‹ Les grands terroristes, Carrier à NantesChapitre 91 sur 124 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Pendant ce temps, le procès du Comité de Nantes était commencé. On se rappelle l'arrestation des membres du Comité, leur comparution comme témoins au procès des 94Nanlais,les charges accumulées contrela plupart d'entre euxparPhelippes Tronjolly qui, accusé lui-même, les traitait en accusés. — Quoique l'acquittement des 94 Nantais fût pour eux d'un mauvais présage, ils avaient pu cependant reprendre courage, en assistant à l'apothéose de Marat, dont les cendres avaient été transportées au Panthéon. De leur prison GouUin et Chaux ne cessaient d'écrire pour justifier leurs excès mais ne trouvaient plus de défenseurs; Voulland, qui lesavaitsauvés en floréal, refusa de s'entremettre pour eux et les abandonna à leur sort aussi bien que les Jacobins. Ceux-ci, après avoir expulsé deleursein Tallien-Fréron etLecointre, s'étaient vus en butte au désir de vengeance des Thermidoriens et ce n'était pas l'attentat contre Tallien (nuit du 23 au 24 fructidor) dont on les accusait, qui pouvait leur rendre et leur ancienne puissance etleur ancienne audace. — Attaqués par Lecointre, attaqués par les chansons, les libelles et les journaux(i), ils avaient trop à se garder eux-mêmes pour se risquer dans une partie aussi compromise. Ils ne tentèrent rien pour l'intéressant Comité de Nantes qui, moins d'un mois après l'acquittement des 94, était traduit devant le tribunal révolutionnaire, conséquence prévue de l'issue du premier procès, imposée par leurs propres témoignages et l'opinion publique.

(1) Voir les Annales patriotiques et l'Orateur du peuple de Fréron.

PROCÈS DU COMITÉ RÉVOLUTIONNAIRK SSq

Le 25 veiidémiairo, il leur est donné communication de l'acte d'accusation dressé contre eux par Michel-Joseph Leblois, accusateur public (i).

11 est exposé que, par arrêté en date du 5 thermidor des représentants du peuple Bourbotte et Bô, en date du 5 messidor, lors en mission près l'armée de l'Ouest et dans les départements en </r/}endants :

1 Jean-Jacques Goullin, membre du Comité révolutionnaire.

2 Pierre Chaux, marchand et — ;i Michel Moreau, dit Grandmaison, —

4 Jean-Marg-uerite Bachelier, —

5 Jean Perrochaux, entrepreneur, —

6 Jean-Baptiste Maing-uet, éping^lier, —

7 Jean Lévêquc, maçon, —

8 Louis Naud, boisselier, —

9 Pierre Gallon, raffineur, — commissaire.

10 J.-F. Durassier, courtier de navires, — —

11 Aug-ustinBataille, ouvrier en indienne, — —

12 Jean-Baptiste JoUy, fondeur en cuivre, — — i3 J, Pinard. — — i4 Antoine-Nicolas Bolog-niel, horlog-er, — —

ont tous été envoyés au tribunal révolutionnaire de Paris, comme prévenus de concussion, d'actes arbitraires, de dilapidations, de vols, de brigandages, d'abus d'autorité et d'avoir prononcé des arrêts de mort, ainsi qu'il résulte des interrog-atoires qu'ils ont subis, des procès-verbaux et déclarations des témoins, jointes aux pièces adressées à l'accusateur public.

« Tout ce que la cruauté a de plus barbare, tout ce que le crime a de })Ius perfide, tout ce que la concussion a de plus affreux et tout ce que l'immoralité a de plus révoltant compose l'acte d'accusation des membres et commissaires du Comité révolutionnaire de Nantes.

Dans les fastes les plus reculés du monde, dans toutes les pag'es de l'histoire môme des siècles barbares on trouverait à peine des traits qui puissent se rapprocher des horreurs commises par les accusés. Néron fut moins

(1) Bulletin du Tribunal l'évolulionnaire, VI"" partie, pp. 217 et suiv. Procédure du Comité révolutionnaire. Bib. nationale, L B*' 4171).

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sang-uinaire, Phalaris moins barbare, Syphane moins cruelle... »

Après ce prélude déclamatoire, Leblois dira encore que <( sous le masque du patriotisme ils ont osé commettre tous les forfaits, qu'ils ont assassiné la vertu pour couronner le crime... les devoirs du magistrat foulés aux pieds, le cri de l'innocence étouffé, la nature outrag-ée, le voile dégoûtant du crime couvrant la statue sacrée de la liberté

(( Goullin et Chaux font le procès de l'accusateur public (i) du tribunal de Nantes. Dans une séance publique ils le traitent de modéré, parce qu'il ne fait pas égorger des accusés sans les juger; parce qu'il refuse de faire traîner au supplice des femmes enceintes et des enfants connaissant à peine leur existence. Grandmaison, à la Société populaire, le menace de sa haine parce que les applaudissements du public le félicitent de son courage d'abstention. Trouvant les formalités de justice trop lentes, le Comité dresse une liste des victimes qu'il veut envoyer à la mort : 182 Nantais sont envoyés à Paris, traînés de prison en prison, en butte aux outrages et aux souffrances de toutes sortes, sans que rien ne motivât leur accusation. A Paris, on ne les reconnaît pas coupables et on somme le Comité révolutionnaire de produire les charges qui leur sont imputées. Le Comité, qui n'avait voulu que se débarrasser de citoyens gênants et chez lesquels il n'y avait plus rien à piller, ne peut que les accuser d'être des contre-révolutionnaires. La femme d'un des prisonniers a trouvé moyen de venir à Paris pour réclamer justice ; une lettre du Comité l'y précède : on la représente comme une Messaline et pendant ce temps on emprisonne son père épargné jusque-là. La lettre était signée de Goullin, Chaux, Grandmaison, Naud, Bologniel et Levèque, et envoyée à la section Lepelletier (2). -^

(1) Phelippes TronjoUy.

(J) Pièces du procùs. Uapport de la Goininissioii des 21. Archives 493* 479, a»" partie.

PROCES DU COMITE REVOLUTIONNAIRE 3/,i

Le i5 frimaire ordre estdonné de fusiller 182 victimes, l'ordre est signé de Goullin, Grandmaison, Mainjçuet.

La nuit du 24 au 25 brumaire, 129 prisonniers pris au hasard sont arrachés des cachots, liés, garrottés, traînés sur le port, embarqués sur une gabare et engloutis sous les eaux, (ioullin tenait la liste fatale, Jolly liait les victimes, Grandmaison les précipitait dans la Loire, et le même Goullin présidait à l'exécution (i). Deux des malheureuses victimes englouties ont lutté dans l'eau et ont réussi à s'échapper à la faveur de la nuit. C'est Leroy et Garnier. Ils sont repris le lendemain, transis et à moitié mort. Goullin, Chaux et Grandmaison en sont instruits; ils délibèrent pour savoir s'ils les feront replonger dans la Loire, puis se décident à les mettre en prison où ils languirent pendant trois mois.

Phclippes Tronjolly est le seul qui ose tenir tète au Comité et se révolter contre son despotisme. Il verbalise, demande compte au Comité des sommes qu'il a touchées et des innocents qu'il a sacrifiés; il invite chaque citoyen à lui donner le relevé de ce qu'il a payé et à lui procurer la connaissance certaine des actes arbitraires de ce Comité. Démarche qui ne reste pas infructueuse; une foule de preuves s'accumule; on se rallie autour du seul homme qui ose attaquer les tyranneaux. Phelippes consigne les faits dans des procès-verbaux. Se voyant ainsi poursuivi, le Comité fait afficher une ordonnance qui invite les citoyens à venir déclarer ce qu'ils avaient donné (2).

Les particuliers se présentent, on leur fait écrire ce qu'on veut; on leur fait déclarer qu'ils ont donné librement telle* somme, tandis qu'ils y avaient été forcés; on leur fait désigner l'emploi de l'argent : une partie pour les frais du Comité, une autre pour la salubrité de l'air, celle-ci pour l'arrangement d'un chemin, absolument nécessaire à Chaux, la dernière enfin pour payer les frais des voitures qui avaient conduit en prison les

(1) Mainguet déclara avoir soustrait plus de 500 victimes au naufrage, à l'iiisu du Comité. Leblois le constate.

(2) Voir chapitre XXlll, Bulletin, VI'"« partie.

malheureux désignés par le Comité. — La déclaration des citoyens produisit la connaissance d'une recette d'environ 5oo.ooo livres que le Comité avait faite et cepe-^ndant son compte ne portait en actif que deux cent et quelques mille livres.

Ainsi « Phelippes soulevait le voile qui cachait la vérité, lorsqu'il est traduit devant le tribunal révolutionnaire par ces hommes qui craii^naient la lumière et qui pâlissaient à l'aspect delà vertu... Ils voulaient assassiner la liberté et plonger leur patrie dans de nouveaux fers; dig-nes émules de Robespierre, ils ne comptaient leurs jouissances que par le nombre des victimes et la soif du sang- était pour eux un besoin ». Nous ne suivrons pas Leblois dans ses longues digressions, dans ses nouveaux appels à Néron et ses hymnes à la liberté, mais avec lui jetons un regard sur la vie privée de ces hommes qui ont ensanglanté Nantes. On verra Goullin commandant despotiquement ses collègues, les forçant à signer tout ce que sa cruauté lui suggérait. A une malheureuse femme qui lui demandait des nouvelles de son mari : « Bon, qu'importe? Plus tôt il mourra, plus tôt nous aurons son bien! (i) » — Chaux, au district, menace tous ceux qui paraissent ses concurrents, se fait adjuger toutes les métairies de la terre de la Barossière. En parlant d'un local qui lui convient, il dira : « Je connais un moyen de me le procurer; je ferai arrêter le propriétaire et, pour sortir de prison, il sera assez heureux de m'abandonner son terrain. » — Perrochaux offre froidement la liberté aux prisonniers contre espèces sonnantes; aux femmes il demande leur honneur. La citoyenne Ollemard-Dudan en est quitte pour cinquante mille francs. La veuve Daigneau-Mallet a donné pour soixante mille francs de tabac et malgré cela elle est reconduite à la prison du Bon-Pasteur. Grandmaison a plusieurs assassinats à son dossier; il maltraitait les victimes

(1) Il est impossible de fixer le chiffre exact des sommes perçues. Quand Bô et Bourbotte demandèrent des comptes, le Comité produisit deux listes incomplètes. Voir chapitre XXIII.

qu'il incarcérait, s'appropriait l'argenterie séquestrée, exécutait les noyades et signait les arrêts de mort.

Jolly faisait main basse sur tout ce qui convenait à sa rapacité, bijoux, effets précieux, argenterie. Il liait les malheureux condamnés à mort et dirigeait les expéditions nocturnes.

Bachelier, en qualité de président, conduisait les opérations du Comité, faisait incarcérer tout ce qui nuisait à ses intérêts, s'appropriait comme les autres (i) l'argenterie et assistait aux massacres de nuit.

Pinard était le grand pourvoyeur ; il servait aux expéditions dans la campagne, pillait, volait impunément et faisait conduire chez chacun des membres du Comité ce dont ils avaient besoin pour l'usage journalier de leur maison.

Mainguet était l'instrument passif du Comité, il signait tout ce qu'on lui présentait, notamment les arrêts de mort et les « baignades » .

Levêque était l'agent secret du Comité et faisait toutes les besognes...

Le reste, menu fretin, Naud, Durassier, Gallon, volait des huiles, de l'eau-de-vie ou extorquait des sommes d'argent, Bologniel, chargé des 182 Nantais jusqu'à Angers, leur fit éprouver les plus horribles tourments. »

L'accusateur public termine en disant :

« Les conspirateurs les plus prononcés, les ennemis les plus cruels de la République ont-ils plus perfidement assassiné la liberté? Ont-ils attenté avec plus d'audace à la souveraineté nationale ? Concussions, dilapidations, vols, brigandages, abus d'autorité, immoralité, abus de pouvoir, meurtres et assassinats, voilà les crimes dont les accusés se sont couverts et voilà les crimes que le tribunal a à punir... »

Au cours des débats, du 27 vendémiaire au 7 frimaire, dix-neuf témoins, sur le réquisitoire de l'accusateur public, furent convaincus d'avoir été complices des membres

(1) Quoi qu'en ait dit Dugast-Matifeux, l'apologiste de Bachelier. Nolice sur Bachelier. Bib. de Nantes.

du Comité et, passant du banc des témoins sur les gradins des accusés, furent mis en jugement avec eux. Ce sont par ordre de date :

1. René Naud l'aîné (27 vendémiaire), adjudant delà compagnie de Marat, qui avait joué son rôle dans la noyade du 26 frimaire.

2. Joseph Vie, commissaire du Comité révolutionnaire, impliqué dans le même crime.

3. Foucault, inventeur et fabricant des soupapes, et Julien Charretier, de la compagnie de Marat, qui avait montré une joie féroce en menant les prisonniers à la gabare.

4. Claude Richard, qui avait contribué à la noyade de prêtres .

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