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étrier qui est, lui aussi, couvert de fer. On baisse le pontle vis. Elle a regardé, elle a vu arriver le guerrier, elle est anxieuse : c'est un message. Et ce message est une lettre de son mari. Écoutez-la, et dites-moi si ce n'est pas là le document libérateur qui peut montrer qu'elle n'a été ni l'instigatrice, ni la mauvaise conseillère, et que tout le mal va venir du général Macbeth ! Voici la lettre (il écrit à sa femme) :
« Elles m'ont rencontré le jour de la victoire et j'ai appris, par le plus sûr témoignage, qu'elles ont en elles une science plus qu'humaine. Comme je brûlais de les questionner davantage, elles devinrent l'air même dans lequel elles s ' évanouissaient .
» Tandis que je demeurais frappé de stupeur, survinrent les messagers du roi, qui me proclamèrent thane de Cawdor, titre dont m'avaient salué les sœurs fatidiques, en ajoutant, pour l'avenir :
» — Salut à toi qui seras roi.
» J'ai jugé bon de te le mander, compagne chérie de ma grandeur, afin qu'en ignorant la gloire qui t'est promise, tu ne perdes pas la part du bonheur qui t'est due. Garde cela dans ton cœur, et adieu. »
Elle n'a pas conçu le crime ; mais, pendant qu'elle est seule dans son château, l'événement providentiel qui devait la sauver, la sortir de son milieu d'ennui et de solitude, la distraire, est survenu : c'est la lettre de Macbeth, le docu-
ment libérateur. Et quand Macbeth va arriver, ils n'auront plus tous les deux qu'une préoccupation, qu'une idée, qu'une envie, c'est d'exécuter le meurtre.
Et, remarquez encore, petit détail qui a son importance, le roi Duncan va arriver, car tout s'enchaîne, et c'est, à la fois, la légende et l'histoire. Pourquoi vient-il, le roi Duncan ? Mais parce que ce doux, ce faible, l'excellent général Macbeth l'a invité, et déjà avec la préoccupation et l' arrière-pensée de l'assassiner.
Ici, nous pourrions frémir de quelque horreur et nous dire :
Voyons, tuer le roi, vous allez voir que c'est très peu grave ! A l'époque, c'est un événement courant ! Mais, tuer son hôte, la chose est beaucoup plus grave. Tuer le roi, c'est un événement absolument courant, dans un temps ancien où l'on ne concevait pas l'horreur du régicide. Le premier qui fut roi fut un soldat heureux, c'est-àdire, je traduis et je vais le prouver, un soldat qui a tué son prédécesseur qui le gênait. Le roi (je ne préconise pas ce système pour la présidence de la République), le roi n'arrive souvent au pouvoir suprême que par le meurtre.
Voulez-vous me permettre cette digression qui va nous faire quitter, pour un instant, la terre brumeuse d'Ecosse,
de Calédonie, et aller dans l'air pur et sous le beau ciel d'Italie ? Lisez donc, quand vous aurez un instant, l'admirable drame philosophique de Renan, qui s'appelle Le Prêtre de Némi. Le prêtre de Némi est le prêtre du temple de Diane, sur les bords du lac de Némi, dont le prêtre, pour être légitime, devait avoir tué de sa main son prédécesseur. Voulez-vous que nous situions également le lieu et le personnage ? Le lac de Némi ! Chateaubriand d'abord, Paul Bourget ensuite, ont parlé de la campagne romaine et du lac de Némi avec une amoureuse tendresse. L'un disait, chantant cette terre romaine « composée de la poussière des morts et des débris et des empires » :
« Rien n'est comparable, pour la beauté, aux lignes de l'horizon romain, à la douce inclinaison des pentes, aux contours suaves et fuyants des montagnes qui le terminent. Une vapeur particulière, répandue dans les lointains, arrondit les objets et dissimule ce qui pourrait y avoir de dur et de heurté dans les formes. »
L'autre écrivait :
« Tout au fond de ce cercle de collines, presque au sommet de l'une d'elles, se trouve le lac de Némi, avec son eau paisible dans sa coupe de rochers, que cerne l'adorable chevelure d'arbres aussi vieux que le monde. C'est un ancien cratère, Il semble un miroir immobile où le ciel seul se reflète. Ses eaux sombres sont attirantes comme le gouffre sans fond dont elles recouvrent le mystère. »
Est-ce beau comme paysage ? Est-ce beau comme description ? Eh bien ! prenons, comme témoin à décharge, bien que nous ne plaidions pas, Renan lui-même, et lisez, pour justifier le meurtre du roi, ce que dit Renan dans Le Prêtre de Némi et dans l'éblouissante préface qu'il a faite pour ce drame philosophique. Il écrit ceci :
« Dans les temps troublés, le chef, maintenu en perpétuel état d'inquiétude, ne s'amollit pas et ne s'adoucit pas dans les délices de la victoire. Cela l'obligeait, dit Strabon, à avoir toujours l'épée à la main et à être sans cesse sur ses gardes, prêt à repousser les attaques qu'on lui préparait. »
Il y a deux personnages qui vont tenir le langage que, certainement, le général Macbeth a tenu à sa femme pour la décider à collaborer avec lui à l'œuvre du crime. Le fanatique Dolabella dit ceci :
« Le prêtre que nous avons n'est pas sérieux, il n'a pas tué son prédécesseur de sa main, ainsi que le veut la bonne coutume. »
Ce à quoi le chef des patriciens, Métius, répond (écoutez cette conception singulière du pouvoir suprême) :
« Tuer celui qu'on remplace, voilà qui est clair, facile à constater, cela rend toute compétition impossible. Il est bon que l'ambitieux trouve devant lui quelque justice. Cette
2o4 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
justice, c'est qu'on se serve avec lui de la mesure qui lui a servi pour les autres. Après tout, nul n'est forcé [écoutez ceci, ambitieux de ce monde], nul n'est forcé de courir les candidatures périlleuses. Qui fait appel à la violence ne clôt pas l'ère de la violence, et est renversé par la force au moyen de laquelle il a renversé les autres.
» Tout cela est assez conforme à l'équité singulièrement boiteuse qui préside aux destinées de cet univers. »
Voilà d'illustres exemples, et voilà, si nous plaidions, un témoin à décharge que lady Macbeth ne manquerait pas de citer à l'audience. Elle ferait venir, à la fois, et Renan, avec son profil d'ecclésiastique, et le prêtre de Némi, le prêtre du temple de Diane qui avait tué de ses mains son prédécesseur. Et, si Ernest Renan ne suffisait, ma royale cliente ferait appel à Victor Hugo, qui lirait aux jurés un passage de La Légende des Siècles :