CHAPITRE PREMIER
Sommaire. — La sensation de fatigue qu'accusent les neurasthéniques est-elle imaginaire ? — Importance de la question au point de vue de la pathogénie et du traitement — Réalité objective de l'amyosthénie ; ses caractères : souvent la force de pression dynamométrique'est assez grande, mais elle s'épuise très promptement. — L'amyosthénie neurasthénique comparée à la sensation de fatigue des tuberculeux, des diabétiques, des cachectiques. — Variations diurnes de l'activité musculaire chez les neurasthéniques ; influence de l'heure, du repas, de Tacte génital, de l'état électrique de l'atmosphère, etc. — La fatigue neurasthénique obéit à certaines lois : elle ne cède pas à la suggestion. — Causes d'erreur possible avec la méthode dynamométrique et la jnéthode ergographique. — Trois graphiques de l'état des forces chez des neurasthéniques et des mélancoliques. — On ne peut se renseigner scientifiquement sur la réalité objective de l'amyosthémie neurasthénique qu'en étudiant les variations du tonus dans les muscles qui échappent à l'influence de la volonté, dans les tuniques musculaires de l'appareil circulatoire, notamment.
La plupart des auteurs qui ontécrit surla neurasthénie ; ne consacrent à ce symptôme que quelques lignes de description sommaire ; ils semblent dominés par Fidée qu'il s'agit là d'un phénomène essentiellement subjectif. Dans son remarquable petit ouvrage r Hygiène du Neurasthénique^ M. Gilbert Ballet dit en propres termes que :
riO LES GRANDS SYMPTOMES NEUR^ASTHÉNIQUES
« dans la majorité des cas, ramyosthénie neurasthénique, tout en étant plus ou moins continue, varie, s'atténue, se dissipe ous'accroît du jour au lendemain, on pourrait dire d'un instant à l'autre, et cela sous Finfluence de causes qui sont principalement d'ordre moral ». Il ajoute quelques lignes plus loin que cette impuissance motrice lui paraît dépendre bien plus d'un trouble purement psychique que de l'épuisement rapide de la cellule cérébrale ou des muscles.
Etant donné qu'il s'agit du symptôme prédominant et, pour ainsi dire, essentiel de la maladie de Beard, j'estime que c'est là question capitale, et qu'il faut serrer de plus près. Nous serons conduits en effet à un traitement tout à fait différent, selon que la. sensation de fatigue sera considérée comme imaginaire ou réelle, selon que la neurasthénie nous apparaîtra comme une maladie primitive de l'esprit à réaction secondaire sur les organes, ou, au contraire, comme une maladie du physique à réaction sur le moral.
Nous avons devant nous l'exemple, assurément fort instructif, d'une autre névrose, Thystérie. Grâce aux analyses pénétrantes qu'on en a fait depuis une quinzaine d'années, nous savons maintenant que l'hystérie est, au premier chef, un état morbide dérivant de l'idée fixe, du rétrécissement du champ de la conscience. En serait-il de même pour la neurathénie, dont les stigmates se mêlent fréquemment, chez un même malade, aux stigmates de la névrose sœur ? Dans un autre cha-
pitre nous nous reposerons la question avec tout un ensemble d'arguments qui nous aideront à conclure. Contentons-nous pour le moment d'analyser la sensation de fatigue, et d'observer sous quelles influences elle s'apaise ou redouble d'intensité.
Si vous interrogez à tête reposée un névropathe intelligent, comme il s'en rencontre souvent, il vous dépeindra sa fatigue comme une sensation — presque douloureuse dans ses moments d'intensité — , de pesanteur de tout le corps, qui réclame un effort incessant de la volonté pour se tenir debout, courir, gravir une côte ou monter des étages. La simple station debout est plus pénible encore que la marche, parce qu'elle exige une tension plus prolongée des mêmes groupes musculaires. C'était, certes, un neurasthénique, cet Arabe qui nous a laissé le proverbe célèbre : « Mieux vaut être assis que debout, couché qu'assis, mort que couché. » Rien ne saurait mieux dire la lassitude des névropathes, et le pessimisme qui en découle.
Le neurasthénique, en effet, ne perd pas une occasion de s'asseoir, de se caler dans un fauteuil, et, pour peu que l'occasion soit propice, de s'étaler sur un divan. S'il est contraint de demeurer un certain temps sur ses jambes,la sensation demi-douloureuse qui le tient aux jarrets, à la racine des cuisses et dans les lombes, revêt bientôt les caractères d'une véritable raideur endolorie, avec impatiences dans les jambes, puis énervement général pouvant aller jusqu'à l'extrême excitation ; et tout cela
se calme très promptement avec quelques minutes de repos dans le décubitus, àFabri delà grande lumière et du bruit.
Ce sentiment profond d'impotence musculaire s'accompagne ordinairement de phénomènes plus objectifs. De même que nous reconnaissons un cheval surmené à l'attitude veule et demi-fléchie de ses jambes, de même on reconnaît l'homme épuisé et, si j'ose dire, fourbu par la névrose, aux points d'appui qu'il cherche pour venir en aide à ses muscles dépourvus de tonicité. Souvent, alors qu'il marche ou qu'il descend un escalier, le tonus va même jusqu'à se supprimer tout à fait pour une seconde : une jambe ou l'autre se dérobe subitement =€omme au coup du coupe-jarret.
Ce qui est vrai des membres inférieurs Fest aussi des membres supérieurs ; et l'on sait avec quelle peine les névropathes des deux sexes, les femmes surtout, tiennent leurs bras levés pour atteindre du linge sur une étagère, ou pour ranger des livres haut placés ; on sait combien leur sont pesants les fardeaux qu'il leur faut porter, et que, s'ils sont capables d'un violent effort jnomentané, si, par exemple, ils peuvent mener loin, d'un coup brusque une fois donné, l'aiguille du dynamomètre, tout effort prolongé leur est véritablement impossible. L'épuisement vient vite dès qu'il s'agit d'une tenue d'effort. A l'aide de l'ergographe de Mosso ou des instruments similaires, il est facile de constater que la série de contractions données par le groupe musculaire qui
travaille s'abaisse beaucoup plus vite et s'éteint beaucoup plus tôt que chez un sujet sain de même musculature et placé dans des conditions comparables. Au dynamomètre ordinaire le neurasthénique amène quelquefois d'une brusque contraction un chiffre qui surprend au premier abord, et qui est supérienr à ce que Ton eût pu croire. Mais si Ton fait usage de l'appareil de M. Charles Henry *, on constate que la contraction musculaire, pour brillante qu'elle paraisse, défaille presque tout de suite. Au physique comme au moral, l'énergie du neurasthénique n'est que feu de paille bientôt éteint.
Fait qu'il importe de noter, aucun malade ne se trouve bien d'aller violemment à rencontre de sa sensation de fatigue^, et de se contraindre de but en blanc à une marche, à une course, à une longue station debout, au piétinement dans la foule, à la visite d'un musée, qui sont choses particulièrement épuisantes. L'effort voulu, et obtenu pour un moment, aboutit invariablement à
(4) On sait que l'ingénieuse invention de M. Charles Henry consiste essentiellement en un dynamomètre dont le cadran marque, non seulement le chiffre indiquant la force de pression, mais encore le temps qu'a duré cette pression maxima. Il a malheureusement le même inconvénient que la plupart des autres dynamomètres, celui de blesser la main qui le serre, en sorte que la pression est souvent limitée par la douleur, au moins autant que par l'épuisement de l'énergie.
(2) Je dis violemment, car il y a toute une nombreuse catégorie de malades présentant l'ensemble des signes de la neurasthénie, qui ne sont, en réalité, que des intoxiqués, et qui guérissent par élimination des poisons, digestifs ou autres, dont leur organisme est saturé. Nous verrons, au chapitre suivant, à quels signes on les distingue des simples déprimés du système nerveux. Chez ceux-là, l'exercice physique, non point brutal, mais obtenu par entraînement progressif, constitue un bon moyen de traitement, ainsi que l'a fort bien observé M. Fernand Lagrange. Voir notamment les Mouvements Méthodiques et la Mécanothérapie (Paris, Félix Alcan, p. 429 et suiv.).
une dépression plus marquée. Il semble donc qu'on puisse discerner, chez nos malades, quelque chose de plus objectif, de plus réel que dans Thystérie, où Ton ne voit que phénomènes prenant corps sous l'empire d'une auto-suggestion, et gardant leur intensité jusqu'à ce qu'une suggestion inverse, venue d' autrui ou du sujet lui-même, les supprime d'un souffle.
Chez le neurasthénique c'est manifestement la tonicité musculaire qui défaille ; il y supplée, tant bien que mal, en faisant intervenir sa volonté, au prix d'un douloureux effort qu'il faut toujours renouveler. L'homme normal exécute d'une manière automatique, insconsciente, toute réflexe, mille choses que le névropathe est obligé de vouloir énergiquement, en faisant donner son cerveau pour des besognes fort au-dessous de lui dans l'ordinaire de la vie. Or rien n'est épuisant comme de vouloir constamment.
Cette absence de tonus musculaire avec impérieux besoin de s'étendre, de supprimer l'effort, n'appartient pas en propre aux névropathes. A cela près parce qu'elle ne se justifie par aucune lésion organique appréciable, leur fatigue ne diffère absolument pas de celle d'un diabétique, d'un tuberculeux, d'un cancéreux; elle a les mêmes caractères, et subit à peu près les mêmes modifications : un nuage qui passe, un rayon de soleil, ôtent ou donnent la tonicité à un phtisique, sans que personne mette en doute la réalité objective du sentiment de lassitude dont il se plaint.
Lorsqu'on nous dit que Tépuisement nerveux chez les neurasthéniques est un phénomène purement subjectif, on ne fait que donner une interprétation à mon sens trop facile, et qui, pour être la première qui se présente à Fesprit de chacun, ne lîi'en paraît pas moins fragile.
J'ai eu récemment l'occasion d'observer le fait topique que voici.
Une de mes malades atteinte de rhumatisme chronique déformant, et réduite, depuis près d'un an, à ne marcher qu'avec beaucoup de peine et dans l'attitude la plus disgracieuse, vit un jour arriver sur elle un cheval emporté : subitement transformée par la peur, elle recouvra pour un moment sa souplesse perdue, et put courir huit ou dix pas, jusqu'à un perron qu'elle gravit avec la plus invraisemblable agilité. Le soir même et le lendemain, son ankylose était plus marquée que jamais. Elle n'a cédé de nouveau qu'une autre fois et pour quelques minutes, un jour que M"*® X*** voyait venir à elle un homme depuis longtemps perdu de vue, et à qui il lui déplaisait souverainement d'apparaître enlaidie. Son amour-propre était si vif que, pour quelques secondes, et au prix d'une aggravation immédiatement consécutive, elle put dompter sa raideur et ne pas paraître trop gauche. Voilà deux exemples bien nets de l'influence d'un état mental sur un état physique. Il ne viendra pourtant à l'idée de personne de traiter de maladie imaginaire le rhumatisme déformant.
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Ces sortes de faits prouvent uniquement que certaines émotions sont toniques ou déprimantes, et que le cerveau, particulièrement impressionnable des gens nerveux, en subit avec amplitude l'impression purement mécanique. Leur fatigue n'est point un phénomènp imaginaire. Ils la ressentent vivement et quelquefois en exagèrent Texpression, dans ces moments où ils ont tant besoin de la pitié d' autrui et si grand'peur de l'ironique incrédulité de leur entourage, qu'ils amplifient leur mal pour être plus touchants.
D'ailleurs, il s'en faut de beaucoup que Tamyosthénie neurasthénique ne subisse d'oscillations que sous l'influence de causes du domaine moral. Les phénomènes le plus évidemment physiques l'impressionnent pour le moins autant.
Au réveil, notre névropathe a grand'peine à tenir debout. Il n'est point comme l'hystérique demeuré sous la domination d'un rêve de la nuit. Si nous le voyons tout à fait dénué de ressort et de force, c'est simplement qu'il reste encore dans un état intermédiaire entre le sommeil et la veille. Il lui faudra des heures pour se réveiller tout*à fait*; et par contre, le soir, quand la somme des excitations diverses venues du monde extérieur l'aura toutàfaitmisen train, il ne s'endormira qu'à grand peine, pour ce motif que son essence même serait de continuer indéfiniment ce qu'il a commencé. Pareil
(1) Voir à ce propos, au chapitre suivant, le graphique n» 7, p. 39.
en cela aux enfants, auxquels il est très comparable, plus il dort, plus il veut dormir, plus il mange, plus il a faim.
Donc, épuisé dès le réveil, notre malade, un instant ranimé par le premier repas, défaille et perd pied de nouveau quand vient l'heure du déjeuner. Le repas de midi lui procure ordinairement une sensation de bienêtre et un apport de forces. Notez que l'utilisation chimique des aliments qu'il prend n'enrichira réellement sa nutrition que plusieurs heures après leur ingestion. Est-ce donc là encore une vigueur imaginaire- que lui apporte le repas ? Franchement je ne le crois pas. Outre
que l'ingestion du bol alimentaire apaise la sensation de faim — qui chez ces malades-là prend parfois les proportions d'une angoisse et d'une douleur, — il est certain que la simple friction par un corps étranger de la paroi du tube digestif détermine un rehaut de tonicité tout à fait comparable à celui que procurent une friction au gant de crin, une séance de massage ou la pluie d'étincelles de la machine statique. Nous reviendrons plus tard* sur l'ensemble des procédés mécaniques permettant le relèvement de là tonicité. Contentons-nous pour le moment d'enregistrer ce fait banal que le neurasthénique,^ fortifié par le repas, en ressent encore le bienfait deux ou trois heures après, s'il a su s'astreindre au régime qui l'affranchit de la dyspepsie coutumière. Vers
(1) Voir ch. XI, p. 312 ot suiv.
De Fleury. — Neurasthénie. 2
5 heures, nouvelle dépression que le dîner répare. L'heure où notre malade goûte un peu de bien-être et d'entrain à vivre, c'est ordinairement celle où il serait logique de dormir.
Un nuage qui passe, l'orage qui s'approche, l'imminence de la pluie et, d'une façon générale, tout ce qui dépend de la tension électrique de l'atmosphère, coupe les jambes aux neurasthéniques, et les fait se traîner péniblement, avec effort. Mais le soleil vient-il à reparaître dans le ciel bleu, voici que leur corps s'allège et que leur marche prend un rythme vif, une allure plus dégagée. Sans doute on peut voir là l'effet de ce qu'on nomme l'imagination, effet mystérieux et que l'on ne se donne point la peine d'expliquer. Mais tout de même il faut bien prendre garde d'abuser des explications faciles. Dans le domaine obscur de la pathogénie des névroses, on a tendance à tout mterpréter par la suggestion, véritable bonne à tout faire, si j'ose m' exprimer ainsi. Dans l'hystérie elle a son rôle continu, manifeste; on peut toujours la déceler. Il n'en est point de même ici. Pourquoi ne pas admettre par exemple, puisque c'est là un fait que nous savons de connaissance scientifique, que les rayons lumineux et caloriques du soleil — à condition bien entendu que leur intensité ne soit pas excessive — constituent un puissant tonique pour tout ce qui vit et respire à la surface de ce globe. Les bien portants, au cerveau ferme, ne ressentent pas aussi vivement la tristesse d'un ciel de plomb; ils la ressentent
cependant un peu, d'une façon subconsciente. Si tous les peuples primitifs ont divinisé le soleil, c'est qu'il était pour eux, non seulement Celui qui mûrit les moissons, mais encore Celui qui conseille la joie et donne Tespérance. Lorsque tombe la nuit, notre neurasthénique sent sa force fléchir et son esprit s'inquiéter; il accueille comme un bienfait l'éclat des lampes aux lueurs vives.
La musique l'exalte, le silence Tendort, trop de loquacité l'excède. Au total sa fatigue cède aux stimulations modérées venues du monde extérieur; mais comme il est peu résistant, il succombe à Tassant des excitations trop intenses ou trop diverses. Au delà d'un certain degré, les stimulations les plus toniques deviennent accablantes, la grande chaleur, le grand froid, comme aussi l'air trop vif. Promenez un nerveux, accoutumé à Tatmosphère stagnante de la ville, et saturez-le d'oxygène à la campagne ou sur un haut plateau ; et cela sans qu'il se fatigue, en voiture par exemple et sans qu'il ait à faire un mouvement — et pendant les premières heures vous le verrez tout somnolent, tout accablé, par cela môme qui doit, après accoutumance, le vivifier et l'éveiller le mieux de sa torpeur.
La sensation de fatigue, ce sentiment de pesanteur du corps, ce besoin d'efforts pour marcher, pour monter, pour se tenir debout, et ces jarrets qui se dérobent, et ce peu de stabilité qui fait qu'au moindre choc le malade perd équilibre et doit se rattraper, ce vide dans la tête qui fait croire à la syncope prochaine et qui
d'ailleurs n'y aboutit jamais, cet angoissant besoin de réparer ses forces et de prendre des aliments, tout cet ensemble qui caractérise Tépuisement nerveux, obéit donc à des lois stables qui sont des lois de mécanique. Comme nous voilà loin de Thystérie dont les signes, au lieu de subir Tinfluence du monde extérieur, demeurent entièrement soumis à l'image mentale qui les a faits éclore .
Ces lois de mécanique nous les retrouvons avec une même constance, si nous étudions chez nos neurasthéniques cette fatigue, si redoutée de la plupart d'entre eux, que donne le coït. Presque tous et, bien évidemment, sans s'être donné le mot, racontent à quelques variantes près, l'histoire que voici : les premières heures qui suivent l'acte sexuel sont accompagnées d'un rehaut de belle humeur, d'entrain à vivre, et c'est le lendemain, après que le sommeil, pourtant présumé réparateur, a fait son œuvre amollissante, que les voilà tout accablés, meurtris desjambes, endoloris des lombes, et pleins de ce remords physique qui leur ôte pour quelques jours toute envie de recommencer. Chez quelques autres, la torpeur et la somnolence, et la mauvaise humeur d'avoir cédé à la tentation, surviennent sans délai. Mais Tun ou l'autre de ces types se reproduit fidèlement. Nous verrons par la suite que cet état d'esprit n'est rien d'autre que le reflet mental d'un abaissement du tonus nerveux.
J'ai donc grand'peine à croire, comme tant de neu-
rologistes, à la subjectivité pure et simple de la sensation de fatigue chez les neurasthéniques vrais. Ce qui peut prêter à Terreur, c'est d'abord que, dans bon nombre de cas, l'hystérie mêle ses symptômes à ceux de la neurasthénie ; et c'est aussi ce fait que, chez beaucoup de neurasthéniques vrais, l'habitude prise de se lamenter sur l'épuisement de leurs forces subsiste un certain temps à leur réparation réelle. Cela se conçoit aisément pour peu que l'on ait pris la peine d'étudier cette formation très ordinaire de l'esprit, que M. PauJhan a nommée la « synthèse mentale ». Voici ce qu'il entend par là. Sous Tinfluence d'un long séjour dans l'atonie, le système nerveux finit par se constituer de toutes pièces un état mental adapté, de même sens, conforme. Dès lors, l'esprit s'installe en cette forteresse, obligeant toute sensation nouvelle à rentrer dans la masse, et l'interprétant dans le sens pessimiste, attristé, craintif, où tout désormais s'interprète. Lorsque survient l'amélioration, elle est tellement étrangère à tout ce que l'esprit a coutume de concevoir, qu'il n'y croit pas, qu'il la dénie. C'est seulement alors qu'elle est acquise depuis un certain temps déjà, que la synthèse morbide finit par se résoudre et par céder à l'évidence. Notez qu'il a fallu un certain temps d'épuisement corporel pour que l'état mental devint mélancolique ; de même, il faut un certain temps après le retour à la force, pour que l'état mental redevienne optimiste. Si maintenant nous demandons à la thérapeutique de.
nous aider à bien comprendre la nature intime de la fatigue des névropathes, elle va nous éclairer aussi à sa. manière.
Un grand nombre de neurologistes, et M. Gilbert Ballet notamment, estimant qu'il y a beaucoup d'imagination dans ce sentiment de lassitude, en déduisent avec logique qu'il faut le vaincre par la suggestion. Ils ajoutent, pour la plupart, que la suggestion véritable, celle qui se pratique à l^état hypnotique, ne s'applique point aisément à notre genre de malades, et qu'il vaut mieux s'en abstenir. En revanche, ils préconisent à Tenvi cette demi-suggestion qui se fait à l'état de veille. Nous reviendrons en temps et lieu (à propos de l'état mental) sur cette question capitale. Il suffira de dire pour le moment qu'après m'être appliqué soigneusement à persuader à mes neurasthéniques qu'ils étaient vigoureux, qu'il ne tenait qu'à eux de braver la fatigue, je me suis invinciblement heurté à une conviction profonde, à un état de conscience ou pour mieux dire de « cénesthésie » véridique, réel, et que des mots n'ébranlaient pas. Tandis que, chez l'hystérique, il suffit de dépister une idée fixe pour pouvoir lutter contre, on sent, chez le neurasthénique, que sa pensée ne fait que traduire sincèrement la sensation constante de pauvreté vitale, de misère physiologique, que les* nerfs de sensibilité lui apportent de toutes les parties du corps.
Certes, par la fermeté de votre attitude, par la sympathie que vous saurez extérioriser, par l'affirmation
calme, catégorique, toujours renouvelée d'une guérison sûre, vous procurerez à votre sujet, pour quelques minutes bien brèves, un certain réconfort, ce sentiment qu'il a quelqu'un sur qui s'appuyer désormais, et ce faisant, vous lui rendrez un incontestable service. Mais si, en même temps, vous ne savez pas supprimer ses troubles digestifs, redonner du tonus à ses muscles relâchés, si vous ne faites pas sa circulation plus active et sa nutrition plus intense, tout ce réconfort sera vain.
En un mot, la sensation de fatigue, chez le neurasthénique pur de signes d'hystérie, ne se modifie pas par la suggestion. Ce phénomène de mécanique nerveuse cède au contraire, et quelquefois de la manière la plus saisissante, chez les intoxiqués, aux différents procédés d'élimination des toxines, et chez les véritables déprimés, aux stimulations mécaniques, méthodiquement pratiquées, du système nerveux central. La difficulté consiste à proportionner exactement la dose d'énergie, ainsi transmise, à la résistance que le sujet présente ce jour-là.
A tous ces arguments il en faut ajouter un autre d'ordre plus précis et plus rigoureusement scientifique, je veux parler des différents appareils de mesure et des résultats qu'ils fournissent à l'observateur soucieux de savoir si la fatigue de son malade n'est pas purement imaginaire. Les différents ergographes et les nombreux dynamomètres dont j'ai fait usage, ne m'ont point laissé
sans quelques doutes sur la solidité des notions qu^ils procurent. L'ergographe de Mosso ou celui de M. Binet ont rinconvénient de procurer, au doigt qui Tactionne, non pas uniquement la sensation de fatigue, mais aussi un véritable sentiment douloureux qui suffirait à lui tout seul pour hâter la fin de la série de contractions. La plupart des dynamomètres, y compris l'appareil, d'ailleurs extrêmement ingénieux, de M. Charles Henry, meurtrissent de façon pénible la paume qui les étreînt ; notez, en outre, que, si le malade est distrait, si son attention ne se porte pas tout entière sur l'acte de vigueur qu'il accomplit, il pourra très bien ne donner qu'un chiffre très inférieur au chiffre vrai; il peut se faire encore que le neurasthénique, infiniment désireux de convaincre son médecin de son état de fatigue profonde, s'efforce volontairement de ne serrer que médiocrement l'instrument. Ergographes et dynamomètres, avec leur apparente précision, sont donc sujets à induire en erreur.
Voici trois graphiques relevant la force dynamométrique de la main droite et de la main gauche. Dans le premier, celui de Marcel B... (fig.l), nous voyons, sous l'influence du traitement, la force dynamométrique de la main droite et de la main gauche s'élever en quelques semaines de 15 à 18 kilogrammes. Mais je ne crois pas qu'il faille tenir pour valables les chiffres recueillis les trois ou quatre premiers jours; il peut se faire, en effet, que la ligne, très rapidement ascendante à ce moment-là,
soit due à ce que la main, très maladroite tout ti'abord, fait son éducation et s'accoutume à saisir moins gauchement le dynamomètre. La moyenne de ce malade serait donc, en réalité, non pas d'une trentaine, mais d'une quarantaine de kilogrammes, et le bénéfice vérita-
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