‹ Les grands procès de l'histoireChapitre 4 sur 17 · R E M A R Q.V A B L E, DE MADAME OE B R IN V I L L IERS · texte numérisé non relu

R E M A R Q.V A B L E, DE MADAME OE B R IN V I L L IERS

de l'eau lui fut appliquée.

Ce supplice eut pour seul résultat de la mettre littéralement hors d'elle-même, de la rendre folle de rage et de fureur.

L'abbé Pirot, qui la retrouva en cet état, nous la dépeint « extrêmement émue, le visage tout en feu, les yeux étincelants et fumants, la bouche altérée ».

Il n'eut pas trop de toute son éloquence, pleine de douceur et d'onction, pour la ramener aux sentiments de repentir, de résignation et de piété qu'il désirait lui voir devant la mort.

C'est à la fin de la journée qu'elle quitta la Conciergerie pour aller au supplice.

Elle avait dû passer, par-dessus ses vêtements, la grossière chemise en toile des condamnés et monter, pieds nus, une

torche tlans une main, un crucifix dans l'autre, dans le petit tombereau, étroit et sordide, qui devait la conduire devant Notre-Dame.

L'abbé Pirot y avait pris place auprès d'elle.

La Marquise de Brinvilliers décapitée.

D'après Charles Lebrun (Appartient à M. Funck-Brentano.

Son orgueil souffrait cruellement de cet appareil d'infamie et du grand concours de peuple qui se pressait à la porte de la Conciergerie et le long des quais de la Seine.

Comme elle reconnaissait dans la foule des personnes de condition (Mme de Sévigné, notamment, était aux premières loges, à une fenêtre d'une maison du pont Notre-Dame), elle ne put se

retenir de dire à son confesseur, à très haute voix, de façon à être entendue :

— Monsieur, voilà une étrange curiosité !

Son indignation était si forte que son visage exprimait, à ce moment, la plus vive fureur, et c'est précisément alors que le peintre Le Brun fixa ses traits en une esquisse rapide qui se trouve aujourd'hui au Musée du Louvre.

Vous savez que Le Brun avait l'idée fixe de retrouver, dans tout visage humain, les traits caractéristiques d'un animal.

L'abbé Pirot ne s'étonne pas qu'il ait cru voir le mufle fumant du tigre en furie dans le masque convulsé de colère qui couvrait, à ce moment, le visage de la Brinvilliers qu: fronçait ses sourcils, tordait sa bouche et faisait étinceler ses yeux.

« Ce fut la dernière fois que son visage fit une grimace, ajoute l'abbé Pirot. A partir de cette instant, il ne lui échappa plus une parole de reproche ou de plainte contre personne. Elle ne témoigna nulle appréhension basse. »

Si elle avait fort mal vécu, elle sut, du moins, bien mourir.

Elle édifia la foule par son repentir et ses sentiments de piété devant la mort.

Dans ce ciel lumineux de la fin du jour, où les derniers rayons du soleil de juillet mettaient des teintes d'or et de pourpre, la silhouette tourmentée du Palais de Justice et les tours écrasantes et sublimes de Notre-Dame dressaient leurs grandes ombres émouvantes, comme deux témoins suprêmes d'une destinée humaine commencée dans le crime et terminée par l'expiation.

La tête de Mme de Brinvilliers tomba, tranchée d'un seul coup par le glaive du bourreau, tandis qu'agenouillé auprès d'elle,

l'abbé Pirot priait, à voix haute, dans la paix du soir, et implorait pour la pécheresse la miséricorde du ciel.

La justice des hommes avait puni une grande criminelle qui mérite une place à part dans la galerie des virtuoses du poison.

C'était vraiment un aimable et gracieux pays que cette France en 1785, où allait éclater soudain, comme un coup de tonnerre, prélude du grand orage révolutionnaire, l'énorme scand.de de l'Affaire du Collier !

C'était une société délicieuse et charmante en sa frivolité, que cette fine aristocratie de la Cour de Louis XVI et de Marie- Antoinette, au milieu de laquelle allaient évoluer les principaux acteurs de cette troublante et passionnante affaire.

Lorsqu'on relit les amusants mémoires de cette époque étincelante et fragile, qu'on en évoque ie cadre incomparable, la vie légère, insouciante et luxueuse et le charme nostalgique sur lequel plane à jamais, comme un présage de mort, la grande ombre révolutionnaire, on ne peut se défendre d'un regret furtif de ne l'avoir pas connue, et l'on comprend mieux toute l'indicible mélancolie de ce mot de Talleyrand :

« Il ne connaît pas la douceur de vivre, celui qui n'a pas vécu en France avant 1789 ! »

C'est que jamais, en effet, sa séduction n'avait été plus vive, son charme plus prenant, son prestige plus incontesté.

Paris était vraiment la capitale de l'humanité civilisée.

Ni Londres ni même Vienne ne songeaient à lui disputer sa suprématie.

Berlin et Saint-Pétersbourg, à peine bâties, pouvaient bien moins encore prétendre rivaliser.

Quant à New-York, ce n'était alors qu'un petit marché colonial de bois, de suif et de goudron.

La langue française n'était pas seulement adoptée par toutes les nations comme la langue officielle internationale des traités, mais encore elle était sue et parlée par l'aristocratie de toutes les capitales de l'Europe, au point qu'un Français se sentait encore chez lui à La Haye, à Vienne, à Berlin ou à Saint- Pétersbourg.

Paris et la Cour de Louis XVI exerçaient sur les étrangers la plus incroyable attraction.

C'est au point qu'il n'était pas rare de voir faire deux cents lieues uniquement pour être d'un dîner, pour assister à une soirée ou à une représentation, et Mme Vigée-Lebrun nous raconte que « des amis du prince de Ligne partaient de Bruxelles après leur déjeuner, arrivaient à l'Opéra juste pour voir lever la toile, et, le spectacle fini, retournaient aussitôt à Bruxelles courant toute la nuit » .

Nous avons peine, aujourd'hui, à nous imaginer l'aspect de cette époque, à nous replacer dans son cadre.

De tout ce monde, en perruque, poudré, enrubanné, gracieux, pimpant, léger, frivole et factice, donnant des fêtes, jouant la comédie, badinant, faisant des mots, des pointes et des révérences, nous n'en retrouvons un peu l'image affaiblie et lointaine que dans les tableaux de Fragonard ou de Watteau, dans les comédies de Crébillon ou de Marivaux, sous la plume railleuse de Voltaire ou dans les œuvres un peu mièvres de Berquin.

Il semblait n'avoir été mis sur terre que pour plaire aux yeux

et charmer l'esprit, que pour donner des fêtes et pour s'amuser, que pour entretenir la joie de vivre et la gaieté.

Il était inutile, sans doute, et superficiel, mais avec tant de grâce et tant de goût qu'il donnait partout le ton et qu'on cherchait partout à l'imiter.

Et puis, au fond, est-il bien juste de dire qu'il fût si vain et si dénué d'intérêt ?

N'oublions pas que jamais la curiosité intellectuelle ne fut si grande, ni la fermentation des idées si vive qu'à cette époque.

N'oublions pas que les meilleurs livres parus en librairie étaient les œuvres de Voltaire, de Diderot, de Montesquieu, de Raynal, de Condorcet, de Condillac et Je Rousseau.

On suivait aussi les expériences nouvelles du génial Lavoisier. On se passionnait pour les essais aérostatiques des frères Montgolfier.

On était « sensible et vertueux » avec Rousseau, « tolérantsceptique et frondeur » avec Voltaire.

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