I. Pierre Gaxotte : La Révolution Française
nisateur de la Victoire à Robespierre, entouré du paralytique Couthon et de Saint- Just, le froid et tyrannique benjamin du Comité.
Cette réaction contre la Terreur personnifiée par Robespierre n'animait pas seulement certains membres du Comité. Déjà, dans le journal qu'il avait fondé, Le Vieux Cor délier, Camille Desmoulins n'avait pas craint de lancer le mot qui, trois mois plus tôt, devait faire de lui le compagnon de Danton à l'échafaud.
« Je pense bien différemment de ceux qui vous disent qu'il faut laisser la Terreur à l'ordre du jour ; je suis certain, au contraire, que la liberté serait consolidée et l'Europe vaincue, si vous aviez un Comité de Clémence. »
Le 20 prairial, Robespierre a senti des épines dans la couronne qui lui était décernée. Le murmure des uns, l'insubordination des autres, la sournoise protestation de certains membres de l'Assemblée comme la rébellion ouverte des Comités blessent au vif son âme ombrageuse.
En quarante-huit heures, il forge avec Couthon l'instrument juridique destiné à réapprovisionner Samson de têtes célèbres. La loi du 22 prairial sera sa vengeance.
« Toute lenteur est un crime, toute formalité un danger public : le délai pour punir les ennemis de la patrie ne doit être que le temps de les reconnaître. »
Le 22 prairial, la Convention délibère sur cette proposition de Couthon destinée à livrer ses derniers ennemis
LE g THERMIDOR
à Robespierre. Tallien, Barras et Fouché écoutent. Ils comprennent. Plus d'avocats ni de jury pour les prévenus. Cette partie de la loi ne les émeut guère.
Non ! Leur trouble vient d'une disposition qui les vise plus personnellement.
L'autorisation de l'Assemblée sera inutile, désormais, pour que ces membres puissent être déférés au tribunal. Il suffira de l'ordre seul des Comités.
— Si cette loi passe, s'écrie un conventionnel, il ne me reste plus qu'à me brûler la cervelle. Je demande l'ajournement.
Robespierre aussitôt se lève : la loi est votée. « D'étonnants fluides derrière les verres bleus de ses lunettes », vous disais-je tout à l'heure en vous traçant un portrait de l'Incorruptible.
Tallien.
Député de Seine-et-Oise à la Convention
nationale, par Bonneville.
Photo Giraudon.
Comment ne pas attribuer une mystérieuse puissance à ce regard qui cloue sur leurs bancs des députés prêts à monter à la tribune, qui leur fait adopter une résolution que toutes les forces de leur terreur repoussent, qui plie leurs cous sous le couperet ?
Au cours de la séance du 24 prairial, Tallien, revenu récemment de Bordeaux où il avait organisé, au mieux de ses intérêts, la Terreur, s'est bien permis une interruption. Mais Robespierre a lancé cette apostrophe lourde de présages :
— Tallien est un de ceux qui parlent sans cesse et avec effroi de la guillotine, comme d'une chose qui les regarde, pour avilir et pour troubler la Convention nationale. Citoyens, vous pouvez juger de quoi sont capables ceux qui appuient le crime par le mensonge.
Plus adroit que Tallien, Fouché se tait. Il agit dans le silence, tissant des fils rapides à la conjuration qui doit leur sauver la vie. Quatre ans plus tôt, Robespierre était son ami ; Fouché avait même failli épouser sa sœur : entre eux, maintenant, c'est un duel à mort. Tout les sépare : les conceptions morales et religieuses (je veux dire l'absence de conceptions morales et religieuses chez Fouché) ; la différence de leurs tempéraments ; l'honnêteté de l'un, la vénalité de l'autre ont fait naître une antipathie qui est devenue de la haine.
Nous connaissons le futur duc d'Otrante, il y a du
Machiavel chez cet ancien préfet des Oratoriens, brûleur d'églises, qui saura si bien :
Chamarrer de cordons son habit retourné.
Voyons-le manœuvrer dans l'ombre jacobine, s'entremettre, parlementer, rassembler les rancunes éparses, persuader doucement les conventionnels désignés à la guillotine que le plus sûr moyen de garder leur tête sur leurs épaules est de faire tomber celle de l'Incorruptible.
— S'il ne périt pas, leur dit-il, c'est toi qui périras !
Proconsul à Lyon, comme Tallien à Bordeaux, il a commis, comme lui, les pires atrocités. Tous deux sont marqués, aux yeux de Robespierre, par leur athéisme, leur stupre et leur vénalité. Ce sont leurs propres vies, encore une fois, que leurs sournoises intrigues défendent au Comité de Salut public et à la Convention. Tallien, lui, en a une autre aussi à sauver.
•Il s'était épris, à Bordeaux, d'une jeune et charmante marquise, — elle devait mourir, après leur mariage, princesse de Chimay, — qui avait usé de son pouvoir sur lui pour arracher de nombreux malheureux à l'échafaud. Elle l'avait imprudemment suivi à Paris et Robespierre venait de la faire jeter en prison. Sa complicité, sa mort probable 'si Robespierre ne la précède pas sur l'échafaud, vont donner à Tallien le courage d'un Brutus.
Donc, Fouché travaille, Tallien agit. Barras, qui est au courant de tout, se tait.
Que fait Robespierre pendant ces heures où la conjuration se resserre et se noue ?
Il s'énerve. L'hostilité des Comités le blesse, Fouché préside aux Jacobins ! Billaud-Varenne soulève centre lui le Comité de Salut public. Au nom du Comité de Sûreté générale, Vadier, lisant son rapport sur l'affaire de Catherine Théot, a fait rire la Convention à ses dépens. Catherine Théot ! la mère de Dieu ! bouffonnerie à la Shakespeare dans le grand drame de Prairial-Thermidor. Il s'agit d'une illuminée, pourvue d'un directeur de conscience, dom Gerle, ancien membre dé la Constituante, apprécié par Robespierre, qui a, du haut de son petit logement de la rue Contrescarpe, prophétisé la venue prochaine du Messie. Vadier avait rédigé son rapport avec une si plaisante perfidie qu'à travers ses allusions et ses réticences, Robespierre était apparu comme ce même Messie annoncé par Catherine Théot.
Il souffre, Robespierre, dans son autorité blessée, dans sa dictature outragée. La Montagne se mobilise contre lui. Saint- Just est aux armées : il le fait revenir.
Depuis quarante jours, Maximilien n'a pas reparu aux séances du Comité. Le voici qui disparaît également de la Convention. Insigne maladresse, car, pendant ce temps, Fouché et Tallien jouent des coudes, marchandent, trament
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tripotent dans les couloirs. Ils cherchent l'appui du centre, sans lequel ils ne pourront pas sonner l'hallali. L'été s'annonce meurtrier. Dans l'ombre étouffante, ils font circuler la calomnie et les poisons subtils.
L'heure approche.
Poussé par Saint- Just, Robespierre, enfermé chez le menuisier Duplay, son logeur, prépare un grand discours dont la Convention doit frémir. Il en lime soigneusement chaque phrase, chaque période. Ses ennemis veulent frapper, il frappera ; le faire périr, ils périront.
De la Plaine à la Montagne, des survivants de l'hébertisme aux moins menacés des Jacobins, on sent que de grandes heures s'élaborent.
GOLLOT D'HERBOIS.
Robespierre est prêt. Il attend. Ce dévot à Jean- Jacques va à Montmorency et passe à l'Ermitage la nuit du 5 au
6 thermidor. Le 8 thermidor, au milieu d'une émotion tragique, Maximilien Robespierre monte lentement à la tribune. Un grand procès commence. Que d'accusés dans cette enceinte ! Les membres des Comités, les Montagnards proscrits, la séquelle dantoniste, tous tremblants, quoique prêts à l'attaque, mais attendant celle-ci pour se défendre. Devant eux, pâle, impassible, ses lunettes bleues cachant les mouvements de son visage, l'homme du réquisitoire qui, demain, sera l'accusé.
Fouché, dont c'est l'heure, se trouve, à l'égard de Robespierre, dans la situation de ce marquis de Pomenars dont Mme de Sévigné dit si plaisamment :
« Le comte de Créance veut absolument qu'il ait le cou coupé, Pomenars ne veut pas : voilà le procès. »
■ — Citoyens, commença Robespierre, d'autres vous tracent des tableaux flatteurs ; je viens vous dire des vérités utiles.
Pendant deux heures il parla, de cette voix glaciale et coupante qui donnait le frisson.
— Que suis-je, moi que l'on accuse ? Un esclave de la liberté.
Il se plaignit d'abord de ce que les accusations portées contre les Comités s'étaient tournées contre lui seul. Des représentants l'avaient insulté, le jour de la fête de l'Etre Suprême. Il fit longuement son apologie.
Non, nous n'avons pas été trop sévères... On parle de
notre rigueur et la Patrie nous reprochera notre faiblesse.
Pour la première fois, la Convention Técoutait dans un morne silence. Alors, entrant maladroitement dans le vif de son sujet, il accusa Cambon, quant aux finances, puis Carnot, Barrère, en passant à l'armée ; Amar et Jagot en dénonçant les agents du Comité de Sûreté générale. Il les accusa, nommant les uns, laissant soupçonner les autres, étendant son réquisitoire à tous ceux qu'il pensait lui être hostiles, donnant ainsi des renforts inespérés à Fouché.
Quand il regagna son banc, sous le regard ironique de Collot d'Herbois, qui présidait, les visages étaient impénétrables. Soudain, Cambon s'élança à la tribune :
— Avant d'être déshonoré, je parlerai à la France. Un seul homme paralyse la volonté de la Convention : cet homme, c'est Robespierre.
Alors, les murmures grandirent. Sommé de préciser ses accusations, de livrer les noms de ceux qu'il venait d'accuser Robespierre se taisait, refusant de « blanchir tel ou tel », augmentant ainsi, par la crainte qui s'étendait, le nombre de ses ennemis.
— Nommez ceux que vous accusez, crie Charlier. Quand on a le courage de la vertu, il faut avoir celui de la vérité.
Et Billaud :
— Il faut arracher le masque. J'aime mieux que mon cadavre serve de trône à un ambitieux que de devenir, par mon silence, complice de ses forfaits.
D'une voix étranglée, Robespierre, alors fit cette réponse qui ne manquait pas de grandeur :
— Je ne rétracte rien... J'ai jeté mon bouclier... Je me suis présenté à découvert à mes ennemis. Je n'ai flatté personne. Je n'ai calomnié personne. Je ne crains personne.
Quand, à cinq heures, la séance fut levée, Maximilien pensa au sourire de Fouché : la Convention lui échappait.
Il faisait une chaleur étouffante. On l'a remarqué : les mouvements insurrectionnels, la fièvre bouillonnante des foules, sont très souvent déterminés par un ciel torride.
Le soir, Maximilien se rendit au Club des Jacobins, en compagnie de Cou thon. Au milieu des acclamations, il refit son discours. Tranquille, maître de lui, il s'abandonnait à ces applaudissements frénétiques qui, pensait-il, intimideraient la Convention.
— A la guillotine ! cria-t-on de toutes parts quand il attaqua Collot et Billaud qui furent obligés de s'enfuir.
D'une voix douloureuse, — était-ce l'expression sincère d'un pressentiment ou un facile artifice de réthorique ? — il termina ainsi sa péroraison :
— Ce discours que vous venez d'entendre est mon testament de mort. Je l'ai vu aujourd'hui ! la ligue des méchants est tellement forte que je ne puis pas espérer de lui échapper. Je succombe sans regret ; je vous laisse ma mémoire ; elle vous sera chère, et vous la défendrez.
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Hanriot, Cofnnhal et d'autres l'entourèrent alors en disant qu'ils étaient prêts à marcher sur la Convention. Puis Robespierre rentra passer la nuit — ■ sa dernière — chez le menuisier Dupïay, dans la fameuse chambre aux rideaux bleus.
Telle fut cette journée du 8 thermidor, la dernière de la tyrannie. Au milieu d'autres victimes, deux poètes, Roucher et André Chénier avaient été, dans l'après - midi, conduits à l'échafaud.
T -, -, s Billaud-Varenne.
Le lendemain, a
■u j 4. • Député par le Département de Paris
cinq heures du matin, . , „ . .
a la Convention nationale.
Saint- Just est au
Bois. Il galope, en se répétant le discours qu'il a écrit durant la nuit et que, contrairement à sa promesse, il ne soumettra pas au Comité. A dix heures, ses collègues attendent fiévreusement. La chaleur s'annonce implacable.
On négocie encore de gauche à droite. Tallien flatte les membres du Comité qui se savent menacés par le discours de Saint- Just. Les Montagnards, repoussés, longtemps par les députés de la Plaine, obtiennent enfin leur participation au complot. Chacun est à son poste. Les tribunes sont pleines et Collot préside — mauvais présage pour Robespierre.
Celui-ci entre, élégant, bien poudré, dans son habit du 20 prairial, et s'assied devant le centre, face à la tribune que Saint- Just, une main dans son gilet blanc, escalade pour défendre Robespierre du reproche de dictateur, attestant une dernière fois, dans cette atmosphère de haine, l'amitié.
A peine a-t-il le temps de prononcer quelques mots.
— Je demande que le rideau soit déchiré ! s'écrie une voix frémissante.
C'est Tallien. Comme un fou, il vient à son tour de gravir les degrés d'où Saint- Just, debout et silencieux, contemplera, durant trois heures, l'orage qui va emporter sa tête. La pensée de sa maîtresse en prison excite l'ancien proconsul de Bordeaux et la Convention qui, à la suite de cette attaque brusquée, va jouer son propre sort, donne le signal du duel par trois salves d'applaudissements.
Billaud-Varenne, d'un bond, rejoint Tallien à la Tribune :
— Hier, s'écrie-t-il, des hommes, aux Jacobins, ont dit vouloir égorger la Convention nationale !
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Et il déclare que Saint- Just ne saurait parler au nom des Comités, puisqu'il ne leur a pas communiqué son rapport.
— L'Assemblée jugerait mal si elle se dissimulait qu'elle est entre deux égorgements. Elle périra si elle est faible.
A ces mots, frémissante, la Convention se lève tout entière, d'un seul élan.
— Non ! Non !
s'écrient les représentants, en agitant leurs chapeaux. Elle ne sera pas faib.e et ne périra pas.
— Vive la Convention ! Vive le Comité de Salut public !
Le même cri part des tribunes d'où Billaud-Varenne vient de faire expulser les Jacobins auteurs de la proposition de la veille.
La chaleur est infernale. Collot d'Herbois, qui préside,
Saint-Just.
a l'air d'une statue de plomb. Il dissimule sa joie dans les tintements impartiaux de sa sonnette.
Et Billaud-Varenne, dont l'éloquence fougueuse, âpre et désordonnée, puise sa force dans le silence complice de Collot, dresse un réquisitoire savant contre Robespierre.
Lebas, gendre du menuisier Duplay, se lève pour le défendre.
— A l'abbaye ! crie-t-on, et on le rappelle à l'ordre. Le tumulte est inoui. Le centre, seul, reste immobile.
Collot, impassible d'apparence, continue à sonner allègrement le glas du tyran.
Tyran ? C'est le mot que Billaud-Varenne vient de prononcer au milieu des acclamations frénétiques.
— Nous mourrons tous avec honneur, conclut-il, car je ne crois pas qu'il y ait ici un seul représentant qui voulût exister sous un tyran.
Livide, Robespierre s'élance. Mais le même mot retentit de toutes parts :
— A bas le tyran ! A bas le tyran !
Et, comme une bête traquée, Maximilien est obligé de regagner son banc. Au centre, Tallien remonte à la tribune. Fouché, qui, volontairement, ne parait pas, lui a dit la veille :
— Il faut frapper demain.
Et Tallien sent que, d'ici dix minutes, la partie doit être gagnée pour ne pas se trouver irrémédiablement perdue.
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— Tout à l'heure, s'écrie-t-il d'un ton tragique, je demandais que le voile fût entièrement déchiré : je m'aperçois qu'il vient de l'être. Les conspirateurs sont démasqués. Je savais que ma tête était menacée et, jusqu'ici, j'avais gardé le silence; mais hier j'ai assisté à la séance des Jacobins : j'ai vu se former l'armée du nouveau Cromwell, j'ai frémi pour la patrie, et je me suis
armé d'un poignard pour lui percer le sein, si la Convention n'avait pas le courage de le décréter d'accusation.
Effectivement, la Convention voit briller une lame et l'effet psychologique de ce geste de mélodrame est énorme, car il précipite l'action.
— C'est un peu par cette petite main que la guillotine a été renversée, dira Thérézia Cabarrus, devenue Mme Tallien.