AU PROCUREUR GÉNÉRAL LESCOUVÉ AU GRAND MAGISTRAT A UAMI FIDÈLE
Il est impossible aujourd'hui de prétendre parler de la marquise de Brinvilliers sans commencer par rendre hommage à son êminent historien, M. Funck-Brentano, et sans s'excuser d'en être presque réduit à redire après lui — moins bien qu'il ne l'a fait — une partie de ce qu'il a exposé dans son magistral ouvrage : Le Drame des Poisons.
Avant lui, deux grands noms avaient déjà illustré ce sujet : l'incomparable conteur Alexandre Dumas et le célèbre historien Michelet.
Mais, par une singulière ironie, il se trouve, qu'en cette occurrence, c'est plutôt Michelet qui a fait du roman et Alexandre Dumas, de l'Histoire !
Le roman de Dumas est, en effet, beaucoup plus près de la vérité historique que l'Histoire de Michelet.
Nous cesserons de nous en étonner, si nous songeons que l'illustre conteur ne s'est proposé, comme à son habitude, que de divertir ses lecteurs, tandis que le fameux historien se laissait entraîner, lui, par des préoccupations politiques que suffit à nous indiquer son sous-titre : « La Décadence morale du xvnc siècle ».
Michelet tenait à démontrer que la façade brillante et lauréoU de gloire du règne de Louis XIV ne cachaient, en réalité, qu* corruption profonde des mœurs, qu'indigne servilité de la Jus
io LES GRANDS PROCES DE L'HISTOIRE
tice, qu'universel appétit de jouissance et de luxe, et que mépris croissant de toute notion de devoir.
Les excès de la royauté absolue, l'influence prépondérante des Jésuites, joints à « l'abus du tabac et du café », étaient, d'après lui, les causes déterminantes de cette démoralisation.
Ne soyons donc pas surpris si les nécessités de cette démonstration systématique Font entraîné à forcer quelque peu la vérité toutes les fois que celle-ci ne servait pas assez ou desservait sa thèse !
N'est-ce pas, au surplus, le sort commun à tout historien qui prétend mettre son érudition au service de ses idées personnelles ?
Sans doute, le procès de la marquise de Brinvilliers révèle, dans la société brillante de la cour de Louis XIV, quelques parties profondément gangrenées, dont la découverte subite devait plonger les contemporains dans une sorte de stupeur et d'effroi qui alla jusqu'à la panique.
Mais, vouloir juger tout le siècle à travers ce qui n'a été, malgré l'horreur de ces crimes, qu'une effroyable exception, prétendre y trouver, sans aucune preuve, des ramifications lointaines qui eussent englobé, dans la complicité de ces crimes et en les laissant impunis, les plus hautes personnalités et les plus puissants personnages de ce temps, c'est vouloir dénigrer systématiquement une des périodes les plus glorieuses de notre Histoire, et c'est se plaire à rabaisser injustement la France.
Que dirait-on si quelque historien s'employait aujourd'hui à représenter Un Landru comme la figure symbolique de la mora- [ité de notre époque, ou s'il prétendait ne voir dans la société contemporaine qu'un horrible assemblage de fumeurs d'opium,
de morphinomanes, de cocaïnomanes, de fonctionnaires sans honneur, de courtisanes et de profiteurs de guerre ?
Non ! le siècle qui vit resplendir, dans une harmonie équilibrée, où chaque partie semblait concourir d'elle-même à la beauté de l'ensemble, les génies divers de Colbert, de Louvois, de Pascal, de Bossuet, de Corneille, de Molière, de Racine, de La Fontaine et de Fénelon (pour ne citer que ceux-là), le siècle qui vit bâtir Versailles, chef-d'œuvre de l'esprit français, et fonder, sur toute l'Europe étonnée et conquise par son rayonnement, la suprématie intellectuelle de la France, ce siècle n'est pas indigne de notre admiration.
Nous n'avons pas à en rougir.
Il illustre notre Histoire nationale et ne la dépare pas.
Quelle fâcheuse habitude ont les Français de se dénigrer eux-mêmes ! Laissons ce soin à nos ennemis. Ils sauront bien s'en acquitter !
L'épisode de la marquise de Brinvilliers est une page curieuse des annales du crime au xvne siècle.
Les mœurs du temps s'y reflètent comme les mœurs se reflètent toujours dans tous les crimes de tous les temps.
Mais, hormis la coupable et ses complices, nul ne participa à la responsabilité de cette tragique affaire, nul ne tenta rien pour couvrir les coupables, les soustraire au châtiment ou peser sur le cours de la Justice. Lorsque celle-ci eut enfin connaissance du crime, elle sut, impartialement et loyalement, remplir
tout son devoir.
Ce n'est pas toujours le crime qui fait découvrir le criminel. Qni dira combien de coupables ont pu échapper à la Tustice,
parce que leurs forfaits sont restés insoupçonnés ou ont été mis à tort sur le compte d'un accident ou dune cause naturelle ?
Est-ce que ce n'est pas, d'ailleurs, ce qui faillit se produire dans le cas de la marquise de Brinvilliers ?
Nous ne pouvons songer, sans quelque trouble, que c'est par le plus grand des hasards, par suite de circonstances tout à fait inattendues, que la vérité est parvenue enfin à la connaissance de la Justice, dans le moment même où il semblait que les coupables dussent échapper définitivement au châtiment qu'ils avaient mérité !
Le 30 juillet 1672 mourait à Paris, en son domicile de la place Maubert, l'énigmatique chevalier de Sainte-Croix.
Il cherchait, disait-on, la pierre philosophale, la transmutation des métaux ou la manière de solidifier le mercure, lorsque, au cours de ses expériences d'alchimie, son masque protecteur s'étant accidentellement brisé, il était tombé foudroyé par l'émanation des poisons qu'il manipulait.
La vérité est moins tragique et moins émouvante que cette légende : le chevalier de Sainte-Croix mourut de sa belle mort, et la pierre philosophale — qu'il cherchait, il est vrai — ne fut pour rien dans la maladie à laquelle il succomba.
Il est pourtant quelqu'un que cette mort eut le don d'émouvoir à un point tout à fait inattendu : c'était la jolie marquise de Brinvilliers !
Ce n'était pas seulement, comme on eût pu le croire, parce qu'elle était depuis longtemps sa maîtresse.
Son cœur, des plus volages, ne se fût point, sans doute, tant ému pour si peu.
En l'occurrence, c'était bien moins le regret que la crainte qm causait son émoi.
Cette crainte, cette idée fixe qui la tenaillait, elle l'exprima tout de suite d'un mot, d'un cri, en apprenant la mort de Sainte- Croix :
— La cassette !
Que contenait donc cette mystérieuse cassette qui pût l'alarmer à ce point ?
Etait-ce seulement des lettres d'amour ?
Mais ces lettres, qu'auraient-elles donc pu apprendre que Ton le sût déjà depuis longtemps, puisque le mari, tout le premier, était au courant de cette liaison, datant de plus de douze ans, pi que ni l'un ni l'autre n'avait rien fait pour tenir secrète ?
Il est, cependant, une personne qui comprit tout de suite luel sujet d'alarme et d'angoisse représentait cette troublante cassette pour Mme de Brinvilliers. C'était Briancourt, l'ancien précepteur des enfants de la marquise, et son involontaire confident.
Aussi ne s'étonna-t-il pas de recevoir, dès le lendemain, 31 juillet, un billet très pressant de la marquise qui le suppliait de passer la voir immédiatement pour une communication particulièrement importante.
Il s'agissait, évidemment, dans l'esprit de Mme de Brinvilliers, d'aviser avec lui aux moyens de faire disparaître la redoutable cassette.
Mais les scellés avaient été mis aussitôt après le décès au domicile de Sainte-Croix qui était criblé de dettes.
Il était donc impossible de songer à y pénétrer pour rechercher la maudite cassette.
Plusieurs jours se passèrent ainsi dans cette angoissante attente.
C'est le 8 août seulement, que le commissaire Picard, assisté d'un sergent, de deux notaires, du procureur de la veuve de Sainte-Croix et du procureur des créanciers, procéda à la levée des scellés.
On ne découvrit rien d'anormal dans les premières pièces.
N'oublions pas, d'ailleurs, qu'aucune accusation, ni même aucun soupçon de crime, ne pesait alors sur la mémoire de Sainte-Croix.
Ce n'était pas une perquisition qu'on faisait, mais seulement un inventaire qui avait uniquement pour but de sauvegarder les intérêts de ses créanciers.
Aussi, lorsqu'en pénétrant dans le cabinet retiré, encombré d'alambics, de cornues, de fours et d'instruments divers, où Sainte-Croix se livrait à ses expériences d'alchimie, le commissaire trouva sur la table, bien en évidence, un rouleau de papier portant en suscription ces mots : « Ma confession », il se tourna, d'un air interrogateur, vers ceux qui l'accompagnaient, pour les consulter sur le parti à prendre, et tous, d'un commun accord, jugèrent aussitôt qu'il convenait de brûler ce papier sans le lire.
Sans doute, aucun d'eux n'eûc-il pris cette trop rapide décision s'il se fût trouvé, seul et sans témoins, juge de cette question de conscience.
Il eût commencé, vraisemblablement, par lire la"confession et ne l'eût pas brûlé ensuite !
Mais, du fait' que chacun se sentait observé par ses voisins aucun ne voulait paraître céder à sa curiosité, ni incliner vers un
i6 LES GRANDS PROCES DE L'HISTOIRE
parti que la discrétion, le tact et la délicatesse s'accordaient pour condamner.
Et c'est ainsi que, par respect humain, la confession de Sainte- Croix devint, incontinent, la proie des flammes, sans que nul ne se fût permis d'y jeter un regard indiscret.
La marquise de Brinvilliers, si elle avait assisté à cet autodafé, eût commencé sans doute à respirer plus librement en voyant les dernières flammes se tordre et mourir sur les cendres de cette confession.
Elle n'était pas sauvée cependant pour cela.
Car, bientôt après, le commissaire mettait enfin la main sur la cassette dont la seule pensée tourmentait si fort la jolie marquise.
Cette cassette était rouge et de forme allongée.
Une petite clé y était attachée.
A l'intérieur, se trouvaient un certain nombre de fioles contenant divers liquides de couleurs variées, des lettres de la marquise de Brinvilliers, deux reconnaissances de vingt-cinq et de trente mille livres souscrites à Sainte-Croix par la marquise, enfin, un reçu d'une somme de dix mille livres prêtées par Pennautier, receveur général du clergé, à M. et Mme de Brinvilliers par l'entremise de Sainte-Croix.
Sur le tout, était épingle un billet où Sainte-Croix suppliait, en termes particulièrement pathétiques, qu'on remît cette cassette à Mme de Brinvilliers qu'elle concernait seule.
C'était là une commission qu'il eût été mieux inspiré de faire lui-même, s'il tenait tant à ce qu'elle fût fidèlement exécutée.
Le commissaire Picard trouva en effet cette cassette bizarre;
LA MARQUISE DE BRINVILL1ERS jy
les termes si véhéments dans lesquels Sainte-Croix adjurait celui qui la trouverait de la remettre à Mme de Brinvilliers, lui semblèrent singuliers et, pour tout dire, suspects.
Il flaira un mystère qu'il résolut d'éclaircir plus à loisir, et, mettant les scellés sur la cassette, il la confia à la garde du sergent.
Mme de Brinvilliers, avertie le soir même de cette découverte par la veuve de Sainte-Croix, accourut aussitôt. Il était neuf heures du soir.
Elle le prit d'abord de haut et sur un ton léger : elle trouvait, disait-elle, bien plaisant que le commissaire Picard eût emporté une cassette qui lui appartenait à elle.
Puis elle proposa au sergent de l'argent pour retirer la cassette. Et, pour donner plus de poids à sa demande, elle ajouta, ce qui n'était pas vrai, que le sieur Pennautier était venu la trouver et qu'il offrait de donner cinquante louis d'or, si on lui rendait ce qui était dans la cassette et qui ne regardait que lui. Le sergent, incorruptible, la renvoya au commissaire Picard. li était onze heures du soir, quand elle se présenta chez lui. Il refusa de la recevoir à cette heure indue, mais lui fit donner rendez-vous pour le lendemain matin.
Le 9 août, en effet, il reçut dans la matinée les visites successives de Briancourt, l'ancien précepteur-confident, puis du procureur Delamare que la marquise avait chargé de défendre ses intérêts.
L'un et l'autre s'efforcèrent, mais en vain, de convaincre le commissaire de faire rendre la cassette à la marquise.
Lorsque celle-ci connut l'insuccè6 de leur double démarche, elle perdit tout son sang-froid.
HENRI- ROBF.RTII j
Et aussitôt, avec une hâte des plus maladroites, elle se prépara à partir.
Sa précipitation alla jusqu'à faire jeter ses meubles par les fenêtres, à dix heures du soir, pour avoir plus vite terminé son déménagement.
En même temps, elle s'efforçait de couvrir sa retraite par des paroles de confiance que tous ses actes démentaient.
Elle disait notamment, d'un air détaché, à Mme de Sainte- Croix, « qu'elle n'avait que faire de cette cassette, que ce ne pouvaient être que des bagatelles qui étaient dedans, et que s'il y avait quelques lettres falsifiées, elle avait de quoi se justifier ».
Elie ajoutait, pour compromettre Pennautier qu'elle savait riche et influent et dont elle trouvait habile de lier ainsi le sort au sien :
— S'il dégoutte sur moi, il pleuvra sur Pennautier !
Le 1 1 août, la levée des scellés de la cassette fut faite par le lieutenant civil.
Les liquides contenus dans les flacons furent soumis à l'examen d'experts.
On commença par les essayer sur des animaux : pigeons, chiens, poulets d'Inde, qui, tous, moururent très rapidement après en avoir absorbé.
Ce n'étaient pas encore, comme aujourd'hui, les lapins et les cochons d'Inde qui avaient le redoutable privilège de servir de sujets d'expérience aux médecins.
Le résultat était le même : les médecins du temps de Molière y perdirent leur latin.
LA MARQUISE DE BRINVILLIERS ty
A la grande stupeur des experts, l'autopsie, en effet, ne permit de retrouver aucune trace de poison dans les intestins des animaux morts.
Les autres épreuves habituelles n'eurent pas plus de succès.
Voici, d'ailleurs, les conclusions du rapport de Guy Simon :
« Ce poison artificieux se dérobe aux recherches que Ton en veut faire.
» Il est si déguisé qu'on ne peut le reconnaître, si pénétrant qu'il échappe à la capacité des médecins. Sur ce poison, les expériences sont fausses, les règles fautives, les aphorismes ridicules.
» Les expériences les plus sûres et les plus communes se font par l'eau, le feu et sur les animaux. Le poison de Sainte- Croix a passé par toutes les épreuves et se joue de toutes les expériences. Ce poison nage sur l'eau. Il se sauve de l'expérience du feu où il ne laisse qu'une matière douce et innocente. Dans les animaux, il se cache avec tant d'art et d'adresse qu'on ne peut le reconnaître. »
C'était donc un complet aveu d'ignoranc:. Et, ainsi Que devait le faire observer plaisamment un avocat au Parlement :
« Il en faut croire les médecins : on leur doit toujours créance contre eux-mêmes, et il faut s'en rapporter complètement à eux quand ils conviennent de leur ignorance ! »
Nous savons, aujourd'hui, que ce poison mystérieux était tout simplement de l'arsenic.
Il ne faisait alors que commencer à peine sa longue et redoutable carrière.
Encore inconnus de médecins, qui s'avouaient impuissants à en retrouver les traces, il devait donc offrir aux criminels une tenta
tion d'autant plus forte qu'il les assurait presque du secret et de
l'impunité.
Ce produit avait été trouvé quelques années auparavant par un célèbre chimiste suisse, Christophe Glaser, apothicaire du roi et qui était établi à Paris au faubourg Saint-Germain.
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Une recette de l'écriture de Sainte-Croix.
(Dossier de la Marquise de Bnnvilliers des archives de la Bastille. • la Bibliothèque de l'Arsenal.)
conserve à
Glaser était en relations d'amitié avec Sainte-Croix, et c'est par lui que Sainte-Croix avait connu ce poison qu'il ne désignait que sous le nom de « recette de Glaser ».
Cependant, le bruit s'était rapidement répandu que c'était
:>ien du poison que contenait la cassette de Sainte-Croix, et un poison inconnu et terrible qui défiait toutes les recherches.
On ne parlait plus que de cela. Les noms de Sainte-Croix, de Mme de Brinvilliers, de Pennautier étaient sur toutes les lèvres, :omme ceux de trois redoutables complices.
Les histoires les plus fantastiques, les bruits les plus alarmants étaient colportés sur les effets prodigieux de ce nouveau poison. On n'était pas loin de lui attribuer toutes les morts de ces deraières années, — celles, du moins, dont la cause n'avait pas été clairement élucidée.
Pourtant, la fortune immense et la situation considérable de Pennautier, les relations et le rang de la marquise dans le monde faisaient encore hésiter la Justice à leur mettre la main au collet, sans avoir réuni des charges plus précises, d'autant plus qu'aucune accusation n'avait encore été portée, aucune plaint^ même déposée, contre eux ?
Qui était donc ce Pennautier ?
Qui était cette marquise de Brinvilliers dont on parlait tant ?
Nous empruntons à Saint-Simon — qui, vous le savez, n'est pas suspect d'un excès de bienveillance pour ses contemporains — ce rapide portrait de Pennautier :
« De petit caissier, Pennautier était devenu trésorier général du clergé et trésorier des Etats du Languedoc, et prodigieusement riche.
» C'était un grand homme, très bien fait, fort galant et fort magnifique, respectueux et très obligeant.
» Il avait beaucoup d'esprit et était fort mêlé dans le monde ! »
Le portrait, vous le voyez, est plutôt flatteur, surtout sous une celle plume !
Permautier fut un des plus actifs et des plus utiles collaborateurs de Colbert qui l'appréciait et le poussait beaucoup pour ses remarquables qualités d'intelligence et d'organisation.
Il méritait donc par là sa haute situation et n'était pas indigne de la rapide fortune qu'il avait faite, âgé de trente-cinq ans à peine..., ce qui ne veut pas dire que ni l'une ni l'autre n'eussent excité très vivement contre lui l'envie, la jalousie et la médisance de ses contemporains ! La nature humaine ne perd jamais ses droits.
La marquise de Brinvilliers, elle, bien que de la meilleure société, avait eu une existence plutôt orageuse.
Née le 22 juillet 1630, elle était la fille aînée d'Antoine Dreux d'Aubray, conseiller d'Etat, lieutenant civil de la Ville de Paris, qui eut cinq enfants.
Malgré la haute situation de son père, ou peut-être à cause de cette situation même qui l'accaparait tout entier, l'éducation morale et religieuse de la jeune Marie-Madeleine d'Aubray avait été des plus négligées.
Elle avait poussé librement au gré de ses bons ou mauvais instincts, livrée à elle-même et aux inspirations de sa nature ardente, orgueilleuse et sensible.
N'en déplaise à Rousseau, qui devait se faire, un siècle plus tard, l'apôtre de la bonté originelle de la nature humaine, ce furent les mauvais instincts qui l'emportèrent, chez Marie- Madeleine d'Aubray, et avec une précocité qui déconcerte.
Cela n'empêcha pas Marie-Madeleine, à vingt et un ans, de taire un beau mariage.
Elïe avait, il est vrai, une dot de deux cent mille livres qui était une assez belle fortune pour l'époque.
Elle épousa le marquis de Brinvilliers, maître de camp du régiment de Normandie, et qui jouissait lui-même de confortables revenus.
La jeune marquise était charmante : une très jolie peau , remarquablement blanche, de beaux cheveux châtains, de grands yeux bleus très expressifs, vive, enjouée, spirituelle, avec un air d'extrême douceur, de très petite taille, mais fine, gracieuse et menue.
Le marquis était un bel officier, mais un déplorable mari.
Il avait mené, jusque-là, une existence des moins austères, et son mariage ne devait rien changer à ses habitudes de jeu, de plaisir et de dissipation.
Il est vrai que, mari très volage, il fut aussi mari très complaisant !
Mais l'un rachète-t-il l'autre ?
En tout cas, la jolie marquise usa largement de cette complaisance, au point que son père trouva bientôt qu'elle en abusait.
Antoine Dreux d'Aubray,
lieutenant civil,
père de la Marquise de Brinvilliers.
(Portrait dessiné et gravé par Claude Mellan.)
Le marquis lui avait présenté un de ses amis : le capitaine de Sainte-Croix.
Beau cavalier, bien doué, plein d'esprit, de grâce et même de cœur en apparence, i'une existence aventureuse, mais « d'un génie rare et singulier », si nous en croyons ses contemporains, c'était une figure étrangement attrayante que celle de ce Sainte- Croix.
Un mari était bien mal inspiré de le présenter à sa femme.
Le mari fermait les yeux. Il avait, sans doute, assez de sujets de désirer que sa femme ne les ouvrît pas trop sur son propre compte.
C'était vraiment une association modèle de tolérance mutuelle que ce ménage des Brinvilliers !
Mais le monde ne s'en montrait pas moins scandalisé. Au contraire !
Car si sa morale est facile, sans doute, et douce à ceux qui savent garder, dans l'inconduite, la mesure de la bienséance, il est impitoyable pour qui semble lui jeter un défi, en dépassant les bornes du cynisme.
Il faut avouer que la marquise exagérait. Elle se faisait partout gloire de son amour coupable et jusque devant son père.
Celui ci n'entendait pas la plaisanterie sur ce chapitre.
C'était un magistrat de haute lignée, d'une grande intégrité de caractère, et pour qui l'autorité du père de famille ne devait pas être tournée en dérision.
Il le fit bien voir. Fonctionnaire influent, il réussit à obtenir une lettre de cachet contre Sainte-Croix.
Et celui-ci, arrêté le 19 mars 1663, alors qu'il se trouvait dans le carrosse même de la marquise, alla méditer deux mois durant,
dans une chambre de la Bastille, sur les inconvénients d'une liaison trop en vue.
Hélas ! Molière l'avait bien dit :
Les verrous et les grilles Ne font pas la vertu des femmes et des filles !
Lorsque Sain te- Croix eut terminé sa villégiature forcée, la liaison coupable reprit son cours, un instant interrompu.
C'est à ce moment-là que tous deux résolurent de venger cet affront. La mort du trop intègre M. d'Aubray fat décidée entre eux, autant par ressentiment et pour se soustraire à la sévérité de sa surveillance, que pour hériter de lui et réparer ainsi la brèche que les folles prodigalités de la marquise et de Sainte- Croix avaient déjà faite à la fortune, pourtant considérable, des Brinvilliers.
C'était l'arsenic, la nouvelle et terrible « recette de Glaser », qui allait être utilisé pour la première fois dans ce dessein criminel.
La marquise était prudente. Avant de se servir de ce produit îiOuveau, et pour être sûre à la fois qu'il ne laissait pas de traces révélatrices et que son efficacité était réelle, ne convenait-il pas de l'expérimenter ?
Elle le pensa.
Mais jugeant, sans doute, qu'une expérience sur les animaux n'était pas assez probante, elle résolut de faire l'essai sur des êtres humains.
L'on vit cette chose, presque incroyable, tant elle est révoltante, et dont l'atrocité même stupéfie et déconcerte : la jeune et charmante marquise se faire infirmier bénévole, visiter les
hôpitaux, s'asseoir au chevet des malades, leur apporter du vin et des friandises, et cela uniquement pour expérimenter sur eux la recette de Glaser, en vérifier l'efficacité et s'assurer ainsi que les médecins étaient bien incapables d'en reconnaître la nature, d'en combattre les effets ou d'en déceler les traces.
Puis, sûre d'elle-même et du résultat cherché, elle rejoignit son père souffrant dans ses terres près de Compiègne et là, à petites doses répétées dans ses potions, elle lui versa elle-même la mort, chaque jour attentive au chevet de son lit. Et, en même temps, elle se montrait tendre, affectueuse, prévenante, plus alarmée que tout le monde de l'état de son père, le suppliant de voir d'autres médecins, de se faire ramener à Paris pour y être mieux soigné.
Elle devait avouer, par la suite, au cours de son procès, qu'il avait fallu « empoisonner son père vingt-huit ou trente fois ». Mme de Sévigné écrivit, parlant de cet aveu :
« Les plus grands crimes sont une bagatelle en comparaison d'être huit mois à tuer son père; et à recevoir toutes ses caresses 2t toutes ses douceurs où elle ne répondait qu'en doublant la dose ! »
M. d'Aubray revint à Paris et y mourut le 10 septembre
Bien que le bruit courût qu'il avait été empoisonné, les médecins, qui firent l'autopsie, ne relevèrent rien de suspect et attribuèrent la mort à des causes naturelles.
Ce premier succès devait encourager Mme de Brinvilliers et l'inciter à continuer.
Elle était délivrée de son censeur, il est vrai, et son inconduite ne connaissait plus de bornes.
Mais si elle était libre de tout contrôle, elle recommençait déjà à être pressée par le besoin d'argent.
C'étaient ses deux frères, en effet, qui avaient recueilli la majeure partie de l'héritage paternel.
Sa part, à elle, n'avait pas duré plus qu'un feu de paille.
Il fallait donc, maintenant, que ses deux frères disparussent à leur tour, pour qu'elle héritât d'eux.
L'aîné avait succédé à son père dans la charge de lieutenant civil. Le second était conseiller au Parlement. Tls habitaient ensemble.
Mme de Brinvilliers ne voulut point, cette fois, opérer elle-même, et vous verrez que c'est ce qui devait plus tard causer sa perte.
Elle réussit à faire entrer au service de ses frères un ancien domestique de Sainte-Croix, surnommé « La Chaussée », gred'in prêt à toutes les besogne s, et qui, pour de l'argent, consentit à
La Marquise de Brinvilliers
faisant l'essai de ses poisons
sur les malades de l'hotel-dieu.
(Dessin de Bourdet.)
mêler du poison aux boissons et aux mets qu'il servait à ses maîtres.
Ceux-ci ne tardèrent pas à tomber gravement malades. Ils souffraient de violentes douleurs d'estomac, maigrissaient, se desséchaient, perdaient l'appétit, étaient dévorés d'un feu intérieur et parfois pris de vomissements horribles.
La Chaussée ne les quittait pas, les soignait avec un grand dévouement... et leur donnait sans cesse du poison.
Ils résistaient cependant avec une force de vitalité qui, par moments, décourageait La Chaussée.
Il désespérait parfois d'en venir à bout. Et il s'écriait, parlant du lieutenant civil, qu'il soignait plus particulièrement :
— Ce bougre-là languit bien ! Il nous fait bien de la peine ! Je ne sais quand il crèvera !
Il finit par mourir, pourtant, le 17 juin 1670. Et son frère, le conseiller à la cour, le suivit, trois mois plus tard, dans la tombe.
Les médecins, cette fois, eurent quelques soupçons de l'empoisonnement, mais sans pouvoir préciser à quoi il était dû, ni à qui l'attribuer.
La Chaussée, détail d'une ironie cruelle, l'indigne empoisonneur La Chaussée, toucha, dans la succession de ses trop généreux maîtres, lâchement assassinés par lui, un legs de cent écus, pour ses bons soins et son dévouement.
Cependant, en attendant que la Justice, tout court, s'en mêlât, ce qu'on est convenu d'appeler la « justice immanente » commençait déjà pour la marquise de Brinvilliers. Oh ! non pas qu'elle fût torturée par le remords. Son cœur, si elle en avait un, était inaccessible à ce sentiment des âmes faibles.
LA MAKyillSh DE BRUS V ILLlhKS 29
Mais un avant-goût du châtiment lui venait déjà de ses complices et de la terreur qu'ils lui inspiraient. Tiraillée de l'un à l'autre, sa vie devenait un enfer.
C'était l'ignoble La Chaussée, dont l'appétit d'argent n'était jamais que momentanément satisfait et qui se présentait à chaque instant chez elle, impérieux et menaçant.'
La familiarité humiliante et l'insatiable cupidité de ce laquais faisaient déjà payer bien cher à l'orgueilleuse marquise le prix de son incertaine discrétion.
Sainte-Croix n'était pas plus sûr ni moins exigeant.
Il l'avait forcée à lui Antoine d'Aubray, comte d'Offèmont,
, , ,. . FRÈRE DE M »e DE BlUN VJLL1KRS
souscrire deux ob heations m* 1 ,
" uus (D'après un portrait par Ant. Paillet )
de vingt-cinq mille livres.
Elle savait qu'il les avait enfermées, avec les lettres si compromettantes qu'elle avait eu la folie de lui écrire, dans la cassette aux poisons.
Il n'en fallait pas plus pour la perdre. Elle vivait dans la perpétuelle terreur de cette cassette, dans l'idée fixe de la avoir.
11 n'est rien auquel elle n'eût recours pour cela.
Supplications, tendresses, promesses, désespoir ou menace
3o LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
elle essayait de tout en vain pour fléchir Sainte-Croix et le convaincre de lui rendre la cassette.
Tantôt elle lui écrivait qu'elle le ferait poignarder, tantôt elle lui promettait la fortune, tantôt enfin elle simulait le désespoir et le suicide pour ébranler son inflexible refus.
Elle fit même, un jour, plus que de simuler le suicide : elle commença à l'exécuter.
Elle avala, en effet, de la recette de Glaser et, en même temps, elle faisait porter un billet à Sainte-Croix pour l'en avertir.
Mais aux premières brûlures d'estomac, elle se ravisait soudain, prenait du lait en grandes quantités et, grâce à ce contrepoison simple, mais efficace, elle en était quitte pour quelques jours de lit.
Ainsi, ces deux amants liés indissolublement par le terrible secret de leurs crimes vivaient côte à côte en ennemis, se surveillant, s'épiant, sans cesse en méfiance l'un de lautre, et s'efforçaient de cacher encore, sous les mots de 1 amour, leurs suspicions et leurs craintes réciproques qui faisaient grandir, en eux-mêmes, chaque jour davantage, la haine mortelle qu'ils s'étaient vouée secrètement l'un à l'autre.
Un jour, Sainte-Croix réussit à faire prendre, sans qu'elle s'en aperçut, de l'arsenic à sa maîtresse. Mais elle s'en douta bientôt aux brûlures qu'elle ressentit et elle réussit à neutraliser, cette fois-ià encore, les effets du terrible poison.
Par ces deux scènes (entre beaucoup d'autres), de la tentative de suicide et de la tentative d'empoisonnement, vous avez un aperçu de ce Qu'était, en réalité, sous les trompeuses apparences
LA MAKyUlbtL UJtL tSKIJSI V ILLlLKb 31
d'une vie aimable et galante, l'infernaie existence de la marquise de Brinvilliers.
Cet aperçu ne serait pas complet, si je n'ajoutais qu'elle-même, avec une inconséquence qui peut vraiment faire douter de sa saine raison, semblait se complaire à multiplier encore ses sujets de crainte ou les risques qu'elle courait déjà d'être dénoncée.
Sans aucun motif valable, et comme si quelque démon secret la poussait irrésistiblement à sa perte, par je ne sais quel morbide aurait du danger ou par quelque incompréhensible volupté de la terreur, elle s'amusait à se vanter de ses crimes et à dresser ainsi, contre elle-même, de nouveaux témoins possibles de son infamie.
C'est ainsi qu'elle disait à sa temme de chambre, en lui montrant une petite cassette pleine de fioles :
— J'ai là de quoi me venger de tous mes ennemis, il y a dans cette petite boîte bien des successions !
Et ia femme de chambre, frappée de cette image audacieuse, devait se rappeler plus tard et rappeler devant la Justice l'existence de « la petite boîte à successions ».
Un autre jour, la marquise éprouvait le besoin, singulièrement inopportun, de confier au jeune Briancourt le secret de ses crimes passés et même celui de ses projets d'empoisonnements futurs, car elle méditait de supprimer encore sa sœur et sa belle-sœur, la veuve du lieutenant civil.
C'était, suivant son mot terrible, « ce qui lui restait à faire ».
Le pauvre Briancourt, esprit un peu faible et sans grand caractère, fut tout d'abord assommé de cette brusque révélation.
Mais il avait un fonds d'honnêteté qui se révolta. Et, maigre tout l'ascendant que la marquise de Brinvilliers avait pris sur lui.
ii osa lui représenter, en termes véhéments, toute 1 infamie de sa conduite et lui jura qu'il ne souffrirait pas qu'elle mît ses criminels projets à exécution.
Il fit, en effet, prévenir discrètement Mlle d'Aubray de se méfier.
Cette attitude était plus courageuse qu'on ne pense.
Car elle eut pour effet immédiat d'attirer, sur la propre tête de 1 infortuné précepteur, les ressentiments homicides de Mme de Brinvilliers.
Ne fallait-il pas, en effet, que disparût au plus tôt cet indigne confident qui s'érigeait en censeur et répondait si mal à la confiance qu'on lui avait si imprudemment témoignée ?
L'infortuné Briancourt eut l'intuition très nette qu'à partir de ce moment ses jours étaient en danger.
Il porta sans cesse sur lui de l'orviétan, qui passait alors pour un contrepoison universel, et il en prenait, préventivement, quelques doses de temps en temps.
Il était continuellement sur ses gardes. Il réussit ainsi à déjouer, à quelques jours d'intervalle, une tentative d empoisonnement et une tentative d'assassinat par le poignard.
Mais une telle existence n'avait, on le conçoit, rien qui pût le retenir à ce foyer par trop inhospitalier.
Il se retira bientôt, seul, à Aubervilliers.
Que faisait donc, dira-t-on, le marquis de Brinvilliers, dans cette étrange maison ?
A vrai dire, sa vie n'était pas beaucoup plus paisible ni moins exposée que celle de Briancourt.
lémoin impuissant des crimes de sa femme, il semblait se
préoccuper surtout de sauvegarder sa propre existence qu'il sentait obscurément menacée.
Plusieurs fois par jour, il avalait, comme contrepoison, de la thériaque, qui jouissait alors, comme antidote universel, dune vogue extraordinaire.
LE CHATEAU D'OrFEMONT (OlSE) QUI FUT HABITÉ PAR LA iMARQUISE DE BRINVILLIERS.
Des fouilles faites au commencement du mx' siècle firent découvrir une cachette dans l'épaisseur d'un mur; on y trouva un grand nombre de flacons ■ou des chimistes purent constater encore des traces de poisons minéraux.
C'était un mélange où il entrait soixante-quatre substances depuis le miel jusqu'à la poudre de vipère, et qui était considéré comme un remède infaillible à tous les maux.
A table, le marquis avait, debout derrière lui, son domestique attitré, spécialement attaché à sa personne et seul chargé de son service. Il prenait la précaution de rincer soigneusement son verre chaque fois qu'il se faisait verser à boire.
HENRI-BOBERT II j
Ces précautions, qui nous semblent lisibles, n'étaient pas cependant superflues.
Car la marquise essaya, à plusieurs reprises, de se débarrasser de son mari, pourtant bien peu gênant, afin de pouvoir épouser Sainte-Croix.
Heureusement pour le mari, Sainte-Croix, lui, ne se souciait pas du tout d'épouser la marquise.
C'est pourquoi il veilla lui-même avec un soin jaloux sur les jours de M. de Brinvilliers, lui donna du contrepoison un jour que sa vigilance avait été mise en défaut, fit échouer d'autres tentatives et réussit ainsi, finalement, à sauvegarder une existence qu'il jugeait si précieuse à son propie repos.
Cet étrange état de choses, en apparence si instable, se prolongea des années, et peut-être les crimes ne fussent-ils jamais parvenus à la connaissance de la Justice, si la mort de Sainte- Croix n'eût fait, tout d'un coup, découvrir, avec la cassette aux poisons, le commencement de la vérité.
Nous avons vu, cependant, que la Justice avait dû, après cette première découverte, marquer un temps d'arrêt. L'enquête piétinait et semblait au point mort, lorsqu'un nouvel incident imprévu se produisit qui fit prendre brusquement à l'affaire une face nouvelle.
Le gredin La Chaussée, qu'on avait complètement perdu de vue et dont on ne soupçonnait pas même le rôle, rentra de luimême en scène avec plus d'imprudence que d'adresse.
Il osa faire opposition aux scellés et venir réclamer une somme de deux cents pistoles et cent écus qui lui appartenait, disait -il, et qu'il avait laissée en dépôt chez son ancien maître Sainte-Croix.
Puis, tout à coup, questionné par le commissaire Picard au sujet de la cassette aux poisons, il se crut découvert, se troubla, balbutia et brusquement prit la fuite au grand ébahissement du commissaire.
Celui-ci l'envoya chercher chez lui. Il n'y était pas rentré.
L'ordre d'arrestation fut alors lancé. La Chaussée, qui s'étaii réfugié dans une cave et n'en sortait que la nuit, fut, pai hasard, rencontré, reconnu et arrêté le 4 septembre 1672, à six heures du matin, par un officier de police nommé Thomas Régnier.
Thomas Régnier essaya de faire coup double. Il se rendit aussitôt auprès de Mme de Brinvilliers, et à brûle-pourpoint, sans ménagements, il lui annonça l'arrestation de La Chaussée, espérant qu'elle se troublerait et se trahirait involontairement à cette nouvelle.
L'épreuve ne fut pas absolument concluante. La marquise réussit à rester très maîtresse d'elle-même, très femme du monde, et ne laissa rien percer, ou presque, de l'émoi qu'elle ne pouvait manquer de ressentir.
Le coup, pourtant, avait porté.
Car, le lendemain, elle partait clandestinement pour l'Angleterre, accompagnée seulement d'une fille de cuisine.
Il était temps.
Briancourt, habilement questionné, commençait à laisser échapper quelques mots des plus compromettants pour la marquise.
D'autre part, le procès de La Chaussée commençait devant le Châtelet.
MmL' d'Aubray, la veuve du lieutenant civil empoisonné par
La Chaussée, se porta partie civile au procès et mit directement en cause, cette fois, la marquise, sa belle-sœur. Son intervention ne fut pas inutile.
C'est à son insistance, c'est à l'appel qu'elle fit de la première sentence rendue par le Châtelet et qui ne lui donnait pas pleine satisfaction, qu'on doit la condamnation à mort qui fut finalemen: rendue contre La Chaussée.
Le misérable s'était cependant défendu pied à pied avec autant d'énergie que d'habileté.
A aucun moment, il n'avait avoué. A aucun moment, il n'avait trahi ses complices.
Ses dénégations avaient ébranlé les premiers juges, qui avaient seulement ordonné que la question lui fût appliquée. S'il tenait bon, c'était le salut.
Mais, en appel, sa défense ne réussit pas à prévaloir contre les indices recueillis contre lui.
Et il fut condamné à mourir sur la roue. Auparavant, la question ordinaire et extraordinaire lui serait appliquée pour tenter de lui arracher des aveux et le nom de ses complices. Il sortit pourtant victorieux de cette dure épreuve. Et c'est seulement devant la mort imminente qu'il confessa enfin ses crimes et fit connaître le rôle qu'y avait joué Mme de Brinvilliers.
Celle-ci menait en Angleterre, depuis quelques mois, une existence inquiète et des plus misérables.
Elle n'ignorait pas que l'extradition avait été demandée contre elle, avant même que La Chaussée l'eût mise en cause.
Malgré la mauvaise volonté de l'Angleterre qui, sans refuser
l'extradition, avait répondu que sa police ne procéderait pas à l'arrestation, bien qu'elle sût que l'ambassade de France n'avait pas la possibilité d'y faire procéder, la marquise sentait sa iiberté menacée et vivait dans une alarme continuelle.
Elle quitta Londres, au début de l'année 1673, à destination des Pays-Bas. Puis elle erra trois ans de ville en ville assez misérablement.
Enfin, en mars 1676, nous la retrouvons réfugiée dans un :ouvent, à Liège, et c'est là que Louvois, profitant de ce que la ville était aux mains des troupes françaises, l'envoya quérir par l'exempt Desgrez.
L'arrestation se fit, d'ailleurs, très simplement avec le complet assentiment des bourgmestres de la ville.
La version colportée par Michelet, suivant laquelle l'exempt Desgrez aurait dû se déguiser en abbé de cour pour s'introduire lallacieusement dans le couvent, puis ébaucher une intrigue amoureuse avec la marquise, et enfin, grâce à ce subterfuge, aurait réussi à l'attirer au dehors dans un guet-apens de police, sous couleur de rendez-vous galant, est, malgré son pittoresque et l'autorité du nom de Michelet, du pur roman absolument dénué de tout fondement.
Le 26 mars, l'agent de Louvois lui rendit compte que la dame était arrêtée et qu'on avait trouvé sur elle une cassette (encore ! que de cassettes en cette affaire !), qu'elle avait essayé, en vain, de se faire rendre, « disant que, dans cette cassette, était sa confession ».
C'était vrai.
Cette confession, composée de quinze ou seize feuillets, contenait le récit de sa vie, de ses débauches et de ses crimes.
?s LES GRANDS PROCES DE L'HISTOIRE
Le cynisme en est si révoltant, les termes en sont d'une crudité telle, qu'on a dû, pour pouvoir la publier, la traduire d'abord en latin..., car vous savez, comme moi que :
Le latin, dans ses mots, brave l'honnêteté ; Mais le lecteur français veut être respecté.
Mme de Sévigné, toujours bien informée, écrit à ce sujet :
u Mme de Brinvilliers nous apprend, dans sa confession, qu'à sept ans elle avait cessé d'être fille; qu'elle a continué sur le même ton; qu'elle avait empoisonné son père, ses frères, un de ses enfants ; qu'elle s'empoisonna elle-même pour essayer d'un contrepoison.
Médée n'en avait pas tant fait ! »
Ce ne fut pas une petite affaire que de ramener Mme de Brinvilliers de Liège à Paris.
Elle essayait de corrompre successivement tous ses gardiens.
Elle projetait de se faire enlever en cours de route par d'anciens amis.
Elle voulait faire poignarder Desgrez. Elle rêvait, en désespoir de cause, de couper, tout d'un coup, les rênes du carrosse et de profiter du désarroi, pour s'entuir au galop sur l'un des chevaux ainsi détachés.
Enfin, elle multipliait les tentatives de suicide les plus singulières et les plus inattendues.
C'est ainsi que, tandis qu'elle buvait, elle brisa soudain son verre entre ses dents et tenta d'en avaler les morceaux.
Elle avait repris son système de défense qui consistait à lier sa :ause à celle de Pennautier.
Elle disait :
« Jl est aussi intéressé dans mon salut que moi-même. »
A Mézières, le 17 avril 1676, elle subit son premier interrogatoire.
Il y fut procédé par le conseiller au Parlement Palluau, qui avait été, tout exprès, dépêché au-devant d'elle.
Questionnée au sujet de sa confession, elle répondit que c'était un tissu d'extravagances écrites sous l'influence de la fièvre chaude, et qui ne pouvait être lue sérieusement.
Aux autres questions, elle se borna à objecter qu'elle ne savait rien ou ne se souvenait de rien.
Le 26 avril, elle arrivait à Paris et était aussitôt enfermée à la Conciergerie.
Le 29 avril, elle comparaissait devant la plus haute juridiction du royaume : Tournelle et Grand'Chambre, réunies sous la présidence du premier président de Lamoignon, alors dans tout l'éclat de sa belle carrière. (Vous savez, sans doute, que le premier président de Lamoignon est le seul homme à qui l'Académie française ait fait offrir un fauteuil et qui ait décliné l'honneur de s'y asseoir.)
Il conduisit ce procès, qui prit vingt-deux audiences, avec son habituel souci de vérité, de justice et d impartialité.
Quoi qu'en dise Michelet, sans daigner appuyer, d'ailleurs, cette accusation même d'un semblant de preuve, le président de Lamoignon fit tout ce qui était en son pouvoir pour ne rien iaisser dans l'ombre et pour tirer au clair toutes les complicités.
D'ailleurs, Louis XIV lui-même avait, dès le début de cette affaire, exprimé son désir formel de voir tous les coupables, si haut qu'ils fussent placés, activement recherchés et frappés sans faiblesse...
Si un non-lieu intervint dans la suite pour Pennautier, après quelques mois de prison préventive, rien ne permet donc de dire qu'il fut l'effet d'une faveur imméritée due à sa fortune ou à son influence. Tout indique qu'il fut simplement la conséquence de ce qu'aucune charge sérieuse ne put être retenue contre lui.
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Signatures, apposées sur une pièce du procès, de M™ de Brinvilliers -- signant d'Aubray, de son nom de jeune fille — et de D. Pal-
LUAU, LE JUGEJJNSTRUCTEUR.
(Archives de la Bastille, Bibliothèque de l'Arsenal.)
Mme de Brinvilliers elle-même, qui avait d'abord tout fait pour le compromettre, dans l'espoir avoué par elle de servir sa propre cause, dut finalement reconnaître qu'elle avait accusé au hasard et ne pouvait formuler contre lui absolument aucun grief sérieux.
Au cours de ces vingt-deux audiences, où elle fut sans cesse sur la sellette, Mme de Brinvilliers étonna constamment ses juges par sa présence d'esprit et sa force de caractère.
Elle nia tout, avec audace, hauteur, obstination.
Mais ce système ne pouvait prévaloir contre les charges qui ''accablaient.
Ne s'était-elle pas, au surplus, condamnée elle-même par sa confession écrite ?
Il y eut, au sujet de cette confession, une discussion passionnée et qui éclaire d un jour bien curieux la mentalité des magistrats de l'époque.
Pouvait-on faire état de cette confession ? Beaucoup de juges ne le croyaient pas.
D'après eux, c'était un péché mortel que de violer le secret d'une confession et de retenir contre l'accusée des charges qu'on n'avait connues que par ce moyen.
Le premier président convenait que la question était incertaine et troublante. Il inclinait, cependant, à penser qu'on pouvait lire cette pièce.
M. le président de Mesmes soutenait, lui, d'après une épître de saint Léon, qu'on s'était servi de ces sortes de confession dans le christianisme.
Mais le premier Président, qui savait comme pas un ses auteurs, lui objecta aussitôt qu'il avait certainement mal lu l'épître de saint Léon, car elle disait précisément le contraire.
Enfin, cette passionnante question fut soumise à plusieurs casuistes et à M. de Lestocq, docteur et professeur en théologie, et, tous, ils conclurent que le secret de la confession ne s appliquait pas dans ce cas, qu'il ne devait exister qu'entre confesseur et pénitent et que le papier trouvé sur Mme de Brinvilliers pouvait être lu par ses juges.
La séance la plus dure pour Mmc de Brinvilliers fut l'audience du 13 juillet 1676, où, pendant treize heures d'horloge, elle fut confrontée avec Briancourt, l'ancien précepteur de ses enfants.
Briancourt, d'une voix étranglée par l'émotion, raconta en détails toute la vie de son ex-maîtresse et toutes les confidences qu'elle lui avait faites.
L'empoisonnement de M. d'Aubray père, dans son horrible cruauté, l'empoisonnement des deux frères par l'indigne La Chaussée, les projets d'empoisonnement de la sœur et de la belle-sœur, les tentatives de suicide de la marquise, ses disputes dramatiques avec Sainte-Croix au sujet de la cassette, l'étrange existence que menait, à ce foyer maudit, dans une atmosphère tragique et sous la menace continuelle de la mort, M. de Brinvilliers lui-même : tout cela revécut et fut évoqué d'une manière saisissante, devant le Parlement, par la voix angoissée de Briancourt qui semblait tout le premier souffrir d'être obligé de parler contre l'accusée.
Celle-ci, hautaine, écrasante de mépris, tenait tête au témoin et s'efforçait de le discréditer dans l'esprit des juges, en le représentant comme un valet indigne et ivrogne, ignominieusement chassé de chez elle.
Un des passages les plus dramatiques de cette longue déposition qui prit toute une audience et la moitié de la suivante, fut celui où Briancourt raconta de quelle façon la marquise avait essayé de le faire poignarder par Sainte-Croix.
Deux ou trois jours après avoir vainement tenté de le faire empoisonner, Mme de Brinvilliers lui avait dit « qu'elle avait un nouveau lit fort beau et une tapisserie de même parure et qu'elle
l'attendrait à minuit, mais qu'il ne vînt pas plus tôt, parce qu'elle avait des comptes à faire avec sa cuisinière ».
Mais, au lieu de descendre à minuit, Briancourt descendit à dix heures et bien lui en prit.
Car, tandis qu'il attendait dans une grande galerie, il s'aperçut qu'il avait vue dans la chambre de Mme de Brinvilliers par les fenêtres dont les rideaux n'avaient pas été tirés.
Il la vit distinctement se promener dans sa chambre, congédier ses domestiques, puis commencer à se déshabiller.
Lorsqu'elle fut en robe de chambre, vers onze heures et demie, elle vint à la haute cheminée, un flambeau à la main et ouvrit les volets de bois peint qui en masquaient le foyer.
A la grande stupeur de Briancourt, qui n'en pouvait croire ses yeux, Sainte-Croix sortit de cette haute cheminée. Il était reconnaissable bien que grimé et vêtu de haillons.
Il causa quelques instants avec la marquise, puis rentra dans sa cheminée, et les volets furent rabattus derrière lui.
Presque aussitôt, Mme de Brinvilliers venait ouvrir sa porte à Briancourt et le prier d'entrer dans sa chambre.
Elle le trouva, on le conçoit, fort interdit de ce qu'il avait vu et quelque peu hésitant sur ce qu'il convenait de faire.
Il entra cependant dans la chambre, et la dame lui demanda si le lit n'était pas beau.
Il fit réponse qu'il était très beau.
Lui s'était assis et « faisait semblant de détacher ses souliers voulant connaître jusqu'où allait la cruauté de la dame ».
Elle lui dit :
— Qu'avez-vous donc ? Je vous vois tout triste.
Alors, il se leva, et, s'écartant du lit, dit à la dame :
— Ah ! que vous êtes cruelle, et qu'ai-je fait pour que vous vouliez me faire poignarder ?
La dame se jeta hors de son lit, lui sauta au cou par derrière ; mais lui, se dégageant, alla droit à la cheminée d'où Sainte-Croix sortit et lui dit :
— Ah ! scélérat ! vous venez pour me poignarder !
Et, comme le flambeau était allumé, Sainte-Croix prit le parti de s'enfuir, tandis que la Brinvilliers se roulait à terre, disant qu'elle ne voulait plus vivre et qu'elle voulait mourir, qu'elle ne pouvait survivre à pareille chose et, en même temps, elle chercha sa cassette aux poisons, l'ouvrit et voulut en prendre. Il l'en empêcha.
Nous voyons ici, prise sur le vif, la scène type que jouait dans les grandes circonstances cette dangereuse..., j'allais dire comédienne. Mais, hélas ! nous savons trop qu'elle n'avait de goût que pour la plus noire tragédie.
Cette déposition fit, on le pense, une impression considérable sur les magistrats.
Et lorsque Briancourt, ayant enfin terminé, se tourna vers la Brinvilliers et lui dit tristement avec une contagieuse émotion, d'une voix où l'on sentait sourdre des larmes : « Je vous ai avertie maintes fois, madame, de vos désordres, de votre cruauté, et que vos crimes vous perdraient ! » Cette femme étonnante, qui semblait être restée seule maîtresse d'elle-même, au milieu de toute la cour silencieuse empoignée par cette scène, cette femme étonnante ne fit à Briancourt que cette seule réponse, qui marque à la fois son incroyable inconscience et son indomptable orgueil.
— Vous n'avez guère de cœur : vous pleurez !
Faut-il ajouter qu'il ne pleurait pas seul ? Le charme étrange de cette femme était si puissant que beaucoup de magistrats. Lamoignon tout le premier, partageaient l'émotion générale.
La parole fut alors donnée à l'avocat, Me Nivelle.
Il se tira de son rôle difficile, non seulement avec honneur3 mais avec une habileté et une éloquence remarquables.
« L'atrocité des crimes, commença- t-il lentement, et la qualité de la personne accusée demandent des preuves de la dernière évidence, des preuves écrites, pour ainsi dire, avec des rayons ue soleil !
Les preuves que l'on oppose à la dame de Brinvilliers sonteiies de cetie qualité ? »
Il s'etTorça de démontrer que non. Adroitement, il opposa les témoignages, releva leurs points faibles, réussit à jeter le doute sur certains d'entre eux.
Il plaida longuement la question de droit canonique soulevée par la confession et conclut qu'on n'en pouvait faire état contre l'accusée.
Enfin, il rermina par un tableau émouvant de l'existence de sa cliente, partie de si haut pour tomber si bas, et il dépeignit avec éloquence les souffrances physiques et morales qu'elle avait endurées depuis que, traquée, errante, elle avait vu se dresser contre elle l'opinion publique ameutée.
Il fit un dernier et émouvant appel à la pitié en faveur des enfants, innocents en tout cas des crimes de leur mère, et qui seraient frappés pourtant et punis plus qu'elle-même de sa flétiissure et de son déshonneur.
Cette émouvante plaidoirie ne convainquit pas les juges, mais
ramena à la Brinvilliers une partie de l'opinion publique, jusquelà unanimement hostile.
Le 15 juillet, le président fit un dernier effort pour décider laccusée à avouer ses crimes.
Ce fut peine perdue.
Il lui annonça alors « qu'à la demande de sa sœur Carmélite, on allait lui envoyer une personne d'un très grand mérite et d'une grande vertu pour l'exhorter de songer au salut de son âme ».
Le Père Pirot allait entrer en scène.
Théologien, connu dans toute l'Europe pour ses discussions philosophiques avec Leibniz, professeur en Sorbonne, d'un esprit remarquablement cultivé, d'une âme ardente et charitable, c'était une belle figure de prêtre que celle de l'abbé Pirot.
Nous avons, de sa main même, le récit très détaillé, en deux volumes, de son entrevue et de ses derniers entretiens avec Mme de Brinvilliers.
Michelet, parlant de ce manuscrit de Pirot, nous dit que c'est « un assemblage de lieux communs, de déclamations de collège, de banalités glaciales, et le plus souvent absurdes, qu'il ne s'y trouve rien de naïf, rien de fort... », et que c'est un pitoyable exemple de la façon dont « l'école séchait et appauvrissait l'esprit ».
M. Funck-Brentano porte sur le même sujet le jugement suivant :
« C'est l'un des plus extraordinaires monuments que possède la littérature. Le récit est écrit sans souci d'art ; mais le style clair, précis, limpide, l'expression sobre et juste des plus vives
passions, font, sans cesse, penser aux travaux de Racine. » Ce simple rapprochement de deux textes suffit à vous montrer combien le pauvre profane, qui ne se reporte pas aux sources, doit éprouver de difficultés à se taire, en Histoire, une opinion tant soit peu équitable.
L/abbé Pi rot devait commencer par éprouver une vive et profonde surprise.
Il arrivait, tout rempli de craintes et de préventions, à la Conciergerie, pour y prendre contact avec le « monstre » qu'il avait reçu la pénible mission d'assister et de préparer à la mort.
Et, à la place de la furie qu'il s'attendait à trouver, il est mis en présence d'une femme petite et menue, aux yeux bleus, doux et parfaitement beaux, « paraissant, nous dit-il, née d'une inclination honnête, d'un esprit vif et pénétrant ». Elle a su déjà se faire aimer de ceux qui l'approchent, au point que ses gardiens ne peuvent entendre parler de sa mort sans fondre aussitôt en larmes.
Elle accueille l'abbé Pirot d'un mot aimable et se remet, sans plus tarder, aux mains de son directeur spirituel avec une confiance et une docilité qui le touchent.
Il l'interroge avec douceur et elle est gagnée, tout de suite, par le son de sa voix compatissante qui, dans la détresse morale où elle se trouve, fait luire à son cœur l'espérance suprême de la rédemption.
Immédiatement, le prêtre a su découvrir le ressort secret de cette âme : un immense orgueil ! C'est le sentiment qui règne en 1 âme de tous les criminels. Il s'est trahi, dès l'abord, par cette question, qu'entendent beaucoup d'avocats :
— Que dit-on de moi dans le monde ? Je me figure qu'on en parle beaucoup et que je suis depuis quelque temps la fable du
peuple.
L'abbé Pirot la met en garde contre cet orgueil funeste et cet esprit d'impureté qui ont tant contribué à sa déchéance et à sa
perte.
Il l'invite à se repentir, à penser à son salut. Et il réussit, le premier, à tirer enfin des larmes sincères de ces yeux qui, jusquelà, n'avaient feint de verser des pleurs que pour mieux voiler une âme impitoyable.
En quelques instants, le prêtre obtint ce que le juge n'avait pu obtenir. Il la décida à lui promettre qu'elle ferait publiquement, le lendemain, l'aveu de ses crimes, sans rien cacher de la
vérité.
Le lendemain, à six heures du matin, le pauvre abbé Pirot, qui n'avait pu dormir, tant il avait été bouleversé de son premier contact avec sa pénitente, se présentait à la porte de la Conciergerie.
Le Palais était singulièrement matinal, au xvne siècle !
Il trouva déjà là le président Bailleul, qui venait prévenir l'accusée que l'arrêt serait rendu dans la matinée.
Elle avait dormi paisiblement.
Elle s'entretint quelques instants avec l'abbé Pirot et lui renouvela sa promesse de dire, devant la cour, toute la vérité sur
ses crimes.
Puis, tandis que le prêtre allaU dire sa messe à son intention, elle descendit pour entendre la lectuie de Panft.
Il était daté du jour même : 16 juillet. La cour déclarait la dame d'Aubray de Brinvilliers coupable d'avoir empoisonné son
père et ses frères et d'avoir attenté à la vie de sa sœur et, pour réparation, « la condamnait à faire amende honorable devant la principale porte de l'église Notre-Dame, où elle serait menée, dans un tombereau, nu-pieds, la corde au col, tenant en ses mains une torche ardente, et là, étant à genoux, de dire et déclarer ses crimes ».
Après quoi, elle aurait la tête tranchée, en place de Grève, sur un échafaud, son corps serait brûlé et ses cendres jetées au1 vent.
Au préalable, elle subirait la question ordinaire et extraordinaire pour révéler le nom de ses complices.
Elle se fit relire une seconde fois l'arrêt, car le passage où il était dit qu'elle serait menée, pieds nus, la corde au cou, dans un tombereau devant Notre- Dame, lavait si fort humiliée qu'elle n'avait plus entendu un mot de la suite.
Lorsqu'on eut terminé la seconde lecture, elle déclara que la question était inutile, qu'elle demandait à dire toute la vérité.
HENRI-ROBERT II a
La Marquise de Brinviluers après sa condamnation.
(D'après un dessin de Charles Le Brun, conservé au Musée du Louvre.)
Et, d'une voix forte et assurée, elle avoua tous ses crimes, fit connaître que le poison dont elle s'était servie était du vitriol, du venin de crapaud et de l'arsenic, et ajouta qu'en dehors de Sainte-Croix et La Chaussée, elle n'avait pas eu de complices
Malgré ces décla- LEX EC VTI ON rations, la question