LE PARRICIDE
Un jour, Kanut, à l'heure où l'assoupissement Ferme partout les yeux sous l'obscur firmament, Ayant pour seul témoin la Nuit, l'aveugle immense, Vit son père Swéno, vieillard presque en démence, Oui dormait, sans un garde à ses pieds, sans un chien ; Il le tua, disant : « Lui-même n'en sait rien. » Puis, il fut un grand roi. Toujours vainqueur, sa vie Par la prospérité fidèle fut suivie ; Il fut plus triomphant que la gerbe des blés...
Non, tuer le roi est un fait courant, tuer le roi est un fait banal. Tuer son hôte, c'est plus grave, et surtout en Ecosse.
Il est incontestable que lady Macbeth n'a pas conçu le crime. Il est certain qu'elle ne l'a pas exécuté. Mais voulezvous, d'un mot, que nous rappelions tout ce qui se passe dans le drame de Shakespeare ?
C'est un drame sanglant ! Que de crimes ajoutés à celui du roi ? On croit lire les faits-divers des journaux d'aujoud'hui. Partout du sang, partout le meurtre, partout le carnage.
Quelles sont donc les victimes dans le drame de Shakespeare ?
On tue un roi, Duncan. Lady Macbeth est complice, elle n'exécute pas le crime. Elle a pensé à tuer elle-même, mais elle a eu ce cri de pitié vraiment féminin, elle a dit :
— Non, non, je ne peux pas ! Je l'ai contemplé pendant son sommeil, il ressemblait trop à mon père endormi !
Et c'est Macbeth qui tuera, de ses mains, le roi endormi qui est son hôte.
Et puis, à côté du roi, il y a deux gardes. Pourquoi tuet-on les gardes, pourquoi ? Mais c'est Macbeth qui a eu cette pensée ! Il n'a jamais été question, dans le drame, avec lady Macbeth, de tuer les deux gardes à côté du roi. Elle
2o6 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
avait eu une pensée bien féminine, comme ruse ; elle avait dit :
— Il faut les enivrer, et puis on croira que c'est eux qui ont tué le roi.
Macbeth a été plus énergique et plus net : il a trouvé que les gardes étaient gênants et il les a purement et simplement supprimés.
Donc, c'est Macbeth qui tue le roi, elle ne participe pas au crime ; c'est Macbeth qui, en dehors d'elle, malgré elle, et sans qu'elle y soit pour quoi que ce soit, tue les deux gardes.
Et puis, il y a un général qui devient gênant, qui est un compétiteur possible, le général Banquo. Macbeth a peur de Banquo, il redoute quelque chose, et il dit (je passe une partie de la scène qui est admirable), il dit à sa femme :
« Il peut se passer ici d'étranges choses... »
Et il ajoute :
« Avant que la chauve-souris n'ait accompli son tour de cloître, avant qu'à la voix de la sombre Hécate l'escarbot aux ailes écailleuses n'ait, de ses bourdonnements sourds, sonné l'appel somnolent du soir, il sera fait ici un acte affreux et mémorable. »
Lady Macbeth est curieuse, comme toutes les femmes. Si elle est vraiment complice, il va la prendre pour confidente. Le criminel aime, en préparant son crime, ou après le crime, en parler avec quelqu'un, s'épancher ; on n'aime
pas garder de terribles secrets en soi-même, et lady Macbeth, curieuse comme toutes les femmes, écoutant son mari qui vient de lui dire :
« Il sera fait ici un acte affreux et mémorable », lui pose cette question bien naturelle :
— Mais qu'est-ce qui sera fait ?
Ce à quoi Mac-
beth répond :
— Que ton innocence l'ignore, ma très chère poule, jusqu'au moment d'y applaudir...
« Viens, nuit qui ferme les paupières, bande les tendres yeux du jour pitoyable, et de ta
main sanglante et invisible annule et mets en pièces ce grand pacte qui me fait pâlir. La lumière s'épaissit, le corbeau gagne de l'aile le bois sombre, les bonnes choses du jour s'inclinent et s'assoupissent, tandis que
{Cliché Les Annales).
Macbeth. — Quel est celui de vous qui a fait cela ?
les noirs agents de la nuit se dressent vers leur proie.
» Tu t'étonnes de mes paroles ? Sois tranquille ! Ce qui commence par le mal s'affermit par le mal. Viens, je t'en prie, viens avec moi ! »
Donc, placé en face d'elle, lui faisant des demi-confidences, l'appelant tantôt « compagne chérie de ma grandeur », tantôt « compagne aimée », tantôt, nom plus doux, nom plus tendre, nom plus familier, « ma très chère poule », lorsqu'elle pose cette question bien nette : « Mais quel acte affreux, quel fait mémorable va être accompli ? », Macbeth la considère si peu comme une complice décidée à marcher jusqu'au bout dans la voie du crime qu'il lui répond purement et simplement :
■ — Non, je ne veux rien te dire, que ton innocence l'ignore.
Et voilà Macbeth seul qui tue le roi Duncan, Macbeth qui fait tuer Banquo, qui tue les deux gardes, qui fait tuer la femme et les enfants de lord Maxduff, qui peut être aussi un concurrent dangereux.
Ce n'est pas tout.
Une fois qu'on a commencé à verser du sang, on ne saurait s'arrêter...
Macbeth tue avec frénésie, il n'a pas besoin d'être entraîné par sa femme, il sait très bien ce qu'il fait. Et voilà Macbeth qui, en dehors de lady Macbeth, en dehors de sa femme, en dehors de son intervention, commet tous les crimes que vous connaissez. Ce n'est pas tout. Il voudrait
tuer les deux fils du roi Duncan. Ceux-là, je serais presque tenté de vous les abandonner. Ce sont des pleutres. Ils s'appellent, l'un, Donalbain, et l'autre, Malcolm. Ils apprennent que leur père vient d'être assassiné et ils ne demandent même pas à aller saluer son cadavre. Ils n'ont qu'une préoccupation : partir î
— L'endroit est mauvais, disent-ils, quand ils restent seuls, avec un ensemble touchant.
Et l'aîné ajoute :
— Il ne fait pas bon rester ici, je pars pour l'Angleterre.
A quoi le cadet répond immédiatement :
— Fuyons en Irlande !
Et ils disparaissent sans saluer la dépouille de leur père, sans se préoccuper de le venger. Ce sont, en réalité, des personnages peu intéressants. Macbeth veut les tuer, ils échappent à l'assassinat par la fuite, mais c'est encore Macbeth qui veut tuer les deux fils du roi. C'est aussi Macbeth qui veut tuer Réance, le fils de Banquo ; c'est lui, je
(Cliché Les Annales).
Lady Macbeth. — Oh ! le courage infirme ! Donne-moi le poignard.
le répète, qui a eu l'idée de tuer les deux chambellans, car lady Macbeth avait dit, ne voulant pas les tuer, qu'on se contenterait de les envirer et qu'on pourrait ainsi soupçonner qu'ils étaient les coupables. Écoutez le langage de lady Macbeth :
« Lorsque Duncan sera bien endormi, et le rude voyage d'aujourd'hui le plongera bientôt dans un sommeil profond, je terrasserai si bien par le vin et l'orgie ses deux chambellans que leur mémoire, cette gardienne du cerveau, ne sera plus que fumée, et le réceptacle de leur raison un simple alambic. Lorsque, ivres morts, ils seront plongés, l'un et l'autre, dans un sommeil de pourceau, que ne pourrons-nous accomplir, vous et moi, sur le roi sans défense, que ne pourrons-nous imputer à ces officiers pleins comme des éponges et qui porteront le crime de ce grand meurtre. »
Voilà dans la légende, voilà dans la pièce de l'immortel Shakespeare, voilà dans ce réquisitoire formidable, vieux de trois cents ans, pour un crime prescrit depuis neuf cents ans, voilà toute la part de la légende. Voulez-vous, avant de conclure, que nous voyions ensemble quelle est la part de l'histoire ?
Voilà l'histoire, telle qu'elle va résulter des chroniques du temps que j'ai feuilletées, la chronique desBoèce, la chronique de Holinshed, et on voit que, devant n'importe quel jury, on rencontrerait, j'en suis convaincu, quelque indulgence pour lady Macbeth.
Elle a laissé tuer le roi Duncan, son hôte, elle a commis un crime, elle ne l'a pas accompli elle-même, mais elle y a participé. N'avait-elle pas de raisons de se venger ?
Ici faisons un peu d'histoire et voyons ce qui s'est passé tout autour de lady Macbeth et dans sa famille, et quelle part de responsabilité peut incomber au bon roi Duncan que je vous présenterai tout à l'heure dans un portrait en pied, aussi rapide que ressemblant.
En 1026, Sinel ou Finel, prince ou maormor de Ross, qui est le père de lady Macbeth, a été tué, assassiné, par qui ? Par le grand-père du roi Duncan, par Malcolm IL
En 1003, le grand-père du roi Duncan a détrôné et assassiné le grand-père de lady Macbeth, Kenneth III. Quant à lady Macbeth, qui répond à un prénom que personne ne peut se vanter de posséder (elle s'appelle Gruoch, lady Gruoch), connaissez bien son histoire, que Shakespeare s'est bien gardé de nous conter, parce qu'elle aurait gêné le récit de son drame, lady Gruoch est la veuve de Gilcourgain, prince de Moray. Le prince de Moray, le mari, le premier mari de lady Macbeth, a été tué dans son château par Malcolm II, le grand-père de Duncan, avec cinquante de ses partisans. Elle-même n'a échappé à la mort que par la fuite la plus rapide, la fuite honteuse. Elle est partie avec
son fils, son fils, — Lulach, — qu'elle adore, dont elle parle à Macbeth en disant : « J'ai allaité et je sais la douceur de sentir le petit qui vous tette », et son fils, malade, dans cette fuite rapide, encore jeune, est mort, et elle en a ressenti une douleur atroce. Un an après, son frère unique est encore assassiné par le grand-père de Duncan, le roi Malcolm II, très âgé, dont c'est le dernier exploit. Et alors voilà Gruoch, la veuve du prince de Moray, — et ceci c'est l'histoire, — qui s'est réfugiée, pauvre malheureuse proscrite, dans le comté de Ross, et il se trouve (c'est en même temps du roman et de l'histoire) que le gouverneur du comté de Ross, est le général Macbeth. Que voulez-vous ! elle est jeune, elle est jolie, elle est blonde, elle est charmante. Nous avons vu son portrait. Elle a cet attrait spécial des femmes en deuil, ses longs voiles de crêpe la rendent plus séduisante encore, et voilà Macbeth, qui n'est pas marié, qui s'éprend d'amour pour la belle veuve et qui épouse lady Gruoch, veuve du prince assassiné par le grand-père de Duncan.
Ainsi, son mari, son père, son grand-père, son frère, ont été tués par les parents de Duncan. Il y a du sang entre eux. Cette Colomba écossaise va nous paraître un peu moins hideuse, elle a une sorte de vendetta à exercer. Et elle va épouser un homme, le général Macbeth, qui a contre Duncan les griefs les plus certains, les plus sérieux, que nous allons préciser d'un mot.
Qu'est-ce que c'est donc que le roi Duncan ? Les chroniqueurs du temps nous le représentent sous un jour assez peu favorable. C'était, paraît-il, un homme plus fait pour le cloître que pour le trône, un homme qui avait des colères éphémères, de durables faiblesses et de sanglantes cruautés. Il n'a qu'une préoccupation, Duncan, c'est de se débarrasser des ennemis qui le gênent ou peuvent lui porter ombrage. C'est ainsi, cruel et faible, et sanguinaire, sorte de Louis XI de ce temps, qu'il fait assassiner, parce qu'il a voulu braver sa volonté, le thane de Cawdor, et sa seule préoccupation, au début du drame de Shakespeare, c'est de demander à tous les officiers qui arrivent :
— A-t-on exécuté Cawdor ? Ceux qui étaient chargés de ce forfait sont-ils de retour ?
Il apprend que Cawdor est mort, il est enchanté. Le voilà qui arrive à Inverness ; il apprend la mort d'un de ses généraux, qu'il a fait tuer par ses émissaires, et la seule réflexion qu'il trouve à faire, le bon roi Duncan, est la suivante :
— La situation de ce château est charmante ; l'air suave, léger, par sa seule présence y flatte tous nos sens.
On lui dit :
— Mais le thane de Cawdor est bien mort !
— Ah!
Il est sur le point de dire :
■ — Tant mieux !
Il écoute, ravi, la dissertation que lui fait Banquo sur le martinet familier des temples qui établit son nid dans les saillies des frises et des arcs-boutants des châteaux situé dans ce pays où l'air, je le répète, est complètement délicieux.
Voilà le personnage.
Nous vivons à une époque féodale où on estime que la force vaut plus que la faiblesse, qu'il est un triste sire, et ses sujets l'ont baptisé de ce surnom qui va lui rester/ils l'ont appelé : « Sainte Soupe au Lait. »
Nous verrons d'ailleurs que Macbeth a rendu, au faible roi Duncan, d'inestimables services et qu'il a été payé par la plus noire ingratitude.
La couronne d'Ecosse, à cette époque, n'est pas forcément héréditaire. Si le roi meurt avant que ses enfants légitimes aient atteint leur majorité, ceux-ci ne doivent pas être investis du titre de prince de Cumberland, ce qui est un signe d'hérédité, et c'est le plus proche parent au roi qui doit lui succéder. Quel est le plus proche parent de Duncan ? C'est Macbeth. Et voilà où le drame se noue, voilà que lorsque Duncan va arriver dans le château féodal d'Inverness, le roi Duncan a fait à Macbeth, dont vous allez connaître les exploits, le tort le plus considérable qu'un roi puisse faire à son sujet : il a nommé son fils Donalbain,
avant l'âge, prince de Cumberland, et il a ainsi supprimé, pour le général Macbeth, la possibilité d'une accession au trône si le roi Duncan mourait avant la majorité de cet enfant.
Et cependant, d'un mot, voyez les services rendus par le général Macbeth, et comme ces services vont excuser, atténuer le meurtre commis, et qui n'a pas été commis par lady Macbeth elle-même. Dans trois occasions différentes, le général Macbeth a sauvé son pays et son roi.
A l'avènement de Duncan, ses sujets se révoltent, refusent de payer l'impôt. Un thane rebelle, Mac Donald, marche contre lui. Le général Banquo est battu, le prince Malcolm est battu également. Le roi, terrifié, veut se réfugier dans un couvent, plus moine que roi. Mais arrive l'invincible, le victorieux, le général Macbeth qui a le commandement de la troisième armée. Il disperse les rebelles, force Mac Donald à fuir dans un de ses châteaux, et ce redoutable chef se tue pour échapper à la capture. Première occasion où Macbeth a sauvé le roi. En voici une seconde.
Macbeth sauve la couronne de Duncan des convoitises Scandinaves. Des pirates Scandinaves vont débarquer sous la conduite du roi Suenon. Duncan veut, pour une fois, payer de sa personne, il veut combattre lui-même. Cela ne lui réussit pas ; il est honteusement battu. Il se réfugie à Perth. Il est assiégé, il va être pris. Macbeth vole à son secours, surprend les Norvégiens endormis, les massacre et
2i6 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
réduit Suenon à se rembarquer en hâte avec dix soldats. Et, enfin, Kanut, Kanut lui-même, le grand Scandinave qui a débarqué en Angleterre pour prendre la couronne royale, Kanut veut venger la défaite de son frère Suenon, la défaite norvégienne. Il frète une expédition, il débarque dans le comté de Fife. C'est la lutte. Il n'y a qu'un homme
D'après un dessin de Robida. (Cliché Les Annales).
La dame du Palais. — Regardez, la voilà qui vient !
qui puisse sauver l'Ecosse et son roi également en péril, c'est Macbeth. On sonne l'alarme dans les montagnes, on réunit tous les clans au son de la fanfare guerrière. Le choc est terrible. Macbeth est vainqueur, l'invasion est repoussée. Macbeth a vaincu les vainqueurs des Saxons, et Kanut lui achète la permission d'enterrer ses morts, puis disparaît à jamais de l'Ecosse.
Voilà les services, services inestimables, rendus par le
général Macbeth. Et, s'il avait une hésitation quelconque pour tuer le roi, il n'aurait qu'à invoquer un illustre précédent, vieux à peine de soixante-dix années. Voyez comme la contagion de l'exemple est terrible ! Il n'y avait pas de journaux, à cette époque, mais, de ville en ville, de château en château, de chaumière en chaumière, de bouche en bouche, dans les veillées, dans les assemblées, on s'est répété qu'en 965 le roi Duff, ayant offensé le thane Dunwald, celui-ci l'avait invité chez lui, dans son château. Le roi Duff est arrivé chez le thane Dunwald, comme Duncan est arrivé, soixante-dix ans après, à Inverness, dans le château de lord et de lady Macbeth ; le roi Duff s'est enivré, royalement enivré, il est tombé, vaincu par l'ivresse et par le sommeil, et le thane Dunwald a fait exécuter le roi par ses fils ; il fait assassiner également les deux gardes, de sorte que l'on peut dire que la contagion de l'exemple a porté ses fruits ; c'est exactement un crime copié sur un autre crime commis dans des circonstances identiques.
Voilà le milieu, voilà l'ambiance, les services rendus. Pour terminer plaçons en présence ces deux héros titanesques, comme disait Paul de Saint- Victor, lui, le général Macbeth, et elle, lady Macbeth ? Lequel, maintenant, semble le plus intéressant des deux, lequel paraît le plus
digne d'indulgence et de pitié, lequel, en somme, a accompli la part la moins grande dans tous les forfaits qu'on reproche au couple titanesque ?
Faisons leur portrait. Lui et Elle. Elle, brave, indomptable, de cette admirable bravoure des femmes que seules les femmes possèdent et qui les rend si supérieures même aux hommes les plus braves. Lui, il est faible, il est cruel ; il est mou, il est hésitant. C'est un pauvre être, un piètre sire. S'il est vrai, comme le racontent les vieilles Écritures, que Notre-Seigneur et les Apôtres ont chassé seulement un démon du corps de l'homme, mais qu'ils ont dû chasser jusqu'à sept démons du corps de la femme, lady Macbeth est en état d'infériorité : Lui, c'est un homme de guerre qui, dès qu'il n'est plus sur un champ de bataille, a la crainte de l'action. Il n'est brave, suivant un mot célèbre que je trouve admirable, il n'est brave que dans la victoire. Survienne un obstacle, une difficulté dans la vie civile et Macbeth trébuchera tout à coup. De sorte que si la femme, en apparence, est faible, et l'homme fort, on peut dire, sans paradoxe : Cette force est une faiblesse, et cette faiblesse est
une force.
Prouvons-le. Prenons, par exemple, pour rentrer dans le drame de Shakespeare, la scène du festin, et voyons comme Macbeth est pleutre ! Il a des craintes puériles.
— Cessez ces grimaces, lui dira tout bas sa femme.
Devant tous les seigneurs assemblés, voici qu'il voit apparaître le spectre de Banquo ; il tremble, et elle, elle est admirable ! Et puis, alors, voilà la faiblesse qui va reprendre. Quand la situation deviendra trop grave, elle aura la ressource suprême des femmes dans l'embarras : elle s'évanouira. Et nous arriverons ainsi, après l'évanouissement passager, à la scène capitale du drame, la scène du somnambulisme.
Elle regarde ses mains, elle y voit du sang. Et nous allons arriver à conclure très facilement. La scène du somnambulisme, mais c'est le salut pour lady Macbeth ! Si elle était jugée maintenant, on la ferait examiner par un médecin aliéniste, et le médecin aliéniste conclurait, incontestablement, à une responsabilité atténuée ! On ne pourrait pas être très sévère vis-à-vis de cette femme.
Il faut avouer, d'ailleurs, que la loi écossaise n'était pas très sévère. D'après cette vieille loi, quel châtiment aurait pu atteindre la sombre lady Macbeth.
« Toutes les lois, dit la loi écossaise du temps, rappelée dans les vieilles chroniques, sont les lois de Dieu ou les lois des hommes. Pour les lois de Dieu, une tête pour une tête, une main pour une main, un œil pour un œil, un pied pour
un pied. Mais, pour les lois de l'homme, la vie de l'homme est estimée à cent cinquante vaches. »
Ne plaisantons pas ! Ce sont les lois des Bretons et des Écossais tirées des ouvrages les plus anciens.
Pour un pied, cela vaut un mark, pour une main autant, pour un œil un demi-mark, et, pour chaque coup de la blessure, douze pence ; pour une blessure au visage, une image d'or.
Et l'échelle des amendes, — je cite textuellement, — retrouvée dans les fragments des lc.v , du temps appelées lois des Bretons et des Écossais, contient les amendes qu'on paie en compensation des crimes.
L'échelle des amendes était réglée suivant le rang de la victime et de la nature du crime commis. L'amende (nous y sommes) pour le massacre d'un roi d'Ecosse, devra être payée 1.000 vaches ou 3.000 shillings. Pour le fils du roi, 150 vaches seulement, ou 450 shillings. Pour un comte d'Ecosse, l'amende était la même que pour un fils de roi. Pour un fils de comte, 100 vaches. Et, pour tuer un thane, ce n'est pas cher, on se contente de 100 vaches ; pour son fils, 66 vaches, et pour son neveu, 44 vaches, et 21 pence. Enfin, quant aux serfs, hommes dont la vie est sans valeur, l'amende peut être de 16 vaches, et encore elle est facultative. Quant aux femmes, les femmes non mariées sont estimées à la même valeur que leurs frères, mais une femme mariée vaut un tiers de moins que la valeur de leur mari.
Voilà la loi. Voilà ce à quoi lady Macbeth pouvait être condamnée, et voilà ce que j'aurais dit sans doute si j'avais dû plaider pour elle.
Si Lady Macbeth avait été une reine bienfaisante et généreuse, son nom serait demeuré ignoré de tous les hommes. Grand premier rôle dans la troupe criminelle des assassins couronnés, elle jouit d'une notoriété que le temps n'a pas pu faire oublier encore.
Nous avons soulevé pour un instant la pierre de son tombeau, scellée depuis neuf cents ans. Excusons-nous d'avoir, par une indiscrète curiosité, troublé son éternel sommeil. Laissons d'une main respectueuse retomber la pierre sépulcrale.
Avec le recul du temps, tenant compte de l'ambiance sanguinaire, de l'époque troublée et du milieu féodal, lady Macbeth, reine d'Ecosse, nous est apparue comme digne de quelque indulgence !
Nous pouvons la faire bénéficier d'un acquittement posthume !