CHAPITRE XII
Sommaire. — Conditions qui font un bon médecin de neurasthéniques. — Indications générales du traitenient dans la neurasthénie à hypertension et la neurasthénie à hypotension, — Traitement des symptômes : Tamyosthénie ; les troubles circulatoires ; les phobies; les troubles du sommeil; les troubles digestifs ; les troubles de Texcrétion urinaire; Tasthénie génitale; les phénomènes douloureux; Tétat mental. — Les principaux moyens de traitement. — Médicaments ; agents physiques. — Injections salines; électricité statique; cures d'air et d'altitude; stations thermales. — La psychothérapie. — L'isolement; le travail, le repos, la suralimentation, les voyages. — La collaboration du malade et du médecin.
Après ce qui précède, il peut paraître que les grandes lignes d'un traitement rationnel de la neurasthénie soient suffisamment indiquées et justifiées.
Je crois pourtant utile d'entrer un peii dans le détail, de développer et de préciser les données qui se déduisent naturellement de notre conception pathogénique, et de dire surtout quels sont, dans la pratique journalière, les moyens hygiéniques ou thérapeutiques qui réussissent en face de telles formes, ou de tels symptômes pré' dominants.
Parmi tant de méthodes, parmi tant de médicaments préconisés jusqu'à ce jour, nous nous efforcerons de faire un choix sérieusement motivé. Il en est de très secourables; il en est d'inutiles; il en est de nuisibles. Nous tâcherons d'en faire le départ, fort d'une expérience qui date d'une dizaine d'années, pendant lesquelles il nous a été donné de voir, au jour le jour, parfois pendant deux ou trois mois, des malades observés pour la ' plupart, avec toute la précision dont dispose la clinique moderne.
Et tout d'abord un premier point.
Pour faire un bon médecin de neurasthéniques, il faut je crois bien, réunir un certain nombre de conditions, qu'il n'est pas tout à fait oiseux d'énumérer.
C'est une bonne chose d'avoir été neurasthénique, à condition bien entendu, d'avoir cessé de l'être. Un médecin qui n'a pas connu par lui-même tous les tourments de la névrose dépressive, qui n'est pas descendu au fond de ce trou noir d'où l'on ne voit plus l'espérance, ne comprend pas aisément ses malades et ae sympathise pas pleinement avec eux.
Etonné, vite las de la monotonie de leurs plaintes, naturellement porté à la solution la plus simple qui est de les envisager comme des malades de Molière et de s'en débarrasser le plus tôt possible, il a tendance à les traiter avec plus d'ironie ou d'impatience que de profonde pitié; et les conseils qui sortent de sa bouche peuvent se résumer à peu près à ceci : « ne croyez pas à votre
mal; il vous suffirait de vouloir pour pouvoir vaincre votre fatigue et pour dissiper vos idées noires, il ne faut pas vous laisser aller de la sorte!... » ou bien encore : « évitez les émotions, faites un petit voyage, prenez quelques douches et n'y pensez plus ; » d'autres ajoutent à ces conseils une ordonnance comprenant quelque vin médicamenteux, une préparation de glycérophosphates, de la strychnine, de la caféine, du fer, tous les toniques. Cependant le malade tarde à s'améliorer, perd courage, change de médecin, pour se heurter ailleurs à des prescriptions de même sorte, à moins qu'il ne devienne la proie d'un de ces exploiteurs, braconniers de la médecine, chez qui Ton vient en désespoir de cause, après avoir tout essayé. Un médecin qui a passé par la neurasthénie sait mieux comprendre ses malades, il connaît leurs symptômes avant même qu'on les lui dise, ne doute point de leur réalité, s'arme de patience et parle d'un cœur fraternel; vivant exemple de guérison, il ne manque d'autorité ni pour préciser une ligne de conduite, ni pour promettre un mieux prochain. ,
Autre condition nécessaire, il faut qu'il ait du temps, qu'il garde longtemps ses malades, écoute longuement leurs plaintes; qu'il s'intéresse à leur psychologie, qu'il s'apitoie sûr leurs misères, qu'il apprenne à ne pas s'énerver à leur contact, que rien ne trouble sa patience et son encourageante bonhomie.
Je crois fort bon dé se spécialiser à l'étude de la nearologie ou des maladies de la nutrition, mais peut-être
est-il moins sage de se cantonner dans la pratique d'une seule méthode de traitement : un doucheur, un électricien n'auront-ils pas presque invinciblement tendance à -conseiller toujours et partout Tagent dont ils ont grand usage et qu'ils manient habilement. Faisons-nous donc spécialiste d'une maladie ou d'un groupe de maladies et non point d'un remède, afin d'être plus sûrs d'apporter une parfaite impartialité dans le choix du moyen qui convient à chaque sujet.
Dernière condition requise : il importe que le médecin de névropathes s'attache à faire un diagnostic attentif. Rien ne paraît au premier abord plus facile que de reconnaître la maladie de Beard chez un sujet qui vient à vous en disant de lui-même « je suis neurasthénique », et en énumérant toute la série des stigmates. C'est un neurasthénique, n'est-ce rien d'autre chose? n'est-ce pas du même coup, un hystérique qui ne guérira pas tout a fait si l'on ne traite qu'une de ses névroses? n'est-ce pas un tuberculeux au début, chez qui la médication tonique n'amènera qu'une recrudescence de la fièvre? n'est-ce pas un futur paralytique général, un alcoolique, un brigntique, un diabétique qui s'ignore. Je me fais une loi de ne jamais commencer un traitement avant d'avoir affermi mon diagnostic par élimination, et sans m'être arme d'une analyse d urines aussi complète que possible.
Nous avons vu, que si l'on étudie la pression sanguine chez les neurasthéniques, en est vite conduit à les diviser en deux classes. Les uns, présentent de Thypoten?
sioû artérielle, et sont de véritables déprimés du système nerveux, qui guérissent de leur état mental à mesure que se redresse la courbe de leur tension artérielle, et celle de leurs forces. Les autres, tout au contraire, sont des hypertendus et des intoxiqués dont la courbe de guérison est une courbe de descente (Voy. les fig. 22 et suiv. p. 67 et suiv.). C'est là encore un diagnostic qu il importe de faire. J'ai vu récemment un malade, âgé de près de cinquante ans, qui se plaignait de lassitude invincible, d'insomnies rebelles, de douleurs à la nuque, de troubles visuels, de digestions pénibles et d'idées noires. Sur les conseils d'un autre neurasthénique il alla se placer en province dans une maison de santé où, pendant cinq semaines, il fut soumis à une cure d'immobilisation et de suralimentation à la façon de Weir-Mitchell; son état ne fit qu'empirer ; or, après examen soigneux et analyse des urines, il fut reconnu que c'était un artério-scléreux précisément intoxiqué par excès d'alimentation carnée et de vins généreux. Il a guéri parle régime lacto-végétarien, l'exercice physique progressivement accru, et quelques stimulations mécaniques du système nerveux.
Par contre, on voit à tous moments de grands déprimés, tout à fait à bout d'énergie, empirer promptement parce qu'on a voulu les soumettre — sous prétexte de leur démontrer l'inanité de leur sensation de fatigue — à des exercices physiques ou à lin travail intellectuel mal dosé.
C'est ici le lieu de préciser les indications générales
que comporte chacune de ces deux grandes divisions fondées sur la clinique et la pathogénie.
A. — Neurasthénie à hypertension.
Ce sont, nous Tavons dit et bien souvent redit, des intoxiqués de qui le système nerveux central est, ou bien empoisonné à la lettre par l'abus de ralcool, ou plus simplement encrassé par les déchets delà nutrition insuffisamment éliminés.
L'indication fondamentale est ici le lavage du sang, Télimination de Tacide urique en excès, le nettoyage du rein qui, filtrant une urine extrêmement chargée, menace de s'altérer anatomiquement ; le soulagement du cœur habituellement contraint à lutter contre une vasoconstriction périphérique à peu près constante, et Tapaisement de Testomac, le plus souvent hyperpeplique. Pour la remplir, nous avons à notre disposition toute une série de moyens importants, au premier rang desquels le régime lacté, qui, lorsque les malades consentent à s'y soumettre, ne serait-ce que pendant deux ou trois jours, procure à cette catégorie de névropathes un soulagement à peu près immédiat et à peu près infaillible. A vrai dire, je ne pense pas qu'il faille le continuer longtemps à l'état intégral. Il faut le remplacer bientôt par le régime lacto-végétarien, que l'on pourra sans trop tarder corser d'un plat de viande
grillée ou rôtie, très cuite, au repas du matin. Le mieux est — nous l'avons déjà dit dans le chapitre consacre aux troubles gastro-intestinaux — de prescrire des repas secs, de supprimer tous treuvages au cours de la digestion stomacale, et de donner le lait d'heure en heure, dans les moments où Festomac est vide. Il est souvent utile de le couper d'un tiers deau bicarbonatée et d'ajouter à cliaque verre une cuillerée à café d'eau de chaux médicinale.
A ce régime fondamental il est ordinairement bon d'ajouter soit du massage, tel que M. Cautru nous enseigne à le pratiquer en vue d'abaisser la pression sanguine trop haute; soit des douches chaudes, soit encore des bains statiques sans étincelles un peu longuement prolongés, et dont l'action hypotensive me paraît fort bien démontrée ; soit encore des bains carbonigènes, à la manière de Bourbon-Lancy, de Nauheim ou de la source César de Royat. Aux personnes . qui supportent mal le lavage du sang par la voie stomacale, les grandes injections hypodermiques de solution saline à 7 p. 1000, rendront de grands services; il m'est arrivé d'avoir recours, non sans succès, aux bains de vapeur, àlapilo* carpine, aux différents moyens d'élimination par la peau. Un de mes neurasthéniques à hypertension, arthritique, gros mangeur, effleuré à cinquante et un ans par Fartério-sclérose, a guéri de sa neurasthénie en modifiant son régime, et en se donnant une forte suée tous les jours, sur la planche de la salle d'armes. C'est là une catégorie
de neurasthéniques à quiTexerdce physique fait du bien, à condition qu'il soit prescrit d'une façon méthodique et progressive. Ces malades ont en effet les jamhes lourdes, raides et lasses, d'une lassitude qui ressemble à une douleur, et ils ont toutes les peines du monde, les premiers temps, à s'entraîner à la marche, à la gymnastique, et à Texcellent exercice que la bicyclette est pour eux. Il importe de commencer par de petites doses, réguliërement et constamment accrues. Personne, mieux que M. Fernand Lagrange, n'a précisé les règles de cette médication par l'exercice. L'élimination des toxines d'une part, Tentraînement de l'autre, amènent fréquemment une transformation du malade.
Quelquefois, il arrive que le névropathe à hypertension, débarrassé par le régime des poisons qui lui procuraient l'illusion de Tépuisement nerveux, devient un névropathe à hypotension et qu'il faille alors le traiter en conséquence. Souvent les choses se passent de telle sorte que la première partie de la cure doit être consacrée à l'élimination des déchets encombrant l'organisme, à la neutralisation, au nettoyage du système nerveux central, la seconde partie consistant à relever l'énergie tombée au minimum, grâce au régime. Nos graphiques 16 et 26 pages 55 et 74 rendent bien compte de cette évolution des forces sous l'influence du traitement rationnel.
lit
B. — Neurasthénie à hypotension.
Ici, Tindication est essentiellement d'avigourer les forces, de restaurer Ténergie vitale amoindrie, d'accélérer la nutrition, de redonner aux muscles le tonus, aux glandes le pouvoir sécrétoire, * de rehausser la pression sanguine, d'activer la réduction de Toxyhémoglobine, de relever le coefficient des oxydations, de rétrécir le seuil de la sensibilité, de ramener à la normale la motricité des parois gastriques et le chimisme stomacal, de combattre Tasthénie génitale ou la ptôse utéro-gas trique, etc., etc. Or, tout cela peut se faire au moyen d'un petit nombre d'agents thérapeutiques, purement dynamiques comme le mal lui-même, et ne faisant point, par conséquent, dans les centres nerveux, cette obscure chimie qu'il faut toujours chercher à épargner aux nerveux.
Ici encore, le régime alimentaire est de première utilité. Habituellement hypopeptîque, le vrai neurasthénique déprimé à hypotension, ne trouve dans l'alcool, dans les vins de table, dans les élixirs médicamenteux, dans les liqueurs, qu'un excitant qui l'énervé et le surmené, qui rirrite ou qui lui communique des somnolences quelquefois invincibles. Pas plus que le neurasthénique à hypertension, le névropathe franchement asthénique ne doit boire de vin. D'ailleurs, comme son suc gastrique
35a LES GRANDS SYMPTOMES NEURASTHÉNIQUES
est pauvre, il est bon de lui recommander de ne le point diluer dans de grandes quantités de liquide aux repas. Ici encore,' le mieux est donc de conseiller le régime sec, en faisant boire de Feau, facile à digérer, à 9 lieures, 40 heures, 11 heures du matin, 4 heures, S heures et 6 heures de Taprès-midi. Par le fait seul que sa capacité vitale est amoindrie sur tous les points, pour la combustion des aliments comme pour tout le reste, il est sage de ne pas trop charger son estomac de substances pouvant produire de l'acide urique en excès. U faut pourtant lui donner de la viande, assez abondamment au repas de midi, un peu moins au repas du soir, des œufs, des poissons de digestion facile, du maigre de janlbon, et les légumes qui ne fermentent pas trop dans l'estomac et Tintestin, savoir : les artichauts à la sauce blanche, les haricots verts très tendres, les pommes d^ terre au beurre ou en purées, les purées soigneusement tamisées de petits pois, de lentilles et de pois secs, des purées de salades cuites, des crèmes cuites, des fruits cuits. Habituellement dénués d'appétit, ces malades sont susceptibles d'être entraînés à se nourrir avec une abondance croissante, si on les maintient strictement au régime. On arrive d'ailleurs au moyen des injections sahnes ou de quelques autres apéritifs purement méca* niques, à leur donner un appétit tout à fait boulimique, qu'il est souvent utile de réfréner, tant il va loin. Chaque repas doit demeurer très modérément copieux, ces malades ayant, comme nous l'avons vu, une sécrétion
TRAITEMENT 3al
gastrique en feu dp paille ^ tout de suite assouvie; ils doivent faire chaque jour quatre petits repas.
Alors'que, tout à l'heure, nous étions amenés à conseiller Texercice physique progressif, nous sommes logiquement conduits à mettre nos asthéniques au repos. Dans la pratique, ils s'en trouvent fort bien, à condition que ce repos ne soit pas absolu ; il est imprudent de donner à ses malades rhabitude de l'inactivité complète à laquelle ils inclinent déjà trop aisément. Il faut donc savoir iné* langer de longues heures de repos dans la position couchée au grand air, avec de courtes promenades qui commenceront par ne pas dépasser un quart d'heure matin et soir, et qui chaque jour s'accroîtront de deux ou trois minutes. Chez ces grands déprimés, une heure de sommeil dans le milieu du jour ne pourra que les entraîner à mieux dotmir la nuit. •
Reste à faire choix d'une médication tonique. Après ce que nous avons dit au cours du chapitre précédent, il est bien évident que nous donnerons la préférence aux stimulations méthodiques fréquemment réitérées, progressives, du système nerveux central par l'intermédiaire des nerfs de sensibilité. L'expérience de Brondgeestnous a appris que le tonus est un réflexe, et qu'il est entretenu en nous par les excitations incessantes que nous transmettent les vibrations du monde extérieur. Puisque le propre de nos malades est précisément de manquer de tonus, nous savons maintenant pouvoir leur en redonner en mettant en vibration .modérée l'une de
leurs grandes périphéries sensitives : la surface cutanée par les bains de lumière, les douches chaudes ou froides, les bains salés ou sulfureux; les surfaces musculaires, articulaires, tendineuses et aponévrotiques, par le massage profond ; la surface pulmonaire par des inhalations d'oxygène, d'ozone, de vapeurs doucement irritantes, d'air comprimé; la surface digestive par telle substance alimentaire, médicamenteuse, dont Taction est toute mé-^ canique * ; la surface circulatoire au moyen des injections de substances non toxiques et notamment de solutions salines.
De tout cet ensemble de moyens les deux plus puissants sont, à coup sûr, d'une part Tinjection saline, de l'autre la cure d'air et d'altitude. Comme beaucoup de nos malades sont empêchés de quitter la ville et de laisser leurs occupations à d'autres moments qu'à celui des vacances, il faut bien s'en tenir aux moyens applicables surplace.
Rien ne permet de comprendre le lien qui unît entre eux tous les symptômes, en apparence si divers de la maladie de Beard, comme de les voir survenir à peu de distance les uns des autres à la suite d'un surmenage, puis de les voir s'évanouir ainsi que s'envole un essaim, consécutivement à un bon traitement tonique, lequel s'attache uniquement à relever d'ensemble la
(1) C'est ainsi qu'agit le repas quand il procure aux neurasthéniques déprimés un immédiat rehaut de forces, bien longtemps avant que commence l'utilisation chimique des aliments par les tissus.
tonicité générale. Nous savons tous qu'il suffit quelquefois d'envoyer un neurasthénique à 800 mètres d'altitude pour lui faire recouvrer en peu de jours l'aptitudeà tout digérer, le sommeil calme, le sentiment de force et de légèreté du corps, comme aussi le plaisir à vivre. Le massage bien pratiqué, la douche, Télectrisation, les bains stimulants, et, plus encore, Tinjection saline méthodiquement employée, donnent souvent des résultats tout il fait comparables à ceux-là, et combien de fois n'ai-je pas vu un malade qui, pendant deux ou trois ans de suite était resté indifférent aux bienfaits de l'altitude, profiter de la cure d'air d'une façon tout à fait éclatante, si elle a été précédée d'une cure préparatoire par un des moyens mécaniques que nous venons d'énumérer. Déjà, à propos de la médication bromurée chez les épiloptiques * j'ai démontré que Tinjection hypodermique de sérum augmente dans des proportions tout à fait remarquables la parfaite assimilation du bromure, sa complète élimination et son utilisation par les centres nerveux. De même chez le neurasthénique, une série de petites transfusions de sérum concentré procure à l'organisme une « réceptivité » beaucoup plus marquée pour l'oxygène des hauts plateaux.
Ces indications générales données, reprenons un à un les grands symptômes neurasthéniques au point de vue du traitement.
(1) VEpilepsie et son traitement, p. 87 et suiv.
De Fleury. — Neurasthénie. 23