du soir, Tordre de charger leurs armes « pour exécuter un conspirateur dangereux qui avait voulu replonger la France dans les horreurs des derniers temps de Robespierre ».
Ils avaient pris position au pied du pavillon de la Reine, devant la fosse ouverte, préparée à l'avance. Il faisait nuit noire, une pluie fine et froide tombait sans discontinuer.
Le prince, revenu dans sa chambre après sa comparution devant le Conseil, ignorant le jugement rendu, causait avec le gendarme de garde. Tout à coup, Harel entre, la lanterne à la main, et invite le prince à le suivre.
— Où me conduisez-vous ?
Pas de réponse.
— Est-ce aux cachots ? insiste-t-il.
— Aux cachots, non, malheureusement, dit un homme.
— Monsieur, reprit alors Harel, veuillez me suivre et rappeler tout votre courage.
Le prince comprend, marche sans faiblesse. Au bout d'un instant, il arrive en face du peloton d'exécution, on lui lit la sentence. Le duc d'Enghien s'adressant au lieutenant Noirot, lui dit :
— Rendez-moi un service ! Voulez-vous faire parvenir ceci à la princesse de Rohan-Rochefort ?
Et il lui remit dans un billet plié, qu'il avait griffonné au crayon, une mèche de ses cheveux et un anneau d'or : l'alliance de leur mariage secret.
Puis, il demande encore :
— Ne me donnerez-vous pas un prêtre ?
— Veut-il donc mourir en capucin ? riposte une voix moqueuse.
Le duc comprend que cette dernière consolation lui sera refusée... Il s'agenouille un instant, fait le signe de la croix, puisse relève et dit simplement :
Les derniers moments du duc d'Enghien. — Le Prince écoutant,
DEVANT LE PELOTON d'EXÉCUTION, LA LECTURE DE LA SENTENCE QUI LE
condamne a mort (21 mars 1804).
Tableau de J.-P. Laurens.
— ■ Qu'il est affreux de mourir ainsi de la main des Français !
Une légende veut qu'on ait accroché sur sa poitrine une lanterne pour permettre de viser au cœur... L'adjudant fait un signe... Le prince tombe foudroyé.
« C'est plus qu'un crime, c'est une faute, » dit Talleyrand qui avait le secret des formules définitives.
L'effet produit en Europe et même en France fut désastreux. Bonaparte s'en rend compte et, dès le lendemain, il joue le grand jeu de l'hypocrisie :
« Eh ! quoi, dit-il, on ne devait pas l'exécuter avant que Real lui ait fait subir un nouvel interrogatoire ! J'avais remis à Real la liste des nouvelles questions qu'il fallait lui poser. »
M. Welschinger, dans les études si précises et si documentées qu'il a consacrées au drame de Vincennes, a démontré péremptoirement la pleine responsabilité du premier consul. Bonaparte a été le grand metteur en scène de cette horrible tragédie. Pendant le drame, il a même joué la comédie aux hôtes de la Malmaison.
M""'^ de Rémusat raconte dans ses Mémoires que Joséphine avait, à plusieurs reprises, depuis l'enlèvement d'Ettenheim, demandé la grâce du duc d'Enghien, qu'elle aurait connu autrefois à Versailles, alors qu'elle était encore la vicomtesse de Beauharnais. Elle s'était en vain jetée aux pieds de son mari, implorant sa pitié. Il avait répondu : « Les femmes n'entendent rien à la politique ! » et il était parti s'enfermer dans sa chambre.
Dans la Soirée, M"^^ de Rémusat qui faisait une partie d'échecs avec Bonaparte, l'entendait murmurer à plusieurs reprises, comme s'il était en proie à une obsession :
Soyons amis, Cinna !...
Puis, ces vers <ïAl:(ire :
Et le mien, quand ton bras vient de m'assassiner, M'ordonne de te plaindre et de te pardonner !...
Elle le regarda. Ces vers étaient-ils le signe de la clémence qu'on attendait de son cœur ? Le premier consul, en voyant ce
L'exécution du duc d'Enghien.
regard anxieux fixé sur lui, eut un petit sourire... L'assassinat du duc d'Enghien était décidé...
La malheureuse princesse de Rohan-Rochefort qui, depuis l'enlèvement, vivait dans une affreuse angoisse et multipliait les démarches en faveur de celui qu'elle aimait, fut atterrée par la sinistre nouvelle.
— S'il ne m'avait pas aimée, s'écria-t-elle, il ne serait pas venu ici, et existerait encore !... Est-il possible que, moi qui l'aimais
tant, j'aie pu troubler sa vie, peut-être, hélas ! hâter sa fin et combien cette pensée pèse sur mon cœur.
Elle eut ce cri déchirant :
— La douleur ne tue pas, puisque j'existe encore !
Le plus spirituel et le plus parisien de nos amis d'Italie, M. le comte Primoli a bien voulu, avec une bonne grâce dont je le remercie encore, me communiquer une lettre écrite par son aïeul, le roi Joseph, à la reine Hortense. En bon frère, le roi prend la défense de Napoléon. Voici quelques extraits de cette lettre inédite :
« Lo7idres, 20 janvier 18)4.
« Ma chère Sœur,
«... J'ai de Lui — (de l'Empereur) — des lettres antérieures à son élévation, où son véritable caractère est à découvert ; il s'est donné plus de peine pour paraître dur, sévère, que le commun des hommes s'en donne pour paraître bon. C'est ce que je lui dis un jour devant votre mère qui m'applaudit par un sourire, et Napoléon en convint, restant seul avec nous.
« — Que voulez-vous ! nous dit-il, les hommes sont ainsi faits : ils prennent pour faiblesse ce qui est bonté. On m'obéit parce qu'on ne me croit pas bon...
« J'ignore si vous savez qu'il voulait sauver le duc d'Enghien. On a précipité l'exécution du jugement à son insu et sans mauvaise volonté. »
Et le roi Joseph écrit à la reine Hortense que l'exécution du duc d'Enghien est le résultat d'un makniendu. Il ajoute : « Du reste. Napoléon m'avait dit la veille qu'il ferait grâce au prince s'il était condamné et que, même, il consentirait à l'employer militairement, puisqu'il le désirait et en avait fait la demande. »
Tout en rendant hommage au sentiment fraternel, si respec-
table, qui a inspiré cette affirmation et sans nous arrêter à son invraisemblance, il suffit, pour prouver que le roi Joseph est dans l'erreur, d'en appeler à l'Empereur lui-même.
Napoléon, le 15 avril 1821, écrivait dans son testament : « J'ai fait arrêter et juger le duc d'Enghien parce que cela était nécessaire à l'intérêt, à la sûreté et à l'honneur du peuple français, lorsque le comte d'Artois entretenait, de son aveu, soixante assassins à Paris. Dans une semblable circonstance j'agirais de même... » Tentative suprême de justification et dernière bravade devant la mort qui s'approche à pas rapides !
L'Empereur déchu, solitaire, sur les rochers arides de son île désolée, battue par les flots de la mer, plus d'une fois, dans ses nuits sans sommeil et dans ses jours sans joie, dut revoir la noble figure de l'innocent condamné de Vincennes...
Sans doute entendait-il, parmi le bruit des vagues, monter jusqu'à lui le sévère jugement de l'Histoire, dont Lamartine devait se faire l'écho en ces vers admirables :
La gloire efface tout... Tout, excepté le crime ! Mais son doigt lui montrait le corps d'une victime : Un jeune homme, un héros, d'un sang pur inondé... Le flot qui l'apportait passait, passait sans cesse.., Et toujours, en passant, la vague vengeresse Lui jetait le nom de Condé !
Comme pour effacer cette tache livide.
On voyait sur son front passer sa main rapide,
Mais la tache de sang sous son doigt renaissait,
Et comme un sceau frappé par une main suprême,
La goutte ineffiçable, ainsi qu'un diadème
Le couronnait de son forfait !
Pleine de grâce et d'élégance, unissant la vivacité spirituelle de la Parisienne au charme enveloppant de la Créole, douée d'intelligence et de sensibilité, aimant et cultivant les arts, fille de parents ennemis, mal mariée avec un malade, insupportable, apprentie couturière en 1793, reine de Hollande en 1806, fille d'une impératrice, belle-fille et mère d'un empereur, errante et proscrite en 181 5, morte en exil en 1837, telle est, dans la mémoire des hommes, celle qui fut la reine Hortense.
En 1757, le marquis de Beauharnais fut nommé par le roi de France « gouverneur des Iles sous le Vent de l'Amérique ». C'était un poste important et convoité. A la Martinique, M. de Beauharnais se lia d'amitié avec la famille Tascher de la Pagerie, originaire comme lui de l'Orléanais, et établie dans l'île d'Emeraude depuis le commencement du xviii^ siècle. Quand il revint en France, il resta en relations avec ses amis d'outre-mer.
Alexandre de Beauharnais, un de ses fils, avait eu pour marraine M"'^ Renaudin, née Tascher de la Pagerie, qui conçut le projet de faire épouser sa nièce Joséphine, âgée de seize ans, par le jeune capitaine de Beauharnais âgé de dix-neuf ans.
Le mariage fut célébré le 13 octobre 1779 à Noisy-le-Grand, et les jeunes époux allèrent s'installer à Paris dans l'hôtel du marquis de Beauharnais. Leur bonheur fut de courte durée. Alexandre de Beauharnais, fort joli garçon, était coureur et volage ; Joséphine était amoureuse et jalouse, elle exaspérait son mari par
ses pleurs et ses récriminations. Le 3 septembre 1781, la naissance d'un fils, qui devait être le prince Eugène, apaisa momentanément les troubles du ménage. Peu de temps après, Alexandre de Beauharnais partait pour l'Italie et restait huit mois absent. La vie commune reprit ensuite, mais pour une courte durée. En 1783, Joséphine était de nouveau seule, son mari partait pour l'Amérique rejoindre La Fayette et Rochambeau. Au cours de son voyage, à la Martinique, il apprit qu'une fille lui était née. Cette heureuse nouvelle eut le don de le mettre en colère.
Ses lettres à Joséphine témoignent de sa surprise et de son mécontentement :
« Si je vous avais écrit dans le premier moment de rage, ma plume aurait brûlé le papier... J'en jure par le Ciel qui m'éclaire, c'est un sang étranger qui coule dans ses veines. »
La surprise était feinte et les reproches injustes. L'enfant, née le 10 août 1783, rue de la Pépinière, baptisée à l'église de la Madeleine-de-la-Ville-l'Evêque, Eugénie-Horiense, était bien la fille d'Alexandre de Beauharnais qui dut rétracter ses absurdes accusations.
Mais l'outrage immérité avait été trop cruel pour que Joséphine pût l'oublier. Elle ne voulut plus continuer une existence si pénible : lorsque le vicomte de Beauharnais revint en France, sa femme se réfugia à l'abbaye de Panthémont et fit une demande en séparation de corps. Alexandre dé Beauharnais eut peur du scandale et une séparation amiable fut décidée. Les deux enfants restèrent à la mère, mais Eugène devait, à cinq ans, être remis à son père, qui paierait une rente de mille francs pour l'entretien d'Hortense jusqu'à sept ans et de quinze cents francs ensuite. Eugène fut placé, en janvier 1787, à la pension La Verdière.
Séparée de son mari, privée de son fils, Joséphine de Beauharnais ne voulut pas rester en France et retourna à la Martinique,
La famille de Beauharnais, d'après Viger,
dans sa famille. Elle prit passage avec sa fille sur un petit bâtiment qui mettait à la voile pour les colonies.
(( Nous nous embarquâmes au Havre, raconte plus tard la reine Hortense..., un vent furieux manqua nous faire périr à l'embouchure même de la Seine. Quoique je n'eusse alors que quatre ans, je me souviens très bien des terreurs de ma mère. »
Joséphine allait avoir bientôt d'autres sujets de crainte : la Révolution française était plus dangereuse à traverser que la Manche et l'Atlantique, mais elle devait avoir l'avantage de débarrasser Joséphine d'un mari gênant et aussi l'inconvéniept de mettre sa propre vie en danger.
Alexandre de Beauharnais fut envoyé aux États généraux par la noblesse du bailliage de Blois. Il fut un des plus ardents champions des idées révolutionnaires et fonda le Club Breton, qui devint par la suite le Club des Cordeliers, de sinistre mémoire.
Conversion subite et sincère d'un aristocrate aux idées nouvelles, ou précaution illusoire prise par un homme craintif contre les périls qui menaçaient les ci-devant ? La seconde hypothèse est plus vraisemblable. Riches et bourgeois se croient parfois très prudents et très habiles en criant plus fort que les exaltés... Quand la révolution triomphe, ils sont les premiers dévorés par le monstre.
En T791, Alexandre de Beauharnais est deux fois président de l'Assemblée Constituante. Lorsque l'Assemblée, dans un bel accès de renoncement, décide qu'aucun de ses membres ne peut être réélu, le mari de Joséphine retourne dans l'armée. Nommé d'abord adjudant-général de l'armée du Nord, il s'installe ensuite à Strasbourg comme maréchal de camp, chef d'état-major de l'armée du Rhin. Orateur abondant et fougueux, il n'est pas un homme d'action, ce qui est un défaut capital pour un soldat. Il le fit bien voir lorsqu'il fut chargé de débloquer Mayence. Il échoue.
la ville doit capituler et Beauharnais, pressentant sa disgrâce, envoie sa démission à la Convention en demandant comme faveur « à prendre rang en qualité de soldat parmi les bons républicains de l'armée du Rhin ».
Invité pour toute réponse à rentrer en France, il devient maire de la Ferté-Auraine. Le 21 ventôse, il est arrêté, incarcéré à Paris à la prison des Carmes, mis en jugement sans interrogatoire, de même qu'il avait été emprisonné sans motifs, condamné à mort le 5 thermidor et guillotiné sur l'heure. Cette mort, qui devait faire le bonheur de Joséphine, prouve la malchance de M. de Beauharnais... Le 9 thermidor, quatre jours après, la chute de Robespierre ouvrait les portes des prisons.
Qu'est devenue Joséphine pendant ces jours troublés ? Les grondements de la Révolution ne sont pas restés sans écho dans les plus lointaines parties du monde. Des troubles éclatent à la Martinique ; les nègres et les affranchis se révoltent contre les blancs et les nobles. Joséphine, ne se sentant plus en sûreté dans la terre familiale, revient en France avec Hortense. Elle doit fuir Paris et se réfugier à Croissy, où Eugène vint la rejoindre. Les temps étaient durs, il fallait vivre et apprendre un métier. Eugène est placé apprenti menuisier chez le père Cochard, agent national de la commune de Croissy, Hortense est apprentie couturière.
Au mépris de toute prudence, n'écoutant que son cœur et oubliant toutes les injures passées, Joséphine, à la nouvelle de l'arrestation de son mari, court à Paris et essaie par tous les moyens — démarches, prières, supplications, lettres éplorées — de sauver M. de Beauharnais. Elle ne réussit qu'à se compromettre elle-même et la voilà arrêtée à son tour.
Séparée de ce qu'elle aimait le plus au monde, — ses enfants, : — sa première pensée est de leur écrire pour calmer leurs inquiétudes ;
« De la prison des Carmes, le 9 floréal an IL
« Ma chère petite Hortense, il m'en coûte d'être séparée de toi et de mon cher Eugène ; je pense sans cesse à mes enfants que j'aime et que j'embrasse de tout mon cœur. »
Eugène et Hortense avaient été confiés à M""^ de Lamothe- Hosten. Celle-ci fut arrêtée peu après et les enfants furent remis à « la citoyenne Marie Lannoy, amie de la citoyenne Beauharnais ». Ils s'efforcèrent de venir au secours de leur mère.
Voici la requête adressée par eux à la Convention, le 27 floréal :
« D'innocents enfants réclament auprès de vous, citoyens représentants, la liberté de leur tendre mère à qui on n'a pu reprocher que le malheur d'être née dans une classe à laquelle elle a prouvé qu'elle se croyait étrangère, puisqu'elle ne s'est jamais entourée que des meilleurs patriotes, que des plus excellents Montagnards. Ayant demandé son ordre de passe pour se soumettre à la loi du 26 germinal, elle fut arrêtée le soir sans pouvoir en pénétrer la cause.
Citoyens représentants, vous ne laisserez pas opprimer l'innocence, le patriotisme et la vertu. Rendez la vie à de malheureux enfants, leur âge n'est pas fait pour la douleur.
« EUGÈNE BEAUHARNAIS, âgé de 12 aUS. »
« HORTENSE BEAUHARNAIS, âgée de II ans. » Le 19 thermidor, grâce à l'intervention de Tallien, Joséphine obtint sa mise en liberté. Pendant son séjour en prison, elle avait connu Hoche et s'était liée d'amitié avec lui.
Frédéric Masson, — qu'il faut toujours consulter et citer, — dans une page admirable, nous décrit la vie en prison pendant la Terreur. Il parle de la liaison de Joséphine avec Hoche, il la défend.
En vérité, dit-il, on chercherait en vain pour la femme des paroles de blâme. « Le malheureux être de faiblesse et de charme, cet être d'élégance et de plaisir, trois mois durant il a vécu d'agonie. La mort toujours, l'horrible mort, les mains liées, l'échataud gravi, le col coupé, la tête roulante, cette femme l'a vue durant cent jours et cent nuits.
Les listes de mort hurlées devant la prison emplissaient ses oreilles : la mort ! la mort ! l'unique pensée, l'unique affaire ; les baisers même, si l'on parvenait à en échanger, avaient un but d'alibi ; l'on donnait sa vie pour obtenir un sursis à mourir.
Les allées et venues, les entrées et les sorties : la mort ! Les repas, une place vide : la mort ! Le sommeil, les rêves : la mort ! Et c'est de là qu'on est sorti, c'est de là qu'on est ressuscité ! Et Ton vit et Ton est jeune, l'on est jolie. Qu'importe même, l'on vit, c'est tout! Que dans ces jours-là, ces jours où la vie, trois mois refluée, s'exalte et veut s'ouvrir, il n'y ait plus ni conventions sociales, ni morale, c'est assez : tout est compréhensible, tout est explicable, tout est excusé..., mais ce n'est point
La Reine Hortense.
Inconnu. (Collection de M. le Vicomte de Reiset.)
2o6 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
à dire qu'à ce moment Joséphine ait besoin d'être excusée. »
Pendant ces mois tragiques, Joséphine a dû néghger l'éducation de ses enfants. Il est grand temps de s'en occuper. Hortense est confiée à l'institution de M""^ Campan, à Saint-Germain-en-Laye ; Eugène est placé dans un pensionnat voisin, au collège irlandais fondé par Patrice Mac-Dermott.
M"^ Pannellier, nièce de M"'^ Campan, a raconté dans ses souvenirs l'impression produite sur Hortense par l'annonce du second mariage de sa mère.
La Créole indolente, coquette, frivole, dépensière avait séduit un petit officier corse, maigre, pâle, aux longs cheveux noirs et plats, aux yeux ardents, pauvre d'argent et riche d'ambition.
« Un jour qu'Hortense avait passé l'après-midi à Paris, elle revint triste et nous dit qu'elle avait bien du chagrin, parce que sa mère allait épouser le général Bonaparte, qu'il lui faisait peur et qu'elle craignait qu'il ne fût bien sévère pour elle et pour Eugène. Elle considérait le second mariage de sa mère comme une déchéance.
« Peu de temps après. M"'*' de Beauharnais, devenue M"'*' Bonaparte, vint voir sa fille, accompagnée de son nouvel époux. Il voulut visiter les classes et nous fit plusieurs questions ; mais, soit la terreur qu'Hortense nous avait inspirée à l'avance, soit cet air de supériorité qu'il avait déjà à un si haut degré, ce ne fut qu'en tremblant que nous lui répondîmes. Il eut cependant l'air très satisfait et dit à ma tante :
« — Il faudra que je vous confie ma petite sœur, madame Campan. Je yous préviens seulement qu'elle ne sait absolument rien. Tâchez de me la rendre aussi savante que la chère Hortense.
« Et en lui disant cela, il lui pinçait légèrement le bout de l'oreille. Il dit aussi qu'il voulait que son frère Jérôme vînt en pension chez M. MacDermott avec Eugène. »
Hortense ne devait pas oublier ses camarades de pension. Elles devinrent presque toutes des grandes dames de la cour impériale. Mlles Auguié seront la maréchale Ney et la baronne de Broc ; Eugénie Hulot, la générale Moreau ; Nancy et Adèle Macdonald, Mme Perregaux et la duchesse de Massa ; Aimée Leclerc, belle-sœur de Pauline Bonaparte, la maréchale Davoust, princesse d'Eckmûhl et duchesse d'Auerstaedt ; Félicité de Faudoas, la duchesse de Rovigo ; Sophie de Marbois, la duchesse de Plaisance ; Zoé Talon, la comtesse du Cayla, favorite — si l'on peut dire, car la fonction était une sinécure— de Louis XVIII, etc.
Bonaparte, revenu d'Italie tout auréolé de gloire, fit venir Hortense auprès de lui dans le petit hôtel qu'il habitait avec Joséphine, rue Chantereine, appelée par la municipalité rue de la Victoire, en l'honneur du jeune général.
Ce siècle avait deux ans. Rome remplaçait Sparte. Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte Et du Premier Consul, déjà par maint endroit, Le front de l'Empereur brisait le masque étroit...
Madame Campan.
D'après une gravure anglaise.
2o8 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
Bonaparte s'installe d'abord au palais du Petit-Luxembourg. Joséphine et Hortense viennent le rejoindre. Ce sont des fêtes continuelles. Si M""^ Bonaparte et sa fille n'ont encore aucun rang officiel, elles savent remplir leur rôle de maîtresses de maison avec le tact et la distinction que les plus difficiles peuvent exiger de la femme et de la belle-fille du premier magistrat de la République.
Elles assistent, le 30 pluviôse, à la translation solennelle du gouvernement aux Tuileries et, des fenêtres du consul Lebrun, au Pavillon de Flore, elles voient, comme le raconte M"'^d'Arjuzon, « l'entrée triomphale de Bonaparte dans le palais des Rois, entouré de tout l'éclat de la grandeur militaire, accompagné des héros bronzés par le soleil d Italie et d'Afrique... ; elles entendent les acclamations du peuple se mêler à celles de l'armée, et de toutes les poitrines sortir ce cri unique : « Vive le Premier Consul ! »
La France, ensanglantée et meurtrie, a soif d'ordre et d'autorité. Pour échapper à la tyrannie du tribunal révolutionnaire, elle se jette dans les bras d'un maître. L'anarchie et le désordre ont toujours été les précurseurs du despotisme et les fourriers de la réaction.
Du jour au lendemain, Hortense est devenue le point de mire de tous les regards.
« Elle avait, nous dit M""'^ d'Arjuzon, la beauté du diable».., qui éblouit à force de jeunesse, de fraîcheur et de séduction. »
Elle était mieux que belle, elle étaitcharmante ! Desyeux bleus, des cheveux blonds et bouclés, un teint ravissant, un joli pied, des mains fines, une taille souple et une élégance naturelle qui charmaient tous les regards.
« Hortense de Beauharnais avait dix-sept ans, écrit la duchesse d'Abrantès^ à l'époque où je la vis pour la première fois. Elle était fraîche comme une fleur..., la taille svelte comme un palmier... Elle avait de jolis pieds, avec des mains très blanches, des
ongles bien bombés et rosés. Ses cheveux accompagnaient à merveille de leurs grosses boucles soyeuses des yeux bleus d'une douceur infinie et d'une grande puissance de regard. »
M""^ Campan avait donné à Hortense un excellent conseil :
(c Soyez attentive avec les femmes âgées, ce sont elles qui font la réputation des jeunes personnes. ))
Son intelligence est encore plus remarquable que sa beauté.
« Elle est gaie, douce, parfaitement bonne. « Elle adore la musique et compose avec goût.
La mode sera bientôt de chanter ses mélodies dans les salons.
Voici les titres des principales :
La Sentinelle : « Uastre des nuits, de son faible éclat, lançait des feux sur les tentes
de France... » ; Les Chevaliers Français ; La Marche Nuptiale, qui se joue sur six pianos avec accompagnement d'un orchestre militaire ; Le Chant du Berceau ; L'Hymne à la Paix ; Le Retour en France :
- Salut ! ô beau pays de France !
J'ai rempli mon noble devoir
La Reine Hortense.
D'après Isabey.
J'armai mon bras pour ta défense.
Ah ! qu'il est doux de te revoir !
Les Conseils à son Frère :
Des guerriers le plus vaillant, Des Français le plus brillant, Au cri de l'honneur fidèle, Vole où le danger t'appelle !
Sa composition la plus connue est : Pariant pour la Syrie, qui devint sous le Second Empire un chant national. Les paroles sont de M. de Laborde. Hortense a écrit la musique mise au point par d'Alvimare.
Partant pour la Syrie, Le jeune et beau Dunois Venait prier Marie De bénir ses exploits :
— Faites, Reine immortelle, Lui dit-il en partant.
Que j'aime la plus belle Et sois le plus vaillant !
Ses souhaits sont exaucés. Le Châtelain lui dit :
— De ma fille Isabelle Sois l'époux à l'instant.
Car elle est la plus belle Et toi le plus vaillant.
Et le jour de leur mariage :
Chacun dans la chapelle Disait en les voyant : « Amour à la plus belle.
Honneur au plus vaillant ! »
Elle joue de la guitare et chante agréablement. Aux années brillantes de sa vie, elle aura autour d'elle une véritable cour
d'artistes! Gérard fera son portrait, elle fera peindre ses enfants par Isabey.
Au milieu des fêtes, des chants de victoire et des acclamations populaires, une note sinistre, pour ne pas oublier que toute gloire humaine a de cruelles rançons. Le 3 nivôse, une machine infernale éclate sous les pieds des chevaux du Premier Consul se rendant à l'Opéra. Hortense est légèrement blessée au poignet.
Elle accompagne sa mère aux eaux de Plombières et écrit une lettre pleine d'enjouement et d'esprit pour raconter le voyage et ses incidents :
« Aux habitants de la Malmaison,
(.( En partant de la Malmaison, la société avait les larmes aux yeux, ce qui leur a occasionné un si grand mal de tête que la journée, réellement, fut accablante pour ces aimables personnes. M""^ Bonaparte mère a soutenu cette journée mémorable avec le plus de courage. M""^ Bonaparte consulesse n'en a pas du tout montré. Les deux jeunes dames de la dormeuse : M'^^ Hortense et M""^ La Valette, se disputaient le flacon d'eau de Cologne, et l'aimable M. Rapp faisait arrêter la voiture à chaque instant, pour soulager son petit cœur malade qui était chargé de bile. Aussi a-t-il été obligé d'aller se coucher, en arrivant à Epernay, pendant que l'aimable société cherchait à oublier ses maux dans le vin de Champagne. La seconde journée a été plus heureuse sous le rapport de la santé, mais les vivres manquaient et l'estomac s'en trouvait mal. L'espérance de trouver un bon souper à Toul les soutenait, mais le désespoir fut à son comble, quand, arrivés à Toul, on trouva une mauvaise auberge et rien à manger. On vit des gens à mines risibles qui dédommagèrent un peu des épinards accommodés à l'huile de lampe et des asperges rouges fricas-
sées au lait caillé. On aurait voulu voir les gourmands de la Malmaison assis à cette table si désagréablement servie.
« On n'a jamais vu, dans l'Histoire, une journée passée dans des angoisses si terribles que celle où nous arrivâmes à Plombières. Partis deToul pour aller déjeuner à Nancy, car tous les estomacs étaient vides depuis deux jours, les autorités civiles et militaires^ en venant au-devant de nous, nous empêchèrent de réaliser notre projet. Nous continuâmes donc notre route, maigrissant à vue d'œil.La dormeuse, pour comble de malheur, a pensé s'embarquer sur la Moselle pour aller à Metz, par une chute qu'elle a manqué faire.
« Nous avons été bierî dédommagés, en arrivant à Plombières, d'un voyage aussi malheureux, car, à notre arrivée, on nous a accueillis avec toutes sortes de réjouissances. La ville illuminée, le canon tiré et les figures des jolies femmes qui étaient à toutes les fenêtres, nous font espérer de supporter, avec moins de regrets, notre absence de la Malmaison.
« Voilà le récit exact de notre voyage, à quelques anecdotes près que nous nous réservons de raconter à notre retour, et que nous, soussignés, certifions véritable.
« Joséphine Bonaparte, — Beauharnais, — La Valette, — HoRTENSE Beauharnais^ — Rapp, — Bonaparte Mère.
« Ce 2 1 messidor. »
En i8oi, les amies d'Hortense sont presque toutes mariées. Elle va avoir dix-neuf ans et refuse tous les prétendants. Son cœur est pris : elle aime Duroc et voudrait l'épouser. Mais la belle-fille de Bonaparte n'a pas le droit d'être heureuse. Elle devra obéir au terrible maître qui fait tout plier devant sa volonté. Elle va contracter le plus brillant et le plus sot des mariages.
Les familles Bonaparte et Beauharnais sont profondément divi-
sées. La tribu corse, surtout les femmes, déteste les Beauharnais. Bonaparte rêve de réconcilier ces deux partis ennemis en donnant son troisième frère, Louis, pour mari à Hortense.
Pour lui faire oublier ses premières amours, Bonaparte marie rapidement Duroc à la fille d'un banquier espagnol. Louis est amoureux d'Emilie de Beauharnais. Joséphine, par de savantes manœuvres , éloigne Louis de Paris, et Emilie épouse La Valette.
Hortense et Louis, tous deux déçus, vont pouvoir réunir leurs mécontentements.
Louis Bonaparte est un parti déplorable.
Dégénéré, demi -fou, un « persécuté persécuteur )), dirait notre savant ami Maurice de Fleury ; il n'est préoccupé que de sa santé qui est fort mauvaise, surtout depuis son séjour à Milan. Il essaie de tous les remèdes que son entourage lui indique, il est crédule comme ces vieilles gens qui lisent la quatrième page des journaux et essaient tous les traitements préconisés par d'impudentes récla-
Louis Bonaparte, roi df. Hollande, 3e FRÈRH DE Napoléon.
mes. Quand il n'a plus confiance dans les médecins, il se jette dans les bras des sorciers. Il tente de maladroites cures de soleil qui le rendent encore plus malade ; alors il prend des bains de tripes, porte des chemises salies par des galeux, se couvre de moxas et absorbe du marc de raisin de Joigny « pour attirer l'humeur au dehors ».
M""® Campan écrit à sa jeune élève :
« Vous allez former un lien auquel toute l'Europe applaudira. . . Vous serez le lien de deux familles qui ne doivent en faire qu'une et qui, toutes deux, sont chères à la France.... Je prédis donc que vous vous aimerez beaucoup et toujours. »
La prédiction était fausse et fut bien vite démentie. Frédéric Masson constate avec raison « qu'aucun ménage ne fut plus troublé, dès le début, plus agité, plus désuni. » Autoritaire, égoïste, boudeur, Louis accablait, dès les premiers mois du mariage, sa jeune femme de cruelles vexations. Il obligeait Hortense « à passer les nuits sur un petit lit dans la même alcôve où il dormait dans un lit confortable ».
Le mariage avait été célébré aune heure du matin, aux Tuileries, le quatorzième jour du mois de nivôse de l'an X, — 4 janvier 1802, — en présence de Lucien Bonaparte, ex-ministre de l'Intérieur, de Joachim Murât, général de division, beau-frère de l'époux, de Joseph Fesch, oncle maternel, de Jean-Baptiste Bessières, général de division, de Jean-Jacques-Régis Cambacérès, second consul de la République française, de Charles-François Lebrun, troisième consul de ladite République, et de Jean- Marie Portali?, conseiller d'Etat, les quatre derniers, amis de l'époux.
La même nuit, dans l'hôtel de la rue de la Victoire, le cardinal Caprara, légat du pape, venu en France pour négocier le Concordat, est amené par Portails et bénit l'union si mal assortie. Il
profite de Toccasion pour donner une tardive consécration religieuse au mariage de Caroline Bonaparte et de Murât.
UEmpire est fait. Le maître tout puissant n'oublie pas les siens. La loterie royale va commencer : il y aura autant de mécontents que de gagnants, car la famille est insatiable.
Napoléon veut transformer la République batave en royaume : Louis sera le fonctionnaire royal choisi par lui. Louis est furieux, il espérait mieux.
— Sire, dit-il, je suis malade. Le climat de la Hollande est contraire à mon tempérament.
L'Empereur hausse les épaules et répond par une de ces formules lapidaires dont il a le secret :
— • Il vaut mieux mourir roi que de vivre prince î Une députation du peuple hollandais vient, en présence de l'Empereur, offrir la couronne à Louis, auquel Napoléon adresse ce discours :
— Prince ! Régnez sur ces peuples ! Que la Hollande vous doive des rois qui protègent ses libertés, ses lois et sa religion !... Ne cessez, cependant, jamais d'être Français !
Napoléon n'était qu'un plagiaire, mais il copiait le plus illustre de tous les modèles.
Dans sa belle étude sur Louis XIV, Louis Bertrand nous a conté « la scène historique de la présentation du duc d'Anjou, » qui va régner en Espagne, « aux ambassadeurs étrangers, dans 1 e cabinet de Versailles » .
« — Messieurs, dit Louis XIV, voilà le roi d'Espagne... Toute la Nation l'a souhaité et me l'a demandé instamment. C'était l'ordre du Ciel : je l'ai accordé avec plaisir. »
Et, se tournant vers son petit-fils :
« — Soyez bon Espagnol, c'est présentement votre premier
2i6 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
devoir. Mais souvenez-vous que vous êtes né Français pour entretenir l'union entre les deux nations. »
En Hollande, Louis Bonaparte fut un roi médiocre et un mari détestable.
Le 4 janvier 1807, Napoléon lui écrit, de Finkenstein, une lettre qu'il faut lire en entier parce qu'elle nous donne les plus curieux détails sur la manière dont le roi de Hollande comprenait ses fonctions de souverain et ses devoirs d'époux :
« Si vous continuez ainsi, vous vous rendrez ridicule en Hollande. Vous gouvernez trop cette nation en capucin... La bonté d'un roi doit toujours être majestueuse et ne doit pas être celle d'un moine. Rien n'est plus mauvais que ce grand nombre de voyages faits à La Haye, si ce n'est cette quête faite par votre ordre dans votre royaume... Un roi ordonne et ne demande rien à personne ! Il est censé être la source de toute puissance et avoir des moyens pour ne pas recourir à la bourse des autres. Toutes ces nuances, vous ne les sentez pas !...
« Il me revient des notions sur le rétablissement de la noblesse dont il me tarde bien d'être éclairé. Auriez-vous perdu la tête à ce point, et oublieriez-vous jusque-là ce que vous me devez ? Vous parlez toujours dans vos lettres de respect et d'obéissance. Ce ne sont pas des mots, mais des faits qu'il me faut !... L'Europe ne peut s'imaginer que vous ayez pu manquer assez aux égards pour faire certaines choses sans mon conseil. Je serai obligé de vous désavouer. J'ai demandé la pièce du rétablissement de la noblesse. Attendez-vous à une marque publique de mon excessif mécontentement... Un prince, qui la première année de son règne, ipasse pour être si bon, est un prince dont on se moque à la seconde. L'amour qu'inspirent les rois doit être un amour mâle, mêlé d'une respectueuse crainte et d'une grande opinion d'estime. Quand on dit d'un roi que c'est un bon homme, c'est un règne manqué !...
« Vous pouvez faire des sottises dans votre royaume, c'est fort bien, mais je n'entends pas que vous en fassiez chez moi. Vous offrez à tout le monde vos décorations. Beaucoup de personnes m'en ont écrit qui n^ont aucun titre. Je suis fâché que vous ne sentiez pas que vous manquez aux égards que vous me devez. Mon intention est que personne ne porte ces décorations chez moi, étant résolu de ne pas les porter moi-même. Si vous m'en demandez la raison, je vous répondrai que vous n'avez encore rien fait pour mériter que les hommes portent votre portrait, que, d'ailleurs, vous l'avez instituée sans ma permission et qu'enfin vous la prodiguez trop ! »
Quelle férule ! En recevant les terribles missives du tout-puissant Empereur, de celui qui « foudroyait les rois », disait Jean- Baptiste Barrés, les souverains nés de sa volonté, de son caprice ou de sa fantaisie courbaient la tête, s'excusaient... et continuaient leurs sottises ou leurs maladresses.
La même lettre, après avoir fustigé le triste souverain de la Hollande, adressait quelques reproches sévères et mérités au déplorable mari de la reine Hortense :
« Vos querelles avec la reine percent dans le public. Ayez dans votre intérieur ce caractère paternel et efféminé que vous montrez dans le gouvernement, et ayez dans les affaires ce rigorisme que vous montrez dans votre ménage. Vous traitez une jeune femme comme on mènerait un régiment !... Vous avez la meilleure femme et la plus vertueuse, et vous la rendez malheureuse ! Laissez-la danser tant qu'elle veut, c'est de son âge... J'ai une femme qui a quarante-cinq ans [pauvre Joséphine, qui cachait son âge avec tant de soin ! Cette phrase cruelle est un signe précurseur du divorce] ; du champ de bataille, je lui écris d'aller au bal ! et vous voulez qu'une femme de vingt ans, qui voit passer la vie, qui en a toutes les illusions, vive dans un cloître, soit
2i8 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
comme une nourrice toujours à laver son enfant !... Rendez heureuse la mère de vos enfants. Vous n'avez qu'un moyen : c'est de lui témoigner beaucoup d'estime et de confiance. Malheureusement, vous avez une femme trop vertueuse : si vous aviez une coquette, elle vous mènerait par le bout du nez. Mais vous avez une femme fière, que la seule idée que vous puissiez avoir mauvaise opinion d'elle révolte et afflige. Il vous aurait fallu une femme comme j'en connais à Paris ! Elle vous aurait joué sous jambe et vous aurait tenu à ses genoux. »
Sages conseils ! Le roi se garde de les suivre. L'existence du couple royal est odieuse. Louis donne l'ordre de murer les portes qui font communiquer son appartement avec celui de la reine. Quand Hortense joue du piano, Louis tape sur l'instrument pour faire un bruit fâcheux ; quand elle dessine, il couvre ses dessins de ratures rageuses ; quand elle travaille à une broderie, il prend des ciseaux et découpe son ouvrage en petits morceaux... Elle a horreur du tabac ; le roi décrète qu'on fumera la pipe dans tous les salons !... Il fait espionner la reine et contrarie toutes ses affections. Si elle s'attache à une femme de chambre, celle-ci est immédiatement congédiée. Il déteste sa belle-mère et se répand contre elle en mauvais propos qui exaspèrent Hortense et la blessent dans son amour pour Joséphine.
Des calomnies cruelles ont été répandues sur la vie privée de la reine Hortense... Elles sont peut-être mensongères... Avouons, du reste, qu'elle aurait eu bien des excuses.
Si elle fut légère et infidèle, n'est-ce point la faute de son mari ? Si elle fut prodigue et dépensière, aimant trop la toilette, les bijoux, oubliant de payer ses gens pour acheter des diamants, n'eût-elle pas l'exemple de l'incorrigible Joséphine qui, elle, fut un bourreau d'argent et ne put jamais se dispenser de faire des dettes ? Au reste, les souveraines doivent être généreuses, dépen-
sières même, c'est leur luxe qui fait travailler et vivre beaucoup de gens. M™^ Campan a donné d'excellents conseils à la reine Hortense :
« Que les princesses n'oublient pas leur influence directe sur les manufactures. Cest leur goût ou leur caprice qui les fait prospérer en France : un fichu d'une forme nouvelle, porté par l'Impératrice, en fait faire six mille dans Paris, cent mille en France. Le point d'Argentan et celui d'Alençon ne sont plus de mode. Que les princesses en portent cet hiver, cqs manufactures et cts villes vont renaître. »
A la suite d'un voyage à Lyon, Napoléon voulut que Joséphine portât une robe de soie. La volonté de l'Empereur était contraire à la mode du moment. Il imposa son désir ; Joséphine eut une crise de larmes, mais les manufactures de Lyon reçurent de nombreuses commandes.
Hortense supportait une vie odieuse par amour pour ses deux fils. Un affreux malheur lui rendit l'existence commune intolérable.
Le 29 avril 1807, le petit Napoléon Charles, ;tendrement aimé par l'Empereur, espoir de la dynastie impériale, tombe malade, et le 5 mai — date fatale pour Napoléon — l'enfant meurt, malgré tous les soins qui lui furent prodigués. -
Le chagrin de la reine est cruel, elle est folle de douleùn. Louis se rend plus odieux que jamais. Il cherche à profiter du désespoir de la reine pour lui arracher des aveux d'inconduite. Auprès de qui trouvera-t-elle des consolations ? Est-ce auprès de l'Empereur et de l'Impératrice ?... Napoléon aime Hortense d'une tendre affection. Il a aussi pour elle une grande estime. « Elle me ferait croire à la vertu, disait-il. » Il est vrai qu'il ajoute : « La petite sotte ! pourquoi ne me parle-t-elle jamais ? elle a donc peur de moi !»
Hortense reçoit une lettre de l'Empereur ; elle l'ouvre, tout en larmes, espérant trouver quelques mots de consolation, et elle lit des plaintes sur la rareté de ses lettres et ceci : g
« Votre fils était tout pour vous. Votre mère et moine sommes 1 donc rien ! Adieu, ma fille, soyez gaie ! » t
Joséphine la console peu et mal. Elle a d'autres soucis ; elle lutte contre le plus cruel ennemi des femmes : l'âge ! Elle épuise tous les artifices pour sauver sa beauté et retenir les faveurs de l'Empereur.
Alors, Hortense succombe sous le poids du désespoir... Elle ne peut plus supporter le ciel bas et gris, les rigueurs du climat de la Hollande. Elle revient en France et va aux eaux de Barèges, pendant que Louis demande aux Eaux-Bonnes un adoucissement à ses maux. Louis retrouve ensuite la reine à (Zauterets.
Le 20 avril 1808, celui qui devait être Empereur des Français sous le nom de Napoléon III naissait à Paris.
Hortense ne retournera pas en Hollande. Lorsque Louis revient en France, le i'''" décembre 1809, il se rend compte que l'Empereur va lui retirer la couronne qu'il avait posée sur sa tête débile et il veut, par la même occasion, se débarrasser de sa femme. Il s'imagine que le prochain divorce de Napoléon favorisera ses desseins.
Le 17 décembre, il écrit à son frère :
« Sire,
« Je supplie Votre Majesté d'approuver ma séparation d'avec la reine, ma femme. Je propose de lui céder pour ce qui lui est nécessaire Thôtel qu'elle habite et cinq cent mille francs annuels sur ma liste civile. Je demande de votre justice de conserver mon fils aîné près de moi, et que la reine conserve le plus jeune. Je vois, dans le statut de famille, que le conseil de famille est
nécessaire. Je supplie Votre Majesté de daigner donner des ordres au prince archichancelier. »
Aucun motif, aucun grief n'est invoqué dans cette demande. Napoléon laisse son fière cinq jours sans réponse, puis, il lui fait savon' que sa requête est renvoyée au prince archichancelier.
Napoléon ht la Reine Hortense a la Malmaison. Tableau de E.-A. Guillon.
Le conseil de famille se réunit le dimanche 24 décembre. Napoléon préside ; le roi de Westphalie, Murât, le duc de Conegliano, le chancelier du Sénat, le président de la Cour de Cassation sont présents. Régnier, duc de Massa, fait l'office de ministère public et Regnault de Saint-Jean-d'Angely celui de greffier.
Hortense est à la Malmaison. L'avis de convocation la touche trop tard pour qu'elle puisse comparaître. Mais le con-
seil de famille est unanime : la demande de Louis est repoussée.
Napoléon, qui ne veut pas du divorce pour ses frères, entend en user pour lui-même. En 1810, Joséphine répudiée se retire à la Malmaison et au château de Navarre, près d'Evreux... Elle pleure, gémit, se lamente..., se console à moitié en continuant à recevoir des modistes, des lingères et des bijoutiers. Hortense veut suivre sa mère dans sa retraite ; l'Empereur s'y oppose. «Tout le monde veut donc me quitter ? » s'écrit-il, oubliant que c'est lui qui fait pleurer la mère et la fille.
Bientôt, c'est le mariage néfaste avec une archiduchesse d'Autriche, dont le seul avantage, constate Frédéric Masson, « est de permettre à Napoléon d'appeler Louis XVI : mon oncle ! »
En 18 12, l'astre impérial commence son déclin. L'année 1813 débute par un vendredi. Hortense est superstitieuse.
— De quels nouveaux malheurs sommes-nous menacés ? ditelle.
Ses craintes sont justifiées. Napoléon, qui a parcouru l'Europe en vainqueur, en est réduit à défendre le sol Français.
La reine Hortense a passé le mois d'avril 181 3 à Aix-les- Bains. Elle a eu la douleur de voir mourir sous ses yeux sa dame d'honneur, la baronne de Broc, tombée aux cascades de Grésy et entraînée par le torrent avant qu'on puisse lui porter secours.
Le 28 mars 18 14, Paris apprit avec stupeur que les armées ennemies n'étaient plus qu'à cinq lieues de la capitale. L'attitude du peuple fut admirable de courage et de sang-froid : les hommes du gouvernement furent plus émus...
Un conseil se tint au palais des Tuileries et décida que l'Impératrice et le roi de Rome ne pouvaient rester à Paris et risquer de tomber aux mains des ennemis. La Reine Hortense, confiante dans le génie de Napoléon et le courage des soldats français, avait vivement combattu cette décision.
M"^ Cochelet, sa. fidèle lectrice, raconte dans ses Mémoires qu'elle revint des Tuileries fort indignée, et s'écria :
— Je suis outrée de la faiblesse dont je viens d'être témoin ! Le croiriez-vous ? On part !... C'est ainsi qu'on perd à plaisir et la France et l'Empereur ! Ah ! dans ces grandes circonstances, les femmes seules ont du courage ! Je suis sans doute celle qui souffrirais le moins de la perte de toutes ces grandeurs, mais je suis indignée de voir si peu d'énergie quand il en faudrait tant !
Au colonel de la garde nationale, Regnault de Saint-Jeand'Angely, elle dit :
— Il faut que Paris tienne ! Si la garde nationale veut défendre la capitale, faites-lui savoir que j'y reste avec mes enfants.
Le colonel revient le soir trouver la reine, et lui fait comprendre l'impossibilité de défendre Paris ; le roi Louis lui mande que, Paris pris, ses enfants seront retenus comme otages.
La crainte des Cosaques était le commencement de la sagesse. A neuf heures du soir, la reine quitte Paris avec ses enfants. Elle
La Reine Hortense et ses deux fils.
Par Prudhon [Collection Ferté.)
va retrouver sa mère au château de Navarre et lui faire part de son projet de partir pour la Martinique.
Mais M^^^ Cochelet, envoyée à Paris pour vendre les diamants de la reine et réaliser l'argent nécessaire au voyage, rencontre un ami de longue date, le comte de Nesselrode, favori de l'empereur Alexandre de Russie, qui la supplie de faire renoncer la reine à ses projets.
— Qu'elle revienne au plus tôt ! Que peut-elle craindre ? On est rempli d'affection pour elle, pour sa mère, pour son frère. Qu'elle décide elle-même de son sort. Tout ce qu'elle voudrasera fait.
L'empereur Alexandre avait dit aussi :
— Nous tenons à être justes envers celle qui a toujours été parfaite pour nous, et qui a toujours cherché à adoucir les malheurs de tant d'autres.
La reine répond à M^'^ Cochelet :
(( Ma chère Louise,
« Tout le monde m'écrit, ainsi que toi, pour me dire : « Que voulez-vous, que demandez-vous ?» A tous, je réponds : « Rien du tout ». Je t'en prie, ne fais aucune démarche que je pourrais désapprouver... J'ai tant souffert au milieu des grandeurs !... Je vais peut-être trouver la tranquillité, et la trouver préférable à tout ce brillant agité qui m'entourait... Ah ! j'espère que l'on ne me redemandera plus mes enfants ; c'est alors que je n'aurais plus de courage... Elevés par mes soins, ils se trouveront heureux dans toutes les positions. Je leur apprendrai à être dignes de la bonne et de la mauvaise fortune, à mettre constamment leur bonheur dans la satisfaction de soi-même ; cela vaut bien des couronnes... »
Enfin, la reine se laisse toucher par l'insistance du tsar ; elle revient à Paris et peut assister au spectacle attristant du ralliement
empressé d'une partie de la noblesse impériale à la monarchie. Elle a ce mot cruel et juste : « Ils ne s'aperçurent peut-être pas du changement, ils étaient la tête prosternée, à genoux. » Ellemême accepte de Louis XVIII le titre de duchesse de Saint-Leu.
Le 29 mai 1814, un nouveau malheur vient la frapper. Sa mère meurt à la Malmaison, victime de sa coquetterie. Elle avait ccntracté une pneumonie en se promenant dans les jardins, en robe légère, les épaules nues, en compagnie du roi de Prusse.
La fatalité continue à s'acharner sur elle. Son mari veut lui reprendre ses enfants, tout au moins l'aîné. Le samedi 7 mars 181 5, « contrairement aux conclusions de M. le procureur du roi, annoncent les journaux, le tribunal a débouté la duchesse de Saint-Leu de sa demande tendant à conserver la garde et l'éducation du jeune Napoléon Louis, son fils, qui demeure à la disposition de son père. »
Le même jour, Paris est secoué par la nouvelle du débarquement de l'Empereur de l'île d'Elbe. Le roi, le comte d'Artois, les ministres s'enfuient à Bruxelles.
Les courtisans qui suivent le roi dans son nouvel exil, lui reprochent amèrement sa faiblesse avec la reine Hortense, qu'ils représentent comme l'âme d'une conspiration qui a favorisé le retour de Napoléon.
L'Empereur rentré aux Tuileries, Hortense écrit à son frère :
« Mon cher Eugène,
« Un enthousiasme dont tu n'as aucune idée ramène l'Empereur en France. Je viens de le voir. Il m'a reçue très froidement. Je pense qu'il désapprouve mon séjour ici. Il m'a dit qu'il comptait sur toi et qu'il t'avait f^crït de Lyon. Mon Dieu ! pourvu que nous n'ayons pas la guerre ! Elle ne viendra pas, je l'espère, dit l'empereur de Russie. Il la déplorait tellement ! Ah ! parle-
lui pour la paix. Use de ton influence près de lui. C'est un besoin pour l'Humanité. J'espère bientôt te revoir. J'ai été obligée de me cacher pendant douze jours parce qu'on avait fait mille contes sur moi.
« Adieu, je suis morte de fatigue ! »
Hortense essaie d'user de son influence sur l'empereur Alexandre pour éviter de nouvelles guerres. Elle lui écrit par l'intermédiaire de Boutiakine, secrétaire de l'ambassade de Russie :
« Serait-ce donc celui que nous aimons, dont les Français se rappellent encore avec sensibilité les généreux procédés, qui viendrait nous apporter ici de nouveaux malheurs ? Je soutiens toujours que c'est impossible... J'aime à croire que vous ne pourrez jamais être que notre ami. »
La réponse d'Alexandre est brève et nette :
« Ni paix, ni trêve ! Plus de réconciliation avec cet homme ; toute l'Europe professe les mêmes sentiments. Hors cet homme, tout ce qu'on veut ; aucune prédilection pour personne ; dès qu'il sera de côté, point de guerre. »
Si pour l'empereur Alexandre le seul ennemi à abattre était Napoléon, les Prussiens avaient d'autres visées.
« Braves Teutons, s'écriait Justus Grûber, gouverneur des provinces prussiennes du Rhin, ce n'est pas pour rendre à un pays des princes dont il ne veut pas, ce n'est pas dans l'intention de chasser encore ce guerrier dangereux qui s'est mis à leur place, que nous armons aujourd'hui ; c'est pour diviser cette terre impie, c'est pour nous indemniser, par un juste partage de ses provinces, de tous les sacrifices que nous avons faits. »
Le Rheinische Merhur, journal du ministre prussien von Stein, disait à ses lecteurs :
« Si nous avons de justes motifs de vouloir que Napoléon disparaisse comme prince, nous n'en avons pas de moins grands
pour anéantir les Français comme peuple. Il n'est pas besoin pour cela qu'on les égorge, il suffit de leur donner beaucoup de princes au lieu d'un empereur et de les organiser comme le peuple allemand. »
Le programme de 1815 était, à peu de chose près, le même que celui de 19 14, avec cette seule différence que, cent ans plus tard, les Allemands avaient perfectionné leurs méthodes de barbarie.
Napoléon joue la suprême partie. La Fortune l'a abandonné,
L'Aigle impérial qui, jadis, sous ses lois Couvrait le monde entier de tonnerre et de flammes...,
tombe, blessé à mort, dans la plaine de Waterloo...
L'Empereur revient à Paris et, avant de se livrer à son plus cruel ennemi, il veut revoir une dernière fois le séjour où il a connu la joie et Tamour, où il a été si heureux au temps lointain du Consulat, pendant les premières années de son ascension prodigieuse... Accompagné d'Hortense, il parcourt les allées de la Malmaison, il revoit ces pelouses où il aimait à jouer aux barres et à colin-maillard, ces fleurs que la Créole aimait à respirer, il évoque l'ombre légère de Joséphine..., puis, poussé par son destin, il va s'asseoir, confiant, au foyer du peuple britannique... Demain, c'est Sainte-Hélène... Demain, c'est le tombeau!...
Le 3 juillet 18 ij, Louis XVIII fait « dans les fourgons de l'étranger » sa rentrée à Paris. Le 19 juillet, de grand matin, le général prussien von Mûffling, — un nom prédestiné, — commandant des troupes alliées, fait venir M. Devaux, intendant de la reine, et lui signifie qu'elle ait à quitter Paris le jour même.
Où aller ? Où fuir ?... A Genève, où elle se rend d'abord, le gouvernement ne l'autorise à séjourner que vingt-quatre heures ; à Aix-les-Bains, un envoyé de Louis Bonaparte vient lui reprendre son fils aîné. Elle tombe malade de douleur ; enfin, au mois
de novembre, elle se réfugie à Constance, où elle espère trouver un asile et un appui auprès de sa cousine, la grande-duchesse de Bade. Elle fait, à travers la Suisse inhospitalière, un voyage pénible; elle est arrêtée pendant deux jours parlagendarmeriede Fribourg. A Constance même, elle ne trouve pas le repos. Les autorités veulent d'abord la chasser, elle obtient à grand'peine un sursis.
Le manoir d'Arenenberg, au-dessus du lac de Constance. D'après un dessin de la reine Hortense.
Enfin, l'acquisition du petit manoir d'Arenenberg, au-dessus du lac de Constance, lui donne un asile définitif.
Ses seules distractions seront, désormais, les visites du prince Eugène et de sa femme, les voyages à Augsbourg, à Rome, où elle retrouve M"''^ Laetitia, M"'^ Joseph Bonaparte, Jérôme et sa femme, Lucien. Elle habite la villa Paolina. En visitant Saint- Pierre^ derrière un pilier, en prières, elle relève la tête en entendant un pas se rapprocher : elle reconnaît M'"^ Récamier.
Sa seule joie est de s'occuper de l'éducation de son fils, le petit
Oui-Oui, — surnom donné à Louis Napoléon, — qui a d'abord suivi les cours du collège à Augsbourg, puis, a reçu les leçons de son précepteur, Philippe Lebas. Il termine ses études à Thun et devient capitaine dans l'armée suisse.
En octobre 1830, la reine quitte avec son fils Arenenberg pour se rendre en Italie. A Florence, les deux frères, depuis longtemps séparés, se retrouvent. Leurs cerveaux s'échauffent. Ils prennent part à l'insurrection, durement réprimée par les Autrichiens, qui éclate, en 183 1, à Modène et à Bologne, dans les Etats ecclésiastiques, à l'occasion de l'avènement du pape Grégoire XVI.
Le 17 mars 183 1, Napoléon Louis, le fils aîné, tombe malade de la rougeole et meurt entre les bras de son frère. Hortense accourt auprès de son dernier fils, elle veut le faire embarquer à Ancône pour le soustraire aux Autrichiens. Mais le jeune prince est à son tour atteint de la rougeole. La reine ne perd pas son sang-froid, elle fait embarquer un de ses domestiques, laissant croire que son fils part, elle cache le jeune prince, qui échappe, grâce au dévouement maternel, aux recherches des Autrichiens, et, quand son fils est rétabli, elle l'emmène à Paris, déguisé en valet de chambre, espérant obtenir de Louis-Philippe l'autorisation de rester en France.
M. Gailly de Taurines a raconté son entrevue avec le roi, au Palais-Royal^ dans la petite chambre de M. d'Houdetot, officier d'ordonnance, en présence de la reine Amélie et de M""^ Adélaïde qui, faute de sièges, doivent s'asseoir sur une malle. Le roi s'excuse de ne pouvoir rendre à la reine sa visite « à cause de sa nouvelle fonction et du secret qu'il fallait garder ». Hortense demande en vain pour son fils l'autorisation de servir dans l'armée française et, désolée, reprend le chemin d'Arenenberg. Les consolations mystiques de M""^ de Krûdener ne suffisent point à adoucir pour elle les implacables rigueurs de l'exil. Ceux qui la virent à cette
époque, le comte d'Haussonville, Alexandre Dumas, Chateaubriand nous disent sa triste existence.
Dans le calme déprimant d'une vie monotone sur les bords du lac de Constance, le prince Louis songe à recueillir l'héritage lourd de gloire du captif de Sainte-Hélène. Mal préparée, mal conçue, l'échauffourée de Strasbourg a pour seul résultat l'arrestation du prince. Hortense accourt à Paris se jeter aux pieds du roi, qui fait grâce et envoie l'imprudent en Amérique.
Quelle influence la reine Hortense a-t-elle sur la formation d'esprit du futur Napoléon III ?
Il est permis de dire que c'est elle qui a fait germer dans le cerveau du prince les ambitions qu'il a réalisées le 2 décembre 185 1 « par une opération de police un peu rude ».
Il suffit, pour s'en convaincre, de lire les conseils politiques qu'elle donne à son fils :
« Le rôle des Bonapartes est de se poser en amis de tout le monde ; ils sont des médiateurs, des conciliateurs. Croyez qu'il ne vous est pas impossible de devenir littéralement une idole, quelque chose comme le rédempteur, intermédiaire entre le destin rigoureux du ciel et les intérêts humains. Les hommes aiment à se réfugier derrière une providence visible. Il est si facile, d'ailleurs, de gagner l'affection du peuple ! Il a la simplicité de l'enfance. S'il croit qu'on s'occupe de lui, il laisse faire. Ce n'est que quand il croit à l'injustice et à la trahison qu'il se révolte.
« Il y a un art des princes, et vous l'apprendrez pour faire miroiter les phrases, de manière que, par un phénomène d'optique, elles fassent voir aux peuples tout ce qui leur plaît. On arrive à se composer un langage qui a la diversité d'aspect du caméléon, ou, si vous vous le rappelez, un habit d'arlequin que Florian nous montre dans une jolie fable. Chacun, selon son préjugé, y aperçoit la couleur qui le flatte.
« Tous les moyens de régner sont bons, suffisants, légitimes, pourvu qu'on maintienne l'ordre matériellement. »
La reine Hortense ne devait pas voir comment son fils, après la tentative manquée de Boulogne, l'emprisonnement et l'évasion du fort de Ham, mettrait ces conseils en pratique, une fois devenu empereur des Français sous le nom de Napoléon III.
Atteinte d'un cancer, elle était frappée à mort. Louis Bonaparte revint en toute hâte d'Amérique^ et le 5 octobre 1837, à cinq heures et demie du matin, Hortense-Eugénie de Beauharnais, reine de Hollande, duchesse de Saint-Leu, mourait entre les bras de son fils.
Le 19 novembre 1837, son cercueil était déposé à Rueil dans une chapelle, en face de celle où reposait sa mère, l'impératrice Joséphine.
Dans son testament, elle écrivait :
« Je pardonne à tous les souverains avec lesquels j'ai eu des relations d'amitié la légèreté de leurs jugements sur moi. Je pardonne à tous les ministres et chargés d'affaires la fausseté des rapports qu'ils ont constamment faits sur moi. Je pardonne à quelques Français, à qui j'avais pu être utile, la calomnie dont ils m'ont accablée pour s'acquitter. Je pardonne à tous ceux qui l'ont crue sans examen et j'espère vivre un peu dans le souvenir de mes chers compatriotes. »
La devise mélancolique de la reine Hortense peut résumer l'histoire de tpute sa vie :
Mieux connue, mieux aimée.
Moins connue, moins troublée.
Cette étude est très ancienne. Elle a été écrite aux jours heureux et lointains de ma jeunesse alors que je débutais au Palais en 1888.
Charles-Alexandre Lachaud est né à Treignac, dans le département de la Corrèze, le 25 février 181 8. Nous savons peu de choses de son enfance et de ses premières années. Il fit ses études au collège de Bazas et là, raconte un de ses biographes, il se faisait déjà remarquer par sa passion pour la parole. 11 réunissait ses camarades autour de lui dans la cour du collège, et quand le surveillant de la récréation voyait tout à coup les jeux abandonnés et un grand cercle se former autour d'un petit garçon gesticulant avec ardeur, il pouvait se dire sans se tromper : « C'est le petit Lachaud qui est en train de pérorer au milieu de ses camarades ! » Et les petits camarades écoutaient bouche bée cette parole enfantine, se laissant convaincre avec autant de bonne volonté que s'ils eussent été de simples jurés !
En 1836, il vint à Paris faire ses études de droit, puis, bientôt après, retourna dans son pays et se fit inscrire au barreau de Tulle. Ses débuts y furent très brillants, pénibles toutefois comme ceux des avocats qui commencent et qui sont obligés de lutter courageusement pour se faire un nom et une clientèle. Lorsque, tout à coup, par un de ces hasards heureux et providentiels, par un de ces bonheurs qui arrivent toujours au moment où l'on s'y attend le moins, un grand procès criminel vint le tirer de l'obscurité pour le faire entrer d'emblée dans la gloire et dans la renommée.
Dans les premiers jours de janvier 1840, M"^^ Lafarge, née Marie Capelle, était arrêtée dans son château du Glandier, près de Tulle, où son mari, maître de forges, venait de mourir. M^^ Lafarge était la fille d'un ancien colonel de l'Empire ; elle était alliée aux plus honorables familles de l'époque, et elle était accusée par une belle-mère, qui la poursuivit jusqu'à sa mort avec un féroce acharnement, d'avoir
empoisonné son mari avec de l'arsenic et d'avoir volé des diamants à l'une de ses amies d'enfance, M^^^ de Nicolaï, mariée depuis peu à M. de Léautaud. Cette double et terrible accusation dirigée contre une femme du monde, jeune, belle, distinguée et intelligente, eut un retentissement prodigieux : l'affaire devint de suite une cause célèbre.
M"ie Lafarge avait entendu Lachaud plaider dans une affaire d'infanticide devant le jury de la Corrèze ; elle ne le connaissait pas alors, mais elle avait été séduite à un tel point par l'éloquence ardente du jeune avocat, — il n'avait alors que 22 ans, — qu'elle s'était promis d'avoir recours à lui si l'occasion s'en présentait. Aussitôt arrêtée, elle lui écrivit de la prison cette lettre qui a été conservée :
« Vous avez un admirable talent. Monsieur. Je ne vous ai entendu qu'une fois et vous m'avez fait pleurer ! Alors pourtant j'étais gaie et rieuse, aujourd'hui je suis triste et je pleure. Rendez-moi le sourire en faisant éclater mon innocence aux yeux de tous !
« Marie Capelle. »
Lachaud accepta, mais la famille de M^^ Lafarge avait déjà fait choix d'un défenseur, c'était le célèbre M^ Paillet, alors bâtonnier de l'ordre des Avocats à Paris. Marie Capelle, qui avait entendu Lachaud, qui lui avait prédit un avenir de gloire, ne voulut pas abandonner celui qu'elle avait choisi, et elle exigea que son jeune défenseur fût adjoint à son illustre ancien (i). Et il arriva cette chose singulière que, dès cet instant, le nom de Lachaud fut uni à celui du procès Lafarge, que bien qu'il n'eût pas plaidé dans l'affaire capitale d'empoisonnement, mais seulement dans celle du vol des bijoux, le monde, l'opinion publique, on peut même dire la postérité, — qui commence vite pour les grands hommes, — lui attribuèrent la défense de M^^ Lafarge. « La légende, a dit M. Sangnier, est faite depuis longtemps » ; elle est fausse comme la plupart des légendes, mais il n'y a pas à chercher à la refaire : « M^ Lachaud seul a défendu M"^« Lafarge ! »
Et il l'a défendue avec tout son cœur et tout son talent ! Il était jeune, lui aussi, plein d'ardeur et de dévouement, ayant des trésors
(i) M""^ Lafarge eut en outre comme défenseur M' Bac.
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de talent et d'éloquence en réserve et ne demandant qu'à les dépenser sans compter ! Il était à l'âge où selon l'expression du poète ancien « le cœur chante bien haut la chanson dorée de la jeunesse et des vingt ans », et il se donna tout entier à la défense de cette jeunesse de vingt-quatre ans, dont le charme et la beauté, dont l'esprit et la grâce séduisaient tous ceux qui l'entouraient !...
Tant d'efforts, tant de talents furent dépensés en vain ; M"^« Lafarge fut reconnue coupable avec admission des circonstances atténuantes, « qui marquèrent l'hésitation des jurés », et condamnée aux travaux forcés à perpétuité.
Les débats de ce procès célèbre furent palpitants : M"^^ Lafarge eut jusqu'à l'audience même des défenseurs inébranlables. C'est ainsi que Raspail, alors inconnu, mais déjà apôtre de la Révolution et du Camphre — deux spécialités, dont l'une a fait sa popularité et l'autre, ce qui est moins fragile, sa fortune, — Raspail, dis-je, fut appelé par la défense pour répondre aux conclusions écrasantes des médecinsexperts qui avaient constaté la présence de l'arsenic dans le cadavre de M. Lafarge. A l'audience, le grand chimiste aurait fait cette déclaration : « De l'arsenic ! Qu'est-ce que cela prouve ? Donnez-moi un bâton de chaise, le fauteuil même sur lequel vous êtes assis. Messieurs^ et je vous trouverai de l'arsenic dedans (i) ! »
Condamnée, Marie Capelle ne fut pas flétrie. Elle conserva ses partisans et ses défenseurs. Dans sa prison de Tulle, elle recevait plus de 6.000 lettres par an : lettres de pitié, d'offres de subsides, et surtout déclarations d'amour ou demandes en mariage, faites — ai-je besoin de vous le dire ? — par de riches Anglais ou d'excentriques Américains ! Pendant sa captivité, elle écrivit un livre intitulé : Heures de prison, qui contient de fort belles pages.
En 1852 enfin, elle écrivait au prince Louis-Napoléon, Président de la République, pour lui demander non pas grâce, mais justice. Cette lettre, qui a été conservée, contient de beaux passages.
(i) « Si non e vero, e bene trovato ! » Les chansonniers s'en mêlèrent et bientôt on récita ces vers dont la rime est riche :
Quand Raspail arriva Orfila Fila.
Eu réalité, Raspail n'a pas déposé comme témoin...
« Monseigneur, disait-elle, je suis innocente ! J'ai désespéré douze ans de la justice des hommes, mais vous êtes le représentant de la justice divine sur la terre... Ce n'est pas la liberté du bonheur que j'implore, c'est le moyen d'intéresser Dieu au triomphe de mon droit... Prince! si mon père vivait, il ne trouverait qu'un nom assez grand pour changer un acte de clémence en un acte de justice ! Vous portez ce nom, Monseigneur. J'élève ma prière jusqu'à vous ! Grâce pour la mémoire et l'honneur de mon père ! Grâce, Prince, et justice pour deux !»
Napoléon fit grâce et M^^^ Lafarge retourna dans son château du Glandier, resté désert et inhabité pendant plus de douze ans. Elle s'était fait d'étranges illusions sur les dispositions de l'opinion publique à son égard. « Qjaand je reviendrai au pays, disait-elle, on m'apportera des fleurs, on me fera une triomphale réception... » Hélas ! il n'en fut rien : les habitants du Glandier la reçurent fort mal, et quand elle se promenait dans le village, elle entendait murmurer sur son passage les mots de « voleuse ! empoisonneuse ! »
M^^ Latarge ne jouit pas longtemps de sa liberté et mourut quelque temps après sa sortie de prison. A son lit de mort, elle réunit ses amis restés fidèles et là, devant tous, devant le prêtre appelé à son chevet pour lui prodiguer les dernières consolations, elle fit cette déclaration suprême : « Je vais paraître devant Dieu pour être jugée. Eh bien ! devant lui, je proteste de mon innocence ! »
Lachaud du reste, — qui avait eu certes pour elle plus que du dévouement, — l'a toujours crue innocente avant comme après sa condamnation. Sa conviction, dit-on, était si forte que quarante ans de souvenirs et de réflexions n'avaient pu l'ébranler. On n'osait jamais parler d'elle devant lui, car on savait combien ce sujet lui était pénible et lui tenait au cœur. « Cependant », raconte Ignotus, l'écrivain distingué, « à une soirée chez le docteur Debeauvais, médecin en chef de Mazas, devant plusieurs magistrats très connus, une femme, — les femmes sont terribles, — prononça le nom de M"^« Lafarge. »
Lachaud s'écria très ému : — « Eh bien ! oui, parlons-en. Vous allez me demander si elle était coupable ? Coupable ! elle ! ah ! si vous l'aviez connue, vous ne me demanderiez pas cela. Elle, coupable, Marie Capelle ! (Lachaud ne disait jamais M™^ Lafarge), ce cœur prodigieux qui m'a deviné alors que je me cherchais encore.
cette femme merveilleuse qui, après sa condamnation, me disait : « Mon ami, je suis bien heureuse que mon malheur serve à votre fortune. » L'infortunée! dites qu'elle a été écrasée par une fatalité plus cruelle qu'aucune des sombres fatalités du théâtre tragique d'autrefois. Mais coupable ! non. »
Marie Capelle mourut en 1853 et, pendant trente ans, Lachaud ne cessa d'entretenir sa tombe avec un pieux respect et d'y envoyer des fleurs. Un jour(i), peu de temps avant sa mort, déjà triste et malade, il dînait chez M. Paul de Cassagnac et il disait à la jeune femme du député du Gers : « Les cœurs qui croient à l'innocence de Marie Capelle deviennent de plus en plus rares. Puisque vous êtes un de ceux-là, promettez-moi d'entretenir sa tombe quand je serai mort... Cette pensée me fera du bien. »
En 1842, Lachaud plaidait à Lyon dans cette mystérieuse et dramatique affaire de Marcellange, que je veux vous rappeler en quelques mots. Le i^'' septembre 1840, vers 8 heures et demie du soir, M. Louis de Marcellange était assis au coin de la cheminée de la grande salle du château de Chamblas, près du Puy. 11 avait autour de lui tous ses serviteurs, avec lesquels il s'entretenait familièrement : il venait, suivant une pieuse coutume, de faire avec eux la prière du soir. Tout à coup, deux détonations se font entendre, les vitres volent en éclat et M. de Marcellange, tué raide, tombe dans les cendres du foyer...
On fut longtemps sans pouvoir découvrir l'assassin. On arrêta plusieurs individus, puis on les relâcha, faute de preuves ; plus de cinq cents témoins furent entendus. Mais personne n'osait parler, personne n'osait, dans le pays terrorisé, se répéter tout haut les étranges soupçons que l'on échangeait à voix basse : M"^^ ^ç. Marcellange, de complicité avec sa mère, M^^^ ^jg Chamblas, aurait fait assassiner son mari par un de ses domestiques nommé Jacques Besson.
Enfin, après dix-neuf mois d'une instruction minutieuse, la justice peut suivre son cours. Jacques Besson, arrêté sur des témoignages formels, fut condamné à mort par la Cour d'assises de la Loire. Mais l'arrêt fut cassé pour vice de forme et l'affaire revint devant les Assises du Rhône. Avant l'audience, les dames de Chamblas, que l'on
(i) Cette anecdote est rapportée par Ignolus,
avait eu la faiblesse de ne pas poursuivre comme complices, disparurent, avouant ainsi leur culpabilité. M" Rouher avait défendu Jacques Besson devant les Assises de la Loire, M^ Lachaud le défendit devant celles du Rhône. Les passions étaient si excitées, les haines si violentes que Lachaud, en sortant de l'audience, devait être protégé par des soldats contre les hostilités de la foule (i). Jacques Besson fut de nouveau condamné à mort. Il marcha à l'échafaud sans trembler, refusant de livrer à la justice le secret de ce terrible drame. « A quoi bon parler ? » disait-il aux magistrats qui le pressaient de questions ; « cela ne me sauverait pas et ce serait en mettre beaucoup d'autres dans l'embarras (2). »
En 1844, après tous ces succès, Lachaud venait à Paris et bien qu'il y arrivât précédé d'une solide réputation, ses débuts furent pénibles à ce grand barreau de Paris, encombré de talents, où les jeunes ont tant de mal à se faire jour et à se créer leur place à côté des anciens. Lachaud, malgré sa robuste foi en lui-même et en sa force, eut des moments de découragement. « Tout ce que je souhaite, disait-il un jour à Philippe Dupin, alors un des maîtres de la parole, c'est d'arriver à gagner une douzaine de mille francs par an. » Dupin, qui était l'esprit incarné, la malice faite homme, lui répondit tranquillement : « A ce prix-là, je vous afferme ! » Et on ajoute (3) « que l'afîaire eût été meilleure pour le fermier que pour le propriétaire ».
Peu de temps après son arrivée à Paris, il se marie. Il épouse la fille de l'académicien Ancelot qui venait de se ruiner dans une désastreuse exploitation du théâtre du Vaudeville. Lachaud réunit tous les créanciers de son beau-père, reconnut pour son compte toutes les dettes de celui-ci et désintéressa intégralement la masse des créanciers. C'était là un des premiers traits, mais non des moins remarquables, de cette générosité délicate et inépuisable qui était dans le fond même de sa nature.
Puis il ne tarde pas à se faire au barreau de Paris la place qui lui est due. Il plaide surtout aux Assises. C'est là que le portaient le plus volontiers la nature et l'ampleur de son talent, c'est là que ses merveilleuses facultés, que son incomparable éloquence trouvaient large
(i) Nous avons vu le même fait se renouveler, à Constantine, dans l'affaire du malheureux Henri Chambige.
(2) Lire le très beau livre du Président Bouchardon : Les Dames de Chamblas.
(3) M. Albert Bataille.
carrière et pouvait se dépenser, sans compter, avec la prodigalité d'un tempérament inépuisable. C'est là qu'il se sentait le plus à l'aise, qu'il était dans son véritable élément. Cest à cette Cour d'assises, où malgré d'excellents successeurs, tels que M^ Démange, M^ Danet et tant d'autres, nul encore n'a pu le faire oublier et combler le vide laissé par sa disparition, qu'il a remporté ses plus beaux triomphes, ses plus éclatants succès. Il aimait les Assises ! et il avait raison, — car au moins là la parole a une action, l'éloquence un résultat. On n'a pas affaire à des juges indifférents, plus ou moins blasés sur tous les artifices de la parole ; on a devant soi douze jurés, — douze hommes, — souvent nerveux et impressionnables à l'excès, mais attentifs, scrupuleux, auditeurs ardents et convaincus, ne demandant qu'à se laisser persuader, indulgents à toutes les faiblesses et les erreurs humaines, jugeant plus souvent enfin avec leur cœur qu'avec leur raison, — sans que leurs verdicts en soient pour cela plus mauvais ! Qu'y a-t-il de plus beau, je vous le demande, de plus enivrant que ces procès criminels où dans les grands jours d'audience, alors que la foule assiège la salle des Assises, l'auditoire tout entier, les jurés, la Cour même, — triomphe plus rare ! — sont suspendus frissonnants aux lèvres d'un homme qui vient sauver un de ses semblables ? Ces voluptés, ces ivresses de la parole, Lachaud les a connues et les a savourées plus que tout autre !
Encore une fois, il était l'homme de ces causes, de ces grands drames humains, parfois si cruels et si poignants. « Comment les plaidait-il, — et c'est à M. Albert Bataille que j'emprunte tous ces détails — comment, dans presque toutes les causes, triomphait-il du ministère public, des témoins, de son client lui-même » — qu'il couvrait comme d'un bouclier ?
« Les jurés étaient prévenus contre son talent même, mais tout l'inspirait et l'impressionnait. Il faisait marcher ses auditeurs charmés et attentifs de surprises en surprises. Il travaillait les consciences, a-t-on pu dire, comme un habile ouvrier travaille le marbre ! Il cherchait et trouvait le moyen de pénétrer dans ces cœurs, il voyait le défaut de la cuirasse et entrait en victorieux dans les consciences. »
Il était aussi bon observateur du cœur humain que merveilleux orateur. Etudiant un à un tous les jurés, les regardant, les fascinant.
il sortait de son banc d'avocat (i), allait parler jusqu'auprès de leurs sièges, traversant le prétoire et se promenant tout en plaidant, il ne quittait les jurés que « lorsqu'il avait vu sur leurs physionomies que l'argument avait porté ».
Si, par hasard, il s'apercevait qu'un des jurés restait incrédule, n'était pas convaincu, il recommençait sa plaidoirie pour ce récalcitrant et arrivait toujours, par une intuition admirable, à découvrir l'argument qui devait porter sur cet esprit rebelle. « Il ressaisissait », comme l'a dit Gambetta, qui aimait Lachaud et a fait un admirable portrait du maître, dont le talent avait tant d'affinités avec le sien, « il ressaisissait dans une brassée herculéenne tous les éléments de l'accusation, il les broyait, il les mélangeait, il les choquait, il les heurtait et les poussait enfin d'un coup d'éloquence dans le rêve et dans la fumée ! »
C'était encore et surtout un tacticien de premier ordre, un habile connaissant à merveille les finesses du métier, excellant, pendant l'interrogatoire et la déposition des témoins, à prendre des positions inexpugnables et à dresser les batteries de la défense.
Il était la terreur des infortunés témoins qu'il pressait sans pitié de questions insidieuses, cherchant à faire naître une contradiction. Malheureusement, le contraire arrivait parfois : il s'attirait une réponse précise, accablante pour son client... Alors, il fallait le voir! Il s'asseyait en se frottant les mains avec une mine si enchantée, avec un air d'allégresse si convaincu, avec des « très bien ! parfait ! Messieurs les jurés apprécieront », dits à haute voix, que les jurés stupéfaits en arrivaient à croire qu'ils avaient mal compris et que ce qu'avait dit le témoin était au contraire excellent pour l'accusé !
Ce sont là, passez-moi l'expression, des petites ficelles que j'ai tort de vous dévoiler et dont il faudra ne plus vous souvenir si un jour vous avez l'ennuyeux honneur d'être jurés.
Qjaand le ministère public commençait son réquisitoire contre l'accusé, Lachaud feignait alors de ne plus écouter, d'être indifférent à tout ce que disait l'avocat général. Il s'assoupissait sur la table, la tête entre ses mains, « dans l'attitude d'un écolier qui dort à la classe du soir », selon l'expression d'Ignotus, et les jurés qui n'étaient pas au
(i) La barre, qui ferme le banc des Avocats, à la Cour d'assises de la Seine, n'existait pas autrefois; elle a été placée pour empêcher Lachaud de se livrer à ces promenades oratoires.
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courant de cette tactique ne pouvaient s'empêcher de penser : « 11 faut que Tavocat soit bien certain de la bonté de sa cause. Sans cela, il se donnerait au moins la peine d'écouter : il ne dormirait pas avec tant de béatitude. »
Détrompez-vous ! il ne dormait pas. 11 écoutait au contraire, il restait là, comme le dépeint Gambetta, « l'oreille tendue, calme, la main seule pleine de fièvre, hachant à coups de canif une plume égarée sous ses doigts, recevant tous les coups en pleine poitrine, les comptant, pour les rendre tout à l'heure avec l'usure du génie ! » Et quand l'avocat général se permettait une appréciation inexacte, une interprétation fantaisiste des faits, Lachaud relevait tout à coup sa tête intelligente et moqueuse, avec un air gouailleur et sceptique, un sourire incrédule, et lançait un « hum ! hum ! » retentissant et sonore qui faisait naître un fou rire dans l'auditoire et perdre au malheureux magistrat la suite de sa harangue et le fil de ses idées.
Lachaud était un adversaire poli et courtois, même dans les discussions les plus chaudes et les plus passionnées. Il savait rester maître de lui-même, sans jamais s'emporter, ce qui est une grande force et donne une prodigieuse supériorité sur les adversaires irascibles et nerveux. S'il était la « bête noire » des Présidents d'Assises par sa verve ironique, par l'imprévu de ses questions et de ses réponses, il gardait presque toujours envers les magistrats les formes respectueuses qui conviennent à un homme bien élevé et de bonne compagnie. Je dis presque toujours, car on cite au moins deux circonstances, dont une est restée célèbre, où il n'a pas craint de se départir de ces règles de convenances qu'il s'était si justement imposées.
Il plaidait une fois devant une Cour d'appel de province, dans une aff'aire très délicate et, comme le fait incriminé, en raison de la situation du prévenu, avait eu un grand retentissement, le chef du Parquet, le Procureur général lui-même était venu prendre la parole et soutenir l'accusation. Lachaud, selon son habitude, pressait les témoins de questions pour établir l'innocence de son client. Ces témoins étaient des gens connus, des écrivains comme M. Blavet, des musiciens comme M. Léo Delibes, qui venaient tous afiirmer la parfaite honorabilité du prévenu. Le Procureur général, impatienté, s'écrie tout à coup : (' Enfin, Messieurs, je ne comprends pas cet essai de réhabilitation
qu'on tente devant vous. Ne va-t-on pas vous demander maintenant de faire monter l'accusé au Capitole ?» — « Oh ! Monsieur le Procureur général », répond Lachaud, dans une de ces ripostes du tac-autac où il excellait, « nous ne sommes pas inquiets : nous savons tous fort bien que vous êtes là pour l'en empêcher ! »
Cette allusion spirituellement impertinente au rôle protecteur joué' par les oies n'a peut-être pas été faite par Lachaud, mais par son fils. Peu importe ! l'esprit et le talent sont héréditaires chez les Lachaud, et le fils, M^ Georges Lachaud, a porté dignement le grand nom qui lui a été légué.
La seconde incartade qu'il se permit fut plus grave et amena un résultat décisif : la suppression du résumé que prononçait le Président à la fin des débats, après le réquisitoire et la plaidoirie. Le résumé était souvent un nouveau réquisitoire qui venait frapper l'accusé au mépris des articles tutélaires de notre loi pénale qui veulent que la parole appartienne toujours en dernier à la défense. Depuis longtemps, on protestait contre les résumés ; les esprits libéraux réclamaient tous énergiquement la suppression de cette formalité surannée et quelquefois dangereuse ; mais ces plaintes restaient sans résultat, ces réclamations sans effet, car vous devez savoir qu'il n'y a rien de difficile, dans notre beau pays de France, comme de faire cesser un abus ou de réparer une injustice !
L'incident qui eut lieu entre Lachaud et le Président dans l'affaire Marie Bière fit plus à lui seul que toutes les réclamations réunies.
Mlle Marie Bière était artiste lyrique. Elle avait été longtemps citée comme une exception dans le monde des théâtres : elle était sage ! Après avoir résisté quelques années aux tentations de la vie facile, elle s'était laissé séduire par un riche clubman, fort répandu dans le monde galant, M. Gentieu, et celui-ci l'avait abandonnée après l'avoir rendue mère. M^i^ Marie Bière se vengea de cet abandon expéditif en tirant sur M. Gentieu, rue Auber, trois coups de pistolet, dont deux atteignirent celui-ci au bras et à la jambe. Les femmes qui tuent, les femmes qui vitriolent sont devenues si nombreuses et ont I encontre chez les jurés tant de paternelle indulgence, que ces sortes d'affaires semblent aujourd'hui banales et ne présentent plus qu'un médiocre intérêt à la curiosité publique. Mais alors on était moins blasé, et ces coups de revolver eurent un prodigieux retentissement.
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Le jour de l'audience, la salle des assises fut envahie par un public nombreux et passionné composé surtout de femmes désireuses sans doute d'apprendre comment on doit, en certaines occasions, se venger d'un abandon trop brutal, et de gens du monde, d'artistes, d'écrivains tels que Ludovic Halévy qui ne songeait pas encore à l'Académie et se contentait de penser aux Petites Cardinal, ce qui était infiniment plus récréatif; M. Alexandre Dumas fils, qui venait assister à la mise en pratique des conseils par lui donnés dans une brochure intitulée Tue-îà ! qui fit grand bruit à l'époque.
Après une entraînante plaidoirie de Lachaud, le Président fit son résumé. Ici je laisse la parole à un témoin oculaire (i). « C'était le Président B***, avec sa jolie tête Louis XV, poudrée à frimas, et ses petites mines coquettes qui lui donnaient l'air d'un galant abbé de cour, qui tombait à bras raccourcis sur l'héroïne du drame de la rue Auber.
« Lachaud, selon son habitude, semblait dormir, les bras croisés sur la table, le visage caché entre ses mains. De temps en temps, il grommelait : « Voilà le résumé !... Il appelle ça un résumé... Nous allons voir si cela va continuer longtemps... »
« Qu'est-ce que vous dites donc, M^ Lachaud ? » interrompit le Président.
« Lachaud ne répondit pas et le réquisitoire, — car c'en était un, — continue de plus belle. Soudain Lachaud bondit à ces mots du Président : « Messieurs les jurés, ne vous inquiétez pas de la peine, elle sera ce que vous voudrez ! »
« Cette fois-ci, dit Lachaud à voix basse à ses voisins, le résumé va y passer ! » Puis se tournant vers le Président et l'interrompant : « Qu'est-ce que vous racontez donc aux jurés, s'écrie-t-il, vous leur dites que Marie Bière peut s'en tirer avec quelques mois de prison. Mais vous savez bien le contraire : pas de circonstances atténuantes, c'est la mort ! Des circonstances atténuantes, c'est au minimum cinq ans de travaux forcés ! »
« L'infortuné Président fut tellement abasourdi par cette violente sortie qu'il en laissa tomber son monocle et qu'il put à peine achever, bégayant, brouillant son récit, se trompant, se perdant dans ses
(0 M. Albert Bataille.
notes et finissant enfin, à la vive hilarité de l'auditoire par appeler Lachaud « M^ Bière » et Marie Bière « M^'^ Lachaud ».
M'i« Marie Bière fut acquittée aux applaudissements de l'auditoire qui fit à Lachaud une triomphante ovation, et le résumé fut condamné à mort. Le Sénat et la Chambre des députés l'exécutèrent peu de temps après (i).
Voulez-vous un exemple saisissant de cette présence d'esprit qui ne l'abandonnait jamais et lui permettait de tirer un merveilleux parti des circonstances les plus fortuites. Lachaud défendait devant les jurés de l'Aisne, à Laon, un individu accusé de parricide. Cet homme avait une attitude déplorable, avouait les faits avec un cynisme révoltant et ne cessait de ricaner que pour insulter les témoins. Le Président des Assises, qui était grand ami de Lachaud, lui avait dit avant l'audience : « En voilà un qui sera condamné à mort malgré toi ! — Pas sûr, répond Lachaud. — Ah ! par exemple c'est trop fort, je te parie que si ! — Je te parie que non ! — Eh bien ! nous verrons. » Et le pari fut fait.
Lachaud semblait bien près de le perdre, car il plaidait déjà depuis plusieurs heures sans avoir pu émouvoir le jury qui paraissait décidé cette fois à faire un exemple... Soudain une sonnerie de cloches se fi^t entendre dans le grand silence de la nuit et vint ébranler les voûtes de la salle d'audience. C'était le carillon joyeux de la nuit de Noël qui appelait les fidèles à la messe de minuit. Lachaud s'arrête, ému, vivement impressionné, car, outre qu'il était fort religieux, il « s'identifiait avec son procès comme les grands artistes avec les rôles qu'ils jouent »... Il interrompt sa plaidoirie et reste les yeux au ciel, les bras largement étendus..., puis de cette voix merveilleuse qui savait si bien trouver le chemin des cœurs : « Messieurs, dit-il, en cette nuit bienheureuse, en ce moment solennel un Dieu de pardon, un Dieu de paix et de miséricorde nous est né ! c'est Jésus qui, de son berceau, vous crie pitié ! Souvenez-vous que la clémence suprême est infinie et ne soyez pas plus inflexible que Dieu lui-même ! »
Cet émouvant incident sauva la tête du coupable, auquel les jurés
(i) Après son acquittement, M"^ Marie Bière rentra au théâtre. Mais la chanteuse ne valait pas l'héroïne de Cour d'Assises et le public se fâcha de cette exhibition inconvenante. Peu de temps après, M"^ Marie Bière épousait un riche étranger, un Valaque.
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accordèrent les circonstances atténuantes : Lachaud avait gagné son pari !
Lachaud ne se contentait pas de plaider pour ses clients et de les sauver parfois, mais, même après l'audience, il ne cessait de s'occuper d'eux pour obtenir une grâce ou une commutation de peine, s'ils avaient été condamnés. Il ne pensait pas que sa tâche fût finie après sa plaidoirie, et il prodiguait ses démarches et son influence. C'est ainsi qu'il avait poursuivi Napoléon III jusqu'à Compiègne, pour obtenir la grâce du docteur Lapommerais (i), et il avait fini par arracher une promesse à l'Empereur. Malheureusement, le garde des sceaux d'alors, Baroche, représenta à Napoléon que cette grâce ferait dans l'opinion un efi'et détestable, et que Ton ne manquerait pas de dire, — ce qui était vrai, — que la grâce n'aurait pas été accordée s'il se fût agi d'un pauvre diable et non d'un bourgeois ! La grâce ne fut pas signée et Lapommerais eut la tête tranchée. Il avait protesté de son innocence jusqu'au dernier moment et n'avait été condamné que sur les conclusions formelles du médecin-expert, l'éminent docteur Tardieu. En montant à l'échafaud, Lapommerais fit cette déclaration aux personnes qui l'entouraient : « Dites au docteur Tardieu qu'il n'ait aucun remords !... »
Du remords ! les magistrats, les experts, les avocats enfin ne peuvent en avoir quand ils ont fait leur devoir. Lachaud, du reste, a défendu tant de grands criminels dans sa vie qu'il ne pouvait s'apitoyer longuement sur le sort de chacun d'eux lorsqu'ils étaient condamnés au châtiment suprême. On raconte à ce sujet une anecdote assez peu connue et qui vous montrera bien le fond si gai, si gaulois du caractère de Lachaud. Un jeune avocat, qui avait vu un de ses premiers clients condamné à mort, vient trouver Lachaud tout désolé et lui demande : « Que feriez-vous à ma place ? — Je vais vous donner un moyen, répond Lachaud sans sourciller, il est bien simple ! Je demande une audience à l'Empereur : généralement il me l'accorde. J'implore la grâce de mon client : presque toujours il me la refuse. Alors j'attends tranquillement le jour de l'exécution. Ce jour-lâ je fais
(i) Lapommerais, on le sait, avait été condamné à mort par le jury de la Seine pour avoir empoisonné avec de la digitaline sa maîtresse, M'"* de Pavj'. Il avait commis ce crime afin de toucher le montant d'une police d'assurance sur la vie de 550.000 Ir., contractée par cette dame à son profit.
dire une messe pour le repos de son âme et après... — Après ? interroge l'autre tout anxieux. — Après, continue Lachaud avec un rire bon enfant, j'en fais condamner un autre et je recommence la même cérémonie ! »
Nous ne pouvons passer en revue, même rapidement, toutes les grandes affaires auxquelles Lachaud a été mélé(i). Il a plaidé un nombre considérable de procès et il fallait qu'il fût vrainient doué d'une extraordinaire puissance et facilité de travail pour résister à ce dur labeur. Sans cesse sur la brèche, appelé aux quatre coins de la France, passant des nuits en chemin de fer après de longues journées d'audience, toujours prêt à recommencer le combat le lendemain contre de nouveaux adversaires, il était, on peut le dire, un infatigable lutteur. Maître de sa pensée comme de sa parole, il avait l'art difficile d'oublier de suite les préoccupations de l'audience. « Allons dîner, disait-il en sortant, et surtout ne parlons plus de l'affaire ! » Dans ces expéditions en province, il avait souvent comme adversaire Jules Favre qui était son grand ami. On raconte sur leur intimité un trait touchant : quand ils allaient plaider l'un contre l'autre, ils logeaient au même hôtel, dans deux chambres contiguës, et Jules Favre ne se couchait jamais avant d'avoir bordé le lit de son illustre ami et vu s'il n'avait besoin de rien pour la nuit.
Cette dépense exagérée de lui-même, cette prodigalité de talent étonnait ses confrères. « Quand on s'appelle Lachaud, lui disait-on un jour, on plaide moins. — Je ne m'appelle pas Lachaud, répondit-il fièrement, je m'appelle la Défense ! »
Son talent et son éloquence avaient fait de lui l'avocat des causes désespérées, le défenseur des clients condamnés d'avance par l'opinioTi publique. Cest ainsi qu'en 1869 il défendit Troppmann, rindéfendable. Il accepta d'être l'avocat du « monstre », comme on l'appelait alors, malgré les colères et les menaces, malgré les lettres anonymes qui lui furent envoyées pour le dissuader de prêter son concours au tueur d'enfants. Il faut croire d'ailleurs que les avocats ont une optique particulière pour voir et juger leurs clients, car lorsqu'on disait
(i) Comment ne pas rappeler les dramatiques affaires Lemoine, Bocarmé, Rish- Allah, Armand Chéreau, Vve Gras, Pavy, Thiébault, de Lescure, Charpentier, etc. Plus près de nous enfin, le procès de l'infortunée M"' de lilly, que Lachaud fit acquitter aux acclamations de l'auditoire, aux applaudissements enthousiastes du public, dont le signal fut donné par le chef du jury lui-même !
à Lachaud : 5« Comment avez-vous pu défendre un pareil misérable ? — Misérable ! répondait-il, vous exagérez, je vous assure qu'au fond Troppmann n'était pas un mauvais garçon ! — Oh ! très au fond, ajoutait souvent l'interlocuteur peu convaincu. »
En décembre 1873, il assistait Bazaine devant le conseil de guerre de Trianon présidé par le duc d'Aumale. Là encore il avait contre lui l'opinion publique, tous les honnêtes gens, on devrait pouvoir dire tous les Français ! M^ AUou sollicité par M. Thiers de se charger de la défense du maréchal, avait refusé avec dignité cette besogne désagréable. M. Thiers en effet avait toujours cru à l'innocence de Bazaine et il le défendit jusqu'au dernier moment, avec un entêtement particulier aux vieillards. Aussi, l'illustre homme d'Etat avait-il adressé le maréchal au grand avocat qui venait de prononcer une admirable plaidoirie, une plaidoirie vengeresse pour le général Trochu. A défaut de M^ Allou, Lachaud accepta la défense.
La tâche était si lourde, si écrasante que les robustes épaules de Lachaud lui-même ne purent la supporter sans fléchir. Quand on étudie un homme, il faut le faire sans parti pris et sans passion, et se réserver avant tout le droit de dire jusqu'au bout ce qu'on pense de lui, sans euphémismes et sans atténuations. La cause était détestable, la défense impossible, le crime sans excuse, et si Lachaud fut, ce jour-là, inférieur à lui-même, la faute en est seule au déplorable client qu'il avait à défendre ! Il est inutile d'insister sur Bazaine : cet homme est mort, faisons-lui la grâce de le laisser reposer dans l'oubli !
Il fallait un miracle pour sauver Bazaine. Ce miracle, Lachaud sut l'accomplir, non dans sa plaidoirie, mais dans sa réplique au général Pourcet, qui remplissait les fonctions de ministère public. Lachaud avait terminé sa plaidoirie sans avoir pu faire tressaillir les juges militaires : leur siège était fait et ils se contentaient de sourire, lorsque l'avocat se risquait à donner quelques explications stratégiques. Le maître s'était assis, malade, épuisé, et sentant la cause perdue.
Le général Pourcet commit la lourde faute de lui répliquer et prononça, — ou plutôt lut, car son réquisitoire entier était écrit, — la fameuse phrase: « Messieurs, l'avocat que vous avez devant vous, c'est le défenseur des plus grands criminels, c'est le défenseur de Troppmann ! »
Lachaud bondit sous l'outrage de cette virulente apostrophe et,, retrouvant soudain ses forces et sa voix épuisées par quatre journées de plaidoirie, redevenant l'orateur des grands jours, se ressaisissant pour ainsi dire lui-même, il accabla le ministère public sous la plus admirable des ripostes et sut, par son art merveilleux, triompher enfin de l'indifférence ou de l'hostilité des juges !
« Ah ! Monsieur, je vous félicite, lui dit le duc d'Aumale, qui l'avait fait appeler dans son cabinet, vous venez de sauver la tête du maréchal. » En effet, les juges, pour donner un semblant de satisfaction à l'opinion publique, condamnèrent à mort le traître envers la patrie, puis signèrent immédiatement après un recours en grâce et, par une comédie dont personne ne fut dupe, Bazaine, après commutation de peine, fut interné à l'île Sainte-Marguerite. Vous savez le reste...
Voulez-vous connaître l'homme dont j'analyse en ce moment la vie ? Voulez-vous le voir revivre sous vos yeux en un portrait admirable de ressemblance et de vérité ? Quand on peut avoir un tableau de maître, à quoi bon essayer d'en faire une pâle copie ? Laissons parler Gambetta et dites-moi si ce n'est pas là une merveilleuse peinture dans laquelle se trouve Lachaud tout entier :
a II a le front haut, lumineux, lisse et rond, — la figure chaude et éclairée, — la joue puissante comme un Romain, — la lèvre large, saillante, avec un sourire de Gaulois rafliné, — la narine dilatée, bruissante, reposant sur un nez solide, aux attaches droites, — la bouche riche et ronde qui rappelle celle qu'Horace enviait aux Athéniens, ore rotundo, — l'œil gros, rond, avec des paupières d'une mobilité méridionale, — (un œil superbe auquel on ne pouvait rien cacher et qui scrutait jusqu'au fond de l'âme), cet œil un peu amolli au repos, s'illumine de clartés terribles et soudaines, rit avec une douce lueur, qui s'irise sur le cristallin et rayonne sur tout le globe, — des airs de tête pleins de majesté, — la main courte, les doigts fins et potelés, la partie antérieure des doigts grasse, protubérante, rose comme les Orieritaux, — le bas de la main ovale, plein de ressorts, quoique frappé de fossettes, — le corps droit, bien campé, avec un air d'agilité juvénile, — l'embonpoint léger et plein de finesse, des organisations spirituelles et voluptueuses : — joignez à cela une voix uierveilleuse de souplesse et d'étendue, un mena terminé entre le cor
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et la flûte, l'éclat et la délicatesse. » — Car Lachaud a été ce qu'on peut appeler un grand musicien, et personne mieux que lui n'a joué en artiste de cet admirable instrument qu'on nomme la voix humaine.
Un autre de ses biographes, qui semble comparer irrespectueusement un avocat à un acteur, a dit de lui dans un langage moins éloquent : « Ce grand artiste avait l'organe de Mélingue, la rondeur de Coquelin, la bonhomie de Geoffroy, et la dignité souriante d'un évéque monté en chaire ! »
Lachaud n'avait pas seulement un grand esprit, mais encore, — alliance rare, — ■ un cœur tendre et délicat. Il était toujours prêt à rendre service et à venir en aide à tous ceux qui sollicitaient son assistance. Jamais il n'a refusé de défendre un malheureux et bien souvent même il a obligé de sa bourse ceux dont il avait défendu la cause : ce qui n'a pas empêché le peuple de Paris, avec cette prodigieuse ingratitude dont le caractère français s'accommode si bien pour payer les services rendus, d'essayer de brûler sa maison pendant la Commune. Mais lorsqu'il avait affaire à un client riche, Lachaud demandait, dit-on, des honoraires tout à fait confortables. C'est ainsi qu'étant allé plaider en Egypte contre le Khédive, au nom d'une société financière, il reçut pour sa plaidoirie une somme de éo.ooo fr. et fit, par la même occasion, un voyage féerique dans ces admirables pays du soleil, — voyages qui vous laissent dans l'esprit un inoubliable souvenir !
S'il a plaidé surtout au criminel, il a été aussi l'avocat de bien des grands procès civils, surtout des séparations de corps. Il avait, à ce que raconte un témoin de sa vie, une façon bien touchante et bien charmante de plaider ces affaires délicates, où l'on devrait avant tout, ce me semble, éviter le scandale et la publicité. Il réunissait son adversaire et les parties dans son cabinet et plaidait devant eux l'affaire comme s'il eût été à la barre du Tribunal ; son contradicteur lui répondait et les « deux avocats devenus pour un instant des juges », rédigeaient enfin d'un commun accord une convention amiable que les deux parties respectaient comme un arrêt de justice, — plus même, ce qui n'est quelquefois pas difficile ! On pouvait ainsi, grâce à ce huis-clos préservatif, sauvegarder à hi fois l'intérêt des parties et l'honneur des familles.
En dehors du Palais, deux passions ont absorbé la vie de Lachaud : la politique et la presse.
Il a été un bonapartiste ardent et convaincu, et, ~ chose curieuse, — bonapartiste surtout depuis la chute de l'Empire, courtisan de l'exil et des jours malheureux. Etait-ce par esprit d'opposition, par fidélité à un régime, — auquel il n'avait jamais rien demandé alors qu'il détenait le pouvoir, — ou par dilettantisme, par caprice d'artiste ? Je ne sais : toujours est-il que ses convictions étaient bien désintéressées, puisqu'il n'avait plus rien à attendre d'un régime à jamais déchu. Il se présenta plusieurs fois aux élections et ne fut jamais nommé : le suffrage universel, avec sa logique habituelle, lui trouva sans doute trop de talent pour l'envoyer siéger à une Chambre des députés...
En 1869, il eut l'honneur d'avoir pour adversaire M. Jules Simon dans la 8' circonscription de la Seine (i). C'est à l'occasion de cette lutte électorale qu'un poète aussi bien intentionné que mal inspiré avait composé une ode distribuée en guise de bulletin de vote et se terminant ainsi :
Arborons le même drapeau, Comme un gladiateur qui se rend dans l'arène Rassemblons notre force au moment de l'assaut Qu'en allant au scrutin, amis, rien ne nous gêne : Nous sauvons le pays, si nous nommons Lachaud !
Malgré, ou peut-être à cause de cette débauche de poésie, Lachaud fut battu de loin par M. Jules Simon, n'obtenant que 8.000 voix alors que celui-ci en réunissait plus de 30.000.
Lachaud, au reste, était trop intelligent pour devenir jamais un sectaire : il était avant tout tolérant et conciliant, même en politique : vertu rare ! Et ses plus grands amis étaient des adversaires irréconciliables. C'étaient MM. Jules Grévy, Jules Favre, Gambetta, etc. Il eut toujours les relations les plus affectueuses avec ce dernier qui, par un de ces étranges hasards dans lesquels se complaît la Providence, devait mourir, mystérieusement frappé, à peu de jours de lui. Lachaud
(i) M. Jules Simon, il est piquant de le constater, passait alors pour un homme d'opinions très avancées.
avait même servi de trait d'union entre M. Jules Grévy et Gambetta, qui n'avaient l'un pour l'autre qu'une sympathie très modérée, et ce fut, — spectacle curieux ! — le bonapartiste militant qui décida le grand tribun républicain à faire à celui qui était alors chef de l'Etat une visite restée célèbre, dans laquelle eut lieu une réconciliation éphémère.
Il fut aussi l'ami et l'avocat de M. de Villemessant, qui venait de fonder le Figaro. Ce journal seul, qui commençait sa merveilleuse fortune et s'offrait alors le luxe de procès presque quotidiens, eût suffi « pour assurer à Lachaud une clientèle au Palais ». Lachaud avait toujours plaidé pour M. de Villemessant en ami, sans recevoir d'honoraires, et quand le directeur du Figaro lui parlait d'argent, il répondait avec son bon sourire : « Ne parlons pas de ça ; tu ne serais jamais assez riche pour me payer ! »
Lachaud fut en outre un homme de bien, un honnête homme et un galant homme dans l'expression la plus exquise et la plus raffinée du mot. Ce fut enfin, — ce qui ne gâte rien, — un esprit fin, délié et délicat, un homme du monde accompli, un causeur étincelant et plein de verve. Aussi était-il recherché par tous et c'était à qui le recevrait et lui ferait fête. Il faisait partie de ces fameuses réunions de Compiègne où régnaient les About et les Mérimée, où se réunissait alors la cour la plus brillante, la plus élégante et la plus frivole de l'Europe, où l'on dépensait l'argent de la France, gaiement, sans penser au lendemain, dans des chasses, des fêtes, des représentations de gala, auxquelles prenait part l'élite des grandes dames du second Empire... Là, dans ces cercles intimes de l'Impératrice, où toutes les femmes avaient en partage la grâce ou la beauté, les hommes, l'esprit ou la fortune, on faisait fête à Lachaud, on était aux petits soins pour lui (car il représentait presque seul le Palais, qui n'aimait guère l'Empire), et il tenait brillamment sa partie dans ce concert de beaux esprits.
Comme des dames s'empressaient un jour autour de lui, demandant : « Monsieur Lachaud, dites-nous donc quelle différence il y a entre le Procureur général et le Procureur impérial? » — « Mesdames, répondit-il, c'est bien facile : si vous tuez votre mari, c'est le Procureur général ; si vous le trompez, tout simplement, c'est le Procureur impérial : voilà la différence ! »
Mais on ne mène pas ainsi impunément une vie de travail ti de plaisirs. Aune pareille dépense de forces et d'énergie vitales les organisations les mieux trempées finissent par s'user avec l'âge. A la fin de l'année 1881, Lachaud fut frappé d'une attaque qui l'obligea à aller chercher du repos et de la santé dans le Midi. Il n'y resta pas longtemps, car ce lutteur ne pouvait supporter l'inaction : il se savait mortellement atteint, mais voulait mourir sur la brèche, à cette barre même où il avait livré de si triomphants combats, où il avait remporté de si glorieuses victoires !
Il revint à Paris en février 1882 et plaida encore aux Assises dans l'affaire du caissier Doërr, accusé d'avoir volé un million à sa maison de banque. Ceux qui l'entendirent alors rapportèrent une impression navrante de l'audience. « Sa voix, a dit un de ses amis, semblait sortir d'une tombe et nous écoutions troublés, désolés et émerveillés à la fois ; nous tâchions de retenir les intonations et jusqu'aux silences, sachant que Lachaud ne parlerait plus ! »
Et il continuait de parler cependant ! luttant jusqu'à la fin, avec un courage attristant, contre la paralysie qui l'étreignait à la gorge et faisait balbutier ses lèvres, naguère si éloquentes. Il ne pouvait se décider à quitter ce Palais, théâtre de tous ses triomphes, ce Palais qu'il aimait tant, et chaque jour, appuyé sur le bras d'amis dévoués, on le voyait se traîner, errer, fantôme de lui-même, dans la grande salle des Pas-Perdus.
Un jour, peu de temps avant la dernière crise, il voulut essayer de plaider encore devant la Chambre des Appels correctionnels : « Lachaud est là-haut — vint dire M^ Démange à M. Albert Bataille — on a voulu l'empêcher de venir, mais il veut plaider encore. On craint qu'il ne tombe à la barre ; je vous prie, ne pourrions-nous l'emmener ? »
« Nous allâmes jusqu'à la porte de l'audience, mais nous n'osâmes approcher. Avec une vaillance surhumaine, le maître avait encore trouvé le moyen de dire quelques paroles, et dans une réponse qui nous fit peine, l'avocat général rendait à l'éloquence du grand avocat un hommage qui nous attrista comme une oraison funèbre. Nous nous demandâmes avec angoisse si Lachaud entendait et s'il comprenait que c'était là un adieu, un salut respectueux d'un survivant à un blessé à mort. »
C'était la fin, et pourtant il luttait encore : la paralysie avait peu à peu fait son œuvre, mais l'intelligence était restée intacte. Enfin, le 9 décembre 1882, il s'éteignait doucement entre les bras des siens, après avoir reçu les suprêmes consolations de la religion. Quand il s'était senti perdu, il s'était fait transporter dans son cabinet de travail de la rue Bonaparte, où tant de misères étaient venues se faire consoler, où tant de douloureuses confidences lui avaient été faites...
Il mourut les yeux fixés sur un tableau représentant une jeune femme d'une beauté grave et mélancolique, aux longs cheveux bouclés, aux grands yeux noirs : c'était le portrait de celle à qui il avait voué un culte si passionné, dont la défense avait été l'idée fixe de sa vie, c'était le portrait de M^ie Lafarge....
Bien que, suivant sa volonté expresse, aucune invitation n'eût été faite pour son enterrement et que ses obsèques eussent lieu le 13 décembre, en même temps que celles de Louis Blanc, plus de 4.000 personnes voulurent conduire jusqu'au cimetière celui qui avait été un grand avocat et, ce qui est mieux encore, un grand homme de bien. Sur sa tombe, suivant le désir formel exprimé par lui avant de mourir, pas une parole ne fut prononcée : n'est-il pas naturel que tous les grands parleurs, les grands orateurs comme AUou, comme Lachaud et tant d'autres, fatigués durant toute leur vie du vain bruit et de la creuse sonorité des harangues humaines, n'aspirent, une fois rentrés au sein de la mort, qu'au repos et au silence ?
Lachaud, comme tous les grands esprits, a eu des ennemis et des détracteurs, il a eu surtout des envieux et des jaloux... Il est trois choses que les plus hostiles n'ont jamais pu lui contester : son talent, sa bonté et son amour pour sa profession (i). Cela suffit : ces qualités seules lui assureront une place ineffaçable dans la mém.oire des hommes.
(i) Lachaud était si bien un avocat, un défenseur, qu'il refusa toujours de prendre la parole comme partie civile, pour ne pas accabler un accusé.