AU GÉMÉRAL MURAT, GOUY£RN£UR D£ PARIS
« La Halmaisan, 39 ventOse an xn (30 mm 1804),
quatre heures du soir.
« Général, d'après les ordres du Premier Consul, le duc d'Enghien doit être conduit au château de Vincennes, où les
dispositions sont faites pour le recevoir. Il arrivera probablement cette nuit à cette destination. Je vous prie de faire les dispositions qaWge la sûreté de ce détenu tant à Vincennes que sur la route de Meauz par laquelle il tient. Le Premier Consul a ordonne que le nom de ce détenu et tout ce qui lui serait relatif soit tenu secret. En conséquence Tofficier chargé de sa garde ne doit le faire connaître à qui que ce soit; il voyage sous le nom de Plessis. Je vous invite h donner de votre cOté les instructions nécessaires pour que les intentions du Premier Consul soient remplies.
m Par ordre du Premier Goneul. »
AU GITOY£l^ HAR£L«
« La MalmaisoUi 99 ventAse an m (20 mars 1804),
quatre heures et demie.
« Un individu dont le nom ne doit pas être conmi, ci*
tojen commandant, doit étro conduit dans le château doit le commandement tous est oonfié; vous le plaeerez dans
l'endroit qui est vacant en prenant les précautions convenables pour sa sûreté. L'intention dn gouvernement est que tout ce qoi lui sera relatif soit tenu très^-seçret et qu'il ne soit fait aucune question sur ce qu'il est et sur les motifs de sa détention. Vous-même devez ignorer qui il est. Vous seul devrez communiquer avec lui, et vous ne le laisserez voir à qui que ce soit, jusqu'à nouvel ordre de ma part. Il est probable *qit'il arrivent cette nuit. Le Premier Consul compte, citoyen commandant, sur votre discrétion et votre exactitude à remplir ces différentes dispositions. ^
« Par ordre dn Premier Consul. »
La pièce suivante parut an ifomteur, portant la date dn 30 vwlAse an xu (Sll mare 1804),
« Paris I 28 venlûàe,
« Tandis que l'ADgleterre envoyait Pichegru, Georges et la bande d'exécution à Paris, elle rassemblait et prenait à sa solde tous les émigrés qui se trouvent en Allemagne.
« Une drculaire du prince de Condé leur a fait un appel^ il y a près de deux mois; c'est un Ait connu de toute la vjlle de Hambourg qu'un nommé Maillard était chargé en cette ville des fonds pour recruter ces malheureux et les expédier sur le Rhin.
< La rive droite du Rhin se remplissait journellement de ces nouveaux légionnaires que l'Angleterre appelle encore une fois à être les jouets et les victimes de son cruel machiavélisme.
« Un prince Bourbon «vw son état-major et quelques bunan était fixé mit ce point d'ob il (érigeait le moavement.
Le prince Guéménée, ainsi que plusieurs autres officiers, devaient arriver, le 25 mars, pour compléter l'organisation des bandes.
« Les puissances du continent s'empressent de repousser
de pareils éléments de troubles ; et cette nouvelle tentative du cabinet britannique n'aura pas plus de suocè» que le crime organisé à Paris par lui, à si grands frais, contre le Premier Gonsnl, »
Elle est snine de ces denx autres :
29 ventôse, aa zu de la AépubUque (20 mars 1S04).
Exirait des registres des déUbéraHons des Conseils
de la République.
« An. T'. Le ci-devant duc d'Enghien , prévenu d'avoir porté les armes contre la République Française, d avoir été et d'être encore à la solde de TAngleterre , de faire partie . des con^plots tramés par cette dernière puissance, contre la sûreté intérieure et extérieure de TEtat, sera traduit devant une commission militaire composée de sept membres nommés par le général gouverneur de Paris, qui se réunira au château de Yineennes, '
c Art. 2. Le grand juge, le ministre de la guerre et le général gouverneur de Paris sont ckargés de rexécution du présent arrêté.
« Le Premier Consul.
« Bonaparte. »
< HUGUES BIARBT» »
Le 29 ventôse an zu de la Âépul>lique (20 mars 1804).
« Le général en chef gouverneur de Paris, « En exécution de l'arrêté du gouvemement, en date de ce jour, portant que le ci-devant duc d'Eoghien sera traduit devant une commission militaire, composée de sept membres, nommés par le général gouverneur de Paris,
« A nommé et nomme pour former ladite commission , lea sept militaires dont les noms suivent :
« Le général Holin» commandant les grenadiers à pied d la garde des consuls, président : ^
« Le colonel Guitton, commandant le V régiment de coirassiers ;
f Le colonel Bazancourt» commandant le 4*" régiment d'in- &nterie légère;
c Le colonel Barrois^ commandant le 96* régiment d'infanterie de li^^ue;
< Le colonel Ravier, commandant le 18* de ligne;
< Le colonel Rabbe , commandant le 2* régiment de la garde municipale de Paris ;
« Le citoyen Dautancourt^ major de la gendarmerie d'élite , qui remplira les fonctions de rapporteur,
« Uelte commission se réunira sur4e-champ au château de YincenneSj pour y juger sans désemparer le prévenu, sur les charges énoncées dans l'arrêté du gouvernement, dont copie sera remise au président.
Ces documents ne furent livrés au Momtew et ne parurent dans les colonnes du journal officiel que le 21 mars, quelques heures après le clénc ûiueut du drame saoglaiil dont les -fossés de Vincennes avaient été le théâtre
Une note émanée du cabinet du Premier Consul et que Savary^plns tard duc deRovigo, avait portée de la Malmaison à Joachîm Murât, gouverneur de Paris, indiquait au beau« frère de Bonaparte le nom des jus:es appelés h, se prononcer. Tous avaient été soigneusement choisis parmi les ofiiciers les plus dévoués* Le Premier Consul avait désigné ceux qui, * le dix-huit Brumaire, lui avaient prêté le plus aveugle concours. Murât n'eut plus qu'à approuver cette liste poui en régulariser le contenu. Ces juges, on soi-disant tels, étaient indiquéspar Bonaparte, de manière à ce qu'il ne trouvât pas de réaistaiice au Jugement qui, déjà, était préparé. Ces soldats
avaient reçu une consigne, révénement a prouvé avec quelle unanimité ils lui ont obéi.
Harel, gouTentenr de Vinceimes, prfvena par la lettre de Bonaparte reproduite plus haut, se trouvait fort em&arrassf. Le donjon de Yincennes n'était pas alors dans letat où on peut le voir aujourd'hui. Quelques logements inhabitables avaient seuls survécu aux assauts <iue les bras et le bon sens révolutionnaires avaient fait supporter aux Bastilles. Cette ruine n'abritait que des soldats et quelques prisonniers ; il n'y avait pas une pièce de libre. Aussi lorsque à 7 heures du soir les gendarmes, escortant une berline attelée de six chevaux, se présentèrent devant la poterne^ Harel, selon son aveu y se vit contraint de transformer en prison sa propre chambre à coucher. Le château de Vincennes ne possédait ce jonr-Ià ni une chambre ni un repas. Son £?oir ern en r sévit obligé de s'adresser à Aufort, ancien grenadier des gardes françaises, brigadier de gendarmerioi pour le chaiger de procurer quelques vivres an prisonnier.
Voici le récit d'Aufort :
« Introduit dans la chambre j'y trouve un jeune homme d'une trentaine d'années dont l'extérieur justifiait parfaitement ce qu'on venait de m'en dire ; il était très-pâle et paraissait très-fatigué.
« — Monsieur a sans doute besoin de prendre quelque « chose, lui dit Harei| nous voici à ses ordres. — Je suis c loin de refuser vos offres, répondit le prisonnier^ da ton le « plus honnête et le plus affable ; on m^a bit venir sans m'ar* « rêter de Strasbourg jusqu'ici. Je n'ai pu prendre que m bien peu de chose depuis mon départ de cette ville. Je ne M vous dissimule pas qu'en ce moment j'éprouve un extrême « besoin. »
« — Mon Dieu, m*écriaf>je, monsieur doit ttre exténué!
« malheureusement, à cette heure, les auberges du pays « oflriront peu de ressources. »
c — Je ne suis pas difficile, ajouta le prisonnier, le mois- « dre ordinaire me suffira. Toot ce que je demande C^eat « qu'il ne se fasse pas trop attendre. »
« Je me hâtai d'aller au traiteur le plus proche. Autant que je puis m'en souvenir il était déjà dix heures du soir. Ge tnileur 4wit eu à dîner un assez grand nombre de per^ MMies^ ses pminofie étaient épuiséee. F^vùé de me €Oii« teneer d'un trèt-nodicpie erdinaife (iifi potage an TertniceHe et un fricandeim), je m'empresse de le faire dresser, et, dès qu'il est prêt, je le porte moi-même au château. En rentrant je cherche à me justifier de la maoTaise réuarite de ma com» jmsmon» Le prisoimief reçoh mes excaees mo vm extrême bonté ; il m'assure cfu'il est très-content , que c'est tout ce qu'il lui faut et qu'il me sait gré du zèle que j'ai mis à lui rendre ce service. La table était prête. Nous le servons. Au moment de mettre la mam à la mmpière où ëtait le potage, il se retourne vers Harel cpû se tenait en arrière à quelque distance, et lui adressant la parole avec une grâce et un air de noblesse que je ne ^anrais définir :
« — Monsieur» lui dit-il| j'ai une grâce à vous demander : « j'espère qae tous n'y trouvères pas d'indisorétion. J'ai avec « moi un compagnon de voyage, c'est le petit chien que yons « voyez là. li est le seul ami dont on ne m'ait . as séparé. Le « pauvre animal a fait avec moi toute la route; j1 es(, comme «c moi, à peu près àjeim depuis Str^oorg. Permettez que < je lui témoigne de moti mieux ma recoanaîssance en par- « tageant avee lui ee léger repas. »
« J'avais regret d'avoir apporté si peu de chose, et je me promettais bien de procurer le lendemain au prisonnier un meilleur diner, (Héias ! j'étais loin de m*tfttendre que celuilà dât être pour hii le dernier.) Il avait versé sur une asnette la moitié du potage ; il Toffre au petit chien qui s'en accommode parfaitement. Ensuite il fait la même chose pour l'autre mets, qui est accepté avec autant de plaisir. »
Harel a parlé de son eôté. C'est dans les mémoires de
Bourrienrie qu'on trouve ses révélations. Elles sont trop caractéristiques pour qu'on ne les remarque pas. On y verra que Tordre lui avait été donné de faire creuser une fosse dans la cour ; malgré le désir d*obéir aux instmctiom fermuléet
qni Ini étaient transmisesi Harel fit observer avec quelque raison que la cour étant pavée, le creusenient d'une fosse pourrait offrir quelques difficultés. A défaut de la cour on se rejeta sur le fossé. Les détails et les dépositions qu'on lira pins loin dans le procèa-verbai d'enquête concernant Texhunation du duc d*Enghien démontrent clairement qne les paroles de Harel recuaillies par M. de liourrienne ne sont (jue 1 expression de la pins sincère vérité.
£n vérité Tappréciation qu'on a faite de cette monstrueuse action en disant: « La fosse d'un accusé creusée avant le jugement I Voilà le procès du duc d'Enghien, > n'est certainement pas assez dure.
Laissons maintenant la parole à M. de Bourrienne :
« Le 22 mar^l^ vers midi et demi, on vint me dire que quelqu'un demandait k me parler : c'était Harel. On va lire mot pour mot ce qu'il me dit.
« Harel croyait peut-être me devoir ces détails par re« connaissance ; mais il ne m'en devait pas ; car c'était bien malgré moi qu'il avait entretenu la conspiration deCeracchii
et reçu la récompense de sa feinte complicité.
« — Avant-hier soir, me dit-il, quand le prince est arrivé, on « vint me demander si j'avais de quoi loger un prisonnier* c Je répondis que non ; qu'il n'y avait que mon logement et « la chambre du conseil. On me dit alors de faire préparer « de suite une pièce où devait coucher un prisonnier qui arri- « veraitdansla soirée. On me demanda aussi de faire une « fosse dans la cour ; je répondis que cela n'était pas facile^ c la. cour étant pavée. On demanda une autre place et on « s'arrêta an fossé où en effet elle fut préparée.
« Le prince arriva à sept heures du soir; il mourail de « faim et de froid; il n'avait pas l'air triste. Il me demanda c à manger et à se concber après son repas* Sa chambre c n'étant pas encore échauffée, je le reçus dans la mienne, « et je lui fis chercher à manger dans le village.
• Le prince se mit à table et m'invita à manger avec lui. « Il me ht alors une fouie de questions sur Yincennes» sur
« ce qui s'y étâit passé, sur beaucoup de choses. Il me dit « qu'il avait été élevé dana les e avirons de ce château ; il c causa avec moi avec beaucoup d'aisance et de bonté. Il me « demanda : « Que me veut-on? Que veut-on faire de moi? »
c< Mais ces questions n'altérèrent point sa tranquillitté et c o'aDuonçaient aucune inquiétude. Ma femme^ qui est ma- « lade, était couchée dans la même chambre^ dans une alcôve « fermée par une grille ; elle entendit sans être aperçue
< toute cette conversation et en éprouva une extrême émo- « tion, car elle reconnut le prince, dont elle était sœur de
< lait, et dont la kmiiie lui faisait une pension avant la Réi volution.
• Le prince eut hAte de se coucher; il en avait besoin;
« mais avant qu'il eût pu s'endormir, les juges le firent * c amener dans la chambre du conseil. Je n'étais pas à i'in- « terrogatoire.
« Lorsqu'il fut terminé|-le duc remonta dans sa chambre, « et lorsqu'on vint le chercher pour lui Ure sa sentence, il
« était profondément endormi. Peu de moments après, on le « conduisit au supplice. Il s'en doutait si peu, qu'en descen- « dant l'escalier qui conduit dans le fossé, il demanda où on « le conduisait; on ne lui répondit point* Je précédais le « prince avec une lanlerue; sentant le froid qui venait d'en « h'ds, il n^e serra le bras et me dit : « Me jetterait-on dans « un cachot ! » On sait le reste. .
< Tel fat le récit naïf que ma fit Harel le surlendemain de TexécutioD. •
Dans le chapitre qui précède, le lecteur a pu rdr ooauDent le duc d^Enghien avait été reçu à Yineranes. Lee ordree de
Bonaparte précipitamment adressés à ses agents avaient pris chacun d'eux au dcpoinva. Harel, le gouverneur de Vincennes, n'avait ni un abri ni un morceau de paia à oârir au prisonnier. Forcément il avait dû transformer en ge61e temporaire la chambre ob, ooachée dans nne alcftve, sa femme reposait.
Ce délabrement frappa sans doute l'esprit du Premier Consul^ car, avant son élévation à l'empire, il fit exécuter de grands travaux autour du vieux donjon anquel Louis XI avait le premier donné la destination d'une prison d'État. Non-» seulement le donjoîi, mais tout le château, fut consacré à renfermer les hommes de toutes condilions qu'une poiico soupçonneuse regardait comme dangereux à la sûreté de l'État ou plutôt du chef du gouvernement; Plus tard un détachement de fa garde impériale veilla autour de ce château, demeure qui avait recouvré toute Tiiorreur qu'elle inspirait jadis.
C'est là, dans ce château délabré, que, pendant la nuit, à rheure où la victime essayait de trouver dans le sommeil l'apaisement de ses angoissas, se présenta le capitaine Dantancourt.
Il fallait un semblant de légalité à l'acte sanglant que Bonaparte avait résolu d'accomplir. Les papiers saisis à Kttenheim n'avaient point fourni les preuves de la culpabilité du
prisonnier. La commission spéciale si soigneusement choisie par Bonaparte devait baser le jugement qne^ d'a?ance, on loi C?ait dieté eiir ime pièce qneliwnque. On n'en possédait pas ;
la seule qui fut produite fut Tinterrogatoire que le capitaine Dautanconrt fit subir au duc d'Enghien une heure avaut sa comparution devant la commission spéciale présidée par le générai Hullin, commandant la garde des consuls.
Cette pièce, qui remplaçait un act3 d'aoeusation, est ainsi conçue :
« L'an xn de la Bépnblique française, aujourd'hui, S9 ven* tAse, douze heures du soir; moi, capitaine-major de la gen-*
darmerie d'élile, me suis rendu, d'après Tordre du général commandant le corps, chez le général en chef Murât, gouverneur de Paris, qui me donna de suite Tordre dé me rendre an château de Viacennes près do général Hulin, commandant les grenadiers de la garde des consuls^ pour en prendre et en recevoir d'ultérieurs.
« Arrivé au château de Vincennes, le général Haiin m'a communiqué : 1* une expédition de Tarrété du gouvernement du 29 venttee, présent mois, portant que le ci-devant duc d'Enghien serait traduit devant une commisrion militaire composée de sept membres noiijinji par le général, gouverneur de Paris ; l'ordre du général en chef, gouverneur de Paris, de ce jour^ portant nomination des membres de la commMsiott militaire, en exécution de Parrèt précité; lesquels sont les citoyens HuUin, général des grenadiers de la garde, Guîtton, colonel du le*" des cuirassiers ; Bazancourt, commandant le 4* régiment d'infanterie légère; Ravier, commandant le 16* d^infanterie de ligne ; Barrois, commandant la 96* demibrigade ; et Rabbe, commandant le 2* régiment de la garde de Paris.
« Et portant que le capitaine-major soussigné remplira auprès de cette commssrion militaire les fonctions de capw taiae*rq»porteoT : le même ordre portant encore que cette commission se réunira sur-le-champ au château de Vin*
cennes, pour y jnger, sans désemparer, le préyenUy sur les
charges énoncées dans l'arrêté du gouvernement sus-dalé.
« Pour l'exécution de ces dispositions , et en vertu des ordres du général Hullin, président de la commis&ioii^ le capitaine soussigné s'est rendu dans la chambre où se trouvait couché le duc d'Enghien, accompagné du chef d'escadron Jacquiû de la légion d* élite, et des gendarmes à pied du même corps nommés Serva et TharsiS| et encore du citoyen Noirot, lieutenant au même corps. Le capitaine-rapporteur soussigné a reçu de suite les réponses ci-après, sur chacune des interrogations qu'il lui a adressées étant assisté du citoyen Molin, capitaine au IS"" régiment, greffier choisi par le rapporteur.
« — A lui. demandé ses nom, prénoms, ftge et lieu de naissance*
« A répondu se nommer Louis-Antoine-Ilenii de Bourbon, duc d'Enghien, né le 2 août 1772, k Chantilly.
« — A lui demandé à quelle époque il a quitté la France.
« A répondu : Je ne puis le dire précisément ; mais je pense que c'est le 16 juillet 1789. Je suis parti avec le prince de Condé, mon grand-père, mon père, le comle d'Artois et les enfants du comte d'Artois.
< — A lui demandé où il a résidé depuis sa sortie de France.
« A répondu : En sortant de France j'ai passé, avec mes
parents que j'ai toujours suivis, par Mons et Bruxelles; de là, nous nous sommes rendus à Turin, chez le roi de Sardaigne, où nous sommes restés à peu près seize mois. De là, toujours avec mes parents, je suis allé à Worms et aux environs, sur les bords du Rhin ; ensuite le corps de Gondé s'est formé, et j'ai fait toute ia guerre. J'avais, avant cela, fait la campagne de 1792 en Brabant, avec le corps de Bourbon, à l'armée du duc Albert*
c — A lui demandé où il s'est retiré depuis la paix faite entre la République française et l'empereur.
€ A répondu : Nous avons terminé la dernière campagne aux environs de Gratz; c'est là où le corps de Condé, qui
était à la solde de TAngleterre, a été licendé, o'est-à-dire à
Wendish Facstriclz, en Styrie ; qu'il est ensuite resté pour son plaisir à Gratz ou aux environs^ à peu près six ou neui mois, attendant des nouYelles de son grand-père, le prince de Gondé» qui était passé en Angleterre, et qui devait Tinformer du traitement que cette pnissanee lui ferait, lequel n'était pas encore déterminé. « Dans cet intervalle , j'ai de- « mandé au cardinal de Rohan la permission d'aller dans son c pays à£ttenheim| en Brisgaw, cirdevant éYéché de Strasc bourg; » qne depuis deux ans et demi il est resté dans ce pays. Depuis Ja mort du cardinal, il a demandé à réiecleur de Bade, ofiiciellement, la permission de rester dans ce pays, qui lui a été accordée, n'ayant pas voulu y rester sans sou agrément.
« — A Ini demandé s'il n'est point passé en Angleterre^ et
si cette puissance lui accorde toujours un traitement.
(c A répondu n'y être jamais allé ; que l'Angleterre lui accorde toujours un traitement et qu'il n'a que cela pour 7i?re.
< A demandé àajonter qne les raisons qui Tavaient déterminé à rester à Ettenheim ne subsistant plus, il se proposait de se fixer àFribourg, en Brisgaw, ville beaucoup plus agréable qu'£ttenheim, où il n'était pas allé, attendu que l'électeur loi avait accordé la permission de chasse dont û était fort amateur.
« — A lui demandé s'il entretenait des correspondances avec les princes français retirés à Londres; s'il les avait vus depuis quelque temps.
« A répondu : qne naturellement il entretenait des correspondances avec son grand-père, depuis qu'il l'avait quitté, à Vienne où il était allé le conduire après le licenciement du corps ; qu'il en entretenait également avec son père, qu'il n*avait pas vu, autant qu'il peut se le rappeller, depuis 1794 OU179S.
« — A lui demandé quel grade il occupait dans l'armée de
Condé.
c A répondu : Commandant de Tavant-garde en 1796.
Avai^ cette campagnei oomme Tolo&taire au qnarUer-géniral de son grind-père; et toajows, depuis 1796, cmune
commandant d'avant-garde; et observant qu'après le passage de Tarmée de Gondé en Russie, cette armée fat réunie en deux corps, un d'infauterie, et un de dragons, dont il fut lait colonel par Teoiperiiir ; et ^e e'eel ea cette qualité qu'il nidnt a» anuéei d« RUb*
« — A lui demandé s'il conuait le général Pichegru ^ s'il a eu des relations avec lui.
« Â répondu : Je ne Tai, je crois , jamais vu ; je n*ai point en de relatioM avee lui. Je saie qu'il a désiré ae voir. Je me loue de ne pas l'avoir conau, d'après les vils moyeus dont on dit qu'il a voulu se servir, s'ils sont vrais.
« — A lui demandé s'il connaît i' ex-général Dumooriezi et s'il a des lelatiQBS a? ee Ini.
. c A répeodn : Bas da^anta^; je ne l'ai jaBaaia m
« — A lui demandé si, depuis la paix, il n'a point entretenu de correspondance dans l'intérieur de la République.
< A répondu : J'ai écrit à quelques amis qui me sont encore attachési qui ont £ul k guerre avec moi, peu lenn af« faires et les miennes. Gee correspondances n'étaient pas de celles dont on croit qu'il veuille parler.
« De quoi a été dressé le présent, qui a été mgné par ie duc d'£ngbien, le ebef d'escadron Jacqnin» le lieaiwant Noir rot, les deux gendarmes et le capitaine-rapporteur.
« Avant de signer le présent procès- verbal, je fais, avec « instance, la demande d'avoir une audience particulière du c Premier Consul. Mon nom, mon rang, ma façon de peneer « et rhorreur do ma situation^ mo font espérer qn'il ne se te rofusem pas à ma demande* »
« L. A. H. Ds Bourbon. »
£t plus bas :
HoiROT, lieutmarUi Jacquin.
« Pour copie conforme ;
« Le capitaine faisant les fonctions de rapporteurj
« Dautancourt.
L'ftccoséy le condanmé plutôt, «omparnt de^nt ceux qui
se nommaieTit ses jiiges> mais auxquels i'liibloire, la vérité et la justice infligent xm autre nom.
Ce fut dans la salle dn conseil que s'assemblèrent les corn* plaisants complices de Bonaparte. Nul n'avait manqué h l'appel et tous se souvenaient de la consigne*
Un homme était Ih, qui se tenait debout, derrière le fauteuil du président Hullin. Tous ceux qui siégeaient à ce semblant de tribanal le connaissaient bien« Us nlgnoraient pas qa^3 remplissait près da Premier Consul les fonctions d'aide de camp et que ses relations avec l'homme du dixhuit Brumaire étaient intimes. Il se nommait alors Savaiy; plus tard il a été connu sous le nom de duc de Rovigo. Dans les mémoires qn'ii a publiés il n' a pas nié sa présenoOi mais il lui donne une singulière exease : « La nuit était
froide, dit-il, un bon feu flambait dans la clieiiânée devant laquelle était placé le fauteuil du président , et je n étais ' venu là que pour me réchauffer*
Il est curieux de rapprocher cette exf^cation du passage suivant empranté aux mémoires deM.Dirpin, ancien ministre de Louis-Philippe, ancien président de l'Assemblée nationale, ancien procureur général de la cour de cassation sous le régime actuel,
« Le général Hullîn, qufatatt présidé la commission militaire, était revenu d'exil : il habitait Paris. Devenu aveugle, il se fit conduire chez moi ; il me raconta les faits avec une franchise toute militaire et des oirconstances tellesi que j'en fus fortement impressionné.
c — Que ne racontex-vous cela an public? lui dis-je. Jene doute pas que les faits que vous venez de m' exposer feraient sur lui la même impression que sur moi,
c — Eh? me dit le général, est^^s que je puis rien écrire? Que ne me rendex-vous le service d'écrire vous-même ce que je viens de vous raconter? Ma femme est une Nivemaise, par eUe je Buis, pour ainsi dire, votre compatriote: voyez ma situation. »
c YiYement éma, je lui dis : c £b bien I oui, générali mais à une condition : tous eonToquerez près de tous ceux des
membres de la commission militaire qui ont jugé sous votre présidence ; vous les présiderez encore une fois ; je recueillerai de leur bouche comme de la vôtre vos déclarations sur les moindres faits ; et qnaiil je serai bien fixé sur tontes ces circonstances , j'entreprendrai de les raconter. » Le général Hnllin adhéra avec empressement. Les généraux Barrois et Dautancourt furent appelés ; ils se trouvèrent chez le général an jour indiqué, placés à droite et à gauche de son faatenil| où il siégeait avec sa grave et imposante figure : sa femme | était présente. J'arrivai; îl était huit heures du soir^. Cette scène fut dramatique. Huliin reprit son récit. A chaque fait important, je demandais : c Est-ce vrai, général Barrois ? Ce fait est41 exact, général Dautancourt? Rappelez bien vos souvenirs. > Et j'écrivais pour ainsi dire sons leur dictée. ^ Il y eut un moment de véritable anxiété : le général Hulin racontait comment, à l'instant où il écrivait au Premier Goûsui pour essayer de le toucher en faveur du duc d'iilnghien, ïhomme qui s'était tenu constamment près de loi pendant les interrogatoires lui retira la plume des mains en lui disant :
« — Cela ne vous regardeplus, général, c'est mon affaire. .. »
« Le maiheureui générai éprouva une sorte^de frémissement en se retournant à demi sur son fauteuil : « Rassurez-Tous, général, lui dis>je, cet homme n'est plus derrière vous ; vous
êtes avec nous. ^ Enfin cette scène s'acheva. »
Un interrogatoire sommaire, et qui n était que la repro* duction de celui déjà subi par le duc d'Enghien, eut lieu ; puis le condamné, il Tétait déjà, fut reconduit dans le Uea | qu'il avait précédemment occupé,
La délibération fut courte, et la consigne donnée fut unanimement respectée.
I. J'étais accompagné d'Alexr^ri'îre Baudouin éditeur du Frocès du duc d Enghien et du Mémoire de CaulaincourL
Voici le texle du jugement qui d'abord fat rédigé par ces magistntU en bottes fortes*
JUGëMEJ^X.
Aujourdhiii, le 30 TentAse, mn xii de la République, la commission militaire formée en exécution de l'arrêté du
gonvemement en date du 29 du courant, composée des citoj^ens Huliin^ général commandant les grenadiers de la garde des consuls, président; ûnitton, colonel du 1** régiment de. cairassiers ; Bazanconrt, colonel dn 4* régiment
d'infanterie légère ; Ravier, colonel du 18" de ligne, Barroîs, colonel du 96«; Rabbe, colonel du 2* régiment de la garde de Paris; le citoyen Dautancourt, remplissant les fonctions
captaine-rapportenry assisté du citoyen Molin, capitaine an 18* régiment d'infanterie de ligne» choisi ponr remplir les fonctions de greffier; tous nommés par le général en chef, gouverneur de Paris, s'est réunie au château de Vincennes, à l'effet déjuger le ci-devant duo d'£ngbien sur les charges portées dans l'arrêté.
Le président a fait amener le prévenu libre et sans fers, et a ordonné au capitaiue-rapportcur do lui donner connaissance des pièces tant à charge qu'à décharge^ au nombre d'une.
Après Ini avoir donné lectnre de Tarriti susdit^ le président lui a fait les questions suivantes :
Vos nom, prénoms, âge, et lieu de naissance.
A répondu se nommer Louis-Antoine- Henri de Bourbon, duc d'Enghieo, né à Ghanlilly le 2 août 1772.
 loi demandé s*il a pris les armes contre la France.
A répondu qu'il avait fait toute la guerre, et qu^il persistait dans la dociaration qu'il a faite au capitaine-rap]iDrteur et qu'il a signée. A de plus ajouté qu*il était prêt à faire la guerre^ et qu'il désirait avoir du service daof la nouvelle guerre de l'Angleterre contre la France.
Oigitized by
A lui demandé s'il était encore à k solde de l'Angleterre.
A répondu que oui; qu'il recevait par mois 150 gainées de cette puissance.
La commission y après avoir donné an prévenu lecture de
ses déclarations par l'orcrane de son présidenÊ, et lui avoir demandé s'il avait quelque chose à ajouter dans ses moyens de défMise, il a répondii A*avoir rien à dire de phu^ y persister.
Le président a fiait retirer Tacousé^ le conseil délibéraui à
huis clos.
Le président a recueilli les voix en commeaçsat par le plus jeune en grade. Le président ayant émis son opinion le dmiier, ronanimilé des voii Ta déclaré eoapeUa, et en eeii"
séquence Ta condamné à la peine de mort.
Ordonne que le présent jugement sera exécuté de suite, à la diligence du capitaine-rapporteur, aprèe en avoir de^é lecture, en préeence des difiérentt délAchements du cerpa de garnison, an condamné*
Fait, clos et juge sans désemparer, jour, mois et an que dessus, avons signé : P« HuLLiN» Bazancoukt, Rabbb, BàR«- ROis» ôniTTOiii lUviER, Djlutàscmrt, roppoTêeur.
Mais les termes de cet acte soi-disant judiciaire ne satis* lireDl pas le Premier Consul qui, daos le Moniteur partait
la date du 1«' germinal, an ul, fit publier le suivant :
COMMISSIOl^ MIUÏAIRfi SiPÉCXAUË DU 29 Y££iTOsSfi AN XIU
« Au nom du peupU Français.
Ce jourd'hui 30 ventôse, an xii de la Eépubiiqv^, la commission militaire epéoiale, formée dans la I'* division
militaire, en ver ta de l'arrêté du gouvernement, en data du 2d ventôse» an xii, composée d'après k loi du 19 frucùdor an Yy de Wfi membres ; savoir :
Les citoyans HuUia, génial de brîgtde, eommandanl \m grenadiers à pied de le gtfde, préHdmt.
Guitton, colonel^ commandant le l*' r%iment da cuirassiers.
Butticovirt, oolenel, eommendent le V régiment d'in- &Dt0rie légère. -
Barrois, eolonel» oommendaiil le 96* régiment d'infanterie de ligne.
Ravier, colonel, commandant le IS"* régiment d'infantene de ligne.
Babbe, oolonel, oomnaiidAat le régiment de le garde
municipale de Paris.
Dautancourt, capitaine-major de la gendarmerie d'étitCi faisant les fonctions de capitaim^apporteur ,
Molini capitaine an 18* régime^ d'iatuiterie de Hgne, greffier.
Tous nommés par le général en chef Murât, gouverneur de Paris, et commandant la division militaire.
Lesquels président, membres, rapporteur et gre£&er« ne sont ni parents, ni alliée entre enz, ni du prévenu an degié prohibé par la loi.
La commission, composée par Tordre du général en chef, commandant de Paris, s est réunie dans le ciiàteau de Yincennes, dans le logement du commandant de ^ce, à feffetde jogerle noauné LeiuB-Aiitoine-fieiiri deBoorbon, duc d'Enghien, né à Cihantilly, le S août 1772, taille d'nn mètre 705 millimètres, cheveux et sourcils châtain -clair, âgore ovale, longue, bien £aite, yeux gris, tirant sur le brun, bonebe mejenme, nei eopiUini memen on pevi pointa, Inen 'fut.
Accusé, V d'avoir porté lee armes eeidxe la Bépnbliqoe
française.
V D'avoir offert ses servioes au gottvecnemant anglais, eanemi dn peuple Aanfaii.
3» I)*a?oir reça et acorédité près de lui des egents da gouvernement anglais, de leur avoir procuré les moyens de
pratiquer des intelligences en France, et d'avoir conspiré avec eux contre la sûreté intérieure et eitérieure de l'État.
4* De s'être mis à la tête d'un rassemblement d'émigrés Françaisi et autres, soldé par TAngleterre, formé sur les frontières de France, dans les pays de Friboarg et de Baden.
5" D'avoir pratiqué des intelligences dans la place de Strasbourg, tendantes à faire soulever les départements circonvoisins pour y opérer une diversion favorable à TAngle* terre;
€• D'être l'an des fauteurs et complices de la conspiration
tramée par les Anglais contre les jours du Premier Consul,
et devant, en cas de succès de cette conspiration, entrer en
France- La séance ayant été ouverte, le présidât a ordonné au
rapporteur de donner lecture de toutes les pièces, tant celles
à charge que celles à décharge.
Cette lecture terminée, le président a ordonné à la garde
d'amener l'accusé, lequel a été introduit Ubre et sans fers
devant la commission.
Interrogé de son nom, prénom, âge, lieu de sa naissance
et de domicile.
A répondu se nommer Louis-Antoine-Henri de Bourbon,
ducd'Enghien, âgé de 3S ans, né à Chantilly, près Paris,
ayant quitté la France depuis le 16 juillet 1789.
Après avoir fait prêter înterrogaloiro à Taccuse, par le
président, sur tout le contenu de raccusation dirigée contre
lui.
Ouï le rapporteur en son rapport et ses conclusions et
TaCi^usé dans ses moyens de défense^ après que celui-ci a eu déclaré n'avoir plus rien à ajouter pour sa justificalion, lo président a demandé aux membres s'ils avaient quelques observations à faire. Sur lenr réponse négative, et avant d'aller aux opinions, il a ordonné à Taccusé de se retirer. L'accusé a été reconduit à la prison par son escorte, et le rapporteur, et le greffier, ainsi que les citoyens assistants
dans l'aadiloiiey sa sont retirés sur l'invitation dn prési* dent.
La cominission délibérant à huis clos, le président a posé les questions qu'il suit :
Louis-Antoiue-Henri de Bourbon, duc d'Enghien, accusé: D'avoir porté les armes contre la République française, esHl coupable)
'l"" D'avoir offert ses services au gouvernement anglais, ennemi du peuple français^ est-il coupable?
3* D'avoir reçu et accrédité près de lui des agents dudit gouvernement anglais; de leur avoir procuré des moyens de pratiquer des intelligences en France ; d'ayoir conspiré avec eux contre la sûreté extérieure et intérieure de r£tat, est-il coupable?
V De s*étre mis à la téte d'un rassemblement d'émigrés français et autres soldés par rAngleterre, formé sur les frontières de la France, dans les pays de Fril>ouq^ et de Badeo, est-il coupable?
50 D'avoir pratiqué des intelligences dans la place de Strasbourg, tendantes à faire soulever les départements cir* eonvoisins, pour y opérer une diversion favorable à l'Angle-
terre, est-il coupable?
6® D'être l'uu des lauteurs et complices de la conspiration tramée par les Anglais contre 1^ vie du Premier Gonsul, et devant, en cas de succès de cette conspiration, entrer en France, est-il coupable t
Les vQi.\ recueillies séparément sur chacune des questions ci-dessus, commençant par le moins ancien en grade, le pré> aident ayant émis son opinion le dernier,
La conmûasion déclare le nommé Louis*Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Eoghien,
r A l'unanimité, coupable d avoir porté les armes contre la République française;
2* A» rnnanimité , coupable d'avoir offert ses services an gouvernement anglais, ennemi du peuple français;
3" A l'unanimité, coupable d'avoir reça et accrédité près de loi des agents dudit gouvernement anglais, de leur avoir
procnrf les moyens de pratiquer des kitelligenoee en France et d'avoir conspiré avec eux contre la sûreté eitérienre et intérienre de l'Etal ;
4" A l'unanimité, coupable de s'être mis à la tête d'un rassemblement d'émigrés français et autres, soldés par TAngleterre, formé sur les frontièree de la France, dans les pays de Fribourg et de Baden;
5* A l'unanimité, coupable d'avoir pratiqué des intelligences dans la place de Strasbourg, tendantes k faire soulever les départements circonvoisins pour y préparer une di'version fiivorable à TADgleterie ;
6^ A Tunantmité^ coupable d'être Ton des fanteom et complices de la conspiration tramée par les Anglais contre la vie du Premier Consul, et devant, en cas de succès de celte conspiration, entrer en France.
Sur ce, le président a posé la question relative à Tapplication de la peine : les voix recneillies de nouveau dans la
forine ci-dessus indiquée*
La commission militaire spéciale condamne à l'unanimité, à la peine de mort , le nommé Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Ënghiea, en réparation des oi^es d'espion» nage, de correspondance avec les ennemn de la République^ éPattenlat contre la goreté intérieure et extérieure de la République.
Ladite' peine prononcée en conformité des articles 2, titre 4 du Gode militaire des délits et peines, du 91 brumaire an V*; 1", 11% 2« seetioo du titre 1* du Ooà» pénal ordinaire, du 6 octobre 1791, ainsi conçu, savoir :
Art. 2 (du 21 brumaire an v). < Tout indi?idu, cpiQk que soient son état, qualité ou proHneunon, convaincu d'espieiaiage pour Tennemi, sera puni de mort. »
Art. 1» (du 6 octobre 1791). < Tout complot ou attentat contre la République sera puni de mort. »
Art. 2 (du 6 octobre 1791). < Toute conspiratioi^ et coin* ]^t, tendant à troubl w l'Dtai par me gnerre civile, en armant les eit^ens les uns eimtre les entra, m <eenlfe Peseicice de l'tnforité légitime, sera puni de mort. »
Enjoint aa eapitaine rapporteur de lire de suite le présent jugement, en présence de la garde assemblée sons les armes^
au condamné.
Ordonne qu'il en sera envoyé dans les délais prescrits par la loi, à la diligence du président et du rapporteur, une expédition^ tant an ministre de la guerre qn'an grand joge, ministre de la justice, et an génénl en chef, gonvemear de
Paris.
Fait, clos et jugé sans désemparer, les jour, mois et an dits, en séance publique; et les membres de la commission militaire spéciale ont signé, ayec le rapporteur et le greffier, la minute du jugement.
Signé : Ouitton, Bazancourt, Batibr, Barrois,
Rabbe, Dautancourt, capitaine rapporteur, MouN, capitaine greffier, P. Hullin, président*
II existe à la bibliothèque un dessin du château de VîncenneSf pris par un oiâcier dans la nuit du 20 au 21 mars
On ne voit qae le château au mUien des ombres sileneieu-
ses de la nuit et, dans un des fossés, trois gendarmes qui creusent une tombe à la clarté sinistre et douteuse de la lune.
C'est là, dans ce site funèbre, au pied du pavillon de la Reine que fut exécuté le duc d'Enghien.
On connaît une relation fort intéressante de cet affreux événement; elle est due à Tun des gendarmes qui furent acteurs forcés dans ce drame sanglant. C'est Moreau, le vainqueur de Hohenlinden, qui a recueilli ce récit de la bouche du soldat k la garde duquel il était confié. Ce fut quelques jours après la catastrophe qui jeta Teffroi et la stupeur dans Paris que le général Moreau obtint du gendarme les détails de cô qui s'était passé dans la nuit du 20 au 21 mars, au pied du pavillon de la Reine. Le général fit connaître à l'un de ses amis, M. Borgh, la relation du gendarme. M. Borgh la consigna danti une lettre qui porte la date du 24 février 1811.
Voici le récit du soldat, tel que M. Borgh Ta écrit :
< Commandé de service extraordinaire au chftteau de Vincennes, ainsi que plndenrs de mes camarades, je ne savais nullement, ni eux non plus, de quoi il était question. Vers
les onze heures du soir nous apprîmes , mais confusément,
que le duc d'EDghien convainca d'avoir voulu faire assassiner Bonaparte, incendier Paris...., etc., était dans le château pour y être jugé cette nuit même.
« A nne heure du matin seize d'entre nous, du nombre desquels j'étais, reçûmes l'ordre de prendre et charger nos armes. On nous lit ensuite descendre dans les lossés du cliâteau en observant le plus grand silence et sans nous informer de ce que ron se proposait.
« Arrivés à trois ou quatre pas du premier angle, on nous fait faire halle Tanne au pied.
« La nuit était froide, pluvieuse et très-obscure. Au bout d*uûe grosse demi-heure de silence el dlmmubiiilé, que tout nous fit paraître plus longue, on nous dit enfin qu'un conspirateur bien convaincu d'avoir voulu tout bouleverser et re« plonger la France dans les horreurs des derniers temps de Robespierre, et très-justement condamné à mort, allait être amené sous peu d'instants vis-à-vis de nous, k la distance de quatre on cinq pas, que le signal de le fusiller serait donné par un officier fiîisant face au criminel, et que ce signal serait : !•* de porter la main à son chapeau, 2° de se découvrir la tête. On nous recommanda de nouveau de ne pas bouger, d'observer constamment le plus grand silence et de n'avoir d'yenz que pour le signal et le criminel, etc....
« Quelques-uns firent observer que robscurité de la nuit ne permelUit pas que Ton vît à un pas devant soi; on leur répondit qu'il y serait pourvu lorsqu'il en serait temps. — Qu'eaz ne sciaient pas vus, mais qu'ils verraient très-bien.— Chacun se tut et le plus morne silence succéda.
« Vers les trois heures du matin , nous entendîmes marcher vers nous et, conformément à un signal convenu d'avance (séparés en deux pelotons de huit hommes chaque), nous nous préparâmes.
« Bientôt, à la faible lueur d'une sorte de lanterne sourde à demi ouverte, que portait un adjudant-général enveloppé d'un' manteau, nous vîmes ce mi'^me aijudaat-général dépasser l'angle du mur d'environ sept ou huit pas, suivi à peu
près à la même distance par unr homme (c'était le malhearenx prînee) qn'oD fit arrêter préeieément yis-i-yis dé sons,
à cinq pas tout au plus. L 'adjudant-général tenait sa lanterne de manière qu'on ne pouvait effectivement pas nous voir, quoique nous vissions distinctement, non-seulement les deux personnesdéjà nomméee, mais eneore quelques autres (prhicipaiement des gendarmes) qui fermaient la marche et ne tardèrent pas à se retirer de quelques pas aussi lut que le prince se fut arrêté.
ff Alors aussi nous observâmea qu'un trou fîntichement fouillé se tiN>uvait entre le prince et nous (il ne pouvait pas non plus le ▼oîrj.
" L'adjudant-général, s'étant arrêté, se retourna pour faire face au prince, ouvrit son manteau et, s'éclâiraut de sa lanterne, lut l'acte d'accusation et la sentence.
« Lorsqu'il eut fini, le prince, qui était debout, demanda qu'il lui fût accordé de voir Bonaparte et de lui parler. L'adjudant-général, sans dureté dans ses expressions ou dans le son de sa voix, répondit que cela ne se pouvait pas; le prince demanda qu'il lui fût au moins permis d'écrire à Bonaparte, Cette demande fut refusée de même que la première. Alors l'illustre victime exprima le désir qu'on lui accordât un ecclésiastique pour lui administrer les secours de la reliirion, témoignant en même temps quelque conHauce qu une demande si juste ne pourrait être révisée, observant d'ailleurs qu'une ou deux heures suffiraient»
« L'adjudant-général, paraissant ému ou hnmilié, lui répondit d'une voix faible el altérée qu'il était peint' de devoir refuser même celte dernière demande , mais que ses ordres étaient positifs....
« Alors Mgr le duc d*Enghien levant les yeux au ciel et élevant la voix s'écria : « Combien il est affreux de périr « ainsi de la main des Français ! »
« En ce moment l'adjudant-général, portant vivement la main à son êhapeati comme s^ii eût craint ce que pourrait ajouter le prince, et se découvrant aussitôt, liuit gendarmes &*ent feu.
tomba morl et fol anantAt mii^ to«e faalnlW, dans la fosse cfiit hii «ml été préparée. L'a^vteifr-gëiiëral
Be se retira qu'après l'avoir fait combler. »
Un incident dont le gendarme ne parle pas et qui im* pressionna assez vivement les assistants, se passa dans le fossé, quelques instants avant la mort du eondamn j et après la lecture de la sentence. Voici comment Nougarède de Fayet en rend compte :
• L'adjudant Pelé, qui commandait le détachement, s'avwça liBB&t an mmn le jugement de h eommission militaire, Bn apprenant qu'il était eondamné à la mort, le prinoe ^^arda un momant le silence; puis s'adressant au groupe qui était devant lui, il demanda s'il n'y avait pas quelqu'un qui voulût loi rendre un dernier service? Le lieutenant Noirot s'approelia anssitfti et le prince kii ayant parlé toat bas : « SeDdarmes, > dit4l en se retournant , « iSin de vous a-t*il i une paire de ciseaux? » Sur la réponse affirmative les ciseaux furent passés de maia en main et remis au prince. Il s en servit pour couper une mèclie de ses cheveux^ Tenveloppa dans du papier avec un anneau d*or et une lettre et pria le lieutenanfc Nosrst de faire tenir k tout à la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort.
Les dernières volontés du mourant fnrent-elles exécutées? On rignore. Un seul document existe relativement à ce dé* p6t sacré, e*est le reçu savant dmmé par Réal an général de brigade Hullio.
« Paris, le 30 ventAse de Tan xu de la République
(21 meurs ie04).
« Le conseiller d'État, spécialement chargé de Tinstruotion et de la suite de toutes les affaires relatives k la tranquillité et k la sûreté intérieure de la République,
t An général de brigade Hullin, commandant les grenadiers de la garde consulaire.
« A reçu du général de brigade HuUin, commandant les grenadiers à pied de la garde, un petit paquet contenant
des cheyenx^ un anxienu d'or et une lettre, ce petit paquet portant la snaeription suivante : Pour être remis à madame
la priace^se de Ruban, de la part du ci-devant duc d'Enghien.
« Réal. »
Dans la soirée du 21 mars le bruiL se répandit dans Paris que le duc d'Enghien avait .été fusillé* Une impression sinistre s'étendit snr la ville quand on y apprit Fezécntion du prince. Indépendamment ides royalistes qui s'indignèrent pro*
foûJément parce qu'un des chefs de leur dynastie était frappé, il y eut un sentiment unanime de répulsion parmi les hommes pour qui la liberté était quelque chose ; on se demanda ce que signifiait ce jugement prononcé au milieu des ténè<-
bres entre les murs d'une prison d'État, en dehors de toutes les formes ordinaires de la j ustice. Mille bruits sinistres coururent dans la ville. Une terreur folle vint glacer tous les cœurs.
Dès le lendemain de Pexécution, la foule se rendit à Vin-
cennes ; elle voulait voir le lieu oîi ce crime s'était accompli. Bourrienne raconte que le duc d'Enghien avait un petit chien auquel il était fort attaché; depuis la mort de son maître ce fidèle animai revenait sans eesse dans le fossé ^ k la place iatale. « Quel empressement, poursuit Bourrienne, n'y eut-il pas à visiLer ce lieu de douleur ! »
C'était un véritable pèlerinage. On fixait la place où avait succombé la jeune victime jusqu'à ce qu'une larme vînt empêcher de la distinguer; et Ton admirait la fidélité dn pauvre chien. La police toujours inquiète y mit bon ordre. Il fut défendu de passer par cet endroit; et le chien n'alla plus gémir sur la tombe de son maître.
Josqu'à la révolution de Juillet un monument élevé en 1 816 marquait le lien de ce grand attentat et le but des pèlerinages d'une foule attérée.
Un fût de colonne en granit rouge élevé sur une base de
marbre noir rapptlaît cet assassinat politisas* On y lisait cette inscription:
HteeeddU.
Un pûi te-croîx de pierre, situé à quelque distance de la colonne, indiquait remplacement de la fosse dans laquelle le corps a reposé pendant quinze ans. Un beau saule pleureur ombrageait ce monument; saule et monument tout a disparu
depuis 1830.
Dans la matinée du 21 mars M. de Ghàteaubriand se disposait â aller prendre congé de Bonaparte. L'auteur du Gé^ nie du Christianisme dont la deuiième édition venait d'être dédiée au Premier Consul, devait se rendre au poste diplomatique auquel il avait été appelé dans le Palais. C'est eu se * rendant aux Tuileries que les crieurs publics lui apprirent la mort du ducd'Enghien. Bourrîenne consacre quelques lignes à cet inoldent« « Aussitôt, dit*il| Gh&teaubrîand envoya au Premier Consul sa démission de ministre plénipotentiaire. La colère de Bonaparte en recevant cette démission fut horrible. Sa sœur Élisa eut peine à en conjurer les suites, et les amis de Ghàteaubriand, fort alarmés, vinrent tous les matins, pendant quelques jours, s'informer s'il n'avait pas été enlevé pendant la nuit. »
L'impressiou produite à Paris par ce crime officiel s'étendit et franchit bientôt la frontière*
Les serviteurs, les amis, les parents de Bonaparte
étaient consternés, dit Ghâteaubnaad dans ses mémoires d'outre-tombe. A l'ctranger, si le langage diplomatique étouffa subitement la sensation populaire, elle n'en remua . pas moins les entrailles de la foule. Dans la famille exilée des Bourbons, le coup pénétra d'outre en outre : Louis XVIII renvoya au roi d'Espagne Tordre de la Toison d'or, dont Bonaparte venait d'être décoré; le renvoi était accompagné de cette lettre, qui fait bonneur à l'àme royale :
< Monsieur et cher cousin, il ne peut y avoir rien de com«
« Bran entre moi et h grand crûnind que Tandace et la fbr^ c tnne ont placé sur un trône qtt*il a en la barbarie de sonil^
« 1er du sang pur d'un Bourbon, le duc d'Enghien. La reli- « gion peut m'engager à pardonner à un assassin ; mais le n tyran de mon peuple doit toujours être mon enoemi. La < Providence, par des motifs inexplicables, peut me eon* « damner k finir mes jours en exil; mais jamais ni mes con- « teraporains ni la postérité ne pourront dire que, dans le c temps de Tadversilô, je me sois montré indigne d' occupe per, jusqu'au dernier soupir, le trône de mes ancêtre». »
<r II ne faut point ou-bîier un autre nona, qui s'assucie au nom du duc d'Énghien ; Gustave-Adolphe^ le détrôné et le banni, fut le seul des rois alors régnants qui osa élever la voix pour sauver le jeune prince français. H fit partir de Carlsrulie im aide de camp yiorteur d'une lellrc à Bonaparte ; la lettre arriva trop tard; ie dernier des Condé n'existait plus. Gustave-Adolphe renvoya an roi de Prusse le cordon de l'Aigle noir, comme Louis XVIII avait renvoyé la Toison d'or au roi d^spagne. Gustave déclarait à l'héritier du grand Fréddnc que : « d'après les lois de la chevalerie, il ne pou- « vait consentir à être le frère d'armes de l'assassin du duc « d'£nghien. » (Bonaparte avait l'Aigle noir). »
U fallut donner connaissanee an public de ce qm venait de se passer à Vincennes, Le Premier CSonsol voulut sans doote arrêter lui-même la forme dans laquelle cet acte de son
gouveruement s'était accompli, car voici Ja correspondance qui fut échangée entre les principaux fonctionnaires à oe
« Pafiâ; le 30 ventôse de l'an xu de la République.
« Le eonseiller d'Étali q>éeialement diargé de Tinstnietien et de la suite de tontst les afiaires relatives k la tranquillité et à la sûreté intérieures de la République.
« Au général de brigade Hullin, commandant les grenadiers de la garde.
« Je vous prie de me transmettre le jugement rendu ce matin contra l'ex-duc d'£nghien| ainai que les interrogatoires qu'il a subis.
« Je TOUS serai obligé, si tous pouvez ies remettre à Tagent qui vous portera ma lettre.
« J*ai l'honneur de vous saluer,
« Réâl. »
Soit que le général HaUin n'eût pas reçu cette lettre^ sott quïl ait néghgë « de transmettre » les pièces réclaméesi R^al
lui adressa le même joui ime seconde missive»
« Paris, le âû ventôse de Fan x i de la Répubiûiue
(21 luars im).
« Le conseiller d*État, etc.^ au général de brigale Hullin. « Général,
« J'attends le jugement et les interrogatoiree de Tez-duc dDngbien, pour me rendre à la Malmaison, auprès du Premier Cuusui.
< Veuillez meiaire savoir à quelle heure je pourrai avoir Mi pièces. Le porteur de ma lettre pourrait se chaj|^ da paquet, et attendrait qu'il fût prêt, si les ezpéditioiis mit avancées.
c J'ai rhonneur, etc*
Murai de son côté correspond avec Hullin :
Au oÉMiRAL Hullin.
« Le f genninal an xii de la République
(22 mars 1S04}.
« Le général en chef, gouverneur de Pari«?.
« £avoyei-moi, je vous prie, mon cher Hullin, copie de
l'interrogatoire qu'on a fait subir au ci«devant duc d'£ngliieii.
« n pourrait être utile an citoyen Thuriot,
< Je vous salue,