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HENR7-ROBERT

i62 LES GRANDS PROCES DE L'HISTOIRE

R. — Rendre la paix à mon pays.

Q. - Croyez-vous donc avoir assassiné tous les Marat ?

K. — Non ! Mais celui-là mort, les autres auront peur, peutêtre !

Le président lui demanda alors qui elle fréquentait à Caen, et, toujours dans l'espoir de trouver des ramifications permettant d'établir l'existence d'un complot, dont elle n'eût été que le bras, il lui posa cette question :

— Etait-ce à un prêtre assermenté ou insermenté que vous alliez à confesse, à Caen ?

A cette demande, Charlotte ne put réprimer un sourire moqueur et répondit avec une belle tranquillité :

— Je n'allais ni aux uns ni aux autres ! Puis elle déclara encore :

« Je savais que Marat pervertissait la France. J'ai tué un homme pour en sauver cent mille, un scélérat pour sauver des innocents, une bête féroce pour donner le repos à mon pays. J'étais républicaine bien avant la Révolution, et je n'ai jamais manqué d'énergie ».

Q. — Qu'en tendez- vous par énergie ?

R. — La résolution de ceux qui mettent l'intérêt particuliei de côté et savent se sacrifier pour leur patrie.

Q. — Ne vous êtes-vous point essayée d'avance avant de porter le coup à Marat ?

L'accusée, pour la première fois, perdit son calme ; elle bondit à cette question et s'écria avec une indignation assez :omique :

— Le misérable ! Il me prend pour un assassin !

Q. — Il est cependant prouvé, par le rapport des gens ue

l'art, que, si vous eussiez porté le coup en long, au lieu de le porter en large, vous ne l'eussiez point tué.

R. — je n'en sais rien ! J'ai frappé comme cela s'est trouvé. C'est le hasard.

On la confronta alors à Lauze-Deperret et Fauchet. Elle protesta avec véhémence qu'ils n'étaient point ses complices :

« Je ne connais Fauchet que de vue. Je le regarde comme un homme sans mœurs et sans principes, et je le méprise. Mais je ne souffrirai pas que l'innocence soit ici calomniée ou compromise à mon occasion. »

Le président donna enfin la parole à l'accusateur public, qui développa ses conclusions et réclama la tête de l'accusée.

Puis, ce fut le tour de Chauveau-Lagarde.

Le rôle de l'avocat était singulièrement difficile et périlleux devant le tribunal révolutionnaire. Que sa parole passât tant soit peu la banalité permise, qu'il parût prendre trop vivement fait et cause pour sa cliente, qu'il tentât d'excuser le crime, il s'exposait par cela seul à partager ie sort de l'accusée et à risquer sa tête pour sauver celle de sa cliente.

Chauveau-Lagarde se tira aussi bien que possible de sa situation si délicate.

Il avait compris, dès le premier moment, la grande âme de Charlotte Corday, la beauté de son sacrifice, l'inspiration cornélienne et, pour rien au monde, il n'eût voulu l'humilier, en plaidant la folie, comme on l'y engageait.

D'autre part, tenter d'expliquer le crime en chargeant la mémoire de Marat de ses forfaits trop réels, il n'y fallait pas songer. Il se borna donc à prononcer les paroles suivantes, où chacun pouvait trouver ce qu'il désirait y voir :

« L'accusée avoue avec sang-froid l'horrible attentat qu'elle a commis ; elle en avoue avec sang-froid la longue préméditation ; elle en avoue les circonstances les plus affreuses ; en un mot, elle avoue tout et ne cherche pas même à se justifier. Voilà, citoyens jurés, sa défense entière !

Ce calme imperturbable et cette entière abnégation de soimême, qui n'annoncent aucun remords, et pour ainsi dire en présence de la mort même ; ce calme et cette abnégation, sublimes sous un rapport, ne sont pas dans la nature. Ils ne peuvent s'expliquer que par l'exaltation du fanatisme politique qui lui a mis le poignard à la main. Et c'est à vous, citoyens jurés, à juger de quel poids doit être cette considération morale dans la balance de la Justice. Je m'en rapporte à votre prudence. »

Le jury se retira pour délibérer et revint, bientôt après, avec un verdict emportant la condamnation à mort et la confiscation des biens.

La lecture du jugement se fit au milieu d'un silence mortel : tous les yeux s'étaient tournés vers l'accusée.

Mais Charlotte, impassible en apparence, écouta cette lecture sans que l'admirable sérénité de son beau visage en parût un seul instant altérée.

Puis se tournant vers Chauveau-Lagarde, elle lui dit avec douceur :

« Monsieur, vous m'avez noblement défendue, d'une manière digne de vous et de moi. Ces messieurs me confisquent mes biens. Mais je veux vous donner un plus grand témoignage de reconnaissance : je vous prie de payer pour moi ce que je dois à la prison, et je compte sur votre générosité ».

Elle laissait des dettes s'élevant à trente-cinq francs environ.

Charlotte Corday.

par Hauet (Musée de Versailles).

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C'étaient les honoraires de l'avocat que de les acquitter à sa place. Et, certes, au cours de sa belle carrière, Chauveau- 1 agarde n'en reçut-il jamais qui lui aient fait plus d'honneur, ni dont il ait pu concevoir plus de légitime fierté !

Tandis que la foule, immense et bruyante, se retirait lentement, Charlotte regagna sa prison.

Elle eut la surprise d'y recevoir la visite du peintre Hauer, élève de David, commandant de la garde nationale, qui avait commencé une esquisse d'elle pendant l'audience et qui avait obtenu la permission de la terminer à la Conciergerie.

Charlotte le remercia et, avec beaucoup de bonne grâce, garda la pose devant lui tant qu'il le désira, comme si ce n'eussent point été là les derniers instants de son existence.

Il avait à peine terminé son portrait, que le bourreau Samson v nt procéder à la dernière toilette de la condamnée.

Il lui fit passer la chemise rouge révolutionnaire et lui lia les mains.

« Voilà la toilette de la mort, faite par des mains un peu rudes, dit-elle avec un beau sourire. Mais elle conduit à l'immortalité ! »

Une immense clameur s'éleva d'abord de la foule assemblée lorsque la charrette, qui l'emmenait à la place de la Révolution, franchit la porte de la Conciergerie.

Mais Charlotte Corday, debout, impassible et fière, semblait déher, de toute son attitude et de son clair et droit regard, les hurlements de mort de la meute assemblée.

Et il émanait d'elle une telle impression de noblesse, de calme et de sérénité, et comme un tel rayonnement d'innocence, que les clameurs s'arrêtèrent soudain à sa vue et firent

place à une pitié émue devant tant de charmes et de jeuness< jui allaient devenir la proie de la guillotine.

A ce moment, un rayon de soleil perça les lourds nuages d'orage amoncelés dans le ciel, et vint nimber d'une poussière d'or le char funèbre où se tenait Charlotte Corday.

Elle était si belle ainsi, debout dans la lumière de ce soir tragique de juillet, auréolée de l'or sombre de ses cheveux, avec cette chemise rouge qui rehaussait encore l'éclat de son teint et faisait mieux apparaître, par contraste, sa virginale pureté, que le député de Mayence, Adam Lux, qui la vit alors, conçut tout d'un coup pour elle un étrange, idéal et merveilleux amour, la suivit, fasciné, jusqu'au pied de l'échafaud, où elle mourut en Romaine et s'écria, dans l'exaltation de sa passion :

— Plus grande que Brutus !

Ce mot lui coûta la vie. Bientôt après, il fut, en effet, guillotiné à son tour pour s'être permis de glorifier une criminelle. Théophile Gautier a écrit qu'il monta sur l'échafaud enivré et joyeux comme sur un lit nuptial, en s'écriant :

— Je mourrai donc pour Charlotte Corday 1

Il ne fut pas le seul. Le doux et suave poète André Chénier, qui avait dit de Charlotte, en chantant son courage admirable : « Seule, tu fus un homme ! » et lui avait dédié une ode célèbre, paya aussi de sa tête cette impardonnable inconséquence.

Enfin, Bougon-Langrais, l'aimable correspondant philosophique, politique et littéraire de Charlotte Corday, pour qui elle avait chargé Barbaroux d'une dernière pensée émue, Bougon- Langrais ne lui survécut que quelques mois. Il était, lui aussi, prédestiné à la guillotine fraternelle et égalitaire.

Le 5 janvier 1794, quelques instants avant son exécution.

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il écrivait à sa mère une lettre d'adieux où nous relevons ce passage :

vc Que me reste-t-il à désirer si ce n'est de mourir ? Encore si, dans mes derniers instants, j'avais pu, comme ma chère Corday, m'endormir au sein d'une illusion douce et trompeuse et croire au retour prochain de l'ordre et de la paix dans ma patrie 1 Mais non, j'emporte avec moi l'idée déchirante que le sang va couler à plus grands flots ! Oh ! Charlotte Corday ! Oh ! ma noble et généreuse amie ! toi dont le souvenir occupa sans cesse ma mémoire et mon cœur, attends-moi, je vais te rejoindre.

Le désir de te venger m'avait fait, jusqu'à ce jour, supporter l'existence. Je crois avoir assez satisfait à ce devoir sacré ; je meurs content et digne de toi ! »

Ainsi, l'incomparable rayonnement de séduction et d'héroïsme qui avait attiré à Charlotte Corday, durant sa courte vie, des admirations si vives et des amitiés si fidèles, continuait même après sa mort à susciter, chez tous ceux qui l'avaient connue, le culte ardent de son souvenir.

Ce rayonnement merveilleux, c'est à peine s'il s'est affaibli, sous la cendre du temps, en parvenant jusqu'à nous.

Hormis la pure figure de Jeanne d'Arc, il n'est pas sans doute, dans toute notre histoire, d'héroïne qui ait attiré plus de sympathies, ni suscité plus d'enthousiaste admiration que Charlotte Corday.

Et c'est qu'en effet, à plus d'un point de vue, ces deux figures peuvent être rapprochées. A plus d'un point de vue, la vierge lorraine, miraculeuse libératrice de la France envahie, et la

Cf.

vierge normande, vengeresse de la France opprimée par le plus abominable des tyrans, ont mérité d'être comparées l'une à l'autre.

C'est en ce sens que Jules Janin a appelé Charlotte Corday :

« La Normande digne de Jeanne d'Arc ».

Le même amour sublime du pays les animait, en effet, toutes deux ; la même commisération pour les malheurs du temps faisait pareillement saigner leurs deux cœurs ; le même oubli d'elles-mêmes, le même héroïsme magnifique les portaient naturellement, l'une et l'autre, à l'ultime sacrifice de leur existence au bien public et à la paix.

Mais là s'arrête la ressemblance.

Et si le même mobile les fit agir, les moyens mis en œuvre ne furent pas les mêmes.

Car tandis que la naïve bergère de Domrémy, gardant intacte, en la simplicité de son âme croyante, sa foi religieuse, son traditionalisme respectueux et sa profonde humilité, se défiait d'elle-même et de ses propres forces et courait mettre d'abord au service du roi de France, pour le guider et sauver avec lui la patrie en danger, son ardent amour de la terre natale et son entraînante volonté de vaincre ; tandis que toutes les forces de la nation venaient se ranger sous sa bannière immaculée, semée de fleurs de lys, pour remporter avec elle la victoire qui devait combler ses vœux et payer son sacrifice, Charlotte Corday, elle, en orgueilleuse petite fille de Corneille, ne cherchant sa force que dans la trempe étonnante de son caractère, n'écoutant que la voix de cet individualisme funeste qu'avaient développé en elle les théories trompeuses des philosophes du xvme siècle, prétendit assumer seule une tâche impossible et se crut le droit de s'ériger en justicière.

C'est pourquoi son œuvre devait demeurer stérile. L'ordre et la paix sociale qu'elle appelait de ses vœux ardents, ne pouvaient pas renaître de son geste vengeur, qui ne fut, tout au contraire, que le signal d'une répression plus sanguinaire et d'un redoublement de terreur.

Autographe de Charlotte Corday.

Certes, nous devons garder à sa mémoire un culte respectueux, parce qu'elle s'est sacrifiée pour libérer la France de la tyrannie.

Mais nous ne devons pas oublier non plus que son courage fut malheureux et qu'en tuant Marat, elle ne fît que démontrei l'impuissance de l'énergie individuelle et de l'effort isolé à sauvei la patrie, devant la coalition des forces du mal.

Elle avait espéré que son exemple serait suivi. Elle avail dit :

— J'ai rempli ma tâche ! Les autres feront le reste !

Mais, pour grouper les énergies hésitantes des autres, il eût fallu un chef respecté, incarnant les intérêts mêmes de la patrie. Sans cela, son exemple était voué d'avance à la stérilité, parce qu'il supposait un ensemble de qualités trop rares et trop exceptionnelles pour trouver des imitateurs.

Voilà, n'est-il pas vrai ? la leçon profonde qui se dégage, au point de vue social, de cet émouvant épisode de notre Histoire.

Nous pouvons admirer et plaindre Charlotte Corday. Son héroïsme malheureux a droit à tout notre respect, mais nous devons reconnaître qu'elle s'est trompée et ne point l'égaler à la pure et rayonnante figure de Jeanne d'Arc, dont la foi simple et sublime z sauvé la patrie.

Aujourd'hui sur le trône et demain dans les fers i

C'est par ce vers, placé comme épigraphe, en tête de ses Mémoires, que Mme Roland résume et synthétise la destinée singulièrement capricieuse qui fut la sienne, — destinée qui eût grisé, sans doute, ou abattu bien des âmes moins fortement trempées, mais au cours de laquelle, gardant son cœur intact à travers toutes les vicissitudes d'un sort déconcertant, elle sut rester constamment égale à elle-même, que ce fût au sein de la fortune la plus brillante, ou au cours des épreuves les plus cruelles de la plus tragique adversité.

C'est par cette maîtrise incomparable de soi et par l'étrange pouvoir de séduction de son esprit, autant que par l'ampleur et la vivacité de son intelligence et l'intégrité absolue de son caractère, qu'elle a mérité d'être placée au premier plan, parmi les plus grandes et les plus belles figures de la Révolution.

C'est par là qu'elle a gardé tous ses droits à l'admiration de la postérité, après avoir, durant toute sa vie, inspiré un véritable culte à tous ceux qui l'ont approchée, et avoir exercé sur la politique de son temps une incroyable influence.

Celle qui devait devenir Mm# Roland, était née Marie-Jeanne Phlipon, fille de Pierre-Gatien Phlipon, maître-graveur, et de Marie-Marguerite Bimonr. son épouse, et avait été baptisée

à Paris, en l'église Sainte-Croix, en la Cité, le 18 mars 1754-

Sa famille appartenait à la petite bourgeoisie et se trouvait dans une situation de fortune très modeste.

Marie-Jeanne — ou disons plutôt Manon, puisqu'on ne l'appelait qu'ainsi — était la seconde des sept enfants que compta le ménage Phlipon.

Elle écrit dans ses Mémoires :

« J'ai passé ma jeunesse au sein des beaux-arts, nourrie des charmes de l'étude, sans connaître de supériorité que celle du mérite, ni de grandeur que celle de la vertu ! »

En réalité, il convient de faire la part de la littérature, car « le sein des beaux-arts » était un médiocre intérieur de bon artisan graveur, qui avait le goût de la bohème, une grande irrégularité à travailler, des habitudes de dissipation et un amour excessif du plaisir.

Est-ce que Manon elle-même, d'ailleurs, ne parle pas avec dédain du burin paternel et n'écrit pas :

« Je ne trouvais rien de si insipide que de graver les bords d'une boîte de montre ou de friser un étui » ?

Par contre, il est très exact qu'elle témoignait pour l'étude et la lecture d'un goût presque immodéré.

« A sept ans déjà, nous dit-elle, levée à cinq heures du matin, lorsque tout dormait dans la maison, je me glissais tout doucement avec une petite jaquette, sans songer à me chausser, jusqu'à ma table de travail. »

Elle lisait avidement tout ce qu'elle trouvait. La Bible fit ses premières délices.

Puis, l'Evangile prit son cœur.

Elle se plongea, ensuite, dans Im Vie des Saints, er « elle sou-

LE hAOCES DE MADAME ROLAND

pirait après ces temps où les fureurs du paganisme valaient aux généreux chrétiens la couronne du martyre ».

Elle était si imprégnée de vie religieuse, qu'elle eut une sorte de crise de mysticisme au moment de sa première communion, et s'approcha de la sainte table « baignée de larmes et ravie d'amour céleste », si défaillante qu'une religieuse dut la guider et soutenir ses pas.

Mais, bientôt après, elle découvrait Plutarque, et son exaltation, délaissant désormais la vie des saints, les martyrs et les choses de la religion se porta tout entière, avec la même intensité, vers les hommes illustres de la République romaine.

« C'est de ce moment, écrit-elle, que datent les impressions et les idées qui me rendaient républicaine sans que je songeasse à 'e devenir.

Et elle dit aussi :

« J'étais républicaine de sentiments. »

Madame Roland ENFANT.

{Musée Carnavalet).

A onze ans et demi, elle vint, tout en larmes, demander à sa mère de la mettre au couvent.

On la mit aux « Dames de la Congrégation », où elle fit la Lonnaissance des demoiselles Cannet, la « vive Henriette » et la « douce Sophie », qui ne devaient pas tarder à devenir des amies très chères et qui restèrent longtemps, lorsqu'elle les eut quittées, ses correspondantes assidues.

Cette amitié passionnée occupa tout son cœur et tint une grande place dans sa vie jusqu'à son mariage. La correspondance très suivie, qui en résulta fut, nous dit-elle, « l'origine de son goût pour écrire et en développa chez elle la facilité ».

A treize ans, elle revint dans sa famille et lut Fénelon, le Tasse et surtout Voltaire.

Ce dernier fit naître ou développer chez elle un certain esprit frondeur, un dédain méprisant de la pompe et des honneurs qui se manifesta, notamment en mai 1770, à l'arrivée solennelle de la dauphine Marie-Antoinette à Paris.

Elle avait voulu assister à l'entrée triomphale de la future reine dans sa capitale.

Mais lorsque Manon Phlipon, qui était alors une belle et spirituelle jeune fille de seize ans, se trouva perdue dans cette foule exubérante d'enthousiasme, qu'elle entendit ces salves d'artillerie, ces cris, ces ovations frénétiques, ces applaudissements, toutes ces manifestations bruyantes du délire populaire par lesquelles la ville entière accueillait une enfant de quinze ans qui lai venait d'Autriche, alors elle sentit tout d'un coup son enthousiasme, à elle, s'évanouir brusquement, et d'un œil froid, avec un sourire railleur et une pitié dédaigneuse, elle regards

s'avancer la petite Etrangère sur les fleurs éparses dont on avait jonché sa route.

Sans doute, songeait-elle, qu'elle valait bien cette petite Autrichienne, et trouvait-elle, dans cette comparaison, toute à son avantage, un motif de s'indigner que la société fût si mal faite, et qu'il y eût entre les mortels d'autres supériorités que celles du mérite et de la vertu !

Elle ne se doutait pas, alors, que, quelque vingt années plus tard, Marie-Antoinette verrait son étoile pâlir, tandis qu'elle, Manon Roland, la petite fille inconnue perdue dans la foule brillerait au premier rang et incarnerait un instant par son charme et son influence, l'âme de la Gironde toute-puissante, jusqu'à ce que, précipitée à son tour de sa royauté éphémère, sa tête vint rejoindre, à quelques jours d'intervalle, sous le couperet de la guillotine, celle dont elle enviait, ce jour-là, la réception triomphale.

Ainsi donc, ce qui la caractérisait, dès sa jeunesse, c'était d'abord un amour-propre très vif, un sentiment de sa valeur . personnelle très développé et qu'elle confesse, d'ailleurs, ingénument :

« Dès qu'il était question de valoir par moi-même, je n'avais pas peur de manquer le rang qui pouvait me convenir. »

Mais c'était aussi une sensibilité extraordinaire, ouverte à toutes les impressions, une vie intérieure d'une prodigieuse intensité où se succédaient et se superposaient, en quelque sorte', plusieurs personnalités distinctes.

Dans ce qui reste de ses écrits de jeunesse, qu'elle avait intitulés : Œuvres de Loisir, Réflexions diverses et Rêveries Poétiques, ce qui frappe, avant tout, c'est une remarquable aptitude à tout

HENRI -ROBKRT II

IJ

comprendre, à tout observer, à tout sentir et à tout exprimer avec une sincérité qui, parfois, déconcerte.

Elle se regardait constamment vivre et penser, et elle notait tout avec un sens aigu de la vérité.

« J'ai prodigieusement vécu, disait-elle, si l'on compte la vie par le sentiment qui marque tous les instants de sa durée. »

Et l'o*i devine qu'elle songeait encore à elle, lorsqu'elle formulait cette pensée que « l'expérience s'acquiert moins à force de vivre, qu'à force de réfléchir sur ce qu'on voit et ce qu'on fait ».

A cet âge où les jeunes filles s'interrogent anxieusement sur leur avenir, et, souvent, traversent une sorte de crise psychologique, causée par l'incertitude de leur destinée, Manon Phlipon laissait s'envoler ses pensées en avant de sa vie, trop lente à son gré, comme pour tenter de rencontrer plus tôt la terre promise.

Elle cherchait à définir, avec ses amies, comment serait son futur mari. Elle s'en préoccupait beaucoup.

Elle s'indignait aussi de la nécessité d'aller au bal pour se marier, « ces exhibitions de jeunes filles », comme elle les appelle, « où, en habit d'ordonnance, elles sont passées en revue par leurs juges ».

C'est vers cet âge, quelle lut pour la première fois Jean-Jacques Rousseau.

Cette lecture l'exalta au point qu'elle se félicita de n'avoir pas connu plutôt cet auteur.

« Il m'eût rendue folle, dit-elle, et peut-être encore n'a-t-il que trop fortifié mon faible, si je puis ainsi parler ! »

« Fortifier son faible 1 » Elle voulait dire exagérer encore en elle une sensibilité qu'elle savait déjà trop frémissante et trop

vive.

Et, de fait, elle écrivit une longue lettre d'admiratrice passionnée à Jean-Jacques et tenta de le voir. Elle fut, à son grand désappointement, reçue par la vieille amie du philosophe qui demeura, lui, invisible.

Cette équipée un peu folle, qu'elle raconte plaisamment à ses

Vue de la place Dauphine, prise du pied de la statue de Henri IV,

Au premier plan à gauche, la maison de Mm* Roland.

amies Cannet, n'en montre pas moins à quel point l'illustre auteur des Confessions avait marqué son empreinte profonde sur cet esprit déjà naturellement prédisposé à vibrer dans cette note. A partir de ce moment, on peut dire que Rousseau est le modèle svr lequel elle se règle pour écrire et pour « penser », ou plutôt

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pour « sentir », car, ainsi qu'elle le disait, et ce mot pénétrant la peindra toute sa vie, « je pensais par mon cœur ».

Si elle pensait par son cœur, c'est par raison qu'elle se maria.

C'est en 1775 qu'apparui pour la première fois, M. Roland de laPlâtrière, « un savant devenu, par la suite, ministre et demeuré homme de bien », ainsi que devait plus tard le définir

Mme Roland.

« C'était, nous dit-elle, un homme de quarante et quelques années, haut de stature, négligé dans son attitude... De la maigreur, le teint jaune, le front déjà peu garni de cheveux et très découvert, n'altéraient point des traits réguliers mais les rendaient plus respectables que séduisants. »

Mous le croyons sans peine, d'après ce portrait.

Elle avait connu Roland par les demoiselles Cannet. Tout de suite, elle l'avait séduit par sa manière intelligente et attentive

d'écouter.

« Sa conversation instructive et franche ne m'ennuyait jamais, écrit-elle dans ses Mémoires, et il aimait à se voir écouté avec intérêt, chose que je sais fort bien faire. »

En 1776, sur le point de partir pour l'Italie, où il était envoyé en mission, Roland confia à la jeune fille ses manuscrits pour en disposer au cas où il ne reviendrait pas. Elle se montra très flattée de cette marque d'estime et de confiance et n'oublia pas

voyageur.

Aussi, lorsqu'il revint, en 1779, reçut-elle sa visite avec plaisir,

C'est au cours d'une de ces visites qu'il déclara sa flamme

Il y avait quatre ans qu'il connaissait Manon. Elle accueilli'

cette déclaration (qui, sans doute, ne la surprenait qu'à moitié)

sans nullement décourager le prétendant.

Elle fit plus. Elle lui écrivit, quelques jours plus tard, une lettre que, sans nulle vanité, Roland pouvait regarder comme un aveu qu'il ne la laissait pas indifférente.

Cette lettre, écrite à son réveil, et datée : « De mon lit, ce 21 février», — ce qui manque peut-être de réserve pour une jeune fille, — se terminait ainsi :

« Ayez soin de votre santé, de votre bonheur ; il ne vous serait pas pardonnable de troubler la félicité de ceux qui vous chérissent, et vous savez bien qu'elle n'est qu'une avec la vôtre. Je vais, aujourd'hui, dans la société, par raison, devoir et convenance. Si je m'ennuie trop au milieu de ces êtres amphibies, froids et passifs, qui me dégoûtent et que je ne peux définir, je vous en accuserai et je me vengerai sur vous par mes reproches de tout le désagrément que j'aurai souffert. En attendant, salut, paix, amitié. »

Après des vicissitudes diverses causées par le refus de consentement du père de Manon, le mariage fut enfin célébré le 4 février 1780.

Roland avait quarante-six ans ; Manon, bien près de vingtsix.

Elle nous dit, dans ses Mémoires .

« J'ai senti souvent qu'il manquait entre nous de parité ! Si nous vivions dans la solitude, j'avais des heures quelquefois pénibles à passer. Si nous allions dans le monde, j'y étais aimée de gens dont je m'apercevais que quelques-uns pourraient trop me toucher. Je me plongeais dans le travail avec mon mari. »

Ce mariage, où l'amour était fâcheusement unilatéral, ne put tenir que par l'estime profonde qu'avait Mmc Roland pour Fin-

telligence et le caractère de son mari et par son intime collaboration intellectuelle avec lui.

En 1782, elle mit au monde une fille, qui reçut le doux prénom de « Eudora », et elle se montra pour elle une mère attendrie et dévouée.

Roland, qui était inspecteur des Manufactures, voyageait beaucoup : Paris, Amiens, Lyon, l'Angleterre, la Suisse, hébergèrent successivement le ménage.

En 1784, il se fixa à Lyon. En 1789, Roland fut chargé pai la Société d'Agriculture de la rédaction de ses cahiers pour les Etats Généraux.

Puis, en 1791, la municipalité de Lyon l'envoya en députation extraordinaire auprès de l'Assemblée Constituante.

C'est ainsi qu'il fut mis en rapport avec Brissot qui avait déjà entretenu avec lui une correspondance. Leur intimité devint rapidement étroite et, par Brissot, Roland connut bientôt Pétion, Robespierre, Buzot.

Ceux-ci prirent l'habitude à laquelle le charme de Mme Roland ne fut pas étranger, de se réunir plusieurs fois par semaine, en petit comité, au foyer du ménage Roland.

Elle, sans vouloir se mêler encore à la conversation, s'initiait ainsi aux mystères de la politique et ne perdait pas un mot de ce qui se disait, tout en paraissant fort occupée à sa correspondance.

Elle était alors âgée de trente-six ans et, sans être régulièrement belle, elle avait conservé beaucoup de fraîcheur et de charme. Sa taille était restée élégante et souple ; et sa physio nomie très expressive, éclairée par de grands yeux noirs pleins

d'esprit et de vivacité, savait prendre, lorsqu'elle parlait, un éclat, une animation et un pouvoir de séduction qu'une beauté plus parfaite eût été, sans doute, impuissante à lui prêter.

Elle n'ignorait pas, d'ailleurs, le charme de sa voix, et elle disait, sans fausse modestie :

— Camille Desmoulins a raison de s'étonner qu'à mon âge et avec si peu de beauté, j'aie ce qu'il appelle des adorateurs :

je ne lui ai jamais parlé !

C'est qu'elle parlait, en effet, avec une rare perfection. Elle empruntait à sa connaissance de la langue italienne une harmonie, une cadence, un sens de rythme qui, joints à la pureté de sa voix et à la netteté classique de son langage, laissaient ses auditeurs littéralement sous le charme. L'oreille ne se lassait pas d'entendre cette musique qui captivait en même temps l'esprit.

Quant à ses idées, c'étaient toutes les théories humanitaires

Roland de la Platrière,

Chef girondin, ministre et savant

alors en vogue, plus ou moins inspirées de Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre et des philosophes de V Encyclopédie. Mais elle les présentait avec une tell'e chaleur, une si grande force de conviction, qu'elle semblait leur infuser une vie et comme une originalité nouvelles.

« On était sûr d'être d'accord avec elle et de se faire tout pardonner, écrit un contemporain, lorsqu'on déclamait contre les courtisans et qu'on ne croyait aux vertus que dans les chaumières. »

Cette passion violente pour ses idées la rendait même, à l'occasion, « souverainement injuste », nous dit le comte Beugnot.

* « Elle aimait tous ceux qui les partageaient et détestait tous ceux qui ne les partageaient pas. Elle n'avouait la probité, le talent, la vertu, les lumières que dans Roland et ses admirateurs. Partout ailleurs, elle ne voyait que bassesse, ignorance ou trahison. »

Mais est-ce bien un travers particulier à Mme Roland ? Et n'en est-il pas presque fatalement ainsi, dès lors qu'on se mêle de politique active?

Chez elle, cela se traduisait par une haine irréductible de la Cour. Tout ce qui touchait à la Monarchie était exécrable et devait être rendu responsable de tous les maux. Louis XVI et Marie-Antoinette étaient voués par elle au châtiment de la vengeance populaire.

C'est ainsi qu'elle ne craint pas d'écrire, perdant, avec toute mesure, jusqu'à sa distinction de langage habituelle :

« Si l'Assemblée Nationale ne fait pas en règle le procès de deux têtes illustres, ou que de généreux Décius ne les abattent vous êtes tous foutus ! »

Elle vivait, il est vrai, dans une exaltation continuelle qui ne lui laissait pas tout son sang-froid, ainsi qu'en témoigne ce passage d'une lettre qu'elle écrivit à cette époque :

« On vit ici dix ans en vingt-quatre heures. Les événements et les affections s'entremêlent et se succèdent avec une singulière rapidité. Jamais d'aussi grands intérêts n'avaient occupé les esprits ; on s'élève à leur hauteur ; l'opinion s'éclaire et se forme au milieu des orages et prépare enfin le règne de la justice. »

Puis, elle raconte une séance des Jacobins, à laquelle elle a assisté, et où Brissot avait attaqué l'inviolabilité de l'autorité royale et établi que le roi, non seulement pouvait, mais devait être jugé.

« Ce n'était plus un simple orateur, dit-elle, c'était un homme libre, défendant la cause du genre humain avec la majesté, la noblesse et la supériorité du génie même de la Liberté. Il a convaincu les esprits, électrisé les âmes, commandé ce qu'il a voulu. Ce n'étaient pas des applaudissements, c'étaient des cris, des transports ; trois fois, l'Assemblée, entraînée, s'est levée tout entière, les bras étendus, les chapeaux en l'air, dans un enthousiasme inexprimable. Périsse à jamais quiconque a ressenti ou partagé ces grands mouvements et qui pourrait encore reprendre des fers ! »

Et elle termine cette lettre en s'écriant :

« Enfin ! j'ai vu le feu de la liberté s'allumer dans mon pays. Il faudra bien qu'il dévore jusqu'aux restes du despotisme et qu'il fasse crouler tous les trônes. Je finirai de vivre quand il plaira à la nature : mon dernier souffle sera encore le souffle de la joie et de l'espérance pour les générations qui vont succéder. »

i86 LES GRANDS PROCES DE L'HISTOIRE

Mais la mission de Roland touchait à sa fin. En septembre 1791, il retourna à Lyon.

A ce moment, son poste d'inspecteur étant supprimé, il se proposait de tout quitter et de se retirer à la campagne au Clos de la Plâtrière, sa propriété, pour s'y consacrer à l'agriculture.

Mais Mme Roland avait été trop grisée par l'espèce de fièvre intellectuelle, où elle avait vécu, durant ses cinq mois de séjour à Paris, pour consentir à « retomber définitivement », comme elle le disait, « dans toute la nullité de la province ».

Aussi ne faut-il pas s'étonner que, le 15 décembre 1791, Roland lût de retour à Paris.

Il ne savait pas résister aux désirs de sa femme. Les événements, d'ailleurs, semblèrent justifier d'abord la décision qu'elle lui avait fait prendre.

Le 24 mars 1792, au moment où il s'y attendait le moins, Roland apprit brusquement qu'on songeait à lui pour le ministère de l'Intérieur.

C'étaient Brissot et ses amis qui l'avaient porté, sans qu'il fît rien pour cela, à ce poste éminent.

Ajoutons que, malgré tout son mérite, ce n'était pas sa valeur personnelle qui l'avait désigné à leur choix. C'était surtout la docilité aux suggestions de la Gironde, dont sa femme partageait toutes les tendances, qui l'avaient recommandé à leur bienveillante attention.

A ce moment, en effet, la Gironde poussait de toutes ses forces à la guerre, parce qu'elle comptait bien, à la faveur du trouble qui en résulterait, achever de ruiner l'autorité défaillante de Louis XVI et faire, plus aisément, triompher ses idées.

En appelant Roland, cet homme intègre, mais inconnu, au ministère de l'Intérieur, Brissot et ses amis savaient y mettre quelqu'un de tout acquis à leurs idées et par l'entremise duquel ils pourraient gouverner, sans se compromettre eux-mêmes dans l'aventure.

La politique a eu, de tout temps, de ces combinaisons machiavéliques auxquelles le bon public, qui n'est pas initié aux secrets des dieux, s'étonne de ne comprendre absolument rien.

Roland, dans ce premier ministère dont il fit partie, ne trompa point la confiance que ses amis avaient mise en lui.

Il se regarda, dans cette place, comme une sentinelle avancée de la Gironde, mise là tout exprès pour réduire le plus rapidement possible la royauté à l'impuissance.

Et les fonds secrets dont il disposait, servirent même à alimenter la propagande girondine antimonarchiste.

Parfois, s'il n'eût écouté que sa nature honnête, droite et pondérée, il eût été sur le point de se laisser gagner par la bonhomie de Louis XVI et de collaborer sincèrement avec lui.

Mais sa femme veillait. Et, de retour au foyer, elle n'avait pas de peine à le convaincre qu'il avait été trompé par les apparences et qu'on ne songeait qu'à le berner.

Elle raconte plaisamment, dans ses Mémoires, que, lorsqu'elle voyait Roland et Clavière, son collègue, enchantés de leurs rapports avec le roi, elle leur disait aussitôt :

— Mon Dieu ! chaque fois que je vous vois partir pour le Conseil avec cette belle confiance, il me semble toujours que vous êtes prêts à faire une sottise.

— Je vous assure, répondait Clavière, que le roi sent parfaitement que son intérêt est lié à l'observation des lois qu'on vient

i88 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

d'établir. Il en raisonne trop pertinemment pour n'être pas convaincu de cette vérité.

— Ma foi ! ajoutait Roland, s'il n'est pas un honnête homme. il est le plus grand coquin du royaume : on ne dissimule pa.c comme cela.

Lorsqu'il revenait du Conseil, elle lui demandait ce qui s'y était décidé et trouvait toujours que les affaires ne marchaient pas assez vite à son gré.

Elle concluait :

— C'est pitoyable ! Le temps se perd 1 Et elle écrivait à ses amis :

« Je suis en enfer, quand on ne marche point vite et ferme, et qu'on ne frappe pas juste et fort ! »

Cependant, la guerre avait été déclarée, malgré l'extrême répugnance du roi, qui n'avait été vaincue que par la majorité de l'Assemblée Législative et l'unanimité de son Conseil. Il avait raison, pourtant, seul contre tous.

Les premières hostilités ne nous avaient pas été favorables. Les ennemis avançaient sur notre territoire.

L'alarme était vive dans le peuple.

C'est le moment que choisirent les ministres girondins pour tenter d'arracher au roi deux décrets qu'il ne voulait pas signer.

L'un était destiné à constituer, sous les murs de Paris, un camp de vingt mille hommes.

L'autre était un décret dirigé contre les prêtres. Louis XVI refusait ce dernier, comme contraire aux principes religieux de sa conscience.

Et il refusait le camp de vingt mille hommes, parce qu'il craignait, non sans motifs, qu'il fût constitué bien moins contre

l'étranger que contre lui-même, et destiné à favoriser un coup de main contre le trône, déjà insuffisamment défendu.

Les révolutionnaires s'emparèrent aussitôt de ce refus du roi pour le représenter comme en révolte ouverte contre la Constitution. •

Roland, qui s'était engagé à fond dans cette affaire, voulait donner sa démission de ministre.

Mais sa femme le convainquit que ce n'était pas suffisant.

Il fallait d'abord porter la question devant l'opinion publique, en adressant au roi une lettre énergique qui le mît en demeure d'accepter ou, s'il refusait, de paraître se prononcer contre la Constitution.

Il fallait, en somme, se faire renvoyer par le roi avec un coup d'éclat ou réussir à le faire plier.

Cette lettre fameuse, c'est elle qui l'écrivit. Elle le fit tout d'un trait avec sa prodigieuse facilité et toute sa vivacité de femme. Et le ministre, son mari, se contenta de la signer et de l'envoyer au roi.

L'effet fut bien celui qu'elle avait escompté. Le lendemain, le roi faisait tenir à Roland son congé.

— Il reste une chose à faire, s'écria Mme Roland, c'est d'être le premier à le mander à l'Assemblée Législative, en lui envoyant copie de la lettre au roi qui doit en être cause.

Et Roland, docile, fit encore comme elle l'avait dit. V en résulta qu'il fut, du jour au lendemain, l'homme le plus populaire de Paris. Deux de ses collègues avaient été congédiés avec lui.

Le peuple prétendit exiger le rappel des trois ministres girondins, et ce fut la terrible émeute du 20 iuin, où vingt mille pétt-

i9o LES GRANDS PROCES DE L'HISTOIRE

tionnaires envahirent les Tuileries, saccageant tout, et insultant le roi impassible, la reine et le dauphin, toute une journée durant.

Roland, néanmoins, ne fut pas rappelé à ce moment-là.

Mais son coup d'éclat l'avait mis en vedette. Et lorsque l'assaut populaire du 10 août eut jeté définitivement la Monarchie à terre, c'est à Roland qu'on songea tout de suite pour former avec Danton et les Girondins un nouveau ministère.

Mme Roland exultait. Elle était au comble de ses vœux, au comble du bonheur.

Pour elle, la Révolution était terminée. Mais ce n'était pal'avis des Jacobins, encore exclus du pouvoir. Ce n'était pas l'avis de la Commune de Paris et de son grand maître Robespierre.

Ce n'était pas l'avis de Marat, « l'Ami du Peuple », le sanguinaire aventurier cosmopolite, « l'araignée prussienne », comme certains l'avaient surnommé, autour duquel gravitaient des seigneurs de moindre importance, vrais champignons de révolution : le Prussien Anacharsis Clootz, citoyen du genre humain ; l'Espagnol Guzman, sonneur du tocsin ; le Polonais Lazouski ; le Suisse Haller; le Hollandais Kock, louches banquiers agioteurs, dont le jeu était de pêcher en eau trouble. Il y a toujours trop d'étrangers dans les bas-fonds d'une révolution.

Non ! la Révolution n'était pas finie, et on le fit bien vol aux massacres du 2 septembre.

En une nuit, sans ordre du ministère, cinq mille personnes déclarées suspectes, furent emprisonnées dans des couvents.

La prise de Verdun par les armées alliées avait servi de pré texte pour déclencher ce mouvement.

« Deux ou trois cents énergumènes, payés, dit Mme Roland

avec l'argent volé au Garde-Meuble, se répandirent dans les prisons et aux alentours du Temple. »

Les prisonniers, les femmes, les prêtres, les nobles furent égorgés et dépecés avec d'horribles raffinements de cruauté. Le sang ruisselait sur les pavés.

Ces effroyables saturnales durèrent trois jours. Paris avait l'aspect dune ville en deuil. Les boutiques étaient fermées, le drapeau noir flottait sur l'Hôtel de Ville, le tocsin sonnait, le canon tonnait d'heure en heure.

Les ignobles feuilles de Marat : L'Ami du Peuple, et d'Hébert : Le Père Duchéne, colportées à grands cris dans les rues, prêchaient l'assassinat.

« Il faut purger les prisons et ne pas laisser de traîtres derrière nous en partant pour les frontières. »

C'était le mot d'ordre de la presse révolutionnaire. Des foules d'hommes déguenillés, patibulaires, coiffés du bonnet rouge, armés de piques rougies de sang, semant l'effroi sur leur passage, circulaient en chantant.

Les Girondins se réveillèrent, épouvantés. Ils s'étaient imaginé que leur accession au pouvoir marquerait, en quelque sorte, automatiquement, la fin de tous les troubles, et voici que ceux-ci reprenaient plus graves que jamais.

Ils s'étaient crus les maîtres de l'heure. Et, brusquement, le sentiment de leur impuissance leur apparaissait.

A leur tour, ils régnaient, mais ne gouvernaient pas. Avec quoi eussent-ils pu gouverner, d'ailleurs ? Il n'y avait plus de pouvoir effectif.

On avait travaillé, d'accord jusque-là, à détruire l'ancien ordre social ; mais qu'avait-on reconstruit à sa place ?

HENRI-RORERT II

On ne tenait qu'une formule négative de ce qui avait existé, et l'on s'apercevait, tout d'un coup, que cela ne suffisait pas.

Mme Roland, qui s'était plainte, quelques semaines auparavant, « qu'on ne frappât point juste et fort », commençait à trouver que, cette fois, on frappait vraiment trop fort.

« Si cela continue, écrivait-elle le 2 septembre, nous ne pouvons manquer de finir bientôt, et ce sera peut-être par le peuple de Paris plutôt encore que par les Prussiens. »

Et, le 5 septembre, elle écrit à un ami :

« Nous sommes sous le couteau de Robespierre et de Marat... Marat affiche, tous les jours, les plus affreuses dénonciations contre l'Assemblée et le Conseil. Vous verrez qu'on immolera l'une et l'autre.

Vous ne croirez cela possible qu'après l'action, et vous gémirez en vain. Mon « ami » Danton conduit tout. Robespierre est son mannequin. Marat tient la torche et son poignard ; ce farouche tribun règne, et nous ne sommes que des opprimés en attendant que nous tombions, ses victimes. Si vous connaissiez les affreux détails des expéditions ! Les femmes, brutalement violées avant d'être déchirées par ces tigres, les boyaux coupés portés en rubans, des chairs humaines mangées sanglantes !

Vous connaissez mon enthousiasme pour la Révolution. Eh bien ! j'en ai honte. Elle est ternie par des scélérats, elle est devenue hideuse. Il est avilissant de rester en place. Adieu ! faites comme Louvet à la Convention, faites comme mon mari, si ce peut être encore un honorable moyen de salut. »

Roland, à vrai dire, s'il réprouvait certainement en lui-même ces odieux massacres, ne fît pas grand'chose pour les réprimer.

Tl écrivit une longue, trop longue lettre, qui ne brille pas précisément par la netteté ni par la fermeté, puisqu'il s'y avouait presque, in fine, disposé à passer l'éponge.

Il termine ainsi, en effet :

« Si des frères égarés reconnaissent qu'ils se sont trompés, qu'ils viennent, mes bras leur sont ouverts. »

Ouvrir ses bras, pour tout châtiment, quand on est ministre de l'Intérieur, à des assassins qui, durant trois jours consécutifs, ont fait le plus horrible carnage, sous la seule condition qu'ils reconnaissent qu'ils se sont trompés ! On avouera que si ce n'est pas tout à fait encourager le crime, c'est, du moins, faire bien peu pour en prévenir le retour.

Chose étrange, cette lettre si molle fut pourtant considérée, à l'époque, comme un grand acte de courage, et suffit à attirer à Roland la haine mortelle du parti dantoniste.

Pendant ce temps, avaient lieu, dans toute la France bouleversée, les élections des députés à la Convention.

Elles furent, sauf à Paris, où la Commune dicta sa volonté, très favorables au parti girondm

A sa réunion, le 21 septembre 1792, la Convention élut, comme premier président Pétion, maire de Paris, et comme secrétaires Vergniaud, Brissot, Lasource, Condorcet, tous Girondins.

Au ministère, sauf Danton. miî>vstie par la grâce du canon, tous les autres étaient Girondins.

Quant à Robespierre, le tyran de demain, il était, nous dit un témoin, le jour de l'ouverture de la Convention, « debout, isolé, muet, immobile », et n'obtint que six ou sept voix (dont la sienne, sans doute) pour la présidence.

La Convention était donc bonne, à l'origine.

La majorité appartenait indiscutablement aux Girondins, c'està-dire à des hommes pour la plupart distingués, très cultivés, intègres et relativement pondérés..., du moins ils l'étaient devenus en arrivant au pouvoir.

Les quelques extrémistes de gauche, où siégeait la Montagne, presque tous élus de la Commune parisienne, voyaient, au surplus, leurs élections contestées comme entachées de violence et d'irrégularités.

Et pourtant !

Et, pourtant, quelques mois à peine s'étaient écoulés que la situation était presque inversée.

Par la pente insensible d'une Assemblée incohérente et sans tête, on avait vu, avec stupeur, la Montagne gagner chaque jour du terrain, et, par son audace, sans cesse accrue, dicter peu à peu la loi à la majorité hésitante et timorée.

La Convention était à peine ouverte que, déjà, la lutte commençait.

C'était, selon le mot de Lamartine, « une arène de gladiateurs », où la Montagne et la Gironde s'affrontaient et se colletaient à chaque séance.

Entre ces deux rudes adversaires, siégeant l'un à gauche, l'autre à droite de l'Assemblée, il y avait une foule de braves gens, ïiîvoyés là par les hasards des élections, sans programme et sans convictions bien déterminés, sans vue d'ensemble, sans cohésion, sans opinions bien nettes, et qui, au gré des incidents de séance, flottaient incertains tantôt à la remorque de la Gironde, tantôt à la suite de la Montagne

Portrait de M!i>e Roland, par Heinsius.

(Musée de Versailles).

On l'appelait le parti de la Plaine. C'était, en réalité, le parti de la peur et de l'incohérence.

On s'aperçut bientôt que, si sa sympathie l'eût naturellement entraîné vers la Gironde, c'était cependant la Montagne qu'il suivait généralement, par crainte des procédés d'intimidation auxquels, sans scrupule, elle n'hésitait pas à recourir, et dans l'espérance illusoire d'atténuer sa violence, en lui donnant des gages.

Mais ces concessions désastreuses ne faisaient, au contraire, qu'augmenter encore son audace et qu'accroître, à chaque succès qui la rapprochait du but, son furieux appétit de pouvoir et son désir effréné de tyrannie.

Toute l'intégrité de caractère et toute la distinction d'esprit des Girondins ne prévalaient pas contre cela.

Dans l'âme collective des foules, de tout temps, la force l'a toujours emporté sur l'esprit, et la crainte a toujours triomphé de la persuasion.

Voilà pour quelle raison l'admirable éloquence des Girondins devait échouer.

Suivant le mot du comte Beugnot, « ses orateurs avaient contracté une confiance ridicule dans l'art de parler, et se persuadaient qu'ils avaient tué leurs ennemis avec un sarcasme bien aiguisé et un discours d'apparat ».

Pendant ce temps, leurs ennemis les manœuvraient avec une habileté scélérate.

« Jetons aux Girondins le mot de République, avait dit le fanatique Saint-Just; s'ils le relèvent, ils sont perdus, car c'est nous qui l'aurons imposé, et, s'ils l'écartent, ils sont perdus encore, car, en s'opposant à une passion du peuple, ils seront

LE PROCES DE MADAME ROLAND 19c

submergés par l'impopularité que nous amasserons sur leurs têtes. »

Tous les Girondins étaient, comme Mme Roland, « des républicains de sentiments ».

Ils avaient donc relevé le mot.

Ils avaient fait proclamer la République, une et indivisible.

Son avènement avait été salué comme la fin des troubles et des désordres, comme l'heureux présage d'une ère de prospérité, de bonheur et bientôt de paix.

Justement, il avait presque coïncidé avec la nouvelle d'une grande victoire remportée par Dumouriez.

Celui-ci était arrivé, quelques jours plus tard, à Paris, profitant d'une trêve des hostilités, pour se concerter avec les ministres sur le plan d'opérations militaires.

Il fut invité à dîner chez Mme Roland, où, ce soir-là, Vergniaud, Pétion, Fonfrède, Brissot, Louvet, Guadet, Valazé, Barbaroux et Buzot se réunissaient pour fêter l'heureux avènement de la République.

Le dîner fut enchanteur. Dumouriez, galant, avait offert une superbe gerbe de lauriers-roses à Mmc Roland, qui, radieuse et palpitante, au milieu des lumières et des fleurs, était vraiment la reine ravissante de cette inoubliable soirée.

Elle présidait gracieusement, avec plus de charme, d'esprit et d'entrain encore que de coutume, cette table étincelante de lumière, où toute la Gironde réunie, enivrée de ses succès, formait mille projets d'avenir, évoquait la grande ombre tutélaire des héros des républiques antiques pour s'inspirer de leur modèle, portait des toasts à sa propre gloire, à la République, au bonheur que lui devrait la postérité.

Vergniaud, seul, au milieu de l'enthousiasme général, perçut soudain comme un obscur pressentiment, le souffle froid de l'abîme où ses amis et lui allaient s'engloutir.

Et, tandis que Mme Roland, au moment de boire à l'avenir de la République, effeuillait gracieusement quelques rieurs dans sa coupe de cristal, il murmura tout bas à Barbaroux, son voisin :

« Ce ne sont pas des roses, mais des feuilles de cyprès, qu'il faudrait effeuiller dans notre verre, ce soir, hn buvant à la République, dont le berceau trempe dans le sang de septembre, qui sait si nous ne buvons pas à notre mort ».

Et il ajoutait, ce généreux rêveur :

« N'importe ! Ce vin serait mon sang que je le boirais encore à la Liberté et à l'Egalité ».

Cette soirée d'apothéose, où la Gironde avait pu se croire la maîtresse du destin, eut de tristes lendemains.

Son charme était à peine dissipé, que les Girondins se retrouvèrent environnés d'ennemis qui tendaient des embûches sous leurs pas et les accablaient d'injures et de calomnies.

Hébert et Marat déversaient chaque jour, sur eux, le flot grossissant de leurs invectives ignobles et de leurs accusations grotesques et venimeuses.

Roland, parce qu'il annonçait de temps à autre sa volonté de poursuivre les assassins de septembre, était plus particulièrement

visé.

On l'accusait de malversations. Il avait, disait-on, volé l'argent

du Garde-Meuble.

Marat n'appelait Mme Roland que «la Circé de la Gironde », comme si elle eût changé en pourceaux tous ses convives.

Hébert ne nommait Roland qu'accompagné d'épithètes ridicules ou dérisoires.

C'était le « Vertueux Roland », le « Roi Roland », ou encore :

« Coco Roland ».

Ces feuilles d'excitations systématiques traçaient, des fameux dîners chez le ministre de l'Intérieur, un tableau bouffon, où l'odieux se mêlait au grotesque.

Voici comme Le Père Ditchesne dépeint un de ces dîners :

« Je dis donc, f..., que Coco Roland, ou le Roi Roland, si Ton veut, se dédommage calément des anciens carêmes qu'il a faits. Et il faut que je raconte, à ce sujet, certaine aventure très , , ^

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