VIII. — Vétat mental
Pour ce qui est du traitement de Fétat mental, je ne puis que rappeler ce que nous en avons dit longuement à la fin du chapitre x, à savoir que le régime alimentaire y doit jouer un rôle de premier ordre. Chez les neurasthéniques à hypertension, Teffet est presque immédiat. Dès qu'ils ont supprimé Talcool, les boissons fermentées, les aliments indigestes, dès qu'ils ne mangent plus que de la viande bien cuite et en petite quantité, dès que leur périphérie artérielle s'est ouverte, dès que leur rein s'est mis à fonctionner largement sous l'influence du lait, — il semble que Ton assiste au décrassement de leurs centres nerveux ; on dirait que Ton voit reluire, après la rouille, leur mémoire, leur lucidité intellectuelle, leur faculté d'attention, leur énergie morale. Chez les nerveux à hypotension, c'est au régime, certes, mais plus encore au traitement tonique, que Ton doit de voir les malades cesser d'être tristes, timides, peureux et inactifs, reprendre goût à la vie, recouvrer le pouvoir de se décider, perdre de leur extrême irritabilité.
Reflet d'un état somatique, et survenant en dernier lieu, l'état mental neurasthénique est aussi le dernier symptôme à s'effacer. Nous avons vu que, quelquefois, lorsqu'il a eu le temps de se constituer une individualité propre, et pour ainsi dire indépendante des réalités
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objectives qui Font engendré, il devient alors nécessaire, non seulement de reconstituer la tonicité nerveuse, mais encore de faire de la psychothérapie directe, pour donner la chasse aux idées fixes secondaires, et pour convaincre le malade, qui se vautre dans sa misère, ne veut plus guérir, et prend en grippe le médecin qui cherche à Tarracher à ses habitudes psychiques. C'est alors qu'il est boû de régler la vie du névropathe, de le contraindre à travailler, de le forcer à prendre conscience de l'énergie qui a déjà réintégré son système nerveux, et dont il ne se sert que pour gémir ou se mettre en fureur. Parmi les reconstituants qui influencent le plus vivement l'état mental des déprimés, l'injection hypodermique et la cure d'altitude me paraissent tenir le premier rang.
Passons maintenant en revue les principaux moyens de traitement préconisés pour les neurasthéniques. Il y en a eu beaucoup trop pour que nous tentions d'être complets. Eliminons d'abord la série des agents chimiques qui, chez des nerveux aussi susceptibles de contracter des habitudes, ne doivent intervenir que d'une façon tout à fait transitoire à titre d'expédients, e! faute de mieux. Nous n'en voulons, ni pour réparer les forces, ni pourmodifierlapression sanguine, nipourfaire dormir, ni pour faire digérer, ni pour accélérer la nutrition, ni pour avigourer l'appareil génital, ni pour redon-
ner l'euphorie. Nous pensons qu'un médecin vraiment soucieux de bien faire, et d'échapper à cette thérapeu tique automatique réflexe, [dont parle si éloquemment M. le professeur Landouzy*, doit ne pas se satisfaire de ces moyens faciles et bornés, bons surtout à vite se débarrasser du client ennuyeux; et que son but doit être constamment de replacer un organisme intoxiqué ou déprimé, à ce cran de vitalité où il ne sent pas la fatigue, où il dort de lui-même, où il digère naturelle ment, où il retrouve sans la chercher Tintégrité de sa fonction génitale, où sa nutrition est refaite, où ses facultés intellectuelles sont recouvrées.
Notre arsenal thérapeutique emprunté à la chimie se limite à fort peu de choses. Le bicarbonate de soude et les laxatifs en font habituellement les frais ; plus rarement nous demandons secours, à propos de quelque incident épisodique, à Tantipyrine, à la quinine, au valérianate de caféine, au valérianate d'ammoniaque. Quand le malade ne peut pas faire une cure suivie sous la direction immédiate et pour ainsi dire dans la main du médecin traitant, les médicaments qui remplacent le mieux les stimulations mécaniques du système nerveux, sont encore : l'acide pho^phorique (en limonade phosphorique), les glycérophosphates, les cacodylates, et la lécithine ; encore faut-il en faire soigneusement surveiller l'emploi par un médecin compétant.
(1) Les Sérothérapies^ Introduction, p. vu et suiv. >
Jlfei.
Nous allons insister un peu plus longuement sur tes agents physiques.
Je voudrais voir un thérapeute ayant à sa disposition un grand service d*hôpital et des laboratoires bien conduits, entreprendre une bonne fois Tétude scientifique de ces agents et de la façon dont ils influencent Torganisme humain. Les bains à températures diverses, tes bains salés, chargés d'acide carbonique ou d'iode à Fétat naissant, tes douches chaudes, froides ou tempérées, la cure d'altitude, la cure d'air, la cure de soleil, le bain de lumière électrique, le bain statique, les courants sinusoïdaux, te massage superficiel ou profond, tes frictions saches, la flagellation et te pincement de la peau, tes inhalations d'air comprimé ou de gaz irritant, les injections hypodermiques de solution de sels neutres ou de substances non toxiques, ont des caractères communs, des manières d'agir tout à fait comparables, et nous donnent des résultats marqués au même sceau. Ils obéissent tous à certaines lois générales. Stimulants à petites doses, ils procurent la sensation d'accablement et de fatigue, si on les emploie tout de suite avec intensité. L'organisme s'y acclimate, et il vient un moment où l'on en peut supporter de plus hautes doses qu'au début. Mais tandis que, pour un même effet à obtenir, il faut donner d'une drogue chimique (de la morphine par exempte), des quantités croissantes, nos tissus ne se blasent pas sur ces stimulants mécaniques. Ils ne deviennent pas une nécessité de la vie ; on les quitte du jour
au lendemain sans en souffrir, parce que grâce à eux, l'organisme a contracté, non pas le besoin d'y recourir, mais l'habitude acquise d'un certain cran d'activité vitale qui, justement, permet de s'en passer. Ils sont donc à ce point de vue, particulièrement précieux.
Mes recherches avec Chéron sur le mode d'action des injections de sérum concentré, m'ont conduit à ébaucher, dans la limite des moyens dont je dispose, cette étude du mode d'action des agents physiques et mécaniques sur le système nerveux. Mes neurasthéniques avec l'amplitude de leurs réactions, m'offraient un terrain favorable, l'homme parfaitement équilibré ne répondant que faiblement aux stimuli du monde extérieur. Injectez quelques centimètres cubes d'eau salée sous la peau d'un chien bien portant, et c'est à peine si vous modifierez l'état de sa pression sanguine ; mais si vous le prenez débilité par une maladie, par des pertes de sang ou par la privation de nourriture, la même dose du même agent fera hausser considérablement le sphygmomanomètre.
Chez les neurasthéniques en traitement, si Ton prend la peine de se mettre à l'abri de toute suggestion possible et d'enregistrer tous les signes objectifs permettant d'établir la réalité de l'effet obtenu, on constatera que toutes ces stimulations — quelles qu'elles soient et quelle que soit la périphérie sensitive' par où elles pénètrent en nous — provoquent invariablement — si on les donne à doses modérées — le rétrécissement du seuil de la sensibilité, l'accélération de la réduction du sang rouge en
sang noir, la hausse de la tension sanguine par hypersthénie cardiaque et resserrement de Tarbre artériel, la concentration du sang et Thyperglobulie apparente, une diurèse plus active, une combustion plus parfaite des ingesta, un rehaut de tonicité dans les muscles et de sécrétion dans les glandes, et linalement la conscience de cet état de puissance vitale, avec Teuphorie qui en découle.
Or, si nous avons, dans le chapitre précédent, compris avec justesse le mécanisme de l'épuisement du système nerveux, nous trouvons la tout ce qu'il faut pour y porter remède, point par point.
Si Ton nous demandait de faire un choix entre ces différents agents nous serions fort empêchés de répondre. A quelques nuances près, ils sont tous excellents ; chacun d'eux vaut ce que vaut le médecin qui l'applique ; tous peuvent provoquer un surcroît de fatigue, s'ils sont maniés sans méthode, par un homme sans culture, malhabile, ou faisant excès de zèle. Les graphiques, dont j'ai donné une trentaine d'exemplaires au cours de cet ouvrage, sont, nous l'avons vu, de la plus grande utilité, parce que les inflexions de la courbe dictent au jour le jour la dose qui convient à l'état du malade.
Mon lecteur me pardonnera de ne point passer en revue tous ces agent physiques dont tant de spécialistes ont exposé avec détails* et le mode d'emploi et les
(1) Voir notamment pour ce qui concerne l'hydrothérapie, Touvrago
effets thérapeutiques. On me permettra de m'en tenir à ceux dont j'ai acquis une expérience quotidienne et déjà vieille, à savoir l'injection saline et le bain statique. Il y faut joindre la cure d'air et le traitement hydro-minéral.
I, — Injections salines.
L'injection hypodermique , de sérum artificiel agit d'une façon tout à fait différente et répond à des indications diverses, selon qu'on fait usage de petites doses de sérum concentré à la manière de Chéron, ou de doses plus abondantes de la solution physiologique de chlorure de sodium à 7,5 p. 1000.
Chez les névropathes intoxiqués à hypertension artérielle, c'est le lavage du sang qui rendra le plus de services. J'ai coutume de leur injecter, tous les jours ou tous les deux jours, de 50 à 100 grammes de solution à 7 p. 1000. Son action diurétique complète fort heureusement, celle du régime lacto-végétarien, et il s'ensuit très promptement une baisse notable de la pression sanguine et une détente de l'état mental. Chez certains névropathes qui maigrissent très vite, le même procédé m'a souvent donné de très bons résultats.
Mais pour les autres, pour les francs déprimés, ce sont
de MM. Béni-Barde et Materne, et pour le massage les publications de Cautru, de Georges Berne, de Dagron, etc.
les petites doses de sérum concentré qu'il faut faire travailler au relfevement de la pression sanguine, au rétablissement du tonus musculaire, à Faccélération de la nutrition.
J'estime qu'il faut réserver pour des cas assez rares la solution suivante primitivement formulée par Chéron :
Sulfate de soude 8 gr.
Phosphate de soude 4 —
Chlorure de sodium 2 —
Acide phénique neigeux 1 —
Eau stérilisée 100 —
Comme elle provoque une accélération souvent extrêmement intense des combustions organiques, elle en vient parfois à déterminer une sorte de petit diabète azoturique, avec soif intense, boulimie et amaigrissement; cela d'ailleurs sans conséquences graves. Mais j'estime qu'il vaut mieux réserver ce sérum concentré pour les cas où il s'agit de réveiller une torpeur vitale depuis très longtemps endormie, ou de faire maigrir un névropathe obèse.
Pour les cas ordinaires, j'emploie la solution atténuée dont la formule, d'ailleurs variable au gré de chacun, est la suivante :
Sulfate de soude \
Chlorure de sodium f MA 1 gr.
Phosphate de soude /
Acide phénique neigeux 0,50 centigr.
Eau stérilisée 100 gr.
J'ai coutome d'en injecter d'abord une dose extrêmement minime, un centimëtre cube ou deux seulement, pour ce motif que la plupart des épuisés du système nerveux, loin d'être secourus par une dose plus forte, n'en retireraient qu'un redoublement de leur sensation de fatigue. Bien des physiologistes et bien des médecins n'ayant pas eu occasion de s'attarder à ce genre d'observations se refuseront certainement à croire que 4 ou 5 grammes d'une solution comme celle-là puissent avoir — - en deiiors de Fauto-suggestion — une influence quelconque sur l'organisme humain. Moi-même, j'ai longtemps douté qu'une action réelle fût possible. Ma conviction est d'autant plus ferme à l'heure actuelle qu'elle a été plus longtemps hésitante. Je crois à l'action véritable de quelques gouttes d'eau salée injectées sous la peau, parce que j'en ai mille fois mesuré et enregistré les conséquences. J'ai déjà dit à pliisieurs reprises en quoi consistent les modifications apportées à l'activité du système nerveux par l'injection saline ; il n'est pas inutile d'ajouter, en vue de combattre Téternelle interprétation par la suggestion, qu'il suffit de 3 grammes de sérum atténué pour donner de la fièvre à un tuberculeux, ou pour provoquer, chez un paralytique général, une forte poussée d'excitation mentale ; j'ai vu quatre fois dans ma vie des nouveau-nés débiles, des nourrissons en athrepsie, et qui refusaient obstinément le sein, recouvrer sans délai un appétit vorace et de l'entrain à vivre, pour un gramme de sérum
de Chéron introduit sous leur peau. Pense-t-oa que la suggestion y soit pour quelque chose?...
De 2 grammes, la dose doit s'élever progressivement à 5, 8 et 10 grammes qui constituent les moyennes courantes. Il faut savoir diflTérer la piqûre, le jour où la pression artérielle s'élfeve, comme nous l'avons vu dans nos graphiques, sous Tinfluence d'un orage. Il faut, par contre, forcer la dose quand le sujet se trouve particulièrement abattu. Beaucoup de femmes, avant les règles, en sont plutôt un peu incommodées, tandis qu'après, elles y trouvent un puissant réconfort à leur épuisement.
Les injections de solutions salines concentrées sont particulièrement indiquées en vue de combattre les symptômes suivants : l'amyosthénie vraie, l'hypotension artérielle, la dyspepsie hypochlorhydrique avec atonie des parois, l'excès d'acide urique et l'insuffisance d'urée, la baisse du coefficient des oxydations, l'asthénie génitale avec hyposécrétion orchitique. la tendance de l'esprit à la torpeur, à la crainte et à la tristesse.
Rien n'est moins douloureux qu'une injection de sérum atténué bien faite dans la région rétro-trochantérienne ou, un peu plus haut, dans le gras de la hanche . Il importe de tendre avec deux doigts de la main gauche la peau que Ton veut perforer, d'appuyer légèrement la pointe de l'aiguille sur l'épiderme, et de la pousser en avant d'une main franche et sans prendre d'élan à distance. Il va de soi que l'aiguille, en platine
iridié, doit être rougie à blanc dans une flamme d'alcool, et que la seringue doit êti*e constamment stérile. Le liquide, préalablement chauffé *■ à la température du corps humain devra être poussé très lentement et d'une pression très égale. Un massage très doux de la bosse sous-cutanée, formée par sa présence, aidera à sa diffusion et à l'absorption par les veines du liquide salin. Telles sont les principales recommandations qu'il me paraît utile de faire aux praticiens qui voudraient essayer la méthode.
Je ne saurais trop leur conseiller de commencer par des quantités infimes, sous peine de voir leurs neurasthéniques surmenés par le traitement ainsi que nous le montre notre graphique 32 (voy. p. 330).