CARRIER EN ACCUSATION
Rapport de la Commission des Ving't-ei-Un. — Débats à la Convention. — Lecture des pièces — Décret d'arrestation contre Carrier. — Adresse des citoyens de Nantes.
La Commission avait demandé du temps pour préparer utilement son rapport; le 9 elle se réunit et recevait le 10 des Comités les pièces sur lesquelles elle avait à prononcer conformément à la loi. Au nombre de ces pièces figure la dénonciation de Phelippes Tronjollj, que nous connaissons déjà, non la moins importante, puisqu'elli se trouvera corroborée par les dépositions du procès. On comprend qu'enhardis par la nouvelle tournure des événements les accusés du tribunal révolutionnaire redoublassent, dans leur défense, d'attaques contre Carrier. Bachelier et Chaux, si souvent déjà interrogés et revenant sans cesse à la barre, par leurs violentes sorties, amenèrent des scènes plus violentes encore. — Le jour même où le décret a été rendu, Bachelier s'écrie: (( Il faut que Carrier lui-même vienne satisfaire à cette interpellation et à mille autres qu'il a provoquées. Ott nous sommes des agents de Carrier ou nous avons agi de notre propre mouvement. On s'est borné jusqu'à présent aux faits qui paraissent à notre charge dans l'instruction présente, sans examiner aux ordres de qui nous avons obéi. Si nous sommes les agents de Carrier, il faut que Carrier paraisse ! w
Et le peuple appelait: Carrier, Carrier, prenant pa^j pour ces misérables que l'impunition de Carrier sembki|Fj innocenter.
La scène du i4 fut pire encore — . Chaux s'était écrié : « Avons-nous donc nommé un Représentant pour assas-
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siner le peuple ? » L'auditoire avait hurlé des « Non, non !» et à grands cris demandait Carrier. Le tumulte et l'agitation furent tels que la séance fut interrompue et que le président se couvrit pour rappeler le peuple au respect du tribunal (i). Si les jours qui suivirent les débats purent continuer avec plus de calme, l'attente n'en était pas moins fiévreuse... Le 21, Homme lisait son rapport à la Convention.
Il rend compte tout d'abord du but que s'est proposé la Commission. Elle a fait une instruction minitieuses'entourant de toutes les précautions pour constater le nombre, la nature et l'état de toutes les pièces ainsi que pour en assurer la conservation la plus fidèle et la plus sincère. Ces pièces ont été remises sous scellés à chaque levée de séance et la Commission s'est imposé la loi de ne lever les scellés qu'en présence de quatorze membres au moins. Le représentant Carrier a eu communication des j)ièces ; il les a lues lui-même en présence de la Commission qui, sur sa demande, lui en a donné une copie certifiée. Carrier a été pareillement entendu selon le vœu de
loi et autant de fois qu'il l'a désiré (2).
Le travail de la Commission était tracé tout entier ins ces quatre points :
1° Présenter des faits articulés et précisés.
2° Accompagner ces faits de preuves produites à l'appui.
3' Citer et les faits et les preuves des seules pièces [mises par les trois Comités.
4° Enfin offrir un résultat de l'examen des pièces (3).
Suit l'analyse des pièces par rapprochement des faits
même nature, formant un tableau en deux colonnes ;
ms l'une est le fait, dans l'autre la preuve produite à lappui. Les faits énoncés dans le rapport devant se préienter de nouveau à nous devant la Convention et au Tribunal il ne saurait en être donné ici la longue nomenclature, 11 n'est pas sans intérêt du moins de noter
(1) Bulletin VI, p. 311.
(2) Convention nationale, brumaire an 111,1008. L. E.38. Bibliothèque nationale.
(3) D'après les articles 111, IX, XI et XIV de la loi du 8 brumaire.
Sgo CARRIER A NANTES
quelques points qui corroborent presque complètement les dépositions des témoins ; rien qui pallie la conduite de Carrier et de ses acolytes si ce n'est peut-être ces pouvoirs illimités donnés si... imprudemment par la Convention.
Nous voyons Carrier faisant entendre ses imprécations les plus violentes contre les Nantais et notamment contre lesnég-ociants(i), donnant le signal de la proscription sur les riches, faisant fouiller leurs trésors et partageant avec ses satellites (2) ; menaçant la ville de Nantes de la déclarer en état de rébellion alors que chacun vivait dans l'oppression et le deuil et était réduit à une demi-livre de mauvais pain par jour (3); invectivant le Comité révolutionnaire qui ne travaille pas : « Cinq cents têtes devraient tomber (4) », renouvelant l'ordre au Comité d'arrêter sans exception les acheteurs et revendeurs de denrées de première nécessité (5), molestant un juge de paix nommé Mutonnières et voulant jeter dans le feu son greffier pour n'avoir pas voulu signer une levée illicite de scellés (6). — Carrier fait amener devant lui par la force armée Champenois, potier d'étain, officier municipal, et le destitue pour lui avoir parlé en homme libre (7) ; il fait arrêter de nuit, comparaître devant lui, maltraite de coups et menace de mort ceux qui se plaignaient qu'il y eût un intermédiaire entre le Représentant du peuple et le club, organe du peuple (8) ; il reçoit avec des soufflets les membres des Sociétés populaires (jui lui demandaient des subsistances (9) ; il ne veut ni écouter ni recevoir les députations des corps administratifs envoyées pour le
(1) Déclaration de J.-B. Giraud. Directeur des postes, 14 vendéin. l'ièces remises à la Commission, !'• liasse, 7* pièce.
(2) Lettre d'Orieux à l'ace, public, l"'* liasse, 6» pièce.
(3) Lettre d'Orieux à l'ace, pub., 1" liasse, 9* pièce.
(4) Département de Throuard, !'« liasse, 6» pièce.
(5) Arrêté de Carrier, 1:2 pluviôse. i4' liasse, 1" pièce.
(6) Lettre d'Orieux, 1" liasse, 9* pièce.
(7) Arrêté de Carrier, 12 et 16 pluviôse, 11' liasse, 2« pièce. V. cliapitre.
(8) Lettre de Julien, 16 pluviôse, 20' liasse, 9' pièce.
(9) Lettre de Lebeaupin, Nantes, 22 vendém,, 5° liasse, !'• pièce.
prévenir de ce qui se passait dans la Commune ou en Vendée (i), il dit à un magistrat qui lui demandait des secours pour la Commune : que la sentinelle avait eu tort de ne pas lui passer sa baïonnette au travers du corps (2).
Nous retrouvons les plaintes de JuUien à Robespierre sur la vie mystérieuse de Carrier, sur l'espionnaî^e, sur l'interception des lettres qui rend la vie impossible à Nantes et remplit de terreur l'âme des patriotes (3); la lettre du 23 frimaire au général Haxo, qui est un proei^ramme de dévastation (4) ; Carrier menace de la g-uillotine un chef de convoi qui lui représente que son escorte est trop faible (le convoi parti est enlevé par les brigands) (5); il suspend pendant trois jours les séances de la société de Vincent-la-Montagne à propos d'une question de fournitures (6) ; il reçoit très mal et malmène une députation de la même Société (7) qui lui demande 260 hommes pour capturer Charette,une autre qui vient l'entretenir des affaires de Vendée (8) ; il met à la porte le directeur des charrois militaires sans entendre ses réclamations (9).
Voici des détails que nous connaissons sur la compagnie Marat, l'arrêté pris de concert avec Francastel (10), les indemnités accordées à chaque Marat (11) sur la mission donné à Dardare, sellier, inspecteur du convoi des i32 Nantais envoyés à Paris (12). — Rappellerons-nous
(1) Témoignages rapportés dans la lettre de l'ace, public, 9 brumaire an m, 20' liasse, Q* pièce.
(2) Extrait des registres de la société do Nantes, 3* liasse, 2* pièce.
(3) Lettre de JuUien, 8* liasse.
(4) Copie conforme de la lettre du 23 frimaire lue en entier, lO» liasse, 1" pièce.
(5) Lettre de Chartres au com. de surveillance de Tours, 2= liasse, 1" pièce.
(6) Extrait des registres de la Société. — Séance du 2.'> frimaire. H' liasse, !''« pièce. Cette dénonciation est erronée. Nous savons que l'incident Champenois fut la cause de la fermeture du club.
(7) Lettre de l'accus. public, 20" liasse, *••• pièce.
(8) Keg. de la Société, 10« liasse, l" pièce.
(9) Lettres de Guimberteau. Directeur général des charrois, 1' liasse, l" pièce.
(10) 7 brumaire, 13' liasse, 1™ pièce.
(11) Ordre de Carrier au Comité, 13° liasse, 2» pièce.
(12) Commission déposée par iJardare, 1" liasse. 3e pièce.
la noyade des prêtres réfractaircs (i), la fusillade d'un bataillon de cavalerie qui vient se rendre avec armes et bagages (2), une autre fusillade de 80 brigands venus pour se constituer prisonniers (3), le souper chez Gueydon où Carrier raconte ses projets contres les 182 Nantais, projets que Francastel n'a pas mis à exécution (4), la noyade des prisonniers venus d'Ancenis (5) et celle de brunaire (6) où les prisonniers sont attachés deux par deux, une autre encore que dirigeaient Fouquet et Lamberly avec ordre écrit de Carrier ? Glissons sur des faits déjà décrits avec détails et que le procès nous représentera encore.
De l'homme sanguinaire on passe à l'homme de plaisir; repas sur la galiote (7), repas chez Normand, directeur de l'hôpital, oùl'on boita la santé des « calotins noyés »; la condescendance de Carrier pour Normand (8) dont la femme est une de ses maîtresses (9) (il apure les comptes du directeur de l'hôpital et lui fait donner à Paris une place de 10.000 livres); ses orgies avec Renard, avec Robin, avec Forget,dans la maison de Ducrois (10), dont il a fait son sérail, tout est rappelé. Nous aurons l'occasion de revoir les bateliers qui de force ont amené les barques nécessaires aux noyades, les charpentiers qui ont percé les soupapes dans la gabare, les femmes échappées au massacre qui ont dénoncé ses débauches...
Le rapporteur a terminé l'énoncé des faits avec preuves à l'appui tirées des témoignages écrits ou verbaux : il a évité de commenter, pensant que la sanction s'imposait d'après la brutahté même des faits. S'il a admis en débutant qu'on doit savoir gré à Carrier d'avoir « écrasé
(1) Lettre de l'ace, public, 20« liasse, 1" pièce.
(2) Lettre du coni. de Salut public, 1" liasse, 10« pièce.
(3) Témoignage de Giraud et Forget. Lettre de l'ace, public, 20= liasse, 1" pièce.
(4) 1" liasse, 12» pièce.
(5) Déclar. de Giraud, directeur de poste, l" liasse, 7* pièce. (6; Déclar. de Vailly, 12= liasse, 3« pièce.
(7) Déuoa. de Pierre Sourisseau, 2i" liasse, 1" pièce.
(8) Lettre d'Orieux, l'« liasse, 8" pièce.
(9) Uocl. de Louise Gouraud, 2« liasse.
(10) Lettre d'Orieux, 1" liasse, 9« pièce.
le nég-ociantisme, toiin^ contre l'esprj^ mercantile, aristocratique et fédéraliste (i) », il n'enconclut pas moins à raccusation : « Ici se termine le travail de votre commission. Carrier a été entendu avec toute la latitude que Ini garantissait la loi. Les articles xiii et xiv lui assurent de pluspuissants moyens défaire apprécier sa défense, puisqu'il peut faire imprimer telles pièces ou mémoires qu'il jug^era utiles, qu'il doit être présent à la discussion pour y être entendu sur les faits articulés et précisés. La Commission des 21 créée par décret du 8 brumaire d'après l'état et l'examen des pièces remises par les 3 Comités réunis estime qu'il y a lieu à accusation contre le Représentant du peuple Carrier. »
La lecture des pièces avait produit une grande impression et elle avait été « fréquemment interrompue par les frémissements d'horreur et d'indig-nation (2)». — [Quelques membres de la Convention demandèrent l'arrestation provisoire, mais Carrier réclama la parole comle c'était son droit, et l'obtint. 11 lut devant l'assemblée m mémoire justificatif dont nous exposons ici les parties )rincipales. Tantôt nous laissons la parole à Carrier, res- )ectant sa rhétorique boursoufflée et le cynisme de ses lensonges ; tantôt, pour éviter des longueurs ou des relites, nous analysons succinctement (3).
« Je dois au Peuple, à la Convention nationale, à moilême le tableau politique de mes opérations dans les lépartements où plusieurs missions m'ont appelé. Ce qui l'a surtout déterminé à mettre au jour ce rapport, c'est |u'il en naîtra de grands résultats pour la chose publique. Nous ne devons voir que le peuple ; je n'ai vu j[ue lui dans les développements que je vais publier, 'est pour lui que je vais présenter des vérités feèvères (4). »
Après cet exorde, Carrier fait le tableau en couleurs
(1) D'après la lettre de Jullien du 16 pluviôse.
(2) Moniteur. Compte-rendu, 24 brumaire.
(3) Voir chapitre II. Carrier en mission.
(4) Rapport de Carrier.
sombres de l'état de la République à l'époque où il est envoyé en mission. (Il est nécessaire de préparer les esprits à admettre la part de responsabilité des événements mêmes dans la répression farouche des rebelles et des soi-disant tels, c'est-à-dire de tous ceux qui pouvaient être confondus sous l'épithète de contre-révolutionnaires.) Dans son langage ampoulé, il dépeint : la faction des Girondins embrassant presque toutes les parties de la France, l'esprit public corrompu, les autorités constituées perverties, les sociétés populaires égarées; un vaste embrasement menaçant à la fois le Nord et le Midi de la France et propageant l'incendie allumé depuis longtemps en Vendée : l'exécrable guerre de fanatiques et de royalistes faisant les progrès les pi us effrayants; Wimpfen à la tête des révoltés du Calvados, le fédéralisme enveloppant les départements de l'ancienne Normandie, toute la République assise sur un immense volcan... Au commencement de juin il est désigné avec Pocholle pour pacifier la Manche et le Calvados. Ils ont vu le péril, ils s'empressent d'arrêter le mal dans sa naissance. Leurprésence, leur assiduité surtout à la Société populaire, où ils dévc loppaient les vrais principes, éteignirent bientôt les brandonsde la guerre ci vile sans employer aucune mesure coercitive (i). — Carrier apprend que ses collègues Romme et Prieursont en détresseà Caen luttant avecles fédéralistes, finalement incarcérés. Il vole à leur secours, brise leurs fers. Il arrache le bandeau de l'erreur aux habitants de Cherbourg, prêts à faciliter une descente d'Anglais et les rend à l'unité de la République.
Les Girondins fugitifs se sont réfugiés en Rretagne, Carrier n'a pas à les suivre ; une fois le trône de Buzot renversé, il revient à la Convention, le lo août — Avec le même Pocholle, il est délégué dans les départements de Bretagne (Ille-et- Vilaine, Côtes-du-Nord, Morbihan, Finistère, Loire-Inférieure). A Port-Malo (2), il crée un
(1) 11 ne se faisait pas faute d'emprisonner, mais il n'employait pas encore la guillotine. Voir chapitre II.
(2) Saint-Malo..
Comité de surveillance ; à Rennes, il trouve la société populaire dissoute; le buste de Marat y est scandaleusement traîné dans les rues; les autorités ont provoqué le fédéralisme, les discours violents de Fermont et de Lanjuinais sont placardés, les patriotes sont ou incarcérés ou menacés. Il a vite fait de remettre les choses à leur [)lace : la la Société populaire est rétablie, les autorités sont renouvelées, les patriotes rendus à la liberté, les biens de Lanjuinais, de Chapelier, de Fermont (Defermon) séquestrés.
— Carrier n'oublie pas le service qu'il a rendu à la chose publique en faisant emprisonner trois personnages dangereux : Pitt, neveu du ministre, le frère de Lord Green ville et Cardwingthom. Il poursuit les députés fugitifs qui s'embarquent à Brest et dénonce au Comité de Salut public le désordre et la désorganisation qui s'étaient introduits dans l'escadre embossée dans la baie de Quiberon. De retour à Rennes, il reçoit la nouvelle qu'une autre mission l'appelle à Nantes. « Je quitte aussitôt Rennes, laissant après moi les regrets les plus honorables. J'emportais surtout la douce jouissance d'avoir mis cette commune à toute la hauteur de la Révolution. »
— A peine arrivé à Nantes, ilreçoit l'ordre du Comité de Salut public de se rendre auprès des troupes venues de Mayence. Il se transporte à Montaigu et le soir même il est tenu un conseil de guerre pour combiner les mouvements des différentes colonnes de l'Ouest.
Quelle était la position des Vendéens, quelle était celle de l'armée républicaine ? Seize districts en pleine révolte; i5o.ooo brigands occupant quarante lieues carrées; les 9.600 hommes composant la garnison de Mayence en flèche dans les pays insurgés, cernés par les bandes royalistes; la division des chefs vendéens favorise la marche des troupes républicaines; Charette, toujours indépendant, s'est emparé de Noirmoutiers ; La Trimouille (La Trémoille, prince deTalmont) est, avec un corps d'armée, à Saint-Florent, le gros de l'armée, sous les ordres de d'Elbée, occupe Tiffauges, Mortagne, Cholet et Beaupréau; c'est de ce côté qu'il faut frapper un grand coup. Voici
le récit fantaisiste de Carrier sur cette partie de la campag-ne(i) :
« Nous entrâmes dans Mortag-ue avec l'avant-garde ; nous n'y trouvâmes qu'environ cent brig-ands auxquels nous fîmes mordre la poussière... Nous apprenons que les brig^ands se sont repliés sur Cholet'; une valeureuse résistance et une manœuvre aussi courageusement exécutée que savamment combinée par le général Beaupuy nous assurèrent la victoire. Avec moins de 17.000 hommes, nous débusquâmes plus de 60.000 brigands, placés sur une hauteur avantageuse. Nous les mîmes en pleine déroute; nous les chargeâmes avec vigueur et la terre fut jonchée de leurs cadavres, mais la nuit ne nous permit pas d'entrer dans Cholet. Cette journée avait coûté 20.000 hommes au général d'Elbée. Nous passâmes la nuit au bivouac et le lendemain nous entiâmes dans Cholet. » — A entendre Carrier, le premier soin fut d'empêcher le pillage ; on tint aux habitants de la ville le langage de la plus douce fraternité et on procura toutes facilités à ceux qui voulurent se rendre à Saumur, Nantes et Angers. « Vers le 9 heures, il y eut conseil de guerre pour combiner une nouvelle attaque contre les brigands. Cette mesure fut d'autant plus salutaire que nous fûmes presque aussitôt attaqués par près de 80.000 brigands. Leur premier choc fut très impétueux. J'étais à l'aile droite avec mon collègue Turreau. Nous revînmes au centre où nous vîmes que les brigands se portaient. Nous restâmes exposés à leur feu, mon cheval fut tué;'j'en pris un autre et nous parvînmes à rallier plus de trois mille des nôtres que nous ramenâmes au combat... (2). Mais déjà la colonne de Mayence avaient mis les brigands en déroute; le champ de bataille était couvert de leurs morts, on les poursuivit jusqu'à Beaupréau. Pendant la nuit, les généraux Kléber, Westermann et Beaupuy, qui avaient fait une marche rétrograde, firent avancer leurs troupes sur
(1) Rapport de Carrier à la Convention.
(2) Nous avons parlé ailleurs de la bataille de Cholet, et nous avons réduit le rôle de Carrier à sa juste valeur.
Beaupréaii. Les brigands furent surpris, leurs avantpostes tués et les rues furent encombrées de leurs cadavres. Ils furent poursuivis, passèrent la Loire, encore au nombre de 60.000 et se dirii^èrent sur Cliâteau-Gonthier. »
On connaît déjà le peu de sincérité de Carrier, mais ces récits de combats auxquels il n'a assisté que de loin passent les bornes. Loin d'avoir conduit l'armée à la victoire, comme il s'en vante, Carrier s'était montré à Cholet d'une pusillanimité indiscutable et avait fui au premier danger. La victoire était due au seul Kléber, qui rallia les troupes républicaines en désordre et qui, après la bataille, manifesta autant de clémence aux prisonniers qu'au feu il avait montré de sang-froid. Ni Carrier, ni Westermann, ni Turreau n'eussent été aussi généreux.
A Carrier pourtant, en sa qualité de Représentantdélégué, revient l'honneur d'annoncerla victoire à la ville de Nantes où l'allégresse succéda aux sollicitudes.
L'armée a dirigé sa marche sur Ancenis. Carrier l'y suit et trouve « les braves défenseurs » accablés de fatigues, sans souliers, sans viande, sans pain, sans eau-devie. Il revient à Nantes pour activer l'arrivage des subsistances ; avec complaisance, il s'étend sur les services rendus par lui aux troupes; il engage les citoyens de Nantes, dans une proclamation, à offrir leurs souliers aux soldats qui en manquent; il met les cuirs et les cordonniers en réquisition, établit un atelier qui fabrique six cents paires de souliers par jour. Pour les draps, môme sollicitude. Il réquisitionue tout ce qu'on trouve à Nantes en drap bleu, rouge et blanc, fonde un établissement pour la confection des habits.
Si Carrier a un outillage si bien agencé, pourquoi ces refus de satisfaire aux demandes du Comité, ces emportements quand on vient l'entretenir de réquisitions? Contradiction de plus entre la vérité et le rapport du proconsul.
Ces établissements prenaient l'activité la plus conso-
SgS CARRIER A NANTES
lanteloTsqu'on apprend que l'armée a été mise en déroute par les brigands devant Château-Gonthier et Laval et qu'elle s'est repliée en désordre sur Angers.
Carrier croit ses qualités militaires nécessaires à la réorganisation del'armée. Il rejoint ses collègues à Angers. Là un décret de la Convention rappelle une partie des Représentants et il n'en reste plus que quatre près de l'armée de l'Ouest: Turreau, Bourbotte, Francastel et Carrier. Turreau et Bourbotte suivent l'armée, Francastel s'installe à Angers, Carrier se retire à Nantes pour « y concerter avec le général Haxo la prise de Noirmoutiers et des postes occupés par les troupes de Charette ». Les petits succès remportés par Haxo et Dutruy, la levée du siège d'Angers, la déroute du Mans et la fuitç des Vendéens, tout cela est imputable à la bonne organisation et à la direction sage de Carrier. C'est à lui qu'on doit le désastre de la Rochejaquelein séparé de ses troupes en voulant passer la Loire près d'Ancenis (i); l'affaire de North, où 3ooo Vendéens tombèrent sous les coups des soldats de Westermann, le combat deSavenay, qui acheva la
destruction de l'armée de d'Elbée, c'est son œuvre (2) !
Sur la rive droite de la Loire, les troupes catholiques sont dispersées ; restait à détruire l'armée de Charette.
(1) En cola mieux que dans le reste de son rapport, Carrier s'est rapproché de la vérité. Voici ce que dit Carrier : « Je mis en même temps embargo sur tous les bâtiments qui étaient sur la Loire depuis Nantes jusqu'à son embouchure. J'établis sur cette partie de la rivière une file de chaloupes canonnières et de bateaux armés, pour en défendre partout l'approche aux ennemis. Les brigands entrés dans A nccnis tentèrent le passage de la Loire avec des embarcations qu'ils traînaient à leur suite... à peine étaient-ils entrés sur la rivière que les boulets et la mitraille fracassaient leurs embarcations... 11 en périt plus de six raille. » Westermann corrobore ce récit dans la Campagne de Vendée. « Le 26, l'armée royale arrive à Ancenis où elle voulait passer la Loire; tous les bateaux sur la rivière avaient été échelonnés jusqu'à Nantes en sorte que, le passage devenant difficile, les brigands avaient pris dans un étang, près de Saint-Marc, une nacelle dans laquelle Larochejaquelein et Stofflet, deux de leurs chefs, ont passé les premiers la Loire se trouvant séparés de leur armée Suivant les rapports, ajoute Westermann, tous deux en débarquant ont été fusillés par nos troupes. » Cette dernière assertion est fausse.
(2) Racontant la bataille de Savenay, Westermann parle de Prieur et de Turreau, qui suivaient l'armée de Marceau, mais non de Carrier, qui n'était pas présent.
RAPPOÏ\T DE CARRIER 399
« Après celte (époque, les troupes de la République, après dix-sept ou dix-huit victoires successives combinées par le (jénéral Haxo et moi, occupaient tout le continent sur la rive g-auche et tenaient Noirmoutiers bloqué. 11 ne s'ag-issait plus que de se rendre maître de cette île; le plan d'attaque était des mieux combinés. L'attaque par mer commença. Elle fut terrible. Les batteries des brigands attaquées et prises de revers introduisirent nos troupes dans l'île. Effrayés de l'irruption subite et vigoureuse de nos braves défenseurs, les brigands cherchèrent leur salut dans les bois et dans les repaires de Noirmoutiers. C'est ainsi que leur dernier asyle fut restitué à la République... L'horrible guerre de la Vendée semblait terminée ; il n'existait plus alors qu'une bande de brigands d'environ 3oo hommes sous les ordres de Charette. Ce rassemblement, faible et mal armé, fut battu par le S"* bataillon du Cantal, qui au premier choc le mit en déroute. Je donnai l'ordre à une division de 10.000 hommes de poursuivre Charette et sa bande jusqu'à entière destruction. Comptant sur l'exécution de cet ordre et harassé de fatigue, n'ayant pris tout au plus que vingt-quatre heures de sommeil sur quarante nuits et quarante Jours, je fus prendre quelque repos dans une maison située à l'extrémité d'un des faubourgs de Nantes, où je me livrai aux soins des officiers de santé de l'armée... Je commençais à rétablir ma santé extrêmement affaiblie par le travail, les insomnies et le bivouac, lorsque je reçus une invitation du Comité de Salut public de me rendre au sein de la Convention nationale. Je partis sur-le-champ et me rendis à la Convention. Je lui exposai ainsi qu'au Comité de Salut public la situation où j'avais laissé la guerre de Vendée, j'en reçus le juste tribut dû à mes soins, à mes veilles à mes travaux.
« Je vivais dans la douce satisfaction d'avoir rendu les plus grands services à la patrie ; je n'aspirais pas même à la vaine gloire de les publier et, fort du témoignage de ma conscience, je me livrais aux charmes de
l^oo CARRIER A NANTES
robscurité, lorsque je me suis vu tout à coup, après sept à huit mois de silence, attaqué par la calomnie et assailli par les diatribes les plus violentes. »
D'abord il avait pensé à répondre par le mépris aux libelles et aux pamphlets, mais il a réfléchi. Ce serait être coupable que de ne pas faire connaître au peuple les manœuvres de ses ennemis. Il s'est donc imposé la tâche pénible de parcourir les délirantes inculpations de ces libellistes et il lui sera aussi facile de les détruire que d'en faire connaître le but et la source. Dans une apostrophe pompeuse il s'adresse au peuple français, peuple digne et libre de l'être et que ses ennemis veulent égarer.
« Tu verras que les inculpations dirigées
contre les fermes athlètes de la Révolution ne sont point formées par des hommes qui s'occupent de ton bonheur. Quelles sont en effet ces inculpations? M'accuse-t-on d'avoir trahi ma patrie? — Non.
(( M'accuse-t-on d'avoir prolongé la guerre delà Vendée ? — Si j'avais commis ce crime, je ne serais pas alomnié.
« M'accuse-t-on de péculat, de dilapidations ? — Non (i).
« A-t-on avancé que j'aie vexé, poursuivi, incarcéré les patriotes ? Non, — à cet égard, je défie la malveillance la plus prononcée.
« On allègue que j'ai mis trop de confiance dans le Comité révolutionnaire de Nantes. Mais .comment aurais-je pu ne pas le croire patriote ? Deux de ses membres étaient secrétaires de mes collègues au moment où j'arrivai à Nantes. C'étaient mes collègues qui avaient
l'argent extorqué aux suspects et aux détenus rentrant dans une caisse générale. Mais il }- a lieu do creire que cette caisse n'avait pas plus de secret pour Carrier que pour ses dignes assesseurs du Comité révolu-
tionnaire.
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demeuré cinq ou six mois dans cette ville qui avaient formé ce Comité ; ils en avaient choisi les membres dans la Société populaire de Vincent-la-Montag-ne, société qui jouissait de la réputation d'un patriotisme pur; elle seule avait résisté au fédéralisme (i). On me les a toujours désignés comme patriotes, personne à Nantes ne m'a porté aucune plainte contre eux. J'ai cependant entendu les réclamations de plusieurs détenus et de leurs parents ; j'en ai accueilli une grande partie, mais je défie de trouver un seul Nantais qui puisse dire m'avoir pré- senté aucune réclamation contre ce Comité, soit indivilellement, soit collectivement. Ce Comité avait tellement confiance publique qu'ayant voulu le renouveler en irtie avant mon départ dans la crainte que l'habitude pouvoir ne dégénérât en abus, la Société populaire iprouva cette mesure; elle renouvela cette improbation moment où mon collègue Bô les mit arrestation. » Carrier tient à prouver qu'il n'a été pour rien dans la mination des membres du Comité et pourtant il les fend ! « Personne n'avait à se plaindre d'eux !» — Il vrait ajouter : lui moins que tout autre, tant que le omité a obéi à ses ordres ou marché parallèlement avec lui dans la voie répressive. Une peut ignorer que, devant le tribunal, les accusés rejettent sur lui les exagérations de leur zèle et il les ménage, lui, d'une façon qui paraîtrait bien magnanime, si elle n'était le résultat d'un système. Il a l'audace de dire :
« On avance que j'étais le complice du Comité ; cependant plus de cent témoins ont été entendus contre lui, aucun d'eux n'a prononcé mon nom pour m'inculper. » — Il veut oublier les dernières séances du tribunal révolutionnaire, où les témoins se sontalliés aux accusés pour le charger, et de quelle sorte ! Sans doute, en écrivant son rapport, il avait négligé de se renseigner sur ce qui se passait au tribunal.
(1) Nous savons, malgré cette profession de foi, combien celte Société eut à se plaindre de Carrier. Kilo lui garda du reste rancune et le dénonça dés qu'elle un eut la liberté.
4o2 CARRIER A NANTES
Avec désinvolture il continue sa série de mensonges : — Il ne s'est jamais occupé de la police à Nantes; « il n'a Jait arrêter que deux individus comme ayant donné aux rebelles des canons, des fusils, des cartouches, des munitions pour les armer et deux domestiques pour les commander contre laRépublique. Tous les ordres étaient donnés par le Comité révolutionnaire et les autorités de Nantes. Ne devait-on pas s'en rapporter à leur zèle ? Lui, consacrait tous ses soins et ses veilles à procurer des subsistances à Nantes, qui vivait « du jour à la journée », à l'approvisionnement de la marine et du port ; ses attentions se portaient sur les deux armées qui étaient des deux côtés de la Loire, sur tous ces différents postes, leurs mouvements, leurs habillements et leurs équipements ; il s'occupait à leur faire passer des souliers, des armes, des munitions. Il entretenait une exacte correspondance avec les généraux, avec les commandants des postes, avec ses collègues de Rennes et d'Angers, avec ceux qui suivaient les colonnes des armées (dans cette partie de son rapport il ne parle plus de ses campagnes et ne se pose plus en général d'armée), enfin avec le Comité de Salut public et la Convention nationale.
« On a eu l'audace de dire que j'avais suggéré au Comité révolutionnaire l'ordre qu'il a signé de fusiller les i32 Nantais traduits au tribunal révolutionnaire? Mais cette inculpation atroce a cessé quand on a entendu le Comité avouer qu'il avait seul et à mon insu pris et signé cet arrêté. Cette calomnie est tombée d'elle-même quand on a su que, sur les prières des femmes des 182 Nantais, je leur ai fait délivrer l'ordre pour partir avec leurs maris. Je n'ai traduit ces derniers qu'après avoir pris sur leur compte tous les renseignements possibles. Un arrêté de la Société populaire attesta qu'ils étaient coupables des délits les plus graves. »
Voici maintenant l'explication, suivant Carrier, de la translation projetée des détenus à Belle-Ile , qui se trouva changée en noyade.
« On a encore glané dans l'immense champ de la
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calomnie, que j'avais fait précipiter dans la Loire i32 individus détenus dans les prisons de Nantes, hommes prévenus de complicité avec les brig-ands : ce fait est démenti (i) par un arrêté sij^né de moi. Un grand nombre de brigands pris les armes à la main sur la rive droite de la Loire étaient enfermés dans la maison appelée l'Entrepôt, en attendant la Commission établie par mes collègues près l'armée de l'Ouest; ils se révoltèrent pendant la nuit. Le commandant temporaire fut obligé d'y envoyer une force armée avec du canon à mitraille; il le fit braquer vis-à-vis la porte delà maison de réclusion. On fut forcé de faire feu sur eux; il en périt un grand nombre. Les prisonniers d'une autre maison avaient en même temps fabriqué de fausses clefs pour s'évader; ils avaient formé le complot d'incendier leur quartier (2). J'ignorais tous ces événements. Dès que j'en fus instruit, dès que j'appris qu'une maladie pestilentielle commençait à se manifester dans les prisons, j'autorisai sur-le-champ la translation à Belle-lie, sous bonne et sûre garde, des prévenus dont on me présenta la liste, attendu l'encombrement des prisons de Nantes et Vinsalubrité de Vair qu'on y respirait. — Voilà mon rrêté. Si on ne l'a pas exécuté, si les prisonniers n'ont as été conduits à leur destination, on l'a fait contre mon âcrit. Je défie tous mes calomniateurs d'exhiber tout utre ordre de ma part. On ne peut cependant m'oppoîer qu'un ordre émané de moi. Il en est de cette transation comme de celle des 182 Nantais à Paris; mon lutorisation est pure est simple. Cependant, le Comité jui a donné l'ordre de les fusiller n'a pas dit que je 'y ai engagé; il l'eût dit inutilement. Il faut porter le néme jugement de la translation de Belle-Ile. N'a-t-on >as osé dire que j'avais fait précipiter dans la Loire les illes de mauvaises mœurs (3) ? »
(1) Il parait avéré que Carrier n'a pas donné d'ordre écrit de celte oyade, mais il avait remis à Lamberty un blanc-seing et ne pouvait jnorerles projets de son coadjuteur.
(2) Faits absolument controuvés, comme nous l'avons vu chapitre vui.
(3) Voir chapitre xii.
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« Montrez mes ordres, calomniateurs, » dit et répète Carrier, car il sait que ses ordres écrits ont été détruits ou ég-arés. Quand le Comité n'avait pas commandé, quand la Commission militaire hésitait à faire exécuter des mesures sanguinaires, les deux adjudants et Carrier luimême n'étaient-ils pas là pour menacer et par la violence arriver à leurs fins? En fait d'ordres. Carrier ne rappelle que celui qu'il a signé avec Bourbotte et Turreau dans lequel il est fait défense expresse à la Commission militaire de mettre en jugement les brigands de l'un et de l'autre sexe depuis l'âge de douze ans jusqu'à seize et où il est enjoint de placer chez les bons citoyens tous ceux qui n'auraient que douze ans et au-dessous (i).
« J'ai fait distribuer dans les hôpitaux de Nantes ceux qui ont été pris ; il y en a même encore, mais un grand nombre est mort atteint de la maladie qu'avaient tous les brigands qui avaient passé la Loire. La Commission militaire a jugé ces brigands; je ne me sais Jamais mêlé de ces Jugements, ni de leur exécution. Lâches imposteurs, vous avez dit, écrit, imprimé, fait colporter que j'avais fait périr dans la rivière des prêtres sujets à la déportation. Je demande à tous mes ennemis où est mon ordre de conduire ces prêtres à Paimbœuf ? Où est mon ordre de les précipiter dans la Loire ?
« Assassins de la vérité et de la probité, vous n'avez pas rougi d'assurer que j'avais fait périr tous les brigands qui se rendaient, tandis qu'il est constant que j'ai accueilli avec la plus douce fraternité les vieillards des communes réunis pour prêter le serment de fidélité à la République. Je leur ai fait distribuer des secours; j'ai rendu des arrêtés pour garantir leurs personnes et leurs propriétés. »
« Mettons un bandeau de glace sur notre front ; retenons notre indignation, ayons le courage de suivre la calomnie dans toutes ses turpitudes. »
Pour se faire pardonner la cruelle répression infligée aux royalistes et aux Nantais, Carrier ne manque pas de passer en revue tout ce qui peut être reproché aux Ven-
(1) Ce décret existe, mais il est de nivôse.
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(léens. On pense qu'il n'a oublié ni la Roche-Bernard, ni Machecoul, ni Noirmoutiers. Nous avons déjà eu l'occasion de parler des atrocités commises dans les deux ( anips et nous sommes convenu que les bandes de Ghaictte et de Marig-nj, — d'abord au début de la guerre, ensuite après le passage de la Loire, époque où Carrier t'iisang-lantait Nantes, — se montrèrent [)arfois féroces. Tracpiés comme des bêtes fauves, vivant dans les bois, poussés à bout par la faim, leurs champs dévastés et leurs chaumières brûlées, ces paysans affolés cherchaient à se venger, ils le firent en sauvages, puisqu'on les traitait comme tels. On conçoit que ces poussées de désespoir, ces faits isolés très condamnables, — bien que la clémence de Bonchamp et de Lescure à Saint-Florent les rachètent dans une certaine mesure, — on conçoit que Carrier ne les néglige pas, voulant de la sorte tenir la balance égale et faire rentrer les atrocités commises à Nantes dans la rubrique : Représailles de guerre civile. — Des jeunes filles, des négociants, des femmes, des enfants en bas âge, des rentiers étaient-ce là des insurgés? Sur ces catégories, Carrier s'est déjà expliqué à plusieurs reprises, notamment à son retour à la Convenlion, le 3 ventôse.
Carrier, renversant la proposition, accuse les royalistes et les Chouans d'avoir voulu éterniser la guerre.
« La Vendée menaçait la République par ses victoires, le drapeau blanc flottait à l'entour de Nantes. Cette comiimne s'est couverte de gloire à la mémorable journée du 29 juin, mais dans sa grande population elle renfermait des conspirateurs. Les brigands que nous avons faits prisonniers nous ont déclaré qu'ils en tiraient des munitions. Leurs chefs y entraient souvent déguisés en paysans ; quatre d'entre eux ont pénétré jusque dans mon cabinet. Nantes pouvait être attaquée, prise, livrée à tout moment. Il ne fallait voir dans ce grand danger que la République et son salut ; il fallait que la foudre révolutionnaire grondât à chaque instant sur les ennemis de la patrie. Si, dans ces éclats, elle a brisé les formes,
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la République a été sauvée ; rendons-en grâces au génie de la liberté... Pendant mon séjour à Nantes, les brigands ont manqué de tout. La pénurie la plus désespérante a porté parmi eux tous les ravages d'une maladie pestilentielle qui a accéléré leur destruction ; et on ose pousser les hauts cris contre les mesures qui ont amené à de si heureux résultats le salut de la République. Était-il possible de s'en écarter quand des décrets terribles en imposaient l'impérative obligation ; quand ils mettaient hors la loi tous les brigands ; quand ils ordonnaient l'incendie de tous leurs repaires, de tous leurs bâtiments (i).-. ?
« Si j'étais ambitieux, je regarderais'commele plus beau jour de ma vie celui où vos attaques insensées m'ont forcé d'énumérer les services que j'ai eu le bonheur de rendre à la chose publique. A vos audacieux mensonges, j'ai opposé mes arrêtés, à vos impostures, j'ai répondu par des faits, à vos injures, par le tableau du bien que j'ai opéré. Eh! qu'importe à l'homme vertueux qui a bien servi son pays de succomber sous l'action violente de la tyrannie ? J'opposerai à mes calomniateurs le suffrage de tout mon département. C'est sans doute où je suis né, où j'ai passé ma vie, que ma moralité doit être le plus connue. — On m'appelle féroce, homme de sang, mes compatriotes attesteront mon humanité, ma bienfaisance et mon amour brûlant pour la patrie et pour la liberté. — J'invoquerai à grands cris le témoignage de tous mes collègues dans mes missions ou de ceux qui m'ont remplacé dans les départements où j'ai été envoyé. Assurément leurs suffrages sont bien autrement imposants que des dénonciations dénuées de preuves et même de vraisemblance. Quoi ! je n'aurais excité aucune réclamation, aucune plainte à Rennes, à Rouen et dans toutes les autres communes où j'ai été en mis-
(1) Il lit un décret de la Convention qui met hors la loi tous les ennemis du peuple, tous ceux qui arboraient la cocarde blanche. Il s'appuie d'une proclamation de la Convention placardée où il est dit : « Il faut que les brigands de la Vendée soient exterminés avant le mois d'octobre. »
sion et je serais devenu tout à coup un buveur de sang ? Non, scélérats, vous ne le persuaderez pas ou vous produirez des preuves quejevous défie de montrer. L'homme humain et probe ne devient pas tout d'un coup un monstre. »
La fin du rapport est la récapitidation des hauts faits de guerre qui l'ont bien fait mériter de la patrie. Le grand général, l'organisateur habile fait son apologie : (( Ce n'est point contre ceux qui ont trahi la patrie, qui ont prolongé, éternisé la guerre de la Vendée qu'on s'élève avec fureur; c'est contre moi qui n'ai jamais varié depuis la Révolution, à moi qui ai concouru à 18 batailles, où les troupes de la République ont toujours été triomphantes, qui avec nos braves frères d'armes et mes collègues ai délivré 10.000 prisonniers à Mortagne, à }eaupréau,à Saint-Florent; à moi qui ai toujours em- )êché le passage de la Loire aux brigands ; à moi qui ivais pris les plus sages mesures pour la défense de fautes, d'Angers et de Saumur (i), à moi qui envoyai à pranville des secours qui nous ont conservé cette place ret qui ont sauvé ses immortels habitants ; à moi qui ai àssurél'anéantissement de dixmille brigands entassés dans Lncenis ; à moi qui ai amené la destruction de leur grande colonne à Savenay en faisant couper tous les )onts et tirer à mitraille sur leurs embarcations; à moi qui les ai empêchés de pénétrer dans le Morbihan ; à moi qui ù préparé la prise de Noirmoutiers, leur plus important asijle. — On ne parlait plus des Chouans à mon lépart de la Vendée. Si mon dernier arrêté eût été suivi, PCharette n'existerait plus. J'ai alimenté pendant six mois Nantes peuplée de plus de cent mille âmes et nourri une [armée de plus de cent mille hommes aux dépens des grains de la Vendée ; je l'ai habillée ; j'ai procuré des [fourrages aux chevaux, sans que la République m'ait rrien fourni. C'est pendant ma mission que nous avons frepris nos canons, nos fusils enlevés par les brigands.
{\) Allusion à l'embargo mis sur les navires de la Loire.
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L'armée entière attestera ces faits... Finissons la réfutation des absurdes et dégoûtantes calomnies qu'on a vomies contre moi, par un fait qui, seul, montrera mes inculpations dans toute leur nudité : c'est que le fusiilement des communes qui s'étaient soumises a tellement eu lieu après mon départ qu'il y avait plus d'un mois que j'étais de retour de la Vendée, lorsque mes collègues Lemeillan et Fayau, ayant reçu les procès-verbaux de ces délits, m'en firent part. Je leur en témoignai toute mon horreur et les invitai à dénoncer des crimes aussi graves au Comité de Salut public.
« Une dernière réflexion bien importante, c'est que je n'ai jamais fait la guerre avec les généraux Turreau (i) et Huchet désignés comme les auteurs de ces attentats ; je ne l'ai faite qu'avec le général Haxo (2), inscrit au Panthéon. Nous n'avons jamais combattu que des brigands réunis en corps d'armée, nous n'avons jamais inquiété aucune commune soumise... »
— Qu'il soit en butte à la persécution, après tant de bouleversements politiques, rien d'étonnant, mais dans tous les pays où l'on a quelque idée de liberté il serait absous par l'intention seule d'avoir voulu servir sa patrie. . . Il y a des malheurs inséparables des révolutions et il ne s'agit pas seulement ici de révolution, mais de guerre civile, de la guerre la plus désastreuse qui ait encore existé. A-t-on calculé ce qu'ont coûté les guerres civiles deCicéron et de Gatilina, de Marins et de Sylla? A-t-on calculé ce que les guerres civiles de l'Angleterre ont fait périr d'hommes ? A-t-on calculé les plaies terribles et sanglantes qu'ont faites à l'humanité le fanatisme des prêtres, la férocité ou la faiblesse des rois, les partis des cours ? Cette procédure instruite contre lui par les contrerévolutionnaires que signifie-t-elle ? Ce n'est pas la tête de l'individu Carrier qu'il faut à leur rage insatiable, c'est la tête d'un Représentant du peuple pour pouvoir par la suite atteindre tous les Représentants... C'est le
(1-2) Voir chapitre xi.
procès à la Convention môme qu'on veut intenter, puisqu'elle a approuvé, commandé par des décrets les mesures prises par tous les Représentants en mission. « Si les preuves vocales sont admises contre un député, elles perdraient la Convention tout entière, car tout est coupable ici, jusqu'à la clochette du président, n II a concouru à remplir l'importante tâche de terminer promptement l'affreuse guerre de Vendée et c'est pourquoi il est abreuvé de tout le fiel de la calomnie ! — C'est également faire le procès à l'armée puisqu'elle a exécuté contre les brigands la mise hors la loi prononcée par la Convention nationale. C'est faire le procès à la Révolution môme par cette manière insidieuse de séparer les faits et les événements de la Révolution des crises révolutionnaires qui les ont amenées; par ce moyen, on fera le procès à toutes les époques de la Révolution.
On l'a déjà fait à la journée du 3i Mai. On ne tardera pas à le faire aux hommes du 10 Août, à ceux qui, les 5 et 6 octobre, ont tué les gardes du tyran Capet, on reprochera aux vainqueurs de la Bastille la mort de l'intendant Berthier;... en isolant les faits et les événements, en les séparant des révolutions qui les ont entraînés, on fera le procès à la Révolution tout entière?
Carrier, on le voit, est partisan du bloc et serait désireux de voir les conséquences et les excès des crises excusés par les crises elles-mêmes. C'est la théorie de l'inévitabilité des exagérations humaines, dans le sein de laquelle il cherche l'excuse qui pallie les fautes et absout leurs auteurs. 11 a espéré, en détournant la responsabihté, en la faisant remonter à plus haut que lui, à cette Convention qui demeure infaillible, appeler à lui un courant d'indulgence.
« J'ai sauvé les ports de la Bretagne, les départements qu'elle renferme, Granville, Angers, Nantes et la République... S'il faut tout mon sang pour cimenter la liberté publique, j'en offre jusqu'à la dernière goutte au peuple, à ma patrie. Il y a longtemps que j'ai fait le sacrifice de ma vie; les cris de ma conscience ne m'importunent
point... le calme de mon âme me rassure, la pureté de mon cœur adoucit la rigueur des persécutions dont je suis l'objet; nouveau Décius, je me dévouerai sans peine au salut de ma patrie!... »
La lecture du rapport avait duré plusieurs heures; la Convention avait g-ardé le plus profond silence, et lorsque les spectateurs manifestèrent des mouvements d'indignation ou d'approbation, le Président les rappela au respect dû à un Représentant du peuple accusé.
On demanda l'impression et l'ajournement. La Convention passa à l'ordre du jour, motivé sur l'existence de la loi. L'arrestation provisoire est demandée. Carrier s'écrie : « Mon arrestation provisoire est superflue, les brigands n'ont jamais vu mes talons!., n
Après le discours de Carrier, plusieurs membres prirent la parole. Châles demanda que la dénonciation fût signée du dénonciateur et lue avant tout à la tribune. Romme, à son tour, parla, non plus pour défendre son rapport, mais pour tenter d'en atténuer la portée. Par un singulier retour, Romme attaque à la fois la loi en vertu de laquelle il procédait et le tribunal qui avait fourni les matériaux à la procédure (i). « La loi ainsi faite devient un poignard entre les mains d'un tribunal ou d'une commission contre la représentation; celui qui accuse un Représentant du peuple ne doit pas rester dans l'ombre; il faut que les Représentants du peuple aient les moyens d'étouffer la calomnie qui s'attache à leurs pas. » — Avec son nouveau système, bien étonnant dans sa bouche après la lecture du rapport, Romme pourra dire que souvent, parmi les faits cités, il se trouve « des choses absolument contradictoires, éminemment calomnieuses », qu'il est impossible à la Commission de vérifier, de distinguer dans la moralité des dénonciateurs c" que valent les dénonciations. La fin de son discours
(1) Moniteur du 22 brumaire.— Wallon, le Tribunal révolutionnaire, t. VI, p. 12.
Romme, d'abord précepteur du fils du comte Strogonoff, avait été chassé de Russie à cause des opinions révolutionnaires qu'il inculquait à son élève. {Les derniers Montagnards. J. Claretie.)