GOULLIN ET CHAUX A PARIS
décrets relatifs à l'abolition de la traite des nègres) (i).La délation de Goullin avait réussi à faire arrêter Joznet au moment où il se disposait à quitter Paris, Goupilleau (le Montaii^u) signala cette arrestation comme le résultat des intrig-ues des colons et dans la séance du 19 ventôse la Convention pour éviter des lenteurs décida de iaire appeler Joznet à sa barre.
Carrier qui se trouvait mêlé à l'alTaire, ayant envoyé Joznet à Paris, rencontrait là une belle occasion de perdre (iouUin en faisant remarquer qu'il était de Saint-Domingue et y avait conservé des relations et des intérêts. 11 ne le fit pas, le défendit au contraire à la Convention : « Quant à Chaux et à Goullin qui ont signé la lettre de dénonciation qu'on vous a lue (2), ce sont deux membres du Comité de surveillance de Nantes que j'ai connus pour de vrais patriotes. Il est possible qu'ils aient été trompés ; ils disent avoir des pièces, je demande qu'elles soient envoyées sur-le-champ au Comité de Sûreté générale. »
Résultat : la Convention décréta que les auteurs de la dénonciation au Comité révolutionnaire de Nantes seraient arrêtés et que les citoyens Chaux et Goullin viendraient s'expliquer auprès du Comité de Sûreté générale. Le 22 ventôse le comité de Nantes est informé des résolutions prises le 19 ; il ordonne aussitôt l'interception des lettres et réunit tout un dossier de délations plus ou moins fantaisistes (3).
(1) En fait celte mesure de l'abolition de l'esclavage achevait de ruiner les planteurs de Saint-Domingue et les intéressés, dont était Goullin, intriguaient de toutes manières pour en empêcher l'exécution. — M. A. Lallié, le Sans-culotte Goullin, p. 98.
(2) Lettre signée de Chaux et Goullin au maire de Paris : On vient de
MOUS dénoncer un nouveau traître Il s'est présenté avec audace au
loprésentant Carrier, qui la envoyé à Paris, où il prétendait avoir des l'Iioses de la plus grande importance à dévoiler et qui intéressent
"ssentiellement le salut des colonies En post-scriptum, cette phrase
[ui donna lieu à des débats curieux au tribunal : Expédiez-le prom{)tement ou renvoyez-nous-le : nous l'expédierons nous-mêmes. Bulletin du Trib. révolutionnaire, VI, p. 244.
(3) Le noyeur 0. Sullivan, aide-de-carap de Lamberty, vint déclarer, sans pouvoir fournir la moindre preuve, que Joznet avait empoisonné lies comestibles destinés à ses soldats. — Lallié, le Sans-culotte Goullin, p. 101.
Quant à Goullin et à Chaux ils partirent pour Paris, emportant six mille francs de la caisse du Comité (i), vovag-eant dans une voiture confortable (2) où ils avaient trouvé à caser Gallon (3), sa femme et sa fille, deux patriotes inconnus, Chédorge et Dufresne, et un enfant de i4ans.
Ce voyage, entrepris comme une partie de plaisir, ne donna peut-être pas le résultat auquel s'attendaient Chaux et Gollin, car Joznet ne comparut pas devant le tribunal révolutionnaire et la dénonciation tomba dans l'eau. Goullin et « compagnie » n'en prolongèrent pas moins leur séjour à Paris jusqu'en floréal. Séjour opportun, qui permettait au sans-culotte de se reposer de ses cinq mois de « direction révolutionnaire » à Nantes. Il se voyait .sans regret privé des tutoiements des Marats et de la société de ses collègues qu'il traitait d'imbéciles à l'exception de Bachelier (4) ; il dînait avec Carrier (5), assistait aux séances de la Convention, à la représentation, à l'Opéra Comique, de Paul et Virginie, sujet cher à tous les créoles, entendait — par manière dépassetemps etpour se redonner le la, — Fouquier-Tinville expédier quelques aristocrates au tribunal révolutionnaire. Il semblait préférer celte manière de passer ses journées à celle qu'il menait a Nantes où, suivant l'expression d'un témoin (6), « il n'y avait pas un pavé qui ne fût jteint de sang humain, pas une maison qui n'eût été arrosée de
(1) La caisse du Comité était alimentée par des dons volontaires dont le prétexte était la répurgation de la ville pour la salubrité de l'air.
(2) On connaît le nom du voiturier chargé de trouver l'équipage convenable pour de si hauts personnages. C'était Dardare, l'un des chefs du convoi des 132 Nantais, et qui avait la garde des voitures saisies sur des émigrés ou des détenus.
(3) Gallon est cet ami de Goullin qui le défendra devant le tribunal et fera pleurer l'auditoire.
(4) Qualifié autrement plus tard. Goullin revenant de Paris avait perdu sa quiétude. « Je serai guillotiné, dit-il devant plusieurs personnes. C'est ce petit j . . . f . . . de Bachelier qui nous a f . . . dedans. — Rég. des déclarations, n» 291. Arch. municipales de Nantes.
(5) Après avoir dénoncé Carrier, on se rappelle qu'il avait pris peur etreliré sa dénonciation. La réconciliation n'était du reste qu'apparente. — M. A. Lallié, le Sans-culotte Goullin, p. 103.
(6) Courrier républicain. Compte-rendu du Procès, 17 frimaire an III, j cité par M. A. Lallié, Sans-culotte Goullin, p. 103.
CARRIKK APPRKNI) LA MORT DF-] LAMBERTY ■'.-jx
larmes. » — Cette vie de patriote amateur ne pouvait durer toujours et Chaux et Goulliu furent rappelés à la réalité de la situation par leurs discussions plus que vives avec Carrier, lors du procès de Lambertj. Tous deux sortaient un soir (i) des Jacobins avec Carrier et celuici très animé disait avec vivacité : [« Il faut faire expédier le Comité... mais ce n'est pas la plus g-rosse affaire, il faut sauver Lamberty. » — A cette époque Lamberty avait déjà expié ses crimes sous le masque contre-révolutiounaire et Chaux « brûlait d'en informer Carrier, mais ne savait comment s'y prendre » (2).
« Tu penses à sauver Lamberty, as-tu fait quelques démarches pour lui, as-tu pris les moyens de le tirer d'affaire ? si tu ne faisais qu'y penser en ce moment, peut-être ne serait-il plus temps ? »
Carrierd'abordn'a pas compris et réplique : « J'en réponds, je suis sûr d'en venir à bout; «puis devant l'insistance de Chaux il entre dans une de ses fureurs coutumières et fait voltig'er son bâton noueux au-dessus de la tète des deux sans-culottes. « Vos tètes me répondront de la mort de Lamberty. » — D'après Chaux, GouUin pendant cette scène marmottait à voix basse, tandis que lui seul avait assez d'énerg-ie pour faire face à Carrier. « Tu ne m'en imposeras pas, aurait dit Chaux (3) ;tu vois ici deux victimes des représentants (du peuple, respecte en nous une portion de ce même peuple, w
Joué à la fois par le Comité révolutionnaire et par la commission Big-non,en qui il avait placé sa confiance, Carrier écumait de rage. Ne pouvant se venger utilement, il déversait sa bile en injures contre les Nantais et toute occasion lui était bonne pour leur nuire.
Les commissaires Houdet et Roussel ont sollicité son entremise pour [obtenir des vivres. Il s'écria : « Moi, demander des vivres pour Nantes ! Je demanderais plutôt
(1) Le 28 germinal d'après Chaux, i" floréal d'après Goullin.
(2) Bulletin du Trib. révolutionnaire, VI, p. 368.
(3) Déposition de Chaux. Bulletin F/, '368; de Goullin, Bulletin VU, o3.
qu'on porte le fer et la flamme dans cette ville abominable ! Vous êtes tous des coquins, des scélérats, des contre-révolutionnaires... .le ferai nommer une commission parla Convention nationale, j'irai moi-même à la tète de cette commission faire sortir le peu [de patriotes que renferme Nantes. Que dis-je? Le peu de patriotes?(i) Il n'y en avait qu'un et vous l'avez guillotiné. » — AGaudin, nég'ociant, qui a échappé à la prison : « Les Nantais ne sont pas des républicains (2), ce sont des c... » et toute la kyrielle des b... et des f... sort comme d'habitude de la bouche de Vert- Vert.
Pendant ce temps, les Dantonistes, qui s'étaient trop réjouis (3) de la chute des « enrag-és », 'étaient à leur tour traînés à l'échafaud (4). Westermann était parmi les victimes. Depuis son retour à l'armée, après Savenay, il s'était vu en butte aux dénonciations, mais était sorti vainqueur de la Convention le 18 nivôse (5), grâce à Fayau et à Bellegarde. Aux Jacobins, on se le rappelle, Carrier lui avait apporté l'appui de sa parole brutale, mais ce n'étaient là que des délais.
Westermann était trop du parti de Philippeaux pour ne pas partager le sort du représentant (6). On ne pouvait le confondre avec de prétendus faussaires (7), mais il était facile de le convaincre de modérantisme et d'ambition (8). Pour traîner un général au tribunal, la
(1) Du système de dépopulation ou la vie et les crimes de Carrier, etc., par Gracchus Babeuf, page 150.
(2) Lescadieu et Lauranl, Hist. de ta ville de Nantes.
(3) M. Hamol, Uist. de Robespierre, tome III, page 449.
(4) Ronsin avait dit : « Le parti qui nous envoie àla mort y marchera, à son tour, et ce ne sera pas long. » — M. Hamel, id.
(5) Westermann eut les honneurs de la séance à la Convention le 18 nivôse.
(6) Benaben, dans la préface du rapport de l'an III, dit que s'il a retardé cette publication c'est que Philippeaux avait péri du dernier supplice pour avoir osé dire de grandes vérités et que le général Westermann avait éprouvé le même sort pour s'être battu avec trop de courage et avoir voulu sincèrement terminer cette guerre désastreuse. Pour Philippeaux, voir cliapitre XI.
(7) Fabre d'Eglantine, Julien (de Toulouse), Chabot, Bazire, Delaunay (d'Angers) compromis à propos de l'affaire de la Compagnie des Iodes, arrêtés le 2:3 ventôse, Hérault et Simond détenus depuis le ;26.
(8) Lettre de Carreau et Francastel dévoilant le plan des Philippolins de remplacer Turreau par Westermann. — Savary, tome III, page 123.