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Les grands procès politiques: Le duc d'Enghien d'après les documents authentiques

Celui qui a rassemblé les éléments de ce livre w s'était, tout d'abord > proposé qu'on but : mettre sous les yeux du lectenr les doenments qui sont de natnre à éclairer 1 opinion sur Tacte violent qne la postérité reprocbera éternellement à Napoléon Bonaparte.

il n'avait pas songé i faire œuvre dliistoriBDj sa modestie — légitimement motive — le lui interdisait.

La tâche qu'il voulait accomplir devait Mre absolument limitée par les fonctions du greffier; mais à mesure qu*il avançait dans son travail, des convictions profondes venaient agiter sa conscience et lui indiquer, à Texclusion des devoirs qu'il s'était imposés, la route qu'il devait suivie.

Il a cédé aux incitations de ce qu'il croit Lien fermement être la vérité. Les faits lui semblant à la fois irréfutables et odieux, il a laissé, enmain te occasion^ percer ses convictions et ses croyances.

Ce soi disant greffier s'est plus d'une fois permis d'enjamber la barre du tribunal, et de s'asseoir s^:r le siège du juge.

Ildésire anjonrd'hui que son exemple soit suivi, et c'est dans cet espoir qu'il livre au public cette collection de doenments.

Les gens veulent maintenant être instruits, et les curio^t^s sont vives; mais ce ne sont plus les opinions personnelles qu'on recherche^ et qu'on est disposé à accepter. Chacun veut suivre son mipnision et juger en toute liberté* C'est là nn bon symptôme, auquel il est utile de venir en aide.

Yoiià pourquoi ce livre est publié.

Ce qu il renferme démontre qu'il est prudent de se défier des gens qui basent leur autorité sur la violence. Les fossés ensanglantés de Yincennes ne sont-ils pas une suite logique et fatale des événements de brumaire?

Tous les doeuments officiels qu'on a pu rassembler sont disposés chronologiquement ; oe sont là les pièces du pro* cès dont le public sera le juge.

Nous reprenons maintenant nos fonctions de greffier, et nous croyons bien faire en présentant au lecteur des notes biographiques écrites sous la dictée de M. Y. de M.*., qui, lors de la catastrophe du duc d'Bnghien, avait vingt ans, et dont les souvenus nous ont été tiès-utile.

Le dernier descendant des Gondës a tu le jour à Chantilly, le â août 1 772* Des prés^es funestes marquèrent sa naissance.

Sa mère, Lornse/Thérèse d'Orléans, dut supporter peadant quarante-huit heures les plus douloureuses tortures. Laiuuie qui se pressait dans les aatichambres du château de Chantilly, sô demandait si le duc de Bourbon n'aurait pas à pleurer à la fois sa femme et son enfant.

Lorsque la duchesse fut délivrée par son accoucheur Miliot, qui avait à cette époque une grande réputation, un évanouissement si profond vint la saisir qu'un moment on désespéra de ses jours. Ce n'était pas seulement la mère dont se préoccupait le praticien. L'enfant qui plus tard devait mourir dans le fossé de Yincennes ne donna pendant une heure aucun signs de vie. Le corps si frêle du nouveauné était tout couvert de taches noirâtres qui inquiétaient le docteur; Millot s'approcha d'un foyer et lit sur le petit être qu'on avait confié à ses soins d'énergiques frictions avec des liqueurs spiritueuses. Millot désespéra un instant de la vie de 1 enfant; une étincelle échappée an foyer près duquel il se tenait vint mettre le feu à ses vêtements et mit en péril la vie du nouveau- né dont le corps était emmaiilotté dans des tissus imbibés d'esprit-de*vin.

que

ehesses d'Orléans et de Bourbon attribua le retour à la vie du duc d'Ei^hien.

Ces premières luttes que l'enfant eut à supporter contre la mort pesèrent d'un poids bien lourd sur sa jeunesse. Sa constitution physique se ressentit longtemps des épreuves par lesquelles il avait passé dès son entrée dans la vie.

iSon éducation lut confiée par le duc de Bourbon à deux hommes assez heureusement choisis. Son gouverneur fut le comte de Yirieu et son précepteur le célèbre abbé Millot, qui n*avait du reste avec l'accoucheur de la duchesse de Bourbon aucun lien de parenté.

L'abbé Millot qui fit partie de l'Académie française était jugé ainsi par d'Alembert, qui, à propos de cette élection et

Four engager ses amis les philosophes à accorder leur voix à abbé, leur disait ; < Je vous assure qu'il n'a de prêtre que l'habit, n

Quoi qu'il en soit, l'abbé Millot, qui, dans ses ouvrages

dont la publication eut lieu do 1750 à 1769. semble aYoir deyiné et pTOssenti le grand mouvement mi éclata en 1789^ dirigea ëyidemment Yors ces idées nouyelles l'esprit de son

jeune élève. La correspondance du duc d'Enghien avec ses parents purle la trace des enseigneinents de son prucepLeur.

Chose étrange] l'abbé Millol mourut en 1 785, le 21 mars, le jour même où dix-neaf ans yliX6 tard son élève expirait dans le fossé de Vincennes.

Deux parts furent faites à ses instituteurs : le comte de Virien ne s'occupa que des habitudes du corps et mit tous ses soins à combattre les infirmités précoces dont, dès sa plus tendre enfance, le prince avait à souffrir; Tabbé Millot te consacra à I éducation morale du descendant des Gondés, mais sa mort prématurée vint jeter le duc d'Enghien sous la domination presque absolue du comte de Virieu. C'est de cette époque <}ue date la passion du prince pour la chasse.

U avait également le goût des armes et se plaisait dans les récits des grandes aâions accomplies par son ancêtre le vainqueur de Rocroy.

Il avait l'habitude de dire que les JËnghien étaient heureux en laits d'armes, et surexcité par Ije^emple du grand Condé gne Ton plaçait sans cesse sous ses yexïXf il ne rêvait qae rencontres armées et triomphes militaires.

Le duc d'Enghien fut reçu chevalier de l'Ordre en 178d, et siégea au parlement de Paris entre son grand-père le prince de Gondé et son père le duc de Bourbon.

On le sait, ce fut après la prise de la Bastille que le duc d'Artois dimua aux royalistes le signal du départ et vers le milieu de juillet 1790 que Témigration, à la tète de laquelle se trouvait l'un des frères de Louis XVI, fit ses premiers pas sur le chemin de l'exil. Le prince de Conaé accompagné de toute sa famille suivit Texemple que donnait à la France royaliste le comte d'Artois. Ces exiiés volontaires se réfugièrent d'abord à Bruxelles, puis enfin à Turin.

Ce ne fut qu'en 1792 que le duc d'Enghien, qui alors était âgé de vingt ans, prit du service à Tétranger. 11 vint se placer sous les ordres de son père, le duc de Bourbon, qui commandait un corps attaché à Tarmée d'un général au* trichieu .

Par suite de la dissolution du corps de troupes com» mandé par son père, le duc d'Enghien rejoignit son grandpère le prince de Gondé, qui opérait en Bnsgau, mais ce dernier corps d'armée subit ausâi la destinée de ces ras-

semblements armés où les foroes^tife» des nattons^ ne penvent exister ; il fut, comme le premier, obl^é de se diesoMie.

Le duc d'Enghiea cependant avait Sftiri atec empressement roccasion de prouver qu'il ne voulait pas mentir aux exemples qu'on n'avait cessé, sa mère surtout, de faire briller devant sa jeune imagination; élevé comme il Tavait été, toutes ses pensées ne pouvaient être dirigées que vers la gloire et les grandes actions militaires.

Dans presque toutes les rencootres et les batailles qui si-

Î calèrent celte douloureuse pérnjde, — puisque des enfants 'un même sol se rencontraient sur la terre étrangère pour s'y égoreer, — le doc d'Enghien se distingua d'une façon remarquable par son courage, son énergie, son entrain quelquefois trop ardent^ et surtout par rhomaniië dont il fit preuve envers les prisonniers ripabhcains qui tombaient entre ses mains.

Ge fut notamment au combat de Berstheim que le duc d'Bn-

Sbieu donna les preuves les plus évidentes de son courage et e ses aptitudes militaires. Le prince de Conàé commandait riDfanterie des émigrés, tandis que son fils et son petit<-fils se trouvaient k la tête de leur cavalerie. Dès Fouverture de Tac^ tion, le duc de Bourbon fut atteint d^une blessure qui roblî* gea à quitter le champ de bataille et à confier h son fils le commandementqu'ilne pouvait plus garder. Le duc d'Enghien opéra des charges fort brillantes h la tète de ses troupes et n'abandonna le terrain que lorsque l'alïaire ïui terminée.

Ge fut après le départ de son père que le duc d'Enghien prit le commandement de Tavant-garde du prince de Condé. Il se distingua encore à Oberkamlach, à Schussenreid, au pont de Munich. Il resta an service de l'émii^Tation jusqu'à la signature du traité de Léoben. 1/iine des dernières actions à laquelle il prit part fut la défense de Constance. Sans la hravouredésespérée du corps des émigrés qui s'était incorporé dan?; l'armée commandée par Korsakoff et qui défendit la ville et les iaubourgs de Constance, les corps russes étaient écrasés.

Après Tafiaire de Rosenheim, où, à la tète d'un nombre réduit de soldats, il soutint durant sept heures les efforts d'une division française, la division Lecourbe, la carrière mi* litaire du duc d'Enghien prît fin. Ge fut alors qu'il se rendit à OSanboorg et de là à Ettenheim.

CE

Le 19 ventôse, au xii (10 mars 1804), le premier consul Bonaparte adressait au ministre de la guerre la lettre suivante :

< Yons voudrez Jbien, citoyen général, donner ordre au général Ordener, que je mets à cet effet à yotre disposition» de se rendre dans la nuit et en poate à Strasbourg. Il voya* géra sous un autre nom que le sien; il verra le général qui commande la division.

< Le but de sa mission est de se porter sur Ettenheim, de cerner la TilIe, d'y enle?er le duc d'Enghien, Dumooriez, un colonel anglais et tout autre individu qui serait à leur suite. Le général de division, le maréchal des logis de gendarmerie qui a été reconnaître Etlenheim, ainsi que la commissaire de police, lui donneront tons les renseignements nécessaires,

« Yons ordonnerez au général Ordener de faire partir de Scbelestadt trois cents hommes du 26« de dracrous, qui se rendront à Rheinau, où ils arriverpnt à huit heures du soir.

t Le commandant de la division enverra quinze pontonniers k Rheinau, qui arriveront également à îmit heures du

Boir, et qui, à cet effet^ partiront en poste sur les chevaux de i'ariillerie légère. Indépendamment du Jmic, il prendra des mesures pour qn'il y ait U quatre o« cinq grands bateaux, de manière à pouvoir &ire passeri d'un seul voyage, trois cents

. chu vaux.

« Les troupes prendront du pain pour quatre jours et se muniront de cax touches. Le générai de la division y joindra un capitaine et un lieutenant de gendarmerie, avec trois ou quatre brigades de gendarmerie.

« Dès que le g'nëral Ordeuer aura passé le Rhin , il se dirigera droit sur Ëttenheim^ marchera à la maison du duc et à celle de Dumouriez, et, après cette expédition terminée, il fera immédiatement son retour sur Strasbororg*

« En passant à Lunéville, le général Ordener donnera ordre que Pofficier des carabiniers qui a commandé le dépôt k £ttenheim, se rende à Strasbourg, en poste, pour y attendre ses ordree.

« Le général Ordener, arrivé à Strasbourg, fera partir se-

crètement un agent soit civil, soit militaire, et entendra avec lui pour qu'il vienne à sa rencontre.

€ Vous donnerez Tordre que le même jour ot à la même heure, deux cents hommes du S6* de dragons, sous le» ordres du général Gaulainoourt (auquel vous donnerez des ordres en conséquence), se rendent à OffenLourg, pour y cerner la ville et arrêter ia baronne de Reich, si elle n'a pas été prise à Strasbourg, et auUvs agents du gonvemement anglais, au sujet desquels le préfet et le citoyen Méhée, aetneSemeat i

Strasbourg, lui donneront des renseignements.

« D'Oiîen bourg le générai Caulaincourt dirigera des patrouilles sur Eoenheim jusqu'à ce qu'il ait appris que le général Ordener a réussi. Us se prêteront des secours mn- Hiels.

« Dans le même tempp,le général de la division fera passer trois cents hommes de cavalerie à Kebl, avec quatre pièces d'artilletk légère, et enverra nn poste de cavalerie légère à Wilstadt, point infermédiaire entre les deux routes.

a Les deux généraux auront som que ia plus grande disci-

f^M règne, et que ks troupes n'exig€ntrien des h«l>itant8 : ToaB leur ferez donner à cet effet douze mille francs; « S11 arrivait qu'ils ne passent pas remplir leur mission^ et

qu'ils eussent Tespoir, en séjournant trois ou quatre jours et en faisant des patrouillea, de réussir, ils sont autorisés à ie faire.

c Us fimnt eonnaitre aux baillis des deux villes que, s'ils continuent à donner asile aux ennemis de la FrancOi ils s'ai«

tireront de grands mallieurs.

€ Vous ordonnerez que le coni mandement de Neuf-Brîssac &sse passer cent iiommes sur la ri?e droite do Bihin, avec deux pièces de canon,

€ Les postes de Kehl, ainsi que ceux de la rive droite du fleuve, seront évacués dès i mâlanl que Jes deux détachements auront fait leur retour*

« Le général Gaulaincourt aura aveo lui une trentaine de gendarmes ; du reste, le général Ordener et le gén&al de k division tiendront un conseil et feront les changements qu'ils croiront coiiveDâJbles aux présentes dispositiuos.

c S'il arrivait qu 'il n'y eût plus à Èltenheim, ni ûumouriez, ni le due d'Eog hi e n^ on rendrait oompto^ par un courrier extraordinaire, de Tétat des choses.

« Vous ordonnerez de Faire arrêler le maître de poste de Kebl et les autres individus qui pourraient donner des renseignements sur tout cela*

« BOEIAPARTK. >

Alexandre Berlhier, ministre de la guerre, se hâta de iaire parvenir au générai Ordener Tordre de partir immédiate* ilient.

Le'premier eonsul est pressé; il but agir sans retaid«

Tout est soigneusement et minutieusement indiqué.

Le générai prendra la poste : il voyagera rapidement, sans arrêts, pendant la nuit, comme un agent de poèice ou un malfaiteur^ sous un faux nom.

Voici du reste la dépèche de Berthier, qui n*est que la

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reproduction à peu près textuelle de la lettre du premier consul ;

« Paris, le 20 ventôse an xu.

« Eu conséquence des dispositions da gouvernement, qui met le général Ordener à celle du ministre de la guerre, il lui est ordonné de partir de Paris, en poste, aussitôt après la réception du présent ordre, pour se rendre le plus rapidement possible et sans s'arrêter un instant, à Strasbourg. Il voyagera sous un autre nom que le sien. Arrivé à Strasbourg, il verra le général de la division. Le but de sa mission est de se porter sur Ettenheim, de cerner la ville, d'y enlever le duc d'Enghien, Dumouriez, un colonel anglais, et tout autre individu qui serait à leur suite. Le général commandant la division, le maréchal des logis qui a été reconoaitre Ëttenheim, ainsi que le commissaire de police, loi donneront tons les renseignements nécessaires.

« Le général Ordener donnera ordre de faire partir de Sclielestadt trois cents hommes du 26* de dragons qui se rendront à Rheinau où ils arriveront à huit heures du soir. Le commandant de la division enverra quinze pontonniers à Rheinau, qui y arriveront également à huit heures du soir, et qui, à cet efiet, partiront en poste sur les chevaux d'artillerie légère. Indépendamment du bac, il se sera assuré qu'il j a là quatre ou cinq grands bateaux, de manière à pouvoir passer, d'un seul voyage, trois cents chevaux. Les troupes prendront du pam pour quatre jonrs, et se muniront d'une quantité de cartouches suflisante. Le général de la division y joindra un capitaine, un lieutenant de gendarmerie et une trentaine de gendarmes. Dès que le général Ordener aura passé le Rhin, il se dirigera sur EUenheim, marchent droit à la maison du due d'Enghien et k celle de Dumouriez. Cette opération terminée, il fera son retour sur Strasbourg. En passant à Luné ville, le générai Ordener donnera ordre que Tofficier de carabiniers qui aura commandé le dépôt à £ttenheim se rende à Strasbourg en poste pour y attendre ses ordres. Le générai Ordener, arrivé à blrabLourg, fera partir

bien seer^emerU m agent, soit civil, soit militaire, et s^entendra avec lui pour qu'il vienne à sa rencontre. Le général Ordener est prévenu que le général Gauiaincourt doit partir avec loi pour agir de son côté. Le général Ordener aura soin qne la plus grande discipline règne, que les troupes n'exigent rien des habitants. S'il arrivait que le général Ordener ne pût pas remplir sa mission, et qu'il eut Tespoir, en faisant faire de fréquentes patrouilles, de réussir, il est autorisé à le faire. Il fera connaître au bailli de la ville que, s'il continue à donner asile aux ennemis de la France, il s'attirera de grands malheurs. II donnera Tordre au commandant de Neuf - Brisack. de faire passer cent hommes sur la rive droite du Hhin, avec deux pièces de canon. Les postes de Kebl, ainsi que ceux de la rive droite^ seront évacués aussitôt que les deux détachements auront fait leur retour.

« Le général Ordener, le géof^ral Gauiaincourt, le gc^nt^ral commandant la b*" division, tiendront conseil, et feront les changements qu'ils croiront convenables aux présentes dis» positions. S*il arrivait qu'il n'y eût plus à Ettenheim, ni Du* mouriez, ni le duc d'En^hien, le général Ordener me rendra compte, par un courrier exlraordinaire, de l'état des choses, et il attendra de nouveaux ordres. Le général Ordener requerra le commandant de faire arrêter le maître de poste de Kehly et tous les autres individus qui pourraient doimer des renseignements.

c Je remets au général Ordener une somme de douze mille francs pour lui et le général Gauiaincourt. Vous demanderez au général commandant la 5* division militaire que, dans la temps où vous et le général Gauiaincourt ferez votre expédition, il fasse passer trois cents hommes de cavalerie à Kehl ayec quatre pièces d'artillerie légère. Il enverra aussi un poste d'artillerie légère à Wilstadt, point intermédiaire entre les deux routes.

« AleZ. BSRTHIBR. >

Tout est prévu dans cette oeuvre de violence et d'iniquité.

Diyiiizeo by

ïm soldats > les dau génértttx transSormés en «igmisii»» Toiest leurs manœnvrds soakbres appuyées par la dtf^ina*

lie, ou du moins par ca (^u on est convenu de nommer de ce nom.

M. de Talleyrand, ministre des relalions extérieures, adresse à la même delà, 20 ventôse (1 1 mare), la note soi-

vante au baron d'Edelsheim^ ministre d'État à Carlsrube :

c Monsieur le baron,

« Je vous avais envoyé une note dont le contenu tendait à requérir l'arrestation du comité d'émigrés français siégeant à OÂenbourg, lorsque le premier consul, par rarrestalion sq^ cessive des brigands envoyés en France par le gauvememeiit anglais, comme par la marche et le résultat des procès qui sont instruits ici, reçut connaissance de tonte la part que les agents anglais à Olfenbourg avaient aux terribles complots tramés contre sa personne et contre la sûreté de la France* Il a appris de même que le duc d'Enghien et le général Damûiiriez sg trouvaient à Eltenlieiin, et comme il est impossible qu'ils se trouvent en cette viiie sans la permission de S. A. Électoralcy le premier consul n'a pu voir sans la plus profonde douleur qn^nn prince auquel il lui avait plu de faire éprouver les effets les plus signalés de son amitié avec la France, pût donner un asila à ses ennemis les plus cruels, et laissât ourdir tranquillement des conspirations aussi évi* dentes*

« En cette occasion si extraordinaire, le premier consul a

cru devoir donner à deux pelits détachements Tordre de se rendre à Offenbourg et à Ettenheim, pour y saisir les instigateurs d*un crimCy qoi, par sa nature, met hors du droit des gens tous ceux qui manifestement y ont pris part. Cest le général Gaulaincourt qui, à cet é^rard, est chargé des ordres du premier consul. Vous ne pouvi z pas douter qu'en les exécutant il n'observe tous les égaids que A. peut dési-

KT* Il aura Thoimeur de remettre k VoUe £xeaUeiice la littM qna je auia cbaigé de lui éanrt.

« ReoeTezy monaitor k iMfon^ raaaaianea de ma haute eftiime.

« Qh, M. TALL£YAAiSD. >

TaBiis que les agaots da f atnr finidataïur de rempire fran*

çais se dirigeaient vers Ettenheim, la victime qu'ils avaient Tordre d'y saisir au mépris de tous les droits, ci eu violant la neutralité d'usé terre allemande, se complaisait daos toutes les dooceursd'iui amour partagé. Ce sei-disant conspirateiiry oelm que le premier eonsnl Bonaparte désignait hantement commj un des complices de Georges Gaduudal et qu'il flétrissait des noms de brigaud et d'assassin^ oubliait près d'une femme ardemment aimée les chagrins poigaanta qui vien* nent torturer le cœur de Feiilé et da proscrit.

La oorrespondance de cette victime deasonpçona immérités de Jioaapart3 a élé conservée. \'oici daus quels termes le duc d'Enghien écrivait à la princegse Charlotte de ilohan^ qii*il avait secrètement épousée :

m A Ettenheim^ m me croyait depuis trois jours occnpé à poursuivre un sanglier dans la forêt, et on était bien loin de supposer que pendant ces trois jours je me trouvais auprès de vouSp goûtant les charmes délicieux de votre entretien et ne songeant pas du tout aux sangliers et anx daims de la Fo* rét-Noire. 0 mon amiey pourquoi ma vie tout entière ne peut* elle vous êîre consacrée? pourquoi ks devoirs de ma position, de mon rang, de ma naissance me iorcent-ils d'abandonner si souvent le séjour endianteur que vous habitez et où j'oublie si facilement, à vos genoux, les peines et les tribulations de ma pénible existence? »

Son père, Louis-Joseph de Bourbon, s'inquiétait cependant des imprudences que pouvait commettre le duc d Eughien* Il redoutait que Théritier de son nom ne devint la victime de l*homme du 18 brumaire. De sombres appi*éhensions semblaient lui montrer Tavenir dans toute sou horreur. Il lui écrivait :

€ .... Vous êtes bien près: prenez garde k vonSi et ne né* gligez aucune précaution pour être averti à temps et faire

votre retraite en sûreté, en cas qu*il passât par la tête du consul de vous faire enlever. N'allez pas croire qu'il y ait du courage à tout braver à cet égard ; ce ne serait qu'une imprudence impardonnable aux yeux de Tunivers, et qui ne pourrait avoir que les suites les plus affreuses* Ainsi, je vous le répète, prenez garde avons, et rassurez-nous, en nous répondant que vous sentez parfaitement ce que je vous demande et que nous pouvons être tranquilles sur les précautions que vous prendrez. Je vous embrasse. »

Mais le duc d'Enghien qui^ quoi qu'aient pu dire les apologistes de Napoléon n'avait jamais franchi la frontière française depuis Tépoque de l'émigration, répondait ainsi aux avis prophétiques de son père :

« Assurément, mon cher papa, il ftut me connaître bien peu pour avoir pu dire, ou cherché à faire croire, que j'avais mis le pied sur le territoire républicain autrement qu'avec le ran^ et à la place où le hasard m'a fait naître. Je suis trop fier pour courber bassement la tète, et le premier consul pourra peut-être venir li bout de me détruire, mais il ne me fera pas m'humilier. On peut prendre l'incognito pour voyager dans les glaciers de laSuisse, comme cela m'est arrivé l'an passé, n'ayant rien de mieux à faire; mais. pour venir en France, quand j'en ferai le voyage, je n'aurai pas besoin de m'y cacher. Je puis donc vous donner ma parole d'honneur que pareille idée ne m'est jamais entrt^e et ne m'entrera jamais dans la tête. Je vous embrasse, cher papa, et vous prie de ne jamais douter de mon profond respect comme de ma tendresse. »

La lettre du prince de Gondé qui porte la date du 18 juillet 1803 prouve combien étaient justes ses appréhensions funèbres et avec quelle rigoureuse vérité il jugeait l'homme qui tenait alors dans ses mains les destinées de la France.

L'histoire et les mémoires des écrivains contemporains ont éclairé d'une lueur funeste d'acte odieux de celui qui n'a pas

reculé devant un assassinat froidement et obstinément médité. Un jugement terrible pèsera à jamais sur la mémoire de Bonaparte qui n'a pas craint de sacriûer à ses calculs ambitieux la vie d*nn bomme dont l'innocence n'a jamais été mise en doute. »

Tous les renseignements fournis par l'histoire et par les gens mêlés k celte grande iniquité, les maladroits mensonges des apologistes de l'empereur viennent confirmer d'une irréfragable façon que rabsolne responsabilité de cette macbination sanglante appartient à un seul bomme, à Napoléon I*'.

N'a-t-on pas dit que la police consulaire croyait à la présence fréquente du duc d'£nghien à Paris et que des rapports faits dans ce sens avaient déterminé Bonaparte à Ten* lèvement du deraier descendant des Gondésî

Cette assertion mensongère ne supporte pas l'examen. La police française avait des agents à Eltenheim, — le fait est certain, et le genre de vie du duc d'Enghien était trop connu de tous pour qu'une surveillance incessante ne fût pas facile.

D'ailleurs les preuves qui démontrent que Bonaparte a seul conçu et dirigé cet acte violent ne sont pas rares, elles abondent.

Un fonctionnaire du premier empire, Desmarets, auteur du livre qui porte ce titre: Témoignages hUtorigues ou quinze ans de haute police sous Napoléon, s'exprime ainsi :

« M. Réal, venant le soir au travail, trouva le premier consul étendu sur une table ou étaient développées de grandes cartes géographiques. Il étudiait la ligne depuis le Rhin jus* qu'à Eltenheim, mesurait lesdistances, calculait les heures de marche... s^arrètanttoutàcoup... : «Eh bien! monsieur Réal, « vous ne me dites point que le duc d'Knghien est h 4 lieues c de ma [rontièrOf organisant des complots militaires 1 » Le conseiller d'Etat, étonné de le voir prévenu si à faux, répon* dit : « que précisément il venait Tentretenir de cela, non pour « lui apprendre que le duc résidait k Ettenbeim, ce qui était « assez connu, mais bien qu'il y était encore et ne l'avait pas « quitté, seul point qu'il avait chargé un officier de vcniier. • Mais Bonaparte s'était remis sur ses cartes, tout entier à

seft premières priventionsy ne s'intmompa&t que par de»

mouvements d'indignation et de menaces : < Snis-je donc on « chien qu'on peul assommer dans la rue, tandis que mes

• meorlriers seront des éires sacrés L.. Qa m'attaque au « corpSt je rendrai gaerre ponr gnerre »

c Et k M. de Talleyrand, qoi rentrait alors : « Qoe fait donc « M. Massias àGarIsruhe, lorsque des rassembiementâ armés

* de mes ennemis se forment à Etteuheim ? »

Snr ia réponse du ministre que M. Massias ne lui avait rien transmiB à ce sojet; « Je saurai, reprii-il , punir lenre complots ; la tête du coupable m*en fera justice. »

M. Capefigue fait remarquer que le premier consul avait eu cinq jours pour délibérer sur le sort du duc d'Enghien, depuis Tarrestation annoncée à Paris par une dépêche télé* graphique. « Ce ne fut pas une affaire improvisée, dit-il, une résolution subitement prise, comme on Ta écrit ; on eut le temps de réfléchir. Le drame eut deux phases:

« 1^ L'arrestation du prince délibérée en conseil et qui s'accomplit le 15 mars;

€ 2'' Une fois l'arrestation faite, on dnt naturellement eiaminer ce qu'on avait à faire du prisonnier et quel sort on lui réservait. Le détiendrait-on comme otage, ou le livreraiton a une commission militaire? Pour ce dernier point on eut encore trois grandes journées, et rien ne fat fait d'une manière irréflécliie. »

De son côté, M. de Bourrienne dans ses mémoires est non moins explicite. Il affirme que le général Savary avait reçu de Bonaparte l'ordre formel do faire périr le duc d'Engbien et l'ordre tout aussi formel de faire en sorte qu'il fàt impoih sible d'en reparler à Bonaparte avant que tout fût 6ni. Une lettre qui figure dans le recueil de la c>rrespondaace de Napoléon P% publié par les soins du gouvernement actuel, vient fournir une preuve évidente de cette dernière afiir* mation de M. de Bourrienne. Voici eette lettre :

«Au CITOYBN RÉAL.

« Paris, 21 Tentô:»e &n xu (12 mars 1804).

« Le premier eonsiil fait pr^renir le citoyen Réal qu*il va passer quelques jours à la Malmaison; il y sera ce soir.

« Par ordre du premier con&uU »

Ainsi, deux jours ne ae sent pas écoulés depuis que le géniral Ofdeiier a reçu les ordres de Berthier, nunistre de la guerre, relatifs à l'enlèTement du duc d*Ëaghien, et Bonaparte se réfugie à la Malmaison. Il ne veut plus qn'on lui parle de celui dont il a décidé la perte. Sa résolution est

en prise et il attend dans l'isolement, fuyant peut-être les observations de ses ministres et de' son entourage, que ses ordres impitoyables soient exécutés.

M. de Bourrienne cite un autre fait qu'il pr^^sente comme une preuve évidente de l 'inllôzible volonté du pre* mier consul.

t La fosse, a£Bnne-t*il, a été commandée dVance. Et

ainsi qae je Tai rapporté^ Harel me i'a dit. Il me Ta dit sans que je le lui aie demandé, et il ne pouvait inventer une circonstance de cette naturel »

Harei élait gonvemenr du château de Vincennes. Profondément dévoué au premier consul, c'était lui qui avait trahi le parti républicain et livré à la police Geracchî, Topino-Lebrun et Demerville, âmes bères qui portèrent bravemait leurs fronts sur l'échafaud. Le gouvernement de Vincennes devint fai récompense de cette lâche trahison.

Le grief le plus grave dont Bonaparte put se plaindre et dont il accusait injustement le duc d'Enghien était sa prétendue aibiiation au complot de Georges et de Pichegru*

M. de Bonrrienne réfute ainsi cette accusation qui, évidemment, n^était qn'im prétexte :

« .... Cet infortuné prince, qui ëtait à Ettenheim parce qu'il était amoureux, n'était d'aucune intelligence avec les hommes qui avaient voulu ourdir un complot à rintérieur....

Comment, d'abord, a«t-o& pn dire que le dnc d'Enghien p<rit

comme complice présumé de la conspiration de Georges? c'est une de ces suppositions qui ne méritent pas d'examen, ou, si Ton en fait Tobjet d'une assertion positive, on se rend coupable d'un des plus grossiers mensonges qu'il soit possible d'ajouter aux mensonges historiques.,.* Horeau a M ar* rêté le 15 février 1804, la conspiration était déjà connue. Pichegru et Georges ont été arrêtés en février et le duc d'Enghien seulement le 15 mars; mais si le prince eût trempé dans la conspiration, s'il en eût eu même connaissance, serait-il resté à EUenheim près d'un mois après rarrestation de

ses prétendus complices?. ..

« L'arrêt de mort de Georges et de ses complices n a été rendu que le 10 juin 1804, et le duc d'Enghien avait été ia* sillé le 21 mars; les débats du procès n'étaient donc pas même commencés. Gomment expliquer cette précipitation ? Si, comme Ta dit Napoléon, le jeune Bourbon était leur compMce, comment se fait-il qu'il n'ait pas été arrêté à la même époque que les autres accusés! Pourquoi ne Tavoir pas mis en jugement aTec eui, soit coinme véritable complice, soit comme compromis par des communications ou des révélations, soit enlin comme pouvant, dans ses réponses, en faire d'utiles, et jeter un peu de jour sur cette ténébreuse conspiration? Gomment se fait'-il que le nom de rillustre accusé n'ait pas été prononcé une seule fois dans tout le cours de ce terrible procès? »

L*un des hauts fonclionn aires du second empire, M. le procureur général Dupm, parle ainsi dans ses mémoires du duc d'£nghien et de son jugement qu'il nomme en toutes lettres « un croquis de jugement: »

« Assurûmeiit la mort du duc d'EDghien est un des événements qui ont le plus affligé la nation française. Un jeune prince à la fleur de l'âge, arrêté par surprise sur un sol étranger où il dormait en paix s(m la protection du droit des (fm$; entraîné violemment vers la France, traduit devant des commissaires qui en aucun cas ne pouvaient être ses juges ; tenu àv secret, privé du secours de son défenseur ; in-

terrogë et condamné à buis closi mis à mort de nuit dans lea fossés d'un chftteau fort servant de prison d'État, et cela en

vertu d'une sentence signée en blanc.,,, et qui n'a été régularisée qn^après coup. Alors ce n'était plus seulement Finnocente victime d'une erreur judiciaire, la ciiose reste avec son véritable nom, c'est un odieux assassinat! »

L'implacable volonté de ce grand fancheur de libertés et de peuples se révèle en toute occasion. Pelet de la Lozère, dans son livre, le premier Consul au Conseil d'Etat, nous le montre, cherciiant à légitimer devant ses conseillers assem* blés son impitoyable rigueur.

« Eh bien 1 si aujonrd'hni j'avais la certitude qu'un grand personnage, quel qu'il soit, se fût réfugié chez M. do Cobentzel, se croyant ainsi à labri sous l'immunité de l'ambassadeur d'Autriche, je n'hésiterais pas à faire saisir le coupa* Ue et son recéleur privilégié, vous entendez bien, messieurs, son recéleur privilégiéj pour les livrer tons deux à nn tribu*

nal qui sans doute les condamnerait j et je ferais exccuter le jugement! Oui, messieurs, je le ferais exécuter, répéta Napoléon en élevant la voix, et en frappant sur son bureau du plat de ses deux mains, Je vous en donne ma parole, >

A son lit de mort il assume toute la responsabilité de cet acte ; il dit dans son testament : « J'ai fait arrêter et juger le duc d'Enghien, parce que cela était nécessaire à la sàreté, à l'intérêt et k l'honneur du peuple français, lorsque le comte d'Artois entretenait, de son aveu, soixante assassins à Paris*. Dans une semblable circonstance, j'agirais encore de même. »

1. Soixante assassins! * Les chiffres ne coûtaient guère à Sa Majesté

Napoléon

Avant de pénétrer plus ayant dans le récit dn drame sanglant dont le duc d'En-hien fut la victime, il est intéressan d'étudier dans les pièces qui appartiennent à Thifitoire de quelle façon fut préparé et accompli cet attentat.

Bonaparte, avait en le soin yolgaire de recommander à tous le sHence; il appréhendait qne quelques avis secrets, parvenaDt aux membres du corps diplomatique, ne vinssent entraver ses projets et rendre inutiles les mesures qu'ii avait prises. Ce chef du gonvemement français se oonduipiait comme nn conspirateari et IVn reconnaît facilement, aujourd'hm qne la lumière s'est faite, les façons d'agir de l'homme du dixhuit brumaire.

Il fallait surtout éviter que le ministre plénipotentiaire du £^and-duché de Bade près la République française, fût informé des desseins du premier consul.

Ettenheim, qu'habitait le duc d'Enghien, est un petit village silué à une vingtaine de lieues de Carlsruhe, résidence grande-ducale. Une indiscrétion eût peut être fait échouer le plan que Bonaparte seul avait dressé, mais dont Texécation demandait des confidents, disons mieux^ des complices.

Il est probable que M. DalLei ^% qui remplissait alors près du gouvernement français les lonclions de miDibUe plénipotentiaire du grand-duché de Bade, il est probable, disonsnous, que cet agent diplomatique eût informé sa cour du complot qui se tramait et qui ne tendait à rien moins qu'à une violation du territoire grand-ducal. Bonaparte avait assu-

rément voulu écarter celle chance d'insuccès, le secret qu'il recomniande expressément à ceux qu'il emploie, la consigne

qu'il donne au général Ordemer de \oyager la nuit, SOns un faux nom le prouvent surabondamment.

C'est seulement le 20 mars que le ministre du graud-duc de Bade put informer sa cour des fails dont il a eu connaissance la veille. Voici la dépêche que ce jour il envoie à M* le baron d*Edelsheim minibtre des affaires étrangères du grand duché de Bade :

« Paris, le 20 mars 1804.

« Monsieur le haroui

« Les arrestations qui viennent d'avoir lieu dans le pays de Bade doivent avoir été la source des plus grands embar^ ras pour la cour. U n'y a pas eu moyeu de voua prévenir de ce qui se passait^ tout s'étaut £iit avec trop de secret et de

précipitalion .

« Des dépositions ayant compromis les émigrés à Etlenheim et Oûenhourg, le premier consul ordonna à M. de Gaulaincourt de partir sur-le-champ et de porter Tordre de Tar* restalion, telle qu'elle a été faite. Il n'eut que le temps de voir sa mère. Il partit dimanche 11. Lundi au soir 12, j'appris qu'il était allé à Strasbourg, et on se disait qu'il s'agissait de l'arrestation de Dumouriez ; on ne nomma pas encore dans le public le duc d'£nghien. Je calculai qu'ayant dû arriver mardi 13^ ma lettre à Y. E. serait trop tardive pour vous prévenir, ne pouvant arriver que le 16 ou 17, et je résolus d'attendre que j'eusse d'autres informations, un courrier même ne pouvant pas devancer Taide de camp du premier consul.

« Jeudi 15, je sus enfin positivement le contenu de Tordre

que portait M. de Canldincourt. La chose avait élé dite pour la première fois par Mme Bonaparte le matin à une dame de ses amies» avec laquelle j'étais lié et dont je le sus ; elle y ajouta combien cette affaire Taffectait parce qu'elle allait aug-

menter les embarras du gouvernement.

< Comme ma lettre n aurait été d'aucun effet, je résolus

d*aUendre que nous eussions pn receyoir des nouvelles positives. Hier au soir seulement on connut les détails de Texpédi-

tioD ; et, comme la violation du territoire étranger ne se laisse point cacher, la sensation ici est très-grande.

« Les ministres de Suède, d'AutrichOi M. Oubrille, ont été les seuls qui aient manifesté leur opinion d*one manière trèsforte.

« Réunis dans le cercle diplomatique de lundi, on voulait savoir des détails de moi; j^assurai que je n'en av4is aucun.

« Gomme, ici, le gouvernement ne parvient point k saisir

tous les prévenus, on parle de visites domiciliaires, et si elles ont lieu, on se portera décidément à la visite des maisons des ministres. C'est à cet effet que» depuis cinq ou six jours, on répand le bruit que la police croyait qu'il y avait quelqu'un de caché chez M. de Cobenlzel. Les barrières sont toujours gardées^ on ne sort qu avec des passeports.

« M. de Beust vient de m'apprendre qu'ayant vu hier M. de Talleyrandy ce dernier lui avait dit qu'on venait de

donner à tous les ministres français, en Allemagne, l'ordre d'exiger qu'on éloignât les émigrés des États des princes, et qu'il Tinvitait à Técrire à sa cour. M. de »Saint-âenest n'en serait donc point excepté si M. Massias a reçu le même ordre.

t Dalberg. »

Le 21 mars M» Dalberg envoie une seconde dépèche au ministre du grand-duc de Bade. On devine en lisant cette

pièce que le mystère et le secret ont été de nouveau ordonnes. M. Dalberg n'affirme pas que le duc d'Enghien est arrivé. « On assure»» dit-il. Ce qu'il y a de particulier dans cette dépèche c'est que déjà Bonaparte &it affirmer par son entourage que son gouvernement possède assez de documents pour prouver aux « individus arrêtés » leurs projsts d'assassinat. 11 est aussi question dans cette dépèche des senti*

ments â» démence qui rempUssent le oœnr du premier

consul; 8*il fait exécuter les uns, dit le ministre de Bade, il fera grâce aux autres. On sait comment ces bienvei liantes intentioQS ont été réalisées dans le iossé [de Vincenne&l Quant aux « dooumente * dont il est question dans la dépêche, le procès dn due d'EngUen et le jugement de la commission

militaire, on le sait, n'en font pas mention. G'est un nouveau mensonge à ajouter k tant d'autres.

Voici d'ailleurs cette dépêche :

« Paris^ le mercredi 21 mars 1S04.

« On assure que le duc d'Enghien est arrivé hier à cinq henresy escorté de cinquante gendarmes. Tout le monde se demande : Qu'en vent-on faire t

« Le gouvemement a cm, pour un moment, que le duc de Berry et M. de Montpensier étaient ici; aussi de[/ins quinze jours tout Paris est emprisonné. Une personne placée près do premier consnl m'a dît qu'on avait assez de documents pour prouver aux individus arritis le projet d'assassinat, c[ue le premier consul ferait grâce aux uns et ferait exécuter les autres; que pour les princes, on les tiendrait en prison, et qu'on déclarerait aux puissances qu elles répondaient d'un nouvel attentat.,

€ Depuis la découverte de cette conjuration, le premier consul n*écoute plus une parole de paix ou de composition avec l'Angleterre. I! est décidé à faire une guerre à mort h cette puissance. Je suis persuadé qu un changement de ministres à Ijondres, dont on parle, ne changera rien an sy8«> tème politique anglais:

« Dalbekg. «

Dans une dernière dépêche que l'on ponm lire plus has, le ministre du grand*dnc de Bade, annonce k son gouvemement la sentence de mort prononcée par la commission m spéciale » et l'exécution de la vicUme.

U flfil curieux de oonsUter que les joanuua: olâcieai da iampt a^^iBaieiit à peu près de la même fÊÇom^ q«e leu» 6ol« lègues actuels; e«r le nmiistre plénipotentiatre indique,

non sans en paraître offensé, que des feuilles publiques qu*îl ne désigne pas, du reste, s'eâorce&t à faire croire que i*ar« « lestatîon telle qu^elle s*est faite s'est exécutée du consente- « ment de son souvonin le grand-duc de Bade. »

« Paris, 22 mars 1S04.

c J*ai reçu hier au soir la dépêche n*^ 1 7 que V. £• m*a fait rhônneur de m'adresser pour m'instruire de tout ce qui concerne rarrestation &ite dans nos pays. Dans une aSiave

d'une aussi haute importance et qui produit si généralement la plus vive sensation, il importait sans doute de m'inslruire delà vérité, et je vous ofiùre ma rec^mBaissance de m'avoir liait passer sans retard ce qui pouvait Fédairer.

€ 11 m'aurait cependant paru désirable que S. A. S. employât son ministre pour remettre une réponse contre des inculpations assez injustes, et qu'un courrier, par conséquent^ m'eftt porté la lettre que V« répond à M* de Talleyraud, en me donnant Tordre d'exposer verbalement tout ce qui

pouvait se dire dans cette occasion.

«Les copies des aurres informations que Y. E. me fait passer, suffisent^ en attendant, pour me prescrire ce que j'ai à dire, et fixent Topinion qu'il importe d'établir sur cette affaire.

c J'avais déjà en Thomieur de vous prévenir que, vu l'impossibilité de vous instruire de cette ex;u'dition (impossibilité assez prouvée par les deux lettres de ilvi. de Talleyrand, qui lui-même parut ignorer jusqu'au dernier moment la résolution prise), j'attendaiSy pour vous en parler, que la chose fût éclaircie, et je ne voulais pas, par des renseignements qui pouvaient être faux ou des avis précipités, influer sur les résolutions qu'il a pin à b« A. S. de prendre.

< L'exposé historique tracé dans l'intention de constater les faits tels qu'ils se pasaèrent , remplit parfidiement sou but et prouve suffisamment que S» A. S. n'a été instruite du

bat de Texpéditiou militaire que irente-aix heures après qu'elle a¥«lt été ealreprifl».

« Si d'un il fast rendre justice et se eonvaûicre eom*

bien il importait à la France de connaître k iouà ce qui se tramait contre son repos; Tillégalité des moyens employés pour cet e&t et 1& viel^^ d'arrêter mîlîtairaiieiit, coiatre tous les usages et tous les droits, sur un territoire étranger» exigent que S. A. S. fasse connaître au public combien peu . elle a pu connaître des macliiDatioiis que la France même ignorait malgré sa police et ses agents, et Tinstruire que ce n'est pas de son consentement que des troupes étrangères se sont portées sur les terres de Fempire.

« Il importe donc d'exposer les circonstances qui accompagnèrent le séjour du duc d'Engbien, et la permission qui lui avait été tacitement accordée par droit d'boepitalité.

c II n'est pas moins très eonvenaUa, comme S. A. S. en a pris la résolution , de communiquer aux membres du col* lége électoral tout ce qui concerne cette affaire; je serais cependant d*avis de le faire non yerbalemeui, mais en communiquant à chacun l'exposé bistmqoe avec les copies y annexées.

• Pour remplir ici les intentions de la cour, je ne puis, dans la position difficile et délicate où je me trouve, faire autre chose que d'exposer suaplement aux ministres des cours avec lesquelles nous sommes particulièrement en relation, les circonstances telles qu'elies se sont passées.

«Je l'ai fait à Tëgard des légations de Russie, de Suède, de Prusse et d'Autriche, et elles sont de l'avis que, commo cette affaire avait passé directement à Garlsruhe^ sans qu'on m'en ait parlé, je devais ne faire aucune démarche, à moins que je n'en rèçusse l'ordre posidf. »

Apostille à la dépêche précédente^

«f Jeudi, 22 mars 1804.

«t Le Moniteur ci^jomt, dont j'ai l'honnenr de vous faire

passer un exemplaire, annonce aujourd'hui la sentence de

mort prononcée par une commission spéciale contre le malheoreuz duc d'Enghien amené mardi passé à Paris* « Cette sentence a été, à oe qu'on a eu hier matin, exéca-

lée au château de Vinceanes, la nuit du mardi au mercredi à deux heures du matin.

c L'exécution atroce du malheureux duc d'Enghien a pro« duit une sensation difficile à rendre. Tout Paris est consterné, la France le sera, l'Europe entière doit frémir.

«La noble roputation de S. A. S., exige que les cours connaissent qu'il n'a point participé à l'enlèvement du malheureux prince, et je crois qu'il ne peut se refuser d'instmîre l'empereur de Russie des circonstances de cet événement.

n Je n'en trouve y3oint dans la dépèche de V. E. Je suis donc décidé à ne parler de rien, à moins que Ton ne me provoque ; il est facilô de se convaincre qu'on ne fera pas la moindre démarche vis-à-vis de moi, et que je ne serai, par conséquent, pas h même d'en parler et d'appuyer sur tout oe que V. E. a exposé dans sa lettre.

« Comme les jnc^emcnts et les opinions du public sont très précipités dans ce pays -ci, il est naturel que beaucoup de personnes viennent me questionner pour rectifier des faits . qu^impunément chacun avance selon qu'il est animé par des sentiments souvent très-opposés.

« Les feuilles publiques s'efforcent à faire croire que J*arlestation, telle qu'elle s'est faite, s'est exécutée du consente* ment de l'électeur, je me borne, k cet égard, à dire tout sim* plement que j'étais autorisé à le contredire^ et qu'en effet S. A. S. n'en avait été instruite ofiiciellement que trentesix heures après reulèvement, « Agréez, etc.

On vient de lire les dépèches adressées par la légation ba* doise à son gouvernement* Voici maintenant une note qui a été rédigée par le baron Massias, ancien chargé d'affaires de

l'empire Français près la cour de Bade. Ce nouveau témoin

affirme devant l'exécuteur lui-même la non-culpaLiliiito de la victime. C'est à l'empereur Napoléon qu'il parle, et il n'hésite pas à nier l'existence des tînmes que, suivant Bonaparte, le due d*£nghien ^ onrdissait à Ettenheim. » Il £iat remar* quer les paroles de l'empereur lequel, au fond, savait parfaitement à quoi s'en tenir sur les prétendus complots du prince, mais qui semblait chercher une excuse à son acte violent. Selon iQÎy si la conspiration de Georges et de Pichegro avait réussi, le duc d'Enghien et ses amis seraient accourus en

poste à Paris; il paraît que claus la pensée de Napuléon, cette action si naturelle prenait les proportionj» d'un crime,

c J'étais chargé d'affaires à la cour de Bade, lorsque le duc d'Enghien fut arrêté à Ettenheim, village situé à vingt lieues environ de Carlsruhe, et dans le ressort de ma légation. Cette arrestation eut lieu, sans que ni moi, ni le ministre de Bade en eussions eu aucune communication préalable.

« Quelques jours après cette catastrophe, des gendarmes, venus de Strasbourg, avaient rôdé dans le pajs, ils étaient môme entrés dans mes bureaux, y avaient fait des questions dont je ne pouvais alors deviner les motifs. Ils tenaient surtout à savoir de mon secrétaire si j'étais informé que le général DumoufieE eût paru h Ettenheim. Or, parmi les officiers de la maison du duc d'Enghien, il en était un nommé Thumcrij. J'ignore si j'écris correctement Torthographe de son nom : mais ce que je sais parâtitiment, c'est qu'il se prononce ave& Faceent alsacien y comme celui de Dnmouriez« Aussiy les journaux de Paris, le Moniteur lui-même, annoncèrent-ils que le général Dumouriez avec son état-major^ • était à £tlenheim chez le prince.

c Dès que je sus que ce dernier avait été enlevé et transféré dans la citadelle de Strasbourg, j'écrivis sur le champ au ministre des affaires étrangères, pour lui dire combien, durant son séjour dans l'électorat, séjour doiil mes dépêches l'avaient antérieurement avisé, la conduite du duc d'Knghien avait été mesurée et innocente. Ma lettre doit être aax ar»

chives, c'est la seule dans laquelle j'aie jamais cité da latin.

c Pour donner plas de poids à ma penBée^ et pins de erëanee à mon asBertion, j'avais empranté ces mots de Tacite : Née

benefîciOf nec wjuria ccgnilus : ce qui, au reste, expliquait parfaitement ma position envers Tauguste personnage que Tintérét de la vérité seul me portait à défendre.

« Il fiit victime des rapports de ceux qui expkttent les conspirations, et de ce qu'on appelle si faussement et si odieusement la politique. Quelques jours après la catastrophe Je reçus une lettre du ministre des affaires étrangères, qui me donnait l'ordre d'aller à Aix-la-Chapelle où je trouverais Tempereur Napoléon auquel j'aurais à rendre compte de ma conduite.

a En arrivant, j'allai trouver le maréchal Lannes, avec qui j'avais fait les guerres d'Espagne et d'Italie, et à l'amitié duquel je devais ma place et toutes mes espéranees. U m'apprit que j'étais accusé d'avoir épousé la proche parente d'une intrigante daugereuse et d'avoir Tavorisé la conspiration du duc d*Enghien. Il me connaissait si hien qu'il ne souffrit même pas que je lui donnasse des explications sur ma conduite, et qu'il me dit qu'avant de m^svoir v«, il avait répondu de moi k l'empereur.

« Sorti de chez le maréchal, j'allai chez le minisire des affaires étrangères, auquel je rappelai ce dont l'avait instruit ma correspondance^ savoir : la vie simple, paisible, innocente du prince, et la non-parenté de ma femme avec la baronne de Reich, fait dont il était assuré par un certificat bien en règle, que je lui avais envoyé. Il me dit que tout s'arrangerait.

i Le jour de mon audience étant fixé, je fna introduit avee lui dans le cabinet de l'empereur.

« Il me fut d'abord facile de voir qu'il ne me considérait point comme un conspirateur; je ne crus pas moins devoir me tenir sur mes gardes; connaissant son adresse, et l'intérêt * qu'il avait que je n'eusse pas tout à &it raison.

« n commença par me demander des nouvelles du grand»

duc et d6 sa familla; et, sans autre traiifiitioD| après avoir entendu ma réponse :

« Gomment monaieiir Maarias, me dit-il, vons que j'ai « tnâlé avee hoÊàéf aws-vous pa entier daoa lea miaérablee « intrigues des ennemis de la France ? »

« Je connaissais, comme je Tai dit, son adresse et son habileté; je sentis que si j'entrais sans autres maùÎA dans ma jnaftificalîfm, il psofiterait de certaîBea cirooAataoeea pour en Urer des inductions, sur lesquelles je B^anrais pas le moyen de donner des explications catégoriques. Je pris donc le parti de faire Té tonné, et n'eus pas Tair de comprandre ce qu'il- Tooiait dire. Alors il s'écria avec un geste^ et en faisant un pas en arrière :

«... En Térîté, on dirait qa*ïl ne sait ce que je veux lut « direl •

< Même étonnement, même signe d'ignorance de ma part.

« Gomment I reprit-il nTem»t, mais sans oolèrOi n'a«> c vez-vons pas épousé une proche parente d'nno misérable

« intrigante, la baronne de Reich ?

« Sire, lui répondis -je en loi montrant le ministre, € monaienr, que Teàà, a iadignement trwnpé la religion de « votre majesté. Il a sa de moi qne ma femme n*était point

« parente de cette baronne de Reich, et je lui en avais anté* « rieurement envoyé le certificat bien en règle. »

< A ces mots, l'empereur recula d'un pas en souriant, mardut à droite et à gaoohe dans son cabinet, totijonre en nous regardant; puis, se rapprochant de moi, il me dit d'nn ton radouci :

« Vous av^iz cependant .souffert des rassemblements d'é- « migrés à ûiîenbourg.

c ^ Sire, }'ai rendn fidèlement compte de toat ce qui se « passait dans ma légation. Gomment me serai-je avisé de « persécuter quelques malheureux, tandis que, avec votre « autorisation, ils passaient le Rhin par centaines et par « milliers. Je ne fideais qu'entrer dans l'esprit de votre gouc vernement.

M — Vous auriez pourtant dû emptdier les trames que le

c duc d'Enghieu ourdissait à Ettenheim.

« ^ Sire, je suis trop avancé en âge pour apprendre à < mentir; on a encore trompé| sur ce point, la religion de c Votre Majesté*

« — Groyez-vous donc, poursuivit-il en s'animant, que si c la conspiration de Georges et de Pichegru avait réussi, ils « neussent pas passé le Eliin, et ne seraient pas venus en « poste à Paris? »

« Je baissai la tête et ne répondis rien.

« Napoléon, prenant alors un air dégagé, me parla de Garlsruhe, de quelques objets intéressants et me congédia.

« Le lendemain, il fit une distribution publique et- solennelle de croix de la légion d'honneur, qu'il avait nouvellement instituée.

< D'après ses règlements, j'y avais droit, et comme chargé d'affaires et eomme portant les épaulettes de colonel; il la distribua à tous mes collègues présents, et je fus le seul à qui il ne la donna pas. Le maréchal Lannes, que je vis le soir, me dit que l'empereur avait été très-content de mon courage et de ma probité, mais qu'il avait voulu punir mon manque de respect envers mon supérieur, M. de Talleyrand.

« Je revins à Carlsruhe. Un ou deux mois après mon retour, on me dit qu'un chambellan de l'empereur demandait à me parler; c'était M. le comte de Beaumont. 11 me remit .une lettre du grand maréchal du palais, Duroc, dans laquelle il était dit que 'Sa Majesté devait bientôt envoyer à Garisruhe sa fille adoptive, la princesse Stéphanie, épouse du grand duc de Bade, il la confiait à mes soins et à ma probité ; que, pour tout ce qui la concernait, je ne devais point correspondre avec le ministre des affaires étrangères, mais directement avec lui-même.

« Environ un an après l'arrivée de la princesse, l'empereur me nomma résident consul général à Dantzick. J'occupais à peine^ depuis buit jourS| ce nouveau po^te, que je re-

çns ma nominatiou à la place d'intendant de la ville, avec de gros émoluments.

« Et à mon retour en France, oà ma santé me força de roYenir en congé, il me nomma baron^ ayec Tautorisation de créer un majorât. »

Ettenhmi, comme nous Tavoiis dit, est une petite ville si*

Luéa à une vingtaine de lieues de Garlsruhe. Éttenheira avait fait partie des Etats allemands formant l'évêché de Strasl>ourg et appartenant par conséquent au cardinal-évêque souverain de cette ville. Après la mort du cardinal de RohaUi survenue en 1802, le territoire d^Ettenheîm fut compris dans les indemnités accordées aux princes allemands. Eltenheim fit désormais partie du territoire badois.

C'est dans cette partie du grand-duché que le dttcd*£n* ghien résidait. Ce fut dans cette ville qu il connut la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort. Une passion très*vive inspirée par Fesprit et la grâce de la nièce du fameux cardinal de Rohau, le retint dans cette bourgade ignorée où devaient venir le saisir les agents militaires du premier consul. Depuis rannée 1801 jusqu'au jour de son enlèvement, le duc d'En^ ghien se laissa aller tout entier aux douceurs d'un amour partagé. Le cardinal de Rohan lui-même bénit^ secrètement, runion de ces deux amants. Quoiqu'on n'en ait aucune preuve, il ne parait pas moins certsin que ce mariage fut consacré et béni.

Le duc partageait son temps entre cfuelqaes courts voyages, lâchasse et les joies d'une ailection ardente.

U songea cependant à se rendre en Angleterre près de son père, puis à entrer au service d'une des grandes puissances de rSurope* Dans ce dessein il écrivit à Londres à son pire

pour lui en demander la permission. Le prince de Gondé lui répondit :

« Wansted-House, 28 février 1802.

«Mon cher am!|

« Loin d'être d'un avis dont tous n'ëties paa vous-même, il y a trois mois, puisque yotis me marquiez Timpatience de

vous réunir à cous, je persiste plus que jamais à penser que vous ne devez entrer au service d'aucune puissance. Gela n'e&t pas ùSi p«ai Tona, et jamais aucun des Bourbons passas ou présenta n'a pria ce parti. Tontes les révolatioBs du monde n'empêoheront pas, quoi qu'on puisse mis dire, que vous ne restiez jusqu'à la fin de votre vie ce que Dieu seul vous a fait : c'est ce qu'il faut l)ien voua mettre dans la tète. Au commencement de la guerre que j'ose croire avoir faite comme un antre, j'ai refusé d'accepter aucun grade au service de l'étranger : c'est ainsi que vous devez faire vousmême. Cette conduite vous rendrait peut-être l'alhe des rebelles de la France et pourrait vous exposer à combattre ia cause de votre roi,

« C'est dans ces sentiments^ mon cher ami , que je voua écris cet[e lettre. Dieu veuille vous inspirer ceux que vous nous devez ;i tant de titres. Alors vous mènerei une vie heureuse dans votre intérieur en attendant la conlinualion de votre gloire^ el nous en jouir<»8 autant que voue-mime»

c Adieuj je vous embrasse.

c L. H. J. DE Bourbon. »

Le duc d'Enghien vivait donc tianquillement et paisiblement près d'une fenmie tendrement aimée^lorsqae, le 15 mars 1804, avant le jour, sa demeuré modeste est envahie par une

bande de gendarmes et de dragons que deux généraux portant Tuniforme irançais et les couleurs nationales dirigent de loin.

Cestim gendarmai Chariot y le chef du 38* escadron do la gendarmerie à qui a éii réservé Thonneiir de ce coup de

main.

Voici le rapport que cet officier s'empresse d'adresser, le soir même du jour où il a procédé à Tenlèvement du duc d'Eoghien, au général Moncey, premier inspecteur général de la gendarmerie :

■ Mon général,

ff II y a deux heures que je suis rentré dans cette ville de l'expédition sur Ëttenheim (électorat de Baden) o& j'ai enlevé, sous les ordres des généraux Ordener et FririoUi avec

lîu dû lâchement de gendarmerie et une partie du 22* de dragons,

« Les personnages dont les noms suivent :

^ ^ !• Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien ; € 2« le général marquis de Thumery ;

« 3*> le colonel baron de Grunstein ; c 4° le lieutenant Schmidt;

« Tabbé Wembom, ancien promoteur de Tévèché de «Strasbourg;

« 6* Fabbé Michel, secrétaire de Tévêohé de Strasbourg (outre-Rhin) et secrétaire de Tabbé Wemborn;

« 7*» un nommé Jacques, secrétaire du duc d'Enghien;

c Ferrand (Simon), valet de chambre du duo;

« 9* Poulain (Pierre), domestique du duc ;

« 10* Joseph Ganonne, domestique du duc. b

« Le général Dumouriez, qu'on disait être logé avecle colonel Grunstein, n'est autre chose que le marquis de Thumery désigné ci-dessus et qui occupait une chambre au rez-dechaussée, dans la même maison qu*occupait le colonel Grunstein que j'ai arrêté chez le duc oîi il avait couché. Si j'ai aujourd'hui riionneurde vous écrire, c^est à cedernier que je le doîs«Le duc ayant été prévenu qu'on cernait son logement, sauta sur un fusil h deux coups et me coudia en joue an moment où Je sommaiB plusieurs personnes qui étaient aux fe-

nêtres du dao de me faire ouvrir ou que j'allais de vive force

enlever le duc; le colonel rempêcliâ de faire ieu en lui disant :

« Monseigneur, voue ttes-vous compromis ? »

« Ce dernier lui ayant répondu négativement,

«Eh Lien! lui dit Qrunstein toute résistance devient « inutile nous sommes cernés et j'aperçois beaucoup de « baïonnettes; il paraît que c'est le commandant : songez « «ju'en le tuant vous vous perdriez et nous aussi. »

<c Je me rappeDe fort bien d'avoir entendu dire : « C'est le

« comrnandaDt; » mais j'étais loin de penser que j'utais sur le point de finir^ ainsi que le duc me Ta déclaré et me le répéta encore.

« Âu moment de l'arrestation du duc j'entends crier au feu ! (médiocre allemand)* Je me porte sur le champ à la

maison où je devais enlever Dumouriez; et chemin faisant j'entends crier sur divers points : Au feu l j'empêche un individu de se porter vers Téglise» probablement pour ysonner le tocsin^ et je rassors en mime temps les habitants du lieu qui sortaient de leur maison, tout effarés, en leur disant : « G* est convenu avec votre souverain, « assurance que j'avais déjà donnée à son grand veneur, qui aux premiers cris s'était porté vers le logement du duc. Arrivé k la maison où je devais enlever Dumouriez, j'ai arrêté le marquis de Thumery. Je l'ai trouvée dans un calme qui m'a rassuré et investie telle que je l'avais laissée avant de me transporter chez le duc.

« Les autres arrestations ont été opérées sans bruit, et j'ai pris des renseignements pour savoir si Dumouriez avaU paru

à Ettenheim; on m'a assuré que non ; et je présume qu'on ne l'y a supposé qu'en confondant son nom avec celui du général Thumery.

« n craint extrêmement d'être conduit à Paris, et je crois que pour l'y conduire, il faudra établir sur lui une grande sur* veillance. Il attend que le premier consul le fera enfermer, et dit qu'il se repent de n'avoir pas tiré sur moi, ce qui aurait décidé de son sort par les armes. »

OêtU opération militoirt mât été pcéeédée d*«Btr«s mernum. La poliee oonatthire «vail été très wngsmusmmtad

renseignée. On n'ignorait pas à Paris quelle était la conduite du prince et dan» quelles coucLitionâ mûde&ta$ et lésfir^ées il avait enfermé sa vie.

Des agents de pelice) des espions, se sucnéduent sans relftehe à Ettenheim. Le promier oonsnl n*»vail pas confiance dans le zèle et l'intelligence de son personnel diplomatiqae, et les indications, les renseignements qu'il en tirait ne loi snffisaienl pas; il ne croyait qu'au soldats et les transGormait, sans Torgogne, et selon les cas, en limiers on en agents de police. Ainsi on peut lire dans Ponvrage du comte de Choulol des détails fort curieux sur le rôle que Bonaparte taisait remplir à ses soldats ; depuis lea généraux ]asqa*au maréchal des logis Pfersdorff, tous aoceptaiatt comme un devoir les déshonorantes fbnctiotts qui leur étaient

imposées par le premier consul.

Voici un extrait de la notice qui précède l'ouvrage du comte de Choulot et qui a trait, en même temps qu'aux manœuvres de police, à realèvement dn prince.

« A la fin du mois de février 1804, un étranger de bQone mine passe devant la maison du duo d'Engluen et s'arrête à Tauberge du Soleil; il demande un nomifté Stohi, ancien militaire. U était absent; l'étranger témoigne de Timpatience, ' et, feignant d'être fatigué il s'asaeoit. La conversation roule sur des sujets diSérents, et le nom du duc d'Enghîen s'y trouve mêlé comme par hasard. L'étranger sait bientôt la vie du prince, combien il a d'amis auprès de lui, combien de serviteurs, le nombre de ses chevaux, etc. L'hôte ajoute à ces détails le nom de quelques étrangers qui habitent aussi Ettenheim, le général Thumery qu'il prononce Doumery, et dont l'inconnu fait Dumouriez, ainsi qu'un nommé Schmith.

« Tout allait bienjusque4à; mais le bon Allemand, voyant Tétranger prendre des notes et se faire répéter les noms, sort et court chex le baron de Saint-Jacques pour lui Eure part de ses soupçons. Il revient à la hâte, mau i'inconnu avait disparu.

« On rapporta ces circonstances au duc d'Engliien, qui ne fit qu'en rire ; et comme le baron trouvait étrange la prompte âiBpantion de cet homme, le jeune prince dit en liant :

« Groyez-TOQS donc que ce soit un sorcier?

« — Non, monseigneur, reprit le baron très-sérieuse- « meut; mais prenons garde que ce ne suit pas un revenant.»

« Le 13 mars à huit heures du matin, pendant que Féron, valet de chambre du prince, était occupé à arroser les ileors qui garnissaient les fenêtres da 1 appartement, deux homuies remontaieiit la petite nielle condoisanl à l'église ; Tun de ees

hommes, que Pérou reconnut pour être ce Siohl dont nous avons déjà parlé, faisait des signes à l'autre en lui indiquant les issues et l'entrée principale de la maison qu'habitait le duc d'EngMen. La mauvaise réputation de Stohl , Pair mystérieux qu'il prenait en parlant à son compagnon attirèrent Tattention de Féron, il appela doucement un de:> plos fidèles serviteurs du prince, le brave Ganonne; et tous deux, placés derrière des vases de ûmtB, purent examiner sans être vus.

« Ganonne assura que la figure de l'étranger ne lui était pas inconnue, que c'était bien certainement un gendarnie déguisé; qu'il l'avait rencontré plusieurs fois à Strasbourg. Il sortit aussitôt pour aller prévenir son maître qui se promenait tranquillement dans les environs d'Ettenbeim.

« Le duc d'Engbien fit monter à cheval une personne de sa maison, aim de rejoinire, s'il était possible, ce prétendu gendarme et le questionner» U ne fut pas difiicUe à l'espion déguisé de donner le change sur ses intentions. Pa r des répenses adroites il sot même inspirer une sécurité que le malheureux prince n'était que trop disposé à partager.

'< Pour rassurer néanmoms les gens de sa maison, le duc d Enghien ordonna quelques patrouilles; mais la nuit ayant été tranquille^ on oublia les vagues inquiétudes de la veUIa; le prince se leva de bonne heure, et, plein de confiance en l'avenir, il se rendit à une partie de chasse.

« Cependant on était au 14 mars : une colonne forte de trois à quatre cents hommes, sous les ordres du général Ordener^ était partie de Scbelestadt^ et, à la nuit tombantOy

se disposait à passer le Rhin au bac de Rheinau. A défaut de justice la force avait tout prévu pour assurer le succès de cet iafàme gnet-apens.

« La nature da despotisme de Bonaparte se révèle tout entière dans cette violation de ce que les conventions sociales ont de plus sacré. Le droit des g'ens, le droit des nations, rien ne lui est à côté des intérêts de l'usurpation qu'il prépare; même la gloire des armes à laquelle il doit tout, il en fait un instrument de je ne sais quelle vile police, qui contraint cette petite armée à traverser sans bruit, sans drapeaux, ce vieux ilenve^qui nous avait vus si souvent à la face du soleil, déployer l'orgueil de nos étendards. Ces soldats, habitués à vaincre en plein jouri se glissent au milieu de la unit, par des chemins détournés, et s'approchent, avec quelles apparences, grand Dieu ! de l'habitation OÙ repose seul et tranquille le fils des Gondés.

« Le jeune prince dormait d'un profond sommeil lorsque tout à coup on vint l'éveiller en lui disant:

« La maison est cernée, des gendarmes escaladent les « murs.

« — Eh bien! défendons -nous, s'écria le duc d'Enghien.»

« Et il saisit un fusiL Le brave Ganonne, qui déjà lui avait sauvé la vie en Pologne, ouvre la fenêtre, et^ armé» se dispose à suivre Pezemple de son maître t Un chef d'escadron de gendarmerie, nommé Chariot, était parvenu au haut du mur de la cour. Il somme les gens de la maison de lui ouvrir les portes: pour toute réponse, le duc d'Enghien le couche enjoué, et les armes allaient décider du sort du malheureux prince, lorsqu'une main timide relève le fnsil. Il cède aux instances du baron de Grunstein, qui lui représente, si ce n'est pour lui, au moins pour ses gens, la dangereuse issue d'une résistance inutile.

« Le duc était à peine vêtu, lorsque sa porte est enfoncée :

plusieurs gendarmes, précédés du maréchal des logis Pfersdorff, celui qui était venu le 13 prendre connaissance des lieux, s'avancent le pistolet au poing et demandent: c Qui de vous est le duc d'Eogbienf »

« Ici^ il y eut un moment de silence... Un généreux dévouement pouvaitsauyer le prince I le baron de Gnmetein, qui avait déjà empêcher de tirer, ne répond rien à cette sommation. Le prince le regarde et dit aux gendarmes:

«r Si vous êtes chargés d'arrêter le duc d'£nghien, vous « devez avoir son signalement. »

« Pour ne pas manquer leur proie, les gendarmes emmè- Dent indistinctement toutes les personnes de la maison. Le baron de Saint-Jacques, secrétaire des commandements du prince y quoique malade, accourut au premier bruit et con« traignit îes soldats à l'associer au sort de son malheureox mattre. Pendant ce temps on arrêtait aussi M. de Thu-

mery.

« Les prisonniers, au nombre de dix, qui, excepte M. de Thumery et deux prêtres attachés au cardinal de Rohan, composaient la maison du prinoOf furent conduits dans un . moalin, h peu de distance de la ville où le commandant avait ordonné qu'on amenât le bourp^uemestre d'Ettenheim, afin qu'il fît connaître le duc d'£nghien.

« Le baron de Saint-Jacques était venu plusieurs fois dans ce moulin. Une des portes de la chambre donnait sur une planche qui servait li traverser le cours d'eau, au-dessus de la roue du moulin. Il fait signe au duc quis'approclie de lui :

c Ouvrez cette porte dit-il rapidement, jetez la planche € dans Teau, et vous êtes sauvé; moi je leur barrerai le pas- « sage. »

« Le prince va à cette porte; un enfant, effrayé par la présence des soldats, l'avait barricadée ! — Le mouvement qu'il avait lait ayant trahi son intention, le commandant y plaça deni sentinelles.

c Le bourguemestre constata Tidentité du duo d'Enghien; alors on se mit en route. Placé sur une charrette avec ses compagnons d'infortune, le prince cheminait lentement entre deux hle^ de soldais du gouverneur.

«L'un d'enzyun officier, appuyant la main sur la charrette, comme pour s'aider à marcher, dit i dtmi^voii, et sans relever la tête : — « Dans le bateau, meltez-vous au milieu des

« soldats, et si vous savez nager, jetez-vous dans le Rhin : I « persoime m ùriàraL » Le pcince en avait eu la pensée, ^ il rayait commmiiquée w btion de Saûat-Jaccpites; maia h eommandani k fit placer k m e&lii et les gendmes Ten-

tuurèrent.

« Jusque-là l'espoir de se sauver l'avait soutenu, noais lorsqu'il se vit de l'autre côté du Rhiu, renfermé dans une voiture, le obef d*eieadroa Gbarlot à eee ofttée et dee gœdar* mes sur le siège, le cttur de Tinfortimé jeune hean» se serra ; il regretta les dangers de cent combats qui lui promettaient une mort glorieuse.

c Arrivé à Strasbourg, on le candaisit k la citadelle, où bientôt après il fut rejoint par les autres prisonniers* Quelques malelas jetés dans une cbambre furent le jn^emier bivac de cette courte mais terrible campagne, où le courage du duc d'iiinghien alisJit avoir k lutter contre des éprouves auxquelles rien encore , ne Pavait préparé. Les figures impassibles de ses geAliers, les larmes de ses compagnoae

dont oii allait bientôt le séparer, les inquiétudes de sa famille , la douleur de la princesse Charlotte, ajoutaient de cruels tourments aux incertitudes de son sort»

c Après avoir tracé à la hâte quelques lignes dans son Jour» nal, le prince se jeta sur son lit ; mais il était loin de pouvoir y trouver le repos. Le baron de Grunstein s'apjuouha et lui .demanda à vois basse s'iln'j avait rien dans tous les papieis qu'on avait saisis chez lui qui put le compromettre. — « Rien ji qu'on ne sache déjà, dit le prinee. Je me saie battu; mais « depuis huit ans la France elle-même n'est qu'un champ de « baïaillel... Je ne pense pas qu ils veuillent ma mort; ils c me jetteront dans quelque forteresse, eu cas qu'un otage « leur soit néceesaire*... J'aurai de k peine à m'babitner k « cette vie-lk.»

« Le lendemain, on le transféra dans une antre partie de la citadelle. Déchiré par les angoisses de sa cruelle silualion, il eesaervait néanmoins la douceur de son caractère et réglait avec ealme remploi de son tempe et lee déjpeiieee qa'atlaît edgar sa nouvelle manière de vivre.

- Si -

« Je ioiB & mes frais, écrit-il, pour la mnirritare et pro« « baUemenl le bois et la lumière* b

«des détails ne sont pas déplacés dans la vie d'an Condé, quand on se rappelle la somme consignée par Henri IV pour avoir fait raccommoder son pourpoint.

« Il écrivit à la princesse Giiarlotte) et envoya sa lettre a^ général Levai, commandant de la division. Il faut parler de • celte lettre, la seule qu il ait écrite do Strasbourg, car plus tard elle a servi de prétexte à la calomnie pour diminuer l'intérêt qu'inspirait la victime. Il avait demandé en grâce au général Lefval que cette lettre fût envoyée sur le diamp à la • prinoesse. On a prétendu qu'elle était pour le premier consul, et que, démentant sa vie tout entière, le duc d'Enghien avait demandé à servir sous ses ordres. Napoléon le répète dans ses méarares, où le cri de sa eunscience, quoi qu'il &sse, ne peut Are éteufi par les arguments de sa politique. On conçoit que, redevenu homme par le malheur, le priBonnier de Sainte-Hélène ait senti le besoin d'atténuer, non-seulement aux yeux des autres, maispour lui-même, Thorrenr de cet attentat.

« La Révolution avait tout nvi au due d'Enghien; mais ia vie sans contrainte des camps avait fait naître en lui Tamour de l'indépendance : aussi, tous ces gardiens armés dont les yeux étaient incessamment attachés sur lui, ces portes qa*ii ne pouvait franchir, lui arrachaient des cris de douleur, qu'on retrouve dans ce journal consacré jadis aux touchantes émo^ tiens de TeniHice et phu tard aux intéressantes observations du priiice exilé. En voyant les précautions redoubler autour de sa personne, ii ne peut s'empêcher de s'écrier:

c Si cette position dure je croîs que le désespoir s'empa* « rera de mm. m

«On visite ses papiers en sa présence et on lui donne à entendre ({iiih seront envoyés à Paris. Le retard que leur examen doit apporter à sa mise en liberté accable le mai«heureux prince ; il pense aux longues anxiétés de l'attente*

« n faudra donc languir des semaines, peut-^tre des mois : « plus le chagria augmente, plus je réfléchis à ma cruelle c position,...

« Je suis excédé, écrit-il encore dans ion journal, et ae « puis dormir. »

c Le lendemaia quelques paroles consolantes da major de la place et Teepéraxice qu'on loi donne de pouvoir se promener dans un petit jardin attenant au pavillon qu'il occupe, diminuent ramerlume de ses pensées et lui permettent de céder au repos.

c Cependant Tordre de le transférer à Paris était arrivé. Au milieu de la nuit, il est éveillé par un coup frappé à sa porte ; il croit d'abord que ce sont les pas de la sentinelle qui veille ; mais le bruit redouble , les gendarmes entrent dans sa chambre. Il s'habille à la hâte et trace ces lignes qui sont . les dernières de son journal. — « On vient m'enlever à une heure et demie du matin, on ne me Iiiisse que le temps de m'habiller. J'embrasse mes malheureux compagnons et mes gens ; je pars seul, avec deux ofliciers de gendarmerie et deux gendarmes. »

c Pendant que ce malheureux prince était entraîné rapidement vers Paris, il y avait des hommes qui supputaient les heures et les minutes qui lui restaient à vivre : trois jours! — Soixante heures de route, plus les secondes nécessaires au télégraphe pour transmettre à Strasbourg l'ordre du départ. On était d'accord sur le meurtre ; mais pour en recueillir les fruits, il fallait cependant qu'il fût connu : aussi tout en l'enveloppant de mystère, on convint d'ëtablir, pour ia forme, des espèces de juges qui diraient : « Ge sang est bien le sang d'un Bourbon in

« Tous ces points avaient été ré gHsj .seulement on n'avait' point pensé à l'endroit où on le tuerai: c'est pourquoi on envoya un officier à la ijarnère d^'e Paris, quelques heures avant Tarrivée du prince, pour le conduire dans le donjon, . qui avait été désigné. >

Le malheureux duc d'Enghien est entre les mains des

soldats de Bonaparte; son sort est fixé, lui seul l'ignore. On Tentraîne à Strasbourg, et on le jette à la citadelle; c'est Ik qu'il écrit à la princesse de Rohen et qu'il consigne dans

quelques pages, que nous reproduisons, ses angoisses et ses

douleurs.

Le Premier Consul a eu entre les mains ces derniers témoins d'une agonie qu il avait préparée f ces pages lui furent remises le 1" genninal (22 mars), alors que le fossé de Vinoennes était enccm humide du sang qu'il y ayait &it répandre.

Le jeudi 15 mars. — A Ettenheim, h cinq heures du matin, ma maison a été cernée par un détachement de dragons v et des piquets de gendarmerie (total : deux cents hommes environ) ; deux généraux, un colonel des dragons et le oolo-

Del Chariot, de la gendarmerie de iStrasboarg. A cinq heures et demie, les portes enfoncées ; emmené au moulin près la tuilerie ; mes papiers enlevés, cachetés ; conduit dans une diarrette, entre denx haies de fusiliers^ jusqu'au Rhin. — Embarqué pour Rheinau. — Débarqué et marché à pied

jusqu'à Plbsheim ; déjeuué dans lauLerge. • — Monté en voiture avec le colonel Chariot, le maréchal des logis de la gendârmeriei un gendarme sur le siège et Grrunsteiu. — Ârmi à Strasbourg chez le colonel Gharlot vers cinq heures et demie ; transféré une demi-heure après, dans un fiaore, à la citadelle. — Mes compagnons d'infortune venus dePfosheim à Strashûurg, avec des chevaux de paysans, dans une charrette; arrivés à la citadelle en même temps que moi* — Descendus chez le commandant ; logés dans son salon pour la nuit, sur des matelas, par terre. Des gendarmes à pied dans la pitjce d'avant; deux sentinelles dans la chambre, une à la porte. — Mal dormi.

Vendredi^ 16 mars. Prévenu que j'allais changer de logement ^ je suis à mes frais pour la nourriture, et probable^ ment le bois et la lumière. — Le général Levai, commandant la division^acoompagné du général Friri on, l'un de ceux qui m'ont enlevé, viennent me voir. Leur abord est très*

fpoid. — Je }3uis communiquer avec le» chambrett ie MM. de Thumery, Jacques et Schmidt, par des dégagements, mais je ne puis sortir, ni moi, ni mes gens; on m'annonce pourtant qne j'aurai la permission de me prom^ier dans on peth jardin qui se trouve dans une conr derrière mon payîUon. — Une garde de douze hommes et un officier est à ma porte.

Après le diner, on me sépare de Grunstein, auquel on

donne un logement seul de l'autre c6té de la cour. Cette séparation ajoute encore à mon malheur» — J'ai éerit ce matin à la pimccbse ; j'ai envoyé ma lettre par le commandant au général Levai; je n'ai point de réponse. — Je lui demandais d*envoyer un de mes gens à £8t ; sans doute tout me sera refusé* — Les précautions sont extrêmes de tous eètés pour que je ne puisse communiquwr a:vee<im que oe soit. Si'eette position dure, je crois que le désespoir s'emparera de moi. — A quatre heures et demie, on vient visiter mes papiers, que le colonel Chariot, accompagné d'un commissaire de sèretéy ouvre en ma préfimee. On, les lit superfieiellement. On en fait des liasses séparëeS| et on me hisse entendre qa^ih vont être envoyés à Paris. Il faudra donc lanjruir des semaines, peut-être des mois t Le chagrin augmente plus je réflé* dùs à ma cruelle position. Je m oouche à onze heures; je suis excédé et ne puis dormir. Le major de la place, M. Ma« chin, a des formes très- honnêtes; il vient me voir quand je suis couché) il cherche à me consoler par des mots oLligéants.

Samedi^ 17 tncrf.— Je ne sais rien de maleltre. Je trem* ble pour la santé de h princesse ; un mot de ma main la ré*

parerait. Je suis bien malheureux. On vient me faire signer le procès-verbal de l'ouverture de mes papiers. Je demande et obtiens d'y ajouter une note explicative» pour prouver que je n'ai jamais eu d'autres intentions que de servir et faire la goMm. ~ Le soir, on me 4H que j'aurai la permission de me promener dans le jardin, même dans la cour, avec l'ofEcier de garde, ainsi que mes compagnons d'inlortune, et que mes papiers sont partis pour Paris par courrier eitraoïîlimdre. Je soupe et me oonche plus content.

dimanche, 18 7nars, — ' Oii vient m'enlever à une heure et demie du matin; on ne me laisse que le temps de m'habil- 1er; j'embrasse mes malheureuz compagnons) mes gens; je, pars seul avec denx officiers de gendarmes. Le colonel Gbarlot m'a annoncé que nous allons chez le général de division , qui a reçu des ordres de Paris. Au lieu de cela, je trouve une voiture avec six chevaux de poste sur la place de Téglise. On me campe dedans. Le lieutenant Pétermann monte à' côté de moi ; le maréchal des logis Blitersdorff sur le siège ; deux gendarmes, un dedans, Tautre deiiors.

Le prison nier va tomber bientôt dans les mains de riiomme qui a juré sa perte. Bonaparte, retiré à la Maimaiso^iy compte les heures avec une impatience dont sa correspondance porte les traces; il écrit fiévreusement aux hommes sur lesquels il

a d'avacce jctL' L s yeux pourl'aider dans son action coupable. Ses lettres portent, près de leur date, Theure à laquelle il les a dictées. C'est vers la iin de la journée, entre quatre et cinq heures, qull donne ses derniers ordres. Murât, Harel et Réal reçoivent chacun des instructions précises. Le der* nier est chargé de la luche la plus épineuse, car Bonaparte lui dit en propres termes qu'il faut en finir promptement. U est bon d'appeler Tattention du lecteur sur le dernier paragraphe de cette missive :

AU CITOVSM RÉAL, CONSEILLER DÉrAT.

« La MaimaisOQ, 29 veotôsc an xu (20 mars 1804).

« Je vous envoie la lettre de Gaulaincourt. Il paraît que le duc d*£!nghien est parti le 26 ventôse à minuit. Âînsi il ne peut pas tarder à arriver. Je viens de prendre l'arrêté dont

vous trouverez ci-joint copie. Rendez-vous sur-le-ehanop à Yincennes pour faire interroger le prisonnier. « Voici l'interrogatoire que vous ferez ;

« l« Ayez-Toas porté les armes eontre votre patrie? « -

« 2* Avez-voas été à la solde de l'Angleterre?

« 3** Avez-vous voulu offrir vos services à TADglelerre pour combattre contre Tarmée qui marchait sous les ordres du général Mortier pour conquérir le Hanovre?

« N'avez-vous pas en de correspondance avec les An* gîais, et ne vous ctes-vous pas mis à leur disposiiioii depuis la présente guerre pour toutes les expétiilions qu'un voudrait faire contre la France, à reztérieor ou à Tintérieur, et n'avez-vons pas oublié tons les sentiments de la natnre jusqu'à appeler le peu le Français votre plus cruel ennemi?

« 5* N'avêz-votis pas proposé de lever une légion et de faire déserter les troupes de la République, en disant que votre séjour pendant deux ans près des frontières vous avait mis à même d'avoir des inteUigences parmi les troupes qui sont sur le Rhin?

<i 6** Est-il h votre connaissance que les Anglais ont reprfs leur solde et donneront encore des traitements aux émigrés cantonnés à Fribourg, à Offenbach^ à Offenbourg et sur la rive droite du Rhin?

« 7* N'auriez-vous pas des correspondances avec les individus composant ces rassemblements, et n'étes-vous pas à leur tête?

c Quelles sont les correspondances que vous avez en Allemagne? Quelles sont celles que voua avez à Paris?

Quelles sont celles que vous avez à Bréda et dans Tarmée de Hollande ?

« 9^ Avez-vous connaissance du complot tramé par TAn* gleterre et tendant au renversement du gouvernement de la République, et le complot ayant réussi, ne deviez-vous pas

entrer en Alsace et même vous porter à Pans, suivant ks circonstances?

« lO*" Uonnaissez-vous un nommé Yaudrecourt, qui a été commissaire des guerres et a fait la guerre contre la République?

« II* Connaissez-vous un nommé la Rochefoucaukî, tous deux arrêtés par suite d'une conspiration contre i .£tat ï

ê n sera nécecMaire que tous conduisiez Taecusateur public, qui doit être le major de la gendarmerie d'élite, et que vous rinstruisiez de la suite rapide à donner à la pro* cédore.

c Bon APARTE. »

Bonaparte veut qne tout soit mystérieux et secret dans cette aliaire; à tous il recommande la discrétion et le silence, lie duo d'Eaghien a changé de nom de par la volonté de eoa persécnleiir, il se nomme mainteacnt Plessie.

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