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CONCLUSIONS

Les documents que viennent de nous fournir l'étude des causes, l'analyse des symptômes et l'interprétation des résultats du traitement, nous conduisent en somme à une doctrine pathogénique très ferme, trës arrêtée, s'adaptant à la très grande majorité des faits. ^ Comparons-la aux théories qui lui sont antérieures, et nous verrons qu'elle les contient toutes, pour ce motif que chacune des autres n'était que partiellement vraie.

Jusqu'à ce jour, l'épuisement nerveux a été successivement attribué par M. Bouchard à Tauto-intoxication ; par M. Hayem à un vice de nutrition d'origine dyspeptique; par M. Lœven à des actions réflexes d'origine gastro-intestinale; par M. Fr. Glénard à l'entéroptose; par M. G. Dumas (thèse sur la Mélancolie) à des troubles vasomoteurs ; par M. Féré à un excès de vibrations surmenant la cellule cérébrale; par Beard à un défaut

33â LES GRANDS SYMPTOMES NEURASTHÉNIQUES

(l'équilibre entre l'usure et la réparation de la cellule cérébrale ; par Erb à un trouble intime de la nutrition des éléments nerveux ; par Régis, à de l'artériosclérose au début ; par la majorité des gens du monde et par quelques neurologistes à des troubles de l'imagination, à une maladie de Tesprit (la sensation de fatigue du neurasthénique serait imaginaire et dépendrait d'une idée fixe).

Notre conception de Tépuîsement nerveux — je propose qu'on la baptise « théorie mécanique » — ne nie pas la réalité des troubles vaso-moteurs, ni le retentissement possible sur le fonctionnement du cerveau ; elle les considère seulement comme secondaires à un trouble primitif des centres nerveux en général, y compris ceux qui président à la vaso -motricité. Elle tient très grand compte de la notion d'intoxication, puisqu'elle considère toute une catégorie de neurasthéniques — ceux chez qui l'on observe de l'hypertension constante — comme de véritables empoisonnés par l'alcool, par l'acide urique, par les déchets que le rein et la peau éliminent mal ; même chez les déprimés par simple surmenage ou par convalescence, elle admet l'influence nocive des toxines et des produits anormaux de fermentation ; mais la dilatation de l'estomac, — de même que l'entéroptose, — ne nous apparaît plus que comme un épisode partiel de l'hypo tonus général, de la ptôse totale, elle-même placée sous la dépendance étroite de l'état des centres cérébrospinaux. Nous sommes convaincus qu'il y a, dans les

cas anciens' d'épuisement nerveux, un état .de dénutrition de la cellule cérébrale, comme, d'ailleurs, de tout le reste de l'organisme ; mais nous croyons savoir que les variations dans l'intensité de la nutrition sont subordonnées aux variations d'activité du système nerveux central.

Mécanique comme la nôtre, la théorie de M. Féré est à proprement parler l'embryon de la nôtre, et l'on ne peut lui reprocher que d'être un peu incomplète et sommaire. Le surmenage par sensation excessive, M. Féré Ta vu et bien décrit depuis longtemps. C'est du reste à sa manière de voir que Charcot donnait la préférence. . Quant h cette doctrine qui voudrait faire de la neurasthénie une maladie à point de départ mental, je crois l'avoir réfutée assez fréquemment au cours de cet ouvrage, pour qu'il me semble utile d'y revenir ici. Elle n'aboutirait qu'à la plus fâcheuse confusion entre les deux névroses sœurs. Les symptômes physiques de l'hystérie sont sous la dépendance d'une idée fixe et guérissent par la suggestion ; l'état mental neurasthénique est, au contraire, le reflet dans l'esprit du peu de vitalité des organes, de l'hypotonus musculaire et de l'hyposécrétion glandulaire, et il guérit par la médication tonique — voilà, je crois, la vérité.

Tel que nous le concevons, le mécanisme de la fatigue organisée, de l'épuisement nerveux, de la neurasthénie, peut se décomposer en qiiatre épisodes qui se succèdent comme suit :

l*' TEMPS. Intervention de la cause. — Intoxication par Talcool, par les poisons alimentaires, par uricémie, par albuminurie, etc., etc.; ou bien, dépense immodérée d'activité motrice ou surmenage par excès de sensation.

La dépense excessive d'activité motrice peut consister en excès de travail accompli verbalement, graphiquement, manuellement, par la marche.

Quant au surmenage par sensation trop véhémente et trop fréquemment répétée, c'est celui qui accompagne Tabus de lectures ou de travail d'érudition, l'annonce (visuelle ou auditive) d'une mauvaise nouvelle, etc. Tantôt il s'agit d'une sensation par elle-même bien légère, comme la lecture d'une dépêche, mais importante par la violence des souvenirs, des regrets, des douleurs que la nouvelle éveille tout à coup ; tantôt il s'agit d'une irritation trop intense sur l'une quelconque de nos terminaisons sensitives. Ici l'origine de la neurasthénie est bien nettement mécanique. Lorsqu'il s'agit de poisons ou de déchets mal éliminés et portés par le sang au contact de la cellule cérébrale, nous sommes mal armés pour dire s'ils agissent par simple action de présence, par irritation mécanique sur les centres nerveux, ou bien s'ils font, avec les cellules de Técorce grise, des échanges chimiques constituant une véritaJ>le intoxication. Peu importe d'ailleurs, puisque simple fatigue et empoisonnement véritable déterminent pareillement cet empêchement fonctionnel d'où résultent la sensation d'accablement et la mélancolie. -

2* TEMPS. Relâchement des cellules nerveuses. — Sous l'influence de Tune ou l'autre des causes précitées^ les cellules de l'écorce grise — si Thérédité névropathique ou arthritique les prédispose à réagir ainsi — se détendent, perdent de leur puissance. Elles se placent dans un état d'hypovitalité, de demi-fonctionnement, état intermédiaire entre l'activité et le sommeil.

Pour rendre plus précise, et pour ainsi dire plus palpable notre conception, de Tépuisement nerveux, aidons-nous de cette belle et féconde conception moderne de Tanatomie du neurone et de ses fonctions, qui nous a déjà été d'un grand secours , alors que nous cherchions à nous faire une idée de Tinsomnie neurasthénique.

Depuis les travaux si remarquables de Viedersiieim (d'Iéna), de Tanzi, de Rabl-Ruckhard (de Berlin), de Lépinc (de Lyon), et surtout de M. Mathias Duval, depuis les publications de Pupin, de R. Deyber, de Demoor, de Stefanowska, de Manouélian, d'Azoulay, etc ., etc., nous savons de connaissance scientifique *, que deux neurones n'ont entre çux que des relations de contiguïté, et que le contact n'est pas constant. Il s'inter» rompt pendant le sommeil ; il tend à être moins intime quand il y a fatigue et surmenage. Dans le sommeil, la cellule nerveuse rétracte ses prolongements, comme

(I) On trouvera toutes ces notions nouvelles sur l'histologie des centres nerveux, dans le beau Traité cCanatomie du système nerveux de Vhomme de M. van Gehuchten, professeur à l'Université de Louvain.

fait ramibe de ses pseudopodes; l'influx nerveux ne passant plus, la tonicité s'abolit, les muscles se tiennent en résolution. Eh bien, dans l'épuisement nerveux, j'estime qu'il se passe quelque chose d'intermédiaire entre l'état de veille et Tétat de sommeil. Sous l'influence du surmenage ou de l'intoxication — agissant sur un système nerveux héréditairement fragile — il se produit une rétraction analogue, mais incomplète, des ramifications des neurones. Ce n'est pas le sommeil complet, c'est de l'atténuation fonctionnelle, de la demivitalité. Et voilà que les muscles, mal fournis de tonus nerveux, se placent en état de tonicité mineure, en hypotonus, en même temps que les glandes appauvrissent leurs sécrétions, et que la nutrition commence à se ralentir. Car — c'est un point capital sur lequel je veux insister — le shock, l'ébranlement nerveux, cause déterminante, porte sur tout l'ensemble des centres encéphaliques. Pour Lange, pour G. Dumas, il ne frapperait que le centre vasomoteur, après quoi des troubles de la circulation cérébrale se chargeraient de provoquer tous les symptômes de. la maladie. C'est ici que notre doctrine pathogénique se sépare de la théorie vasomotrice. Pour nous, une cause quelconque de surmenage ne s'adresse pas à tel ou tel territoire de Técorce en particulier : elle l'épuisé dans sa totalité.

Pour ma part, j'ai toujours vu les phénomènes dont on a coutume d'attribuer uniquement la direction au bulbe, diminués dans leur intensité, au même

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titre que les phénomènes dont le siège est aux territoires rolandiques : Thypotonicité survient en même temps pour les muscles lisses et pour les striés, pour les tuniques moyennes des artères et pour les parois stomacales, pour les muscles de la marche et pour ceux de la respiration. La mollesse du cœur, la pauvreté de la circulation, contemporaine des autres déchéances de l'organisme, ne saurait donc être leur mère, mais simplement leur sœur jumelle.

3* TEMPS. Ptôses. Hypotonus musculaire et glandulaire, — C'est alors qu'apparaît tout le tableau symptomatique, et nous pouvons bien dire aussi, toute l'anatomie pathologique delà neurasthénie. Pour éviter d'inutiles redites je renvoie le lecteur au petit résumé synoptique ci-après, me contentant de faire remarquer ici que la neurasthénie est une maladie de faiblesse, essentiellement constituée par de l'affaissement musculaire, de la pauvreté des sécrétions, du ralentissement de la nutrition. Il convient d'ajouter encore que, chez presque tous les épuisés du

système nerveux, la sensibilité générale est partout et

uniformément diminuée : ils n'ont pas de zones d'anesthésie comme les hystériques, mais c'est à peine s'ils perçoivent, au début de leur traitement, les étincelles les plus drues de la machine électrique statique.

Sur ce fond de déchéance globale, se détachent par moments, mais toujours sous l'influence d'une stimulation extérieure (repas copieux, état électrique de l'at-

'^ mosphère, contrariétés, etc.), des phénomènes d'excita-

nt De Fleury. — Neurasthénie. 22

tioris (colère, besoin immodéré de mouvemenl, iiypersécrétions glandulaires, douleurs névralgiformes), qui montrent une fois de plus que, si les cerveaux congestifs sont les plus excités, les cerveaux asthéniques sont les plus excitables, les plus mobiles, les plus impulsifs.

Quatrième temps. Modifications de fétat mental. — Quand tout un organisme demeure pendant un certain temps à Tétat de vitalité mineure, ses muscles amollis, son tissu élastique détendu, ses organes splanchniques ptosés, ses glandes appauvries, son cœur mou, ses artères détendues et son sang dilué, quand notre corps nous^ paraît lourd, par suite de la rupture du rapport normal entre le poids brut de ce corps et l'énergie du système nerveux qui le maintient debout, nous voyons apparaître comme complément nécessaire du tableau symptomatique, les modifications du caractère : nous devenons timides, hésitants, peureux, humbles, paresseux, mélancoliques. Bien éloignés de croire que cet état d'esprit est Forigine de l'épuisement nerveux, nous sommes fermement convaincus qu'il n'en est que la résultante.

Que se passe-t-il en effet? Tous les nerfs sensitifs venus des muscles, des tendons, des articulations, des aponévroses, des parois viscérales, des vaisseaux, des glandes, viennent apporter uniformément au cerveau la sensation d'amoindrissement, de déchéance, d'impouvoir, et les idées correspondantes s'installent, s'organisent, prennent des habitudes. Si bien qu'au bout d'ua

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certain temps, parle mécanisme, si bien mis en lumière par Paulhan et G. Dumas, l'esprit ne peut plus concevoir que des choses de même sens : il interprète tout en harmonie avec ce cran spécial de misère, de tristesse, de peur, où le voilà fixé. Dans la mélancolie proprement dite cet état d'esprit est d'intensité suffisante pour atteindre au délire. Il en approche dans certaines formes graves de la neurasthénie.

Tout cela peut se condenser dans le petit tableau synoptique où je mets en regard les lésions quasi anatomiques de l'épuisement nerveux, ses principaux symptômes somatiques et leurs conséquences mentales.

Pour nous résumer et pour conclure, disons que la neurasthénie, et tout l'ensemble des symptômes dépendant de l'épuisement nerveux, sont primitivement des maladies du lonus et secondairement des maladies de la nutrition, occasionnées, soit par une intoxication, soit par une dépense excessive d'énergie ou un abus* d'irritation sensitive. Empoisonné ou épuisé, le cerveau se plaçant dans un état de demi-activité vitale, ne commande aux organes qu'un fonctionnement alangui ; cette baisse fonctionnelle des muscles, des glandes et des appareils de la nutrition, se reflète à son tour dans la conscience, et cette répercussion dans l'esprit est, proprement, ce qui constitue l'état mental neurasthénique.

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