‹ Les grands terroristes, Carrier à NantesChapitre 101 sur 124 · DISCUSSION TUMULTUEUSE · texte numérisé non relu

DISCUSSION TUMULTUEUSE

amène des murmures et les tribunes manifestent bruyamment. « La pbis (grande partie des faits sont fondés sur des déclarations ou sur des dé{)Ositions qui ont été mendiées ou provoquées et vous serez surpris lorsque vous saurez que la déclaration d'hommes qui ont été traduits au tribunal révolutionnaire pour les actes de férocité qu'ils ont commis fait foi contre Carrier. Où est l'esprit public qui met en balance l'homme justement soupçonné, l'homme qui est traduit devant la justice, avec celui qui est investi du caractère de Représentant du peuple? Où est la justice nationale qui permet à un tribunal de recueillir des déclarations sans y être autorisé (i)? » Dans le bruit qui suit le discours de Romme, le Représentant Baudin s'écrie: « Le fait est faux, le rapporteur a vu les pièces quand il l'a voulu ! w — Un autre, Pierret, lui jette à la face cette insulte: « Romme, tu te conduis lâchement! »

Plusieurs membres de la Commission se précipitent à la tribune, le tumulte est à son comble, le président se couvre... (2). Enfin le calme étant revenu, Merlin (de Douai) rétablit la vérité des principes, défendit la loi et la procédure contre le rapporteur, et Romme, girouettant encore une fois, dit : « Il m'était impossible de disposer seul des pièces pour faire mon travail, j'en ai demandé des copies. J'étais, il est vrai, siir de leur fidélité, piiis' que je les a/coUationnées moi-même !... »

Après cet étrange débat, le décret d'arrestation mis aux voix fut adopté à une grande majorité et le président le proclama aux cris de « vive la République » ! Carrier ayant demandé à rester prisonnier chez lui, l'assemblée consultée accéda à ce désir et décréta que, selon sa requête, il serait en arrestation chez lui sous la garde de quatre gendarmes, aux frais delà nation.

D'après la loi du 8 brumaire un délai de 3 jours était accordé entre la distribution des pièces et la discussion

(\) Peut-être Romme se souvenait-il que Carrier l'avait tin'' de prison à Caen, et payait-il sa dette de reconnaissance ?

(2) Moniteur du 22 brumaire. Courrier universel, 23 brumaire.

4i2 CARRIER A NANTES

publique. On donnait désormais aux accusés la faculté de préparer leur défense. Carrier s'étant plaint de ne pouvoir aisément recevoir les communications qui lui étaient utiles, la Convention lui permit d'avoir un secrétaire et de recevoir ses amis. Trois jours s'étaient ainsi écoulés sans qu'on rappelât à Carrier l'expiration du délai légal (i) ; mais pendant ce temps le procès du tribunal révolutionnaire se poursuivait et la présence de Carrier y était réclamée plus que jamais avec instance. Il devenait impossible de reculer le terme de la comparution ; aussi, quand, le 28, Carrier demanda par écrit la à Convention, la communication de différentes pièces (entre autres la dénonciation de Phelippes Tronjollj) et en même « temps un délai nouveau d'une décade pour méditer sa défense », la communication fut accordée et le délai refusé.

Les accusations contre Carrier ne partaient plus seulement du tribunal; la ville de Nantes, secouant enfin son joug-, avait écrit le 9 brumaire une adresse signée d'un grand nombre d'habitants. Cette adresse fut lue à la Convention le 29.

Cette pièce, écrite avec l'emphase et l'exagération de l'époque, retrace pourtant avec vigueur la malheureuse situation de Nantes sous la domination de Carrier. L'indignation est profonde et sous les phrases ampoulées on distingue le cri de vengeance d'hommes si longtemps opprimés, enfin libres.

En voici des passages :

Adresse des citoyens soussignés de la commune de Nantes et de la Société populaire à la Convention nationale.

Nantes, le 9 brumaire an III.

Citoyens Représentants, comme vous fidèles à nos serments nous vous dénonçons l'infâme Carrier. Ses forfaits s'élèvent de toutes parts contre lui ; tout ici les atteste. Nous le dénonçons à la Représentation nationale qu'il a voulu avilir ; nous le dé-

(1) Moniteur du 24 brumaire.

ADRESSE DES CITOYENS DE NANTES 4i3

nonçons au peuple entier dont il a trahi la confiance et tant de fois compromis la Souveraineté. Carrier s'est rendu coupable de ces crimes (i), en donnant les ordres les plus arbitraires à des hommes justement exécrés; à tous ces agents qu'il trouvait si dociles à servir sa fureur, ces monstres qui voulaient tout détruire dans cette cité « jusqu'à la racine ». Ce sont leurs expressions, à des Fouquet, à des Lambcrty, ces animaux féroces que Carrier appelait ses «meilleurs amis... des patriotes par excellence » et qui, de tant de victimes innocentes qu'ils firent périr, ne conservèrent que deux femmes exnobles et cela pour leurs vils plaisirs et ceux de Carrier (2) ; en donnant à des hommes déjà réprouvés par l'opinion puolique les pouvoirs (3) d'arrêter indistinctement toutes les personnes qui leur paraîtraient suspectes et celles qui leur seraient dénoncées comme telles.

En ordonnant de faire incarcérer tous les courtiers, ag-ents de chang-e sans distinction.

En ordonnant l'arrestation de tous les acheteurs et acheteuses, de tous les vendeurs et vendeuses de denrées de première nécessité.

En ordonnant de faireguillotiner sans jug-ement des brig-ands pris les armes à la main.

En se mettant, en fureur lorsqu'on se refusa de faire périr, sans jug-ement, les prisonniers en masse.

En menaçant de sabrer les administrateurs qui venaient lui parler au nom de la chose publique, etc..

C'est par cette conduite atroce que Carrier a prolongée la g"uerre cle Vendée ; c'est en faisant fusiller impitoyablement des communes entières, qui se rendaient volontairement, qu'il a tout réduit au désespoir en mettant ainsi les brig-ands entre la mort et le crime. Et lorsqu'il rappelle avec tant de complaisance dans son mémoire les horreurs qu'ils ont commises, c'est sans doute pour tâcher de faire oublier ses forfaits.

C'est alors que Carrier, coupable de tous ces attentats, se plaig-nant de ne pas recevoir de nouvelles de la Vendée, à l'instant même où les brigands augmentaient de force et d'audace

(1) Carrier ordonna aux citoyens de la commune de Nantes de déposer tout le son qu'ils pouvaient avoir, dans un magasin indiqué, menaçant dans son arrêté « de faire raser les maisons de ceux qui n'obéiraient pas dans le délai de 24 heures». «Eh bien! ce ne fut que 8 jours après la publication de cet ordre que le local qu'il avait désigné se trouva prêt à recevoir ce son et que des officiers publics furent nommés pour en constater la réception. »

(2) Voir le procès de Fouquet et de Lamberty.

(3j Ordre de laisser passer et pouvoirs illimités donnés à Lamberty. Voir chapitre vu.

4i4 CARRIER A NANTES

s'était retiré dans une petite maison auprès de Nantes... Il y prolongeait bien avant dans la nuit ses org-ies bruyantes où ses satellites et lui buvaient à la coupe du crime et se réjouissaient à la pensée du massacre ; et ces bals scandaleux dont les Messalines faisaient tout l'ornement, cherchant sans doute, au milieu de ces bacchanales modernes, à étouffer, non ses remords mais les gémissements des malheureux que les échos et les vents, plus sensibles, auraient pu rapporter jusqu'au sein des plaisirs ! Et Carrier ose dire dans ce qu'il appelle un rapport, ce mémoire aussi indigeste, aussi calomnieux que perfide, qu'il n'avait fait que passer à Nantes (i).

Il n'a fait que passer! et ces déserts qu'il créa..., ces routes de sang qu'il ouvrit, près de nos remparts, ne sont-ils pas des monuments qui attestent à jamais sa présence ?...

Il n'a fait que passer, et les mères éplorées qui cherchent en vain leurs enfants... ces fils désespérés qui ne retrouvent plus leurs parents... Ces faibles créatures qui appellent à grands cris leurs mères etqui, privées d'un lait nourricier, expirent loin du .sein maternel... Tout ne prouve t-il pas que Carrier ne vécut que trop longtemps au milieu de nous ?

Il n'a fait que passer ! — C'est pendant quatre mois consécutifs la lave enflammée du volcan qui détruit, dessèche, brûle tout ce qui se trouve sur son passage... qui porte partout l'épouvante et la désolation !..,

Citoyens Représentants, vous ne pouvez vous le dissimuler, Carrier n'est que le lieutenant d'une faction pour qui le bonheur du peuple est un malheur, cette faction qui voulait ensevelir la liberté sous des monceaux de cadavres, assassiner les vertus.... Ah ! craignez que celte faction n'emploie tout pour suspendre le supplice de Carrier ou pour soustraire à un jugement le criminel dont elle appréhende les révélations...

Mais vous nous avez entendus, nos maux sont adoucis, le crime sera puni !

Les citoyens de la Commune de Nantes et de la Société populaire.

Rédigé sur les pièces déposées aux administrations de cette commune.

(Suivent les signatures en très grand nombre) (2).

(1) Carrier s'obstine à dire'-qu'il n'a l'ait que passer à Nantes. C'est un mensonge encore moins soutenable que les autres. La dénonciation de l'hclippes avec dates certaines et les lettres de JuUien à Robespierre, bien mieux encore que les témoignages, ne laissent aucun doute sur la présence continue de Carrier à Nantes.

(2) Archives départementales de Nantes (expédition). — Imprime par ordre de la Convention et envoyé le 29 brumaire à la Commission des Vingt-et-Un. Moniteur du 1" frimaire.

ADRESSE DES CITOYENS DE NANTES 4i5

Ils étaient bien hardis, les citoyens de la Commune de Nantes t Car si Carrier est à la porte du tribunal, au moment où ils protestent (i), ce qu'ils appellent la faction^ c'est-à-dire celle des Collot d'Herbois, des Billaud- Varenne, est encore puissante ; le club des Jacobins est debout et a juré de protéger Carrier!

(1) 9 brumaire.

Page 1