‹ Les grands terroristes, Carrier à NantesChapitre 70 sur 124 · LES COMPLICES SACRIFIES 2O · texte numérisé non relu

LES COMPLICES SACRIFIES 2O

pour d'anciens compag-nons, mais plutôt des difficultés faciles à entrevoir qui devaient naître de leur procès. II Ht d'abord la sourde oreille aux pressantes demandes de la Société populaire, très montée contre Carrier, et <{ui dans le procès pendant voyaient un moyen de découvrir le représentant ; il obéissait plutôt aux ordres j)rudents des successeurs de Carrier. Hentz, celui que Carrier appelait le « petit noyeur », voulut en appeler de cette épilhète, car il déclara en pleine Société populaire que s'il avait été à Nantes à la place de Carrier, il n'aurait pas traité les brig-ands autrement(i), et il les engageait à laisser dormir l'affaire. — « Jug-er Fouquet et Lamberty, ajoutait-il, c'est faire de la contre-révolution puisque Carrier les regarde comme les meilleurs patriotes de Nantes. Si vous les jujgez, ce sera à vos risques et périls. En tout cas, ne prenez aucune décision avant d'en avoir causé avec Carrier que vous ferez bien d'aller voir à Paris (2). »

De son côté, Prieur connaissait trop bien les principes de la Convention sur les actes des députés en mission — qui avaient eu pour but rétablissement ou la consolidation de la République — pour ne pas recommander la sourdine. Big-non ne savait que faire, car les motifs d'arrestation subsistaient et la Société populaire, ne se contentant pas de ces exceptions dilatoires, demandait la mise en jug-ement des deux accusés (3).

Pour sortir de cette impasse et s'éclairer, suivant en cela les conseils des Représentants, la Commission se décida à écrire la lettre suivante à Carrier :

Un grand procès occupe en cet instant et la Commission militaire et la ville de Nantes. Lamberty et Fouquet, tous deux

de Marcilly qualifiée do socondo Marie-Antoinette, etc. » Le vrai crime le voilà!... Aussi, ajoute-t-il : « le (Jomité révolutionnaire a aussitôt fait arrêter ces deux quidam et les a traduits devant nous. » Pièces remises à la Commission des Vingt-et-Un, p. HO.

(Il Adresse de la Société populaire du 21 vendémiaire ao III, pièces remises à la Commission des Vinet-et-Un, p. 29.

(2!) Id.

(3) Procès-verbal du 17 ventôse. M. Lallié, la Justice révolutionnaire dans la Loire-Inférieure, p. 385.

2(i2 CARRIER A NANTES

adjudants généraux d'artillerie, ont été livrés à la Commission militaire par le Comité révolutionnaire de cette ville, accusés tous deux d'avoir soustrait au glaive de la loi des femmes contre-révolutionnaires, de les avoir retirées chez eux et de les avoir protég-ées ouvertement, malgré qu'ils sussent certainement qui elles étaient et qu'ils n'ignorassent pas surtout qu'une certaine Giroult de Marcilly était Tennemie la plus invétérée de la République, femme qu'on ne peut comparer dans sa haine contre la Révolution qu'à Marie-x\nloinette. Lamberty prétend se justifier de ce crime et d'autres sur des ordres verbaux qu'il aurait reçus de toi, car il n'a pu montrer qu'un ordre écrit signé de toi le i5 frimaire, qui lui permet de requérir la force armée pour une expédition qu'il peut faire de jour et de nuit. Il adopte constamment comme système de défense ces ordres verbaux que tu lui donnais, dit-il, parce que tu connaissais son patriotisme. Mais il a si étrangement abusé de tes ordres, qu'il ne lui reste plus maintenant pour se justifier qu'à t'inculper toi-même.

Représentant du peuple, la Commission militaire t'invite et te prie, au nom de la justice et de la vérité et pour confondre l'imposture et la calomnie de vouloir bien lui indiquer quels étaient à peu près les ordres verbaux que [tu donnais à Lamberty. Ton caractère connu aussi juste que révolutionnaire ne permet pas à la Commission de penser que tu lui en aies donné d'indignes d'un représentant du Peuple.

La Commission militaire attend ta réponse pour juger deux scélérats qui peuvent avoir abusé de ton nom pour commettre des crimes.

Leur procès est suspendu jusqu'après ta réponse. Il n'y a que toi qui puisses jeter sur cette affaire le jour indispensable pour diriger notre conscience. Nous te prions donc, au nom de la justice, de nous faire la réponse que nous te demandons. Nous sommes avec fraternité, etc.

Sicjné : Rignon, président ; Wolf, juge ; Chanterelle, juge ; Aude, juge ; David Vaugeois, accusateur public (i).

Cette lettre trouvait Carrier dans des dispositions d'esprit totalement dénuées de bienveillance pour la ville de Nantes. Depuis son retour à Paris, il ne faisait que tonner contre la conduite des Nantais, surtout au Comité de Sûreté générale, où il était plus écouté qu'ailleurs. Le procès de ses anciens coadjuteurs avaitle don de le surex-,

(1) Pièces remises à la Commission des Vingt-ct-Un. i^

LKS COMPLICES SACHIFIES 268

citer à rextrôme diapason et il ne se sentait guère d'humeur à rendre compte de sa conduite à des «. aristocrates qui n'avaient même pas chez eux le buste de Marat, martyr de la liberté, à des brigands qui n'ont rien fait pour la Révolution, à des muscadins et à des égoïstes(i). » Carrier ne répondit naturellement pas à la lettre de la Commission. La Société populaire, indignée et de son langage à Paris et de son sans-gêne dans la circonstance présente, ne parlait de rien moins que de le dénoncer directement au Comité de Salut public. Prieur calma les transports de la fougueuse montagnarde et il fut décidé que Vaugeois, accusateur public, se rendrait à Paris chez le représentant dans le but de lui arracher par la persuasion une réponse. — Carrier reçut Vaugeois, mais très mal. A l'accusateur public, qui invoquait l'intérêt de la représentation nationale, faisait appel à son patriotisme, Carrier répondit par des injures. « Il s'emporta violemment, dit Vaugeois (2), tomba dans des agitations convulsives portées à un tel point que j'aurais tremblé si nous avions été encore à Nantes. A cet accès de fureur succède cependant un instant de calme ; Carrier vante le patriotisme de Lamberty ; il essaie de me persuader que la Commission militaire ne veut les perdre lui et F'ouquet que parce qu'ils ont voulu fournir à leur chef une liste pour renouveler le Comité... J'insiste pour avoir une réponse écrite, c'est en vain ; Carrier veut que je m'en rapporte à sa parole. » Vaugeois insiste jusqu'à 4 jours de suite ; enfin Carrier lui remet une lettre pour son collègue Francastel, à l'effet de faire renouveler le Comité. Ce n'est pas une solution.

L'instruction était commencée, elle suivit son cours et le 25 germinal an II les deux scélérats comparaissaient devant la Commission. Sur les conclusions de David Vaugeois, accusateur public, ils furent convaincus de manœuvres contre-révolutionnaires :

(Il Bulletin du trib. révolutionnaire. Séance du 9 frimaire. (2) Déclaration de David Vaugeois, pièces remises à la Commission des Vingt-et-Un, p. 9.

1° D'avoir retiré du dépôt M""" Giroult de Marcilly, ci-devant noble, surnommée de Laval à Nantes la seconde Marie-Antoinette^ à cause de ses opinions marquées d'anti-révolutionnaire. — Installée par Fouquet dans une maison retirée, cette femme était restée en rapport avec les royalistes.

2° D'avoir également arraché à la mort trois femmes compromises comme contre-révolutionnaires, la femme Gingreau (26 ans) élevée (i) dans la maison de Lescure, et les deux sœurs Dubois — 2 2 et 3o ans. — Amenées sur le bateau à soupapes qui servait aux org-ies nocturnes, elles avaient dû la vie au bon plaisir de Lambertj. Sullivan (2), puis Lavaux les avaient cachées par deux fois

(1) Agathe était femme de chambre de M™" de Lescure, depuis M'"" de la Rochejaquelein. Voici les détails que donne M'"» de la Rochejaquelein, dans ses Mémoires:

« Agathe, après Nort, profitant d'une amnistie prétendue, courut à Nantes. Là elle fut faite prisonnière et menée chez Lamberly. La figure d'Agathe lui plut et il lui dit : As-tu peur, brigande ? — Non, général.— Eh bien, quand tu auras peur, souviens-toi de Lamberty. — Elle fut conduite à l'Entrepôt d'où si souvent partaient les victimes destinées à être noyées. Quand elle pensa que son tour était proche, elle envoya chercher Lamberty. Celui-ci la conduisit dans \<i bâtiment à soupape qui avait servi à noyer les prêtres, il était seul avec elle et voulut en profiter : elle résista. Lamberty menaça de la nojer ; elle courut pour se jeter elle-même à l'eau. Alors cet homme lui dit : Allons tu es une brave fille ; je te sauverai. Il la laissa 8 jours seule dans le bâtiment où elle entendait les noyades qui se faisaient la nuit; ensuite il la caiha chez un nommé Sullivan, qui était comme lui un fidèle exécuteur des ordres de Carrier. »

(Marquise de La Rochejaquelein, Mémoires, édition 1816. p. 465.)

(2) Sullivan ou O'Sullivan, que nous retrouverons aux procès des Nantais et du Comité, avait un l'rére Vendéen. « Au commencement de la guerre, ayant été fait prisonnier par les insurgés, ce frère lui sauva la vie. Après la déroute de Savenay, le Vendéen vint à Nantes et demanda un asile à son frère : Sullivan le dénonça et fut cause de sa mort... Les remords s'emparèrent de lui ; il croyait sans cesse être poursuivi par l'ombre de son frère et s'étourdissait en commettant do nouveaux crimes... Sa femme l'avait pris en horreur et ce fut dans l'espoir d'adoucir cette dernière que Sullivan eut l'idée do sauver une Vendéenne et de la lui amener. » M"»» de la Koclieiaquelein, Mémoires, édit. 1816, p. 464.

Michelet a des trésors d'indulgence pour O'Sullivan. Il l'associe à la gloire de l'excellent patriote Meuris à l'affaire de Nort. « 11 était aimé des hommes, adoré des fetnmes et très doux avec une tète prodigieusement écartée. » Michelet parle de son extrême douceur — il ne l'a pas témoignée à son propre frère — parce qu'il aurait empêché de fusiller les 132 Nantais. Ceci n'est pas prouvé. Michelet veut sans doute parler des prisonniers du Bouffay, sur le sort desquels on s'agita violemment les 14 et 15 frimaire. Aide-de-camp de Boivin, qui résista

LES COMPLICES SACRIFIES aOS

lorsque, réclamées par le tribunal révolutionnaire comme espionnes royalistes, elles avaient été reconduites sur la çaliote (i).

C'est sur ces faits, et non sur les noyades, bien qu'ils les aient avouées (2), que Fouquet et Lamberty furent condamnés à mort. Quand il fut question des sinistres voyages sur la Loire, Lamberty, croyant trouver vme porte de salut, supplia le tribunal de suspendre son jugement (3) « afin qu'il pût écrire de nouveau à Carrier et obtenir de lui l'affirmation qu'il n'agissait que par ses ordres, afin qu'il pût au moins recouvrer celui que Carrier lui avait donné par écrit ». L'accusateur public, qui avait adroitement soustrait à Lamberty l'original des pouvoirs donnés par Carrier, se garda bien d'en parler. 11 otait ainsi tout moyen de défense à Lamberty et de cette pièce précieuse se faisait une arme contre le Représentant (4).

avec courage, O'Sullivan a pu là intervenir ulilemenl. Le rôle do sauveur a déjà été attribué à Ouvrard, autre aide-de-ca:np (voir suprà), n)ais rien n'oiupôche d'aduTîtlre que O'Sullivan en ait en sa part. A Piruiil, le 30 juillet 1830, Sullivan montra de l'initiative en coupant le pont, communication principule entre la Bretagne et la Vendée. (Voir Miciielet, livre XI, chap. vi). N'oublions pas qu'il fut témoin, sinon acteur, dans les noyades (déposition de Robin, procès du Comité) et qu'il fut convaincu |il l'a avoué) d'avoir tué des prisonniers lui-même avec nn petit couteau. (Voir procès de Carrier.)

'1) Lamberty était accusé d'avoir dérobé des femmes aux noyades et d'en avoir noyé qui ne devaient pas l'éire. « Rn'in qui était tort dévoué à Lamberty, vint saisir Agathe chez M™» Sullivan, la traîna dans un bateau et voulut la poignarder pour faire disparaître une preuve du

f rétendu crime de son patron. Agathe se jelaà ses pieds et parvint à attendrir et il la cacha chez un de ses amis, Lavaux. Là elle fut arrêtée de nouveau et conduite en prison ». Le procès de Lamberty jeta de l'intérêt sur Agathe et on loua Sullivan et Lavaux de leur humanité. Agathe ne fut condamnée le ?.S germinal qu'à la détention dans une maison désignée par le district. — Dugast-Matifeux. Carrier à Santés, pp. 75-8G. M"" de la Rochejaquelein, Mémoires, p. 465.

Ce Lavaux ou La veau, étant prisonnier, avait été sauvé par Bonchamp à Saint-Florent. Quoique aide-de-camp de Lamberty, M»" de la Rochejaquelein lui décerne l'épithète d'honnête homme, parce qu'il eut pitié de quekjues victimes. 11 recueillit entre autres M""" de l'Epinay.

(2) Les pièces de la procédure envoyées à Paris s'y perdirent.

(3) Déclaration de Bouchoieau, employé aux hôpitaux militaires, 13 vendémiaire an Jll Citée par M. A. Lallié, la Justice révolutionnaire dans la Loire-Inférieure, p. 389.

'M Id.

Vaugeois, au lieu de souscrire à la suspension du jug-ement, se contenta de répéter ses entrevues avec Carrier et « profitant de l'enthousiasme tumultueux du peuple, prononça les conclusions définitives par ce considérant que Lamberty et Fouquet cherchaient à écarter le coup qui les menaçait et à avilir la Convention nationale, et conclut à la mort » (i).

Ce fut donc grâce à un escamotage des juges de la Commission que ces deux grands coupables furent condamnés. Eux aussi devenaient des victimes de la justice révolutionnaire. On ne leur permit pas de se défendre, on glissa sur le fond de l'affaire sur les instances de Prieur (2), parce qu'il ne fallait ni désarmer la Terreur ni découvrir Carrier (3) ; ainsi se trouva justifiée l'ingénieuse distinction de Bignon (4). Bien plus que les exécutions des galiotes, le fait d'avoir extrait de l'Entrepôt, et pour leur plaisir, quatre femmes considérées comme contre-révolutionnaires, amenait à l'échafaud les anciens coinplices de Carrier.

L'aide de-camp deLamberty, Lavaux, accusé des mômes crimes, complice des noyades et des enlèvements de femmes, fut acquitté quelques jours après par la Com mission (5). L'accusateur public avait établi (6) que « Lavaux savait que Lamberty avait un bateau particulier dans lequel il renfermait ses victimes, que ce bateau était le lieu où Lamberty mettait à prix la vie de malheureuses innocentes qui ne pouvaient espérer de se sauver qu'en cédant à ses passions brutales, » que de plus il avait obéi aveuglément à Lamberty et caché chez lui une des femmes incriminées, Agathe Gingreau (7), mais les considérants du jugement firent valoirle peu de temps

(1) Liasse des Sociétés populaires. Cité par M. Lallié, la Justice re- ' volutionnaire, etc., p. 390.

(2) Berriat Saint-Prix, p. 28. V

(3) Wallon, Les Représentants en mission. I, 438. ÎJ

(4) Lettre du 25 ventôse, voir Isuprà.

(5) 4 noréal.

(6) Réquisitoire de David-Vaugeois. M. Lallié, la Justice révolutionnaire, pp. 366 et suivantes. ^

(7) Voir les notes suprà. •%

LES COMPLICES SACHIFIES 2t>7

qu'il passa auprès de Lamhcrty, son extrême jeunesse et et « le trait sublime qui prouve combien il chérit la liberté (i). » Ce fut là son brevet d'innocence.

Lavaux fut sur-le-champ mis en liberté et du coup acquitté de l'accusation de complicité avec Lamberty.

(1) «Etant lomb(' aux mains des Vendéens, dans sa prison, de peur

aue son corps ne fût confondu avec celui dos esclaves et des hri^'ands, avait eu la patience de se tatouer le bras et d'y inscrire le nom de liberté. » — Ce tatouage fut l'objet d'une comiuuniceition de Philippcaux à la Convention. — Voir Afoni7eMr, réimpression XVIII, 384. Mémoires de Turre.au, p. 115. — Lallié, op. ^cil., p. ;iG8.

Page 1