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HENRI-ROBERT II

i46 LÈS GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

Elle revint à l'heure du dîner, vit le député et lui remit la lettre de Barbaroux. Il la lut et prit rendez-vous avec Charlotte Corday pour la matinée du lendemain, afin de l'accompagner au ministère de l'Intérieur.

Au ministère, le ministre Garât ne put les recevoir et leur fit dire de repasser dans la soirée.

Ils ne devaient d'ailleurs pas y retourner, car, dans l'après-midi, les scellés furent mis chez Deperret, comme suspect, et il persuada aisément Charlotte Corday que, dans ces conditions, sa recommandation auprès du ministre ne pourrait qu'être plus nuisible,

qu'utile.

Restée seule dans la soirée du 12 juillet, Charlotte s'occupa à écrire une sorte de proclamation qu'on trouva sur elle après le crime, et qui portait comme titre : « Adresse aux Français, amis des lois et de la paix ».

En voici les principaux passages :

« jusqu'à quand, ô malheureux Français ! vous plairez-vous dans le trouble et les divisions ? Assez et trop longtemps des factieux et des scélérats ont mis l'intérêt de leur ambition à la place de l'intérêt général. Pourquoi, ô infortunées victimes de leur fureur! pourquoi vous égorger, vous anéantir vous-mêmes pour établir l'édifice de leur tyrannie sur les ruines de la France désolée ?...

Les factions éclatent de toutes parts : la Montagne triomphe parle crime et par l'oppression ; quelques monstres abreuvés de notre sang conduisent ces détestables complots et nous mènent au précipice par mille chemins divers...

Français ! Vous connaissez vos ennemis. Levez-vous. Marchez I Que la Montagne, anéantie *•* laisse plus que des frères et des amis.

O France ! ton repos dépend de l'exécution de la loi. je n y porte point atteinte en tuant Marat ; condamné par l'univers, il est hors la loi. Quel tribunal me jugera ?

Si je suis coupable, Alcide l'était donc lorsqu'il détruisait les monstres ? Mais en rencontra-t-il de si odieux ?...

O ma Patrie ! tes infortunes déchirent mon cœur. Je ne puis t'offrir que ma vie et je rends grâce au ciel de la liberté que j'ai d'en disposer. Personne ne perdra par ma mort. Je veux que mon dernier soupir soit utile à mes concitoyens, que ma tête, portée dans Paris, soit un signe de ralliement pour tous les amis des lois; que la Montagne chancelante voie sa perte écrite avec mon sang ; que je sois leur dernière victime et que l'univers vengé déclare que j'ai bien mérité de l'humanité.

Si je ne réussis pas dans mon entreprise, Français, je vous ai montré le chemin : vous connaissez vos ennemis. Levez-vous ! Marchez et frappez » .

Le lendemain 13 juillet, à six heures du matin, Charlotte Corday quitta l'Hôtel de la Providence et alla se promener dans les jardins du Palais Royal, encore déserts à cette heure matinale, sans doute pour tromper l'agitation de son âme qui ne lui permettait pas de rester en repos.

A huit heures, elle entra chez un coutelier qui venait d'ouvrir sa boutique et, pour quarante sols, acheta un grand couteau de cuisine avec une gaine « façon chagrin » et le cacha sous son fichu.

Puis, elle demanda à un cocher de fiacre l'adresse de Marat et la nota sur une petite feuille de papier, tandis qu'elle prenait place dans le fiacre qui devait l'y conduire.

Elle arriva entre neuf et dix heures, rue des Cordeliers, numéro 30, où habitait le farouche tribun.

i48 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

La concierge, Marie-Barbe Pain, à qui elle s'adressa pour connaître l'étage, lui répondit que « c'était au premier sur le devant, mais que Marat, malade, avait donné l'ordre de ne laisser monter personne ».

Charlotte Corday n'insista pas et se retira.

Mais, une heure plus tard, elle revenait et, cette fois, montait directement sans rien demander à la concierge.

C'était Simonne Evrard, la femme avec qui Marat vivait maritalement qui lui répondit que l'ordre avait été donné de ne recevoir personne. Charlotte insista, cette fois. Elle avait, disait-elle, des choses très intéressantes et très pressées à révéler à Marat. Quand pourrait-elle revenir ? Toute insistance fut inutile, Simonne Evrard resta inébranlable. Charlotte se décida donc à regagner son hôtel et, de là, elle écrivit ce mot qu elle fit porter à Marat, par la petite poste :

« Je viens de Caen. Votre amour pour la patrie doit vous faire désirer de connaître les complots qu'on y médite ? J'attends votre

réponse ».

Comme, à sept heures du soir, la réponse n'était pas venue,

Charlotte résolue de retourner une troisième fois, rue des Cor-

deliers.

Elle avait mise une robe claire à fond blanc, et, sur ses épaules, un fichu rose. Elle était coiffée à la mode du temps : d'un chapeau haut de forme, avec cocarde noire et trois rubans verts.

C'est la concierge Marie-Barbe Pain qui vint lui ouvrir la porte de l'appartement de Marat. Simonne Evrard survint à son tour et renouvela le refus du matin. Une discussion assez vive s'engagea avec Charlotte, qui cherchait à la persuader de la laisser passer.

A ce moment, Marat, qui était dans son bain, entendit le bruit de la discussion, s'enquit de ce que c'était et donna l'ordre de laisser entrer Charlotte.

Le terrible « ami du peuple » passait ses journées dans sa baignoire. Il souffrait, en effet, d'une sorte d'eczéma généralisé qui lui causait d'atroces démangeaisons, et il ne retrouvait un peu de calme et de bien-être que dans l'eau. Il y vivait donc et y travaillait, écrivant ses articles incendiaires sur une planche posée en travers de sa baignoire.

Charlotte Corday entra • délibérément dans la salle de bain étroite et longue, mal éclairée par une unique petite fenêtre donnant sur la cour, et qui laissait filtrer un jour verdâtre.

Elle s'assit sur une chaise auprès de la bnîgnoire tandis que Marat la pressait de révéler ce qui se passait à Caen.

Maison de Marat,

18, rue de l'Ecole-de-Médecine, à Paris

(anciennement 30, rue des Cordeliers).

£5o LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

Tout en l'écoutant, il prenait des notes sur les noms des dixhn:t Girondins réfugiés, sur leurs occupations, sur les forces insurrectionnelles dont ils pouvaient disposer. Charlotte s'était levée et répondait à ses questions. Quand il en sut assez, il conclut simplement :

— C'est bien ! Je les ferai guillotiner !

Charlotte Corday n'attendait, sans doute, que cette parole où eih retrouvait et où se dépeignait tout entier le sanguinaire Marat qu'elle avait imaginé et pressenti.

Ce fut le signal de sa mort. Tirant le couteau qu'elle tenait dissimulé sous son fichu, d'un seul coup, avec une violence inouïe, elle le plongea, jusqu'au manche, dans la poitrine nue de Marat.

— A moi, chère amie ! A moi ! eut-il encore la force de crier dans un dernier râle, tandis que, déjà, sa tête retombait inerte et qu'un énorme jet de sang jaillissait de sa blessure et inondait le carrelage de la pièce.

L'aorte avait été atteinte ; la mort presque instantanée. Mais le cri d'appel avait été entendu.

Simonne Evrard accourut, suivie de la concierge et d'un commissionnaire, nommé Laurent Bas, qui remplissait les fonctions deplieur et de porteur de journaux.

Tandis que Simonne s'efforçait de ranimer Marat, Laurent Bas, avec brutalité, terrassait Charlotte Corday, en lui assénant sur la tête un coup violent avec une chaise, puis la frappait, à terre, à coups de poing répétés.

La concierge, elle, ameutait le quartier par ses cris et ses appels à la garde.

Des voisins accoururent. En quelques instants, l'appartement

Charlotte Corday.

Tableau de Paul Baudry (Musée de Nantes).

fut plein. Un dentiste arriva, qui fit un premier pansement et transporta Marat sur son lit. Un chirurgien survint qu'on avait été chercher. Mais il ne put que constater la mort, tandis que le poste de la garde nationale, assisté du Commissaire de police Guellard, se saisissait de Charlotte Corday et faisait procéder, séance tenante, à un premier interrogatoire dans le salon de Marat.

Entre temps, les députés montagnards Chabot, Legendre et Drouet étaient arrivés chez Marat et prenaient part à la fin de l'interrogatoire.

Charlotte y fit preuve du calme le plus étonnant et d'une présence d'esprit toujours en éveil pour faire rectifier celles de ses réponses qui n'avaient pas été exactement consignées.

A un moment donné, le commissaire de police ayant fait l'inventaire des objets trouvés sur elle, elle vit le député Chabot, ancien capucin défroqué, mettre la main sur sa montre. Elle lui dit aussitôt, avec un sourire railleur :

— Oubliez-vous que les capucins ont fait vœu de pauvreté ? Elle eut aussi des phrases frappées comme des médailles, des

mots vraiment cornéliens. C'est ainsi qu'elle répondit, comme on s'étonnait qu'elle eût, du premier coup, transpercé Marat droit au cœur :

— L'indignation qui soulevait le mien m'en indiquait la route.

A l'issue de ce premier interrogatoire, on l'emmena à la prison de l'Abbaye, célèbre déjà pour avoir abrité Brissot et Mme Roland. A minuit, on la ramena au domicile de Marat pour la confronter au cadavre. A la vue de ce mort sanglant, elle eut un frisson d'horreur et murmura :

— Eh bien ! oui, c'est moi qui l'ai tué !

Le lendemain, les gazettes étaient pleines du récit de cet assassinat. L'émotion était très vive dans Paris. On croyait au prélude d'un mouvement contre-révolutionnaire de grande envergure.

On disait que Danton et Robespierre étaient menacés du sort de Marat ; qu'il fallait y voir la main de la Gironde dont Charlotte n'eût fait qu'exécuter les suggestions. On parlait aussi d'un complot royaliste. Bref, un vent de terreur soufflait sur la Montagne et achevait de faire divaguer quelques cerveaux déjà fort exaltés naturellement.

Les séances des 14 et 15 juillet, à la Convention, s'en ressentirent. Elles furent d'une violence, d'une agitation et d'une incohérence extrêmes.

Les uns déclaraient que la mort était trop douce pour Charlotte Corday, et qu'il fallait la faire périr dans des supplices horribles « pour lui apprendre le prix de la vie humaine ».

D'autres entreprenaient un panégyrique délirant de l'Ami du Peuple, le « Caton français », martyr de la liberté.

Beaucoup de députés s'imaginaient l'avoir échappé belle. Une femme inconnue, disaient-ils, et qui ne pouvait être que Charlotte Corday venue pour les assassiner, s'était présentée la veille à leur domicile.

L'insupportable Chabot, plein d'importance, faisait son rapport. Il y découvrait des traîtres et des complots à chaque pas.

D'après lui, Deperret devait être inculpé comme complice de Charlotte, et l'ex-évêque Fauchet également, car on prétendait l'avoir vu, avec elle, aux tribunes de la Convention.

Les députés visés prétendaient alors s'expliquer et se justifier à la tribune. Et c'étaient des cris, des interruptions, des protestations, des dénégations, des accusations et des diversions qui s'entre-croisaient dans la plus burlesque incohérence et sans que la vérité y trouvât son compte.

Drouet termina, sur le mode grandiloquent, le rapport commencé par Chabot.

Finalement, la Convention vota le renvoi de l'assassin de Marat et de ses complices devant le tribunal révolutionnaire.

L'infortuné Deperret se vit décrété d'accusation. Et Faucher fut, lui aussi, envoyé en prison à l'Abbaye.

Un crédit de quinze cents livres fut voté pour embaumer le cœur de Marat. La commune de Paris avait émis un vœu pour que le cadavre fût exposé sur un lit d'apparat, sur la place du Théâtre-Français.

Puis, ce projet fut modifié, et Marat fut exposé dans l'ancienne église des Cordeliers, sur un lit triomphal entouré de cyprès et placé sur une estrade de quarante pieds de haut.

Il y eut des cérémonies d'un burlesque macabre, lors de ia translation, au Club des Cordeliers, du cœur de Marat enfermé précieusement dans une urne d'agate enrichie de pierres précieuses. Robespierre et la Montagne marchaient en tête du cortège. Le cœur, dans son urne, fut suspendu à la voûte de la salle du Club des Cordeliers. Des stances furent déclamées, où l'on comparaît le cœur de Marat au cœur de Jésus. Un orateur s'écria pathétiquement :

« Restes précieux d'un dieu, serons-nous parjures à tes mânes ? Réveillez-vous, Cordeliers 1 Courons venger Marat ! Courons essuyé i les larmes de la France ! »

Finalement, en attendant son transfert au Panthéon, il fut inhumé dans le jardin des Cordeliers, avec cette épitaphe gravie sur une pyramide : « Ici repose Marat, l'Ami du Peuple, assassiné par les ennemis du peuple, le 1 3 juillet 1793 ».

Charlotte Corday, pendant ce temps, était tenue dans une surveillance étroite, à la prison de l'Abbaye où elle occupait, sous la garde permanente, jour et nuit, de deux gendarmes (ce qui ne lui plaisait guère, et ce contre quoi elle protesta vainement), la cellule même qu'avaient occupée précédemment Brissot et Mme Roland.

Fouquier-Tinville, cependant, le terrible accusateur public, mettait tout en œuvre pour que le procès fût mené avec une rapidité et une rigueur exemplaires. Charlotte ne se faisait aucune illusion sur son sort, mais elle paraissait s'en inquiéter fort peu et mettait à profit les loisirs de sa captivité pour écrire.

Elle adressa à Barbaroux une longue lettre dont le ton spirituel et presque enjoué, par instants, surprend et émeut chez cette jeune fille, qui sait n'avoir plus que quelques heures à vivre.

Voici quelques passages de cette lettre fameuse. Elle est datée : « Aux prisons de l'Abbaye, dans la ci-devant chambre de Brissot, le deuxième jour de la préparation de la paix ».

« Vous avez désiré, citoyen, le détail de mon voyage. Je ne vous ferai pas grâce de la moindre anecdote. J'étais avec de bons montagnards que je laissai parler tout leur content, et leurs propos, aussi sots que leurs personnes étaient désagréables, ne servirent pas peu à m'endormir. Je ne me réveillai pour ainsi dire qu'à Paris. Un de nos voyageurs, qui aime sans doute les femmes

dormantes, me prit pour la fille d'un de ses anciens amis, me supposa une fortune que je n'ai pas, me donna un nom que je n'avais jamais entendu et, enfin, m'offrit sa fortune et sa main. Quand je fus ennuyée de son propos :

— Nous jouons parfaitement la comédie, lui dis-je ; il est malheureux avec autant de talent de n'avoir point de spectateurs : je vais chercher nos compagnons de voyage pour qu'ils prennent leur part de divertissement.

Je le laissai de bien mauvaise humeur. »

Et, plus loin :

« Le croiriez-vous, Fauchet est en prison comme mon complice, lui qui ignorait mon existence.

Mais on n'est guère content de n'avoir qu'une femme sans conséquence à offrir aux mânes de ce grand homme. Pardon, ô humains ! ce mot déshonore votre espèce : c'était une bête féroce qui allait dévorer le reste de la France par le feu et la guerre civile.

Maintenant, vive la Paix ! Grâce au ciel, il n'était pas né Français. Quatre membres se trouvèrent à mon premier interrogatoire.

Chabot avait l'air d'un fou. Legendre voulait m'a voir vue le matin chez lui. Tous ceux qui me voyaient pour la première fois prétendaient me connaître de longtemps...

Qui sauve la patrie ne s'aperçoit point de ce qu'il en coûte. Puisse la paix s'établir aussitôt que je la désire !

Voilà un grand préliminaire, sans cela nous ne l'aurions jamais eue. Je jouis délicieusement de la paix depuis deux jours : le bonheur de mon pays fait le mien. Il n'est point de dévouement dont on ne retire plus de jouissance qu'il n'en

coûte à s'y décider... Je n'ai jamais haï qu'un seul être, et ;'ai diw voir avec quelle violence ; mais il en est mille que j'aime encore plus que je ne le haïssais. Une imagination vive, un cœur sensible, promettent une vie orageuse. Je prie ceux qui me regretteraient de le considérer, et ils se réjouiront de me voir jouir du repos dans les Champs-Elysées avec Brutus et quelques anciens. Pour les modernes, il est peu de vrais patriotes qui sachent mourir pour leur pays, presque tout d'égoïsme. Quel triste peuple pour fonder une République !

Du moins, ce ne sera pas la Montagne qui régnera si on m'en croit. On m'a donné des gendarmes pour me préserver de l'ennui : j'ai trouvé cela fort bien pour le jour et fort mal pour la nuit. Je me suis plainte de cette indécence, le Comité n'a pas jugé à propos d'y faire attention. Je crois que c'est de l'invention de Chabot. Il n'y a qu'un capucin qui puisse avoir de pareilles idées...

C'est demain, à huit heures, que l'on me juge ; probablement, à midi, j'aurai vécu, pour parler le langage romain. J'ignore comme se passeront les derniers moments, et c'est la fin qui couronne l'œuvre. Je n'ai pas besoin d'affecter d'insensibilité sur mon sort, car, jusqu'à cet instant, je n'ai pas la moindre crainte de la mort. Je n'estimai jamais la vie que par l'utilité dont elle devait être.

J'espère que, demain, Deperret et Fauchet seront mis en liberté : on prétend que ce dernier m'a conduite à la Convention.

De quoi se mêle-t-il d'y conduire des femmes ? Comme député, il ne devait point être aux tribunes et, comme évêque, il ne devait point être avec des femmes. Ainsi, c'est une petite incorrection ! Mais Deperret n'a aucun reproche à se faire...

is8 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

je vais écrire un mot à papa ; je ne dis rien à mes autres amis ; je ne leur demande qu'un prompt oubli : leur affliction déshonorerait ma mémoire.

Mardi, i6,à huit heures du soir ».

Cette remarquable lettre fut écrite en deux fois : commencée à l'Abbaye et terminée à la Conciergerie, où on l'avait transférée pour subir le long et minutieux interrogatoire de Fouquier- Tinville.

Après qu'elle l'eut terminée, elle adressa un mot au Comité de Sûreté générale pour demander la permission de se faire peindre. Et, en Normande malicieuse et adroite qu'elle savait être, elle ajoutait pour décider le Comité :

« Je voudrais laisser cette marque de mon souvenir à mes amis ; d'ailleurs, comme on chérit l'image des bons citoyens, la curiosité fait quelquefois rechercher celle des grands criminels, ce qui sert à perpétuer l'horreur de leurs crimes ».

Elle savait bien, en ce qui la concernait, que ce ne serait point de l'horreur qu'inspirerait son image, et que, tout au contraire, l'expression de virginale pureté de , son visage de jeune Bile et la noblesse des traits étaient la meilleure plaidoirie qui pût être faite en sa faveur.

Les Jacobins le savaient aussi, puisqu'ils prirent dès le début, »t constamment, le soin de ne représenter Charlotte Corday que îous les traits hideux d'une mégère en furie, et puisqu'ils n'osèrent même pas livrer à la publicité les lettres qu'elle avait laissées, ajoutant que « cette femme extraordinaire n'avait déjà inspiré que trop d'intérêt aux malveillants ».

Elle écrivit encore une dernière lettre à son père, une lettre

d'excuse pour le chagrin qu'elle lui causait, et aussi d'adieux si touchants qu'elle serait à citer tout entière pour la noblesse des sentiments et la beauté simple du style.

Elle commençait en disant :

« Pardonnez-moi, mon cher papa, d'avoir disposé de mon existence sans votre permission. »

Et elle rappelait, pour finir, ce beau vers de Corneille :

Le crime fait la honte et non pas 1 echafaud.

Le 17 juillet, dès le matin, une foule immense se pressait aux portes du Palais de Justice pour assister au jugement de Charlotte Corday.

L'affluence était telle que, dès la première heure, il devint impossible d'entrer non seulement dans la salle de l'Egalité, où devait siéger le tribunal révolutionnaire, mais même dans le Palais, dont les escaliers extérieurs étaient noirs de monde.

Chacun voulait voir passer l'héroïne dont toute la France parlait depuis trois jours.

Lorqu'elle parut enfin, accompagnée de quatre gendarmes, un murmure indéfinissable courut dans la foule.

Les feuilles révolutionnaires avaient annoncé une furie, une « aristocrate frémissante et superbe ». Et l'on ne voyait qu'une belle fille, calme, gracieuse, dont le maintien plein de noblesse et de simplicité causait un sentiment mal défini d'étonnement mêlé de respect.

Aussi, au lieu des clameurs de haine, de vengeance et de sang par lesquelles les farouches habitués de ce spectacle accueillaient d'ordinaire les accusés, fût-ce un profond silence qui se

i6o LES GRANDS PROCES DE L'HISTOIRE

fit soudain. Et le président commença l'interrogatoire d'identité de l'accusée :

Q. — Votre nom et vos prénoms ?

R. — Marie-Anne Charlotte de Corday, ci-devant d'Armont.

Q. — Votre âge ?

R. — Vingt-cinq ans moins trois mois.

Et les questions se poursuivirent, hachées de réponses fermes, nettes, assurées, précises, dont le ton semblait moins d'une coupable que d'une justicière.

Charlotte avait fait demander au député Doulcet de Pontécoulant, un ami, de se charger de sa défense.

Mais il ne reçut la lettre qu'après l'exécution de sa cliente. Si bien que le président, pour que l'accusée ne fût pas condamnée sans avoir eu l'assistance d'un avocat, désigna d'office, à l'audience même, pour présenter la défense de Charlotte Corday, Me Chauveau-Lagarde, qui se trouvait là en spectateur.

L'interrogatoire d'identité terminé, le greffier WolfTlut l'acte d'accusation de Fouquier-Tinville.

Puis, l'audition des nombreux témoins commença. La citoyenne Simonne Evrard fut introduite la première et tout, en larmes, entreprit le récit de la journée du 13 juillet.

Comme elle s'attardait en ce récit, que des crises de larmes la secouaient fréquemment et que son désespoir faisait peine à voir, Charlotte Corday, très émue, l'interrompit pour s'écrier :

— Tous ces détails sont inutiles : c'est moi qui l'ai tué.

Puis, le dialogue s'engagea avec le président, vif, serré, comme un jeu d'escrime, et souvent les réponses de l'accusée, frappées en formules saisissantes, arrachaient des clameurs

involontaires de surprise et provoquaient des mouvements d'admiration dans le public.

Q. — Qui vous a engagée à commettre cet assassinat t

R. — Ses crimes !

Q. — Qu'entendez-vous par ses crimes ?

Charlottf. Corda y devant ses juges.

Tableau de Zuber-Bùhler.

R. — Les malheurs dont il a été cause depuis la Révolution et ceux qu'il préparait encore à la France.

Q. — Qui vous a inspiré tant de haine contre Marat ?

R. — Je n'avais pas besoin de la haine des autres ; j'avais assez de la mienne.

Q. — En lui donnant la mort, qu'espériez-vous ?

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