‹ Les grands procès de l'histoire (volume 4)Chapitre 2 sur 8 · AU DOCTEUR BOLLE · texte numérisé non relu

AU DOCTEUR BOLLE

' de Genève

Au Grand Ophtalmologiste donneur de vue et de vie avec ma reconnaissance pour ses soins merveilleux.

Passant devant la maison où logeait Robespierre, rue Saint-Honoré, vis-à-vis de la rue Saint-Florentin, Danton par un mouvement qui porta l'épouvante parmi les exécuteurs et les gendarmes accompagnateurs des tombereaux, se dressa tout à coup sur le banc fatal où on le croyait attaché et, se tournant vers la demeure de Robespierre, il s'écria de sa voix puissante :

— Tu me suivras bientôt ; ta maison sera rasée et on y sèmera du sel.

Ainsi s'exprime, dans ses Mémoires, l'un des trois hommes qui réalisèrent la prédiction : les novissima verba de Danton. En envoyant à l'échafaud celui qui, trop longtemps, en avait été le pourvoyeur, Barras fit cesser, presque à son insu et sans le vouloir, l'abominable régime de la Terreur II n'a pas inventé cette scène ; elle confirme la célèbre apostrophe jetée à l'Incorruptible dans la tragique séance de sa chute :

— C'est le sang de Danton qui t'étouffe !

Je n'ai pas le dessein, en évoquant ce souvenir, d'oppo-

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ser l'un à l'autre Danton et Maximilien Robespierre. Chacun d'eux porte, devant l'Histoire, sa part de responsabilités. Je me permets plutôt de détourner un instant de son sens un vieil adage juridique que vous connaissez : Le mort saisit le vif.

Le mort, c'est Danton : sa main glacée saisissant celle de son bourreau pour le jeter à son tour sous le couperet, nous fait comprendre, dès à présent, que la journée tragique dont nous allons fixer les traits est la conséquence logique de toute révolution qui dévore ses enfants. Le sang appelle le sang; la guillotine est toujours prête à trancher les têtes et ne veut pas rester longtemps sans clients.

Le 9 Thermidor a été préparé, réclamé par les excès mêmes de Robespierre. Il constitue l'application logique et l'extrême conséquence de son système. Une fois de plus est vérifié le sens de la parole : « Qui se sert de l'épée périra par l'épée. » Point de noblesse dans ce drame, hormis cette vérité. Ses acteurs valent moins que l'idole qu'ils renversent. Qui sont-ils ? Des habiles, des débauchés ou des corrompus. La peur leur donne du courage. Comme dit Sieyès, « ils ont le talent de vivre ». L'acte même qu'ils accomplissent les dépasse. Sa grandeur est celle de la volonté nationale qu'il annonce ; la pitié l'emportant sur la colère. Le 9 Thermidor c'est, sous la ruse et le machiavélisme d'un Fouché, sous la corruption éhontée d'un Barras, sous l'angoisse d'un Tallien, le triomphe de la

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vie sur la mort, — la fin du tribunal révolutionnaire et du règne de Fouquier-Tinville, — c'est un acte de légitime défense !

La Terreur, à laquelle mit fin le 9 Thermidor, reste, à un siècle et demi de distance, un phénomène déconcertant.

Sans doute a - 1 - elle été nationale. Peut-être même a-t-elle contribué à sauver la France en faisant passer dans son sang, dans ses nerfs, dans son cerveau, es toxines terribles destinées à combattre un fléau plus mortel. Les psychiatres et les sociologues épilogueront longtemps, après les historiens, sur les vertus de cette fièvre chaude qui travaille un peuple tout entier.

Mais comment oublier l'atroce, l'ignoble folie qui lui fit supprimer sans relâche ce qu'il y avait dans son sein de plus noble, de plus illustre, de plus vertueux ? La grâce,

Type de la vieille guillotine.

la beauté, la fidélité, l'héroïsme étaient devenus comme un titre à la proscription et à la mort ; le vol, le rapt, l'assassinat érigés en vertu civique. Des carrières se fondaient sur le sacrilège et le crime était triomphant.

Phénomène plus déconcertant encore, si Ton pense que la nation qui fut marquée de ces stigmates était une nation noble entre toutes, généreuse, humaine, toujours prête à verser son sang pour une juste cause, éprise avant tout, d'idéal et de bonté !

Comment ce peuple qui, avant la Révolution, passait pour le plus civilisé de l'Europe, put-il supporter un pareil joug ? La haute philosophie d'un Taine et les méditations d'un Joseph de Maistre se sont attachées à expliquer cette énigme.

Pour nous, constatons simplement ce fait, fait unique dans l'Histoire : la grande tuerie, qui commence avec les massacres de septembre 1792, se poursuit sans relâche après l'assassinat de Louis XVI, menace de faire jaillir de nos veines jusqu'à la dernière goutte de sang français et n'est arrêtée que par la mort de Robespierre.

On songe au fameux portrait : 1

« Un homme s'est trouvé, d'une profondeur d'esprit incroyable, capable de tout entreprendre et de tout

1 Bossuet

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cacher, également actif et infatigable dans la paix et dans la guerre... »

Peut-être serait-ce faire un trop grand honneur à Robespierre que de le comparer à cet homme de génie qui s'appelle Olivier Cromwell. Pourtant le nom de Maximilien Robespierre réveille aussitôt dans nos mémoires les mots mystérieux : Un homme s'est trouvé...

Si ce n'est pas l'Incorruptible qui inaugura la Terreur (elle était dans l'air), il lui donna en tout cas, sa forme définitive ; il en fit sa chose, son système, son procédé de gouvernement. Il voulut régner par elle.

Le futur maître de la Convention (qui, selon la princesse de Lamballe, aurait songé, un moment, à défendre les intérêts de la Cour et que Panis, à la veille du 10 août, proposa à Barbaroux comme dictateur) appartenait presque à la noblesse. Avant la Révolution, il est M. de Robespierre. Il a été élevé par l'Eglise, c'est Mgr de Conzié, son évêque, qui a payé son éducation. Avocat à Arras, il composait des vers dans les loisirs que lui laissait sa clientèle civile. Elu député aux Etats Généraux, le voici nommé accusateur public. Il refuse ce poste, n'aspirant qu'à une double réputation : celle de l'incorruptibiUté et celle de l'éloquence. Dans ce domaine, il a bien des difficultés à vaincre, il le sait : son débit est pesant, sa langue pauvre. Mais l'opiniâtreté, l'orgueil malaclif que ses premiers amis,

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Brissot, Pétion, Roland, aperçoivent dans ses regards et dans ses gestes contractés de timide, finiront par fixer l'attention autour de lui.

Dogmatique, il expose les idées des autres. C'est un fait remarquable : silencieux dans la plupart des réunions, il produit à la tribune les idées qu'il a entendu exprimer la veille.

Aux Jacobins, il fonde sa popularité sur son austérité son désintéressement, sa vertu. Camille Desmoulins, dont la légèreté ne saurait apercevoir ce que ce masque dissimule de petites haines, de susceptibilité, de jalousie, l'admire et l'appelle son Aristide.

Du travail ; une grande dévotion à Rousseau ; d'étonnants fluides derrière les verres bleus de ses lunettes ; une sévère et mystérieuse concentration ; point de génie : voilà Maximilien Robespierre.

Au physique, cette idole des sans-culottes, que nous verrons frayer avec des brutes comme Hanriot et Cofhnhal, n'aura jamais le cynique aspect d'un Marat. Maximilien a gardé l'habit et la coiffure en usage avant la prise de la Bastille. Il se fait poudrer, comme sous l'ancien régime, porte un habit d'une impeccable élégance. Dans le cabinet où il se livre à un travail acharné, son portrait est reproduit de toutes les manières : ces divers aspects déconcertent, tant ils diffèrent de l'image que nous nous faisons du tyran.

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Une femme supérieure, qui le vit au début de la Révolution, nous a presque dévoilé le secret de sa puissance. En deux pages, Madame de Staël nous prépare au 9 Thermidor, et nous en laisse entrevoir les causes.

« J'ai causé une fois avec lui, écritelle, chez mon père en 1789, lorsqu'on ne le connaissait que comme un avocat de l'Artois très exagéré dans ses principes démocratiques. Ses traits étaient ignobles, son teint pâle, ses veines d'une couleur verte; il soutenait les thèses les plus absurdes avec

Robespierre.

Portrait par Ducreux, exposé au Salon en 1 792 (L'Incorruptible avait alors 34 ans).

un sang-froid qui avait l'air de la conviction; je croirais assez que, dans les commencements de la Révolution, il avait adopté de bonne foi, sur l'inégalité des fortunes aussi bien que sur celle des rangs, de certaines idées attrapées

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dans ses lectures et dont son caractère envieux et méchant s'amusait avec plaisir. Mais il devint ambitieux, lorsqu'il eut triomphé de son rival en démagogie, Danton, le Mirabeau de la populace. Ce dernier était plus spirituel que Robespierre, plus accessible à la pitié ; mais on le soupçonnait avec raison de pouvoir être corrompu par l'argent, et cette faiblesse finit toujours par perdre les démagogues... « Danton était un factieux, Robespierre un hypocrite. Danton voulait du plaisir, Robespierre simplement du pouvoir : il envoyait à l'échafaud les uns comme contrerévolutionnaires, les autres comme ultra-révolutionnaires. Il y avait quelque chose de mystérieux dans sa façon d'être, qui faisait planer une terreur inconnue, au milieu de la terreur ostensible que le gouvernement proclamait. Jamais il n'adopta les moyens de popularité généralement reçus alors : il n'était point mal vêtu, au contraire... Le désir de dominer le portait sans doute à se distinguer des autres, dans le moment même où l'on voulait en tout l'égalité. L'on aperçoit aussi les traces d'un dessein secret, dans les discours embrouillés qu'il tenait à la Convention, et qui rappellent, à quelques égards, ceux de Cromwell. Il n'y a guère cependant qu'un chef militaire qui puisse devenir dictateur. Mais alors le pouvoir civil était bien plus influent que le pouvoir militaire : l'esprit républicain portait à la défiance contre tous les généraux victorieux; les soldats eux-mêmes livraient leurs chefs, aussitôt qu'il

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s'élevait la moindre inquiétude sur leur bonne foi... On voulait quelque chose d'abstrait dans l'autorité pour que tout le monde fût censé y avoir part. Robespierre avait acquis la réputation d'une haute vertu démocratique ; on le croyait incapable d'une vue personnelle ; dès qu'on l'en soupçonna, sa puissance fut ébranlée.

« Robespierre imagina de faire célébrer la fête de l'Etre Suprême, se flattant sans doute de pouvoir appuyer son ascendant politique sur une religion arrangée à sa manière, ainsi que l'on fait souvent ceux qui ont voulu s'emparer de l'autorité. Mais, à la procession de cette fête impie, il s'avisa de passer le premier, pour s'arroger la prééminence sur ses collègues, et dès lors, il fut perdu. L'esprit du moment et les moyens personnels de l'homme ne se prêtaient point à cette entreprise. D'ailleurs, on savait qu'il ne connaissait d'autre manière d'écarter ses concurrents que de les faire périr par le tribunal révolutionnaire, qui donnait au meurtre un air de légalité. Les collègues de Robespierre... l'attaquèrent pour se sauver eux-mêmes...» 1

Ce qui est violent ne dure pas. La journée du 9 Thermidor en est une démonstration et Mme de Staël l'a bien :ompris.

Que la violence vienne à se personnifier dans un homme ;

1. Mme de Staël : Considérations sur la Révolution Française. [ome II, chapitre xix.

que les caprices de l'opinion portent cet homme à la dictature ; que, sous l'empire de l'ambition, de la rancune ou de la jalousie, il menace de tourner sa puissance contre ceux-là mêmes qui la partageaient avec lui : la coalition des haines et des intérêts est inévitable, sa chute assurée.

Et vous qui, de l'Olympe usurpant le tonnerre, Des éternelles lois renversez les autels, Lâches oppresseurs de la terre Tremblez...

Fouché, TalLen et Barras allaient bientôt donner à Robespierre l'occasion de méditer les vers de Delille. Mme Tallien également, sans laquelle son mari n'eût point brandi un poignard en pleine tribune.

C'est un fait remarquable que, dans toutes les grandes crises de l'histoire, on voit apparaître, soit comme inspiratrice, soit comme héroïne, soit comme victime, une femme. Si Robespierre, dont la vertu n'aimait point ce sexe, n'avait pas songé à faire guillotiner Marie-Ignace- Thérésia Cabarrus, ci-devant marquise de Fontenay, il aurait gardé quelque temps encore et sa dictature et sa tête.

Le 20 prairial de l'an II (soit le 8 juin 1794, qui tombait, cette année-là, le dimanche de la Pentecôte) eut lieu à Paris la fête de l'Etre Suprême. Robespierre, en qui la

Révolution agissante ne parvenait pas à tuer le disciple de Rousseau, avait décidé d'ériger à la hauteur d'un dogme 'a religion républicaine, et la Convention, votant plus vite qu'un budget aux heures graves, un catéchisme en qu'nze articles dont le premier reconnaissait l'existence de l'Etre Suprême et l'immortalité de l'âme, avait fixé trente-six fêtes décadaires à la gloire de la République, de la Foi conjugale, de la Pudeur, de la Frugalité, etc. Celle qui devait rendre hommage à l'Etre Suprême eut donc lieu le 20 prairial.

Un historien, M. Pierre Gaxotte, en a donné récemment une description que je m'en voudrais de ne pas citer.

« Ce fut, dit-il, assez ridicule. Dans le pavillon central des Tuileries, que couronnait un colossal bonnet rouge, s'élevait jusqu'à la hauteur du premier étage, un amphithéâtre de verdure chargé de fleurs, de vases, de drapeaux et de statues. En bas, une statue de l'Athéisme en étoupe, à l'intérieur de laquelle nichait une Sagesse incombustible. Au Champ-de-Mars, l'inévitable et symbolique Montagne pourvue de tous ses accessoires ; une colonne de cinquante pieds, une grotte, des sentiers abrupts, quatre tombeaux étrusques, une pyramide, des candélabres, un temple grec et un autel.

» Tout avait été réglé par David et le programme des réjouissances répandu à des milliers d'exemplaires. A cinq heures du matin, rassemblement des quarante-huit sec-

tions qui répètent une dernière fois l'hymne de Méhul que les professeurs du Conservatoire leur ont seriné pendant trois jours. A huit heures, départ pour les Tuileries, au pas cadencé et en rangs, les citoyennes en blanc, les citoyens porteurs de branches de chêne et les enfants avec des corbe lies de fleurs. A dix heures, salve d'artillerie, musique, arrivée de la Convention. Robespierre, élu président pour la circonstance, s'installe sur un fauteuil isolé et lit un court sermon que lui a préparé un vieux curé. Les chœurs de l'Opéra, soutenus par les sectionnaires, entonnent l'hymne : Père de l'Univers, suprême intelligence... Robespierre descend de son trône, met le feu à l'Athéisme en étoupe et la Sagesse incombustible apparaît barbouillée de suie.

» Départ pour le Champ-de-Mars en procession : les sections par ordre alphabétique, trois musiques mi itaires, cent tambours ; un char de la Liberté traîné par huit bœufs, les députés, une gerbe de fleurs à la main, Robespierre en frac bleu, bien en évidence, vingt pas en avant des autres.

» On fait le tour de la Montagne, les députés et les chœurs grimpent par les sentiers escarpés. On rechante : Père de l'Univers, suprême intelligence. Au dernier couplet, une formidable canonnade éclate, les enfants répandent des fleurs, les sans-culottes des deux sexes s'embrassent. C'est fini. La Convention rentre en corps aux Tuileries et

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les citoyens qui ont des assignats se dispersent dans les guinguettes. La fête de l'Etre Suprême avait été l'apothéose de Robespierre. Porte-drapeau de la Révolution, il en avait paru le maître. Chaque jour lui apportait des lettres d'adoration :

« Admirable Robespierre, flambeau, colonne, pierre » angulaire de la République... Je veux rassasier mes yeux » et mon cœur de tes traits. . . Protecteur des patriotes, génie » incorruptible, Montagnard éclairé qui voit tout, prévoit > tout... Tu es ma divinité suprême, je te regarde comme » mon ange tutélaire... »

» A l'étranger, on ne disait plus : « la République », on disait : « Robespierre ; les armées de Robespierre ; la flotte de Robespierre 1 ».

Cette apothéose de Robespierre suscita sourdement d'autres murmures au sein de l'Assemblée. La préséance dans laquelle il s'était isolé, à la tête de la Convention, lors du défilé en l'honneur de l'Etre Suprême, excita contre lui des sarcasmes et des railleries. Sa dictature indisposait également plusieurs des membres du Comité de Salut public, Carnot entre autres, que Maximilien détestait comme il détesta toutes les supériorités.

— Vous êtes des dictateurs ridicules ! avait crié l'orga-

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