‹ Les grands terroristes, Carrier à NantesChapitre 93 sur 124 · Jean d'Héron, tailleur, inspecteur des vivres · texte numérisé non relu

Jean d'Héron, tailleur, inspecteur des vivres

18. Robin, un des séides de Carrier, devenu commissaire des guerres à l'armée de Sambre-et-Meuse.

1 9 . Forçi-ct, concierge de la maison des Saintes-Claires ( i ).

Pas un de ces accusés, pas un des témoins appelés à déposer, ([ui ne prononce le nom de Carrier ; il est impli([ué soit pour des faits personnels, soit comme auteur piincipal et responsable des faits reprochés aux autres.

Le médecin Laennec, frère d'un médecin réputé, ouvre la liste des témoins :

Pour lui, de l'institution du Comité révolutionnaire, où n'étaient admis que des êtres immoraux, datent les malheurs de la ville de Nantes. Ce Comité était ouvertement protégé par Carrier, qui allumait les passions haineuses d'hommes de sang-. Un placard collé sur tous les murs contenait les défenses les plus expresses aux parents des détenus de solliciter pour aucun prisonnier ; cette affiche commençait par cette phrase ridicule : Le Comité, tourmenté, désolé, déclare (2), etc.

Laennec a eu connaissance d'une noyade de 90 prêtres, dont deux vieillards, Lacombe etBriançon, ontpu se préserver grâce au capitaine Laflotte et malgré le zèle employé par les membres du Comité pour les ressaisir. D'abord les noyades se faisaient de nuit; peu à peu le Comité se familiarisant avec le crime ordonna des noyades en plein jour. Primitivement les individus étaient noyés avec leurs habits, ensuite, par cupidité autant que par raffinement de cruauté, on les dépouilla de leurs vêtements. Laennec n'hésite pas à parler des mariages républicains qui consistaient à attacher tout nus sous les aisselles un homme et une femme ; à vrai dire, il ne les a pas vus lui-même,

(1) Bulletin du Tribunal révolutionnaire, t. VI, pp. 406,248, 285, 374.

(2) Texte du placard du Comité révolutionnaire ;

« Lé Comité révolutionnaire investi, tourmenté, désolé par des demandes perpétuelles qui entravent ses travaux, neutralisent ses opérations, arrête que dorénavant il sera sourd à toutes les réclamations en faveur des détenus par leurs parents ou alliés. Le Comité déclare même qu'il re{?ardera comme suspect tout individu qui sollicitera pour son parent. 11 prévient en outre que les mandats de délivrance devront, pour être valables, être revêtus de la signature de 8 membres au moins. Les concierges des différentes maisons d'arrêt tiendront sévèrement la main à l'exécution du présent.

« Signé GouLLiN, Secrétaire. »

Registre des délibérations, f" 8, Arcli. départemontales, Nantes.

mais il cite des témoins oculaires : le citoyen Fralel et sa famille. Un témoin même appelé à déposer devant le tribunal, pourrait le certifier d'autant mieux « qu'attaché de cette manière il n'a été dégagé de son camarade que par un coup de sabre qui a coupé la corde par laquelle il était retenu (i) »•

Goullin est interrogé le premier d'entre les accusés. Le président lui demande s'il a eu connaissance de raffiche qui interdisait toute sollicitation aux parents des détenus. Goullin a détourné la question. Il est passé outre.

L'accusé est écrasé de responsabilités au sujet des noyades; il y a présidé, fait disj)araître une foule de gens qui n'étaient môme pas des brigands, extorqué de l'aigent aux autres en échange de la vie sauve. Goullin n'a qu'une réponse : Je n'ai fait qu'exécuter les ordres de Carrier. C'est Carrier qui a ordonné l'épuration des prisons, qui a désigné les brigands pris les armes à la main.

A la question du président : « Combien a-t-il péri de citoyens dans les prisons? » Goullin répond : « Deux mille. » Le président lui fait observer que sa mémoire le trompe, car les rapports du Département donnent le chiffre de dix mille.

— Combien, parmi les morts, y avait-il de citoyensde Nantes ?

— Environ cinquante, dit Goullin.

« Ce sont les brigands jetés en foule dans les prisons, reprend Laennec(2), qui ont infesté ces maisons de détention. Comme médecin, j'ai été appelé pour les traiter; je les ai fait mettre en plein air et ils n'en avaient pas moins l'odeur de cadavres portée à un tel point qu'ils empoisonnaient le lieu de leur résidence et les environs et exhalaient au loin la putréfaction dont ils étaient atteints. »

On revient aux noyades. Appelé à s'expliquer, Goullin soutient que l'ordre est émané de Carrier. « Le 26 fri-

(1) Procédure du Comité révolutionnaire, Bw/Ze/in, VI"" partie.

(2) Archives W, 493, 479, S"» partie, pièce 45.

maire, 120 détenus ont été précipités dans les eaux. Il y a eu encore d'autres noyades, comme je l'aï entendu dire, mais je n'en ai aucune certitude directe. » — Il n'hésite pas à assurer que l'immolation en masse des détenus était suffisamment justifiée par les circonstances, puisqu'on ne parlait que de conspirations dans les prisons, que ces mesures, tout extrêmes qu'elles paraissent^ étaient inévitables. « Parisiens, si vous avez jug-é nécessaire la journée du 2 septembre, notre position était peutêtre plus délicate que la vôtre ! Ces noyades, bien qu'elles semblent révoltantes, n'étaient pas moins indispensables que le massacre de septembre auquel vous vous êtes livrés ! »

Le président ent^açe Goullin à respecter les Parisiens, Iqui sont au-dessus de ses calomnies, le vrai patriote \n ayant jamais été un septembriseur (i).

On voit que les temps étaient changés et que le f(ju- Iroyant regard de Danton n'était plus à craindre!

Chaux, interrog-é ég-alement sur les noyades, les rejette complètement sur Cai'rier et ses ag^ents, Fou(}uet et Lamberty. « FJ'ailleurs, ajoute-t-il, on peut se rappeler le rapport que Carrier fit à la Convention, rapport où il annonçait froidement et même avec le ton de l'ironie, que des prêtres réfractaires, enfermés dans un bateau, avaient eu le malheur d'être noyés, par unefatalité du sort qui avait fait couler le vaisseau et avait ainsi délivré la République de ces ennemis de la liberté (2). »

Comme il est demandé à Goullin si, parmi les victimes il y avait des femmes et des enfants, il répond impudemment qu'il assure que des hommes seuls étaient conduits sur les navires.

Le président réplique : « Voilà une liste sig-née de vous et capable de vous convaincre d'imposture ; cette liste est composée de i55 détenus, parmi lesquels se trouvaient i5 femmes. La peine de déportation prononcée le 24 frimaire est signée de vous.

(1) Bulletin, VI""» partie, p. 227.

(2) Cette lettre a été donnée chapitre vu.

Goullin. — Je soutiens qu'il n'y avait parmi ces condamnés à la déportation ni femmes ni enfants etque ceuxci ont été extraits des prisons.

Le Président. — L'ordre, le jugement de condamnation que je vous représente, est-il ou non signé de votre main?

GouUin. — Je n'avoue ni ne conteste ma signature, parce que je n'ai jamais eu rintention de faire périr des hommes et des enfants.

Le Président. — Étiez-vous organisés en autorité constituée pour ordonner les noyades et la déportation ?

Goullin. — Cette organisation n'a pas eu lieu, mais nous avons opéré sur une liste de conspirateurs fournie par Hubert, par le greffier, par l'accusateurpublic et par la femme du concierge. NoWk nos garanties. »

La femme du concierge ne paraît pas une autorité suffisante au président ! « Il ne mancpie à votre défense qu'une bagatelle, la vérité et même la vraisemblance! »

Laennec certifie du reste encore une fois qu'il a été témoin oculaire des noyades de jour et que hommes, femmes enceintes, filles, enfants, tout était indifTéremment noyé, fusillé, massacré à l'arme blanche sur la place du Département et il ajoute que la garde nationale fut employée pendant six semaines à recouvrir les fosses des personnes massacrées.

David Vaugeois, accusateur public, ne se compromet (i) guère dans sa déposition et n'articule aucun fait précis. Bignon, au contraire, président de la Commission militaire, accuse formellement Goullin d'avoir fait noyer des enfants, se plaint de l'arrogance de Lamberty soutenu par Carrier. Il raconte ce fait : « Lamberty a voulu enlever de force des détenus mis à l'Entrepôt par la Commission militaire sous la sauvegarde des autorités. L'accusateur public se transporte à la prison et demande à voir les ordres. Lamberty ose exiger de l'accusateur public une dé-

(1) 11 essaya pourtant plusieurs fois de sauver des enfants, aussi Carrier l'appela-t-il contre-révolutionnaire, en ajoutant : ce sont des vipères qu'il faut étouffer. — J'étais sûr, dit Vaugeois, d'être noyé si j'agissais.

PROCKS DU COMITÉ HEVOLUTIONNAIKE 349

claralion par écrit qu'il s'opposait à Vexécution des ordres dont lui Laiiil)erty était porteur. Une députatiou va trouver Carrier de la part de la Commission militaire, pour demander au représentant s'il avait signé les ordres dont Lamberty était porteur. — Carrier se fâche, vocifère, injurie, menace de tout guillotiner, forme le projet de renouveler la Commission. Il fait venir le président de la Commission, vieillaid timoré, et l'ag^onit de sottises. «Apprends, dit-ilenfmissant, quesi dans deux heures l'Entrepôt n'est pas vidé, je te fais tii^uillotiner, toi et toute la Commission. » Le vieillard est pris d'un accès de fièvre chaude •'1 meurt le lendemain (i). »

Avec l'accusateur public près le tribunal du 2"^* arrondissement de l'Ouest, d'autres individus vont être désig-nés. Arrivé en ventôse à Nantes, il a trouvé le pays dans la plus g-rande consternation et ceci était attribué aux actes du Comité. Jolly l'avertit de l'arrivée de Fouquet et de Lamberty, qui se disaient porteurs d'un ordre pour enlever des femmes enceintes et des enfants, ordre qui émanait de Carrier. Il fait remarquer combien cet ordre était discordant avec celui des représentants du peuple, Hentz et Bourbotte, qui ne concernait que les révoltés pris les armes à la main. Il s'attaque à Pinard, qui a été dénoncé à la Commission militaire pour un vol de 4ooo livres en assignats, en montres et autres objets dont il a dépouillé une famille honnête condamnée à la réclusion.

Pinard répond à côté de la question ; il ne sait pas de quelle montre il s'ag-it. Quant à l'argent trouvé sur les individus détenus, c'est le Comité qui l'a engagé aie garder. Goullin appuie son dire en affirmant que c'est Carrier qui a autorisé cette retenue, parce que les 3ooo livres trouvées sur Hervé-Labauche étaient de bonne prise.

Le témoin ayant prononcé le nom de Grandmaison comme un de ceux qui ont pris part aux fameuses expéditions, le président demande à l'accusé s'il a eu connais-

(1) Audience du 28 ventléuiiaire, Bullelin, page 251. Voir suprà.

35o CARRIfiR A NANTES

sance de la noyade de 129 personnes. Grandmaison ne peut nier le fait. Il n'ignore pas qu'elle a été commandée par Carrier; lui, par ordre, surveillait les noyades (on verra que les accusés ne s'entendent pas sur les chiffres) avant l'embarcation des prisonniers, tandis que Maing^uet et Jollv les faisaient défder. Il a soin d'ajouter, malgré la déposition de Laennec, qu'il vient d'entendre, qu'il n'y avait là ni femmes ni enfants.

Les noyades font penser à Goullin ; aussi le président veut-il lui faire avouer la part qu'il y a prise. Goullin ne cherche plus à s'en défendre, mais, comme au début, il se retranche derrière Carrier, qui fournissait la liste et ne cessait de reprocher au Comité sa lenteur et sa modération. A une dernière question du président sur le terme des noyades, Goullin république par une phrase qui a le don d'exciter l'hilarité de l'auditoire : « J'ignore le terme des noyades ; le Comité n'a participé qu'à une noyade, je le certifie sur mon honneur... »

Un témoin sur l'identité duquel on n'est guère fixé, puisque le Bulletin l'appelle Pierre Wolf et le Moniteur Clairval, dépose alors une pièce qui a son importance, car les ordres signés de Carrier sont rares.

Voici cet ordre :

« Carrier, représentant du peuple près l'armée de l'Ouest, invite et requiert le nombre de citoyens que Guillaume Lamberty voudra choisir à obéir à tous les ordres qu'il leur donnera pour une expédition que nous lui avons confiée ;

« Requiert le commandant des portes de Nantes de laisser passer soit la nuit, soit le jour, ledit Lamberty et les citoyens qu'il conduira avec lui;

« Défend à qui que ce soit de mettre la moindre entrave aux opérations que pourra nécessiter l'opération. »

Dubois-Crancé, représentant du peuple, dont on connaît l'opinion sur la guerre de Vendée (i), dépose qu'en arrivant à Nantes il a trouvé la ville dans un état de stu-

(l) Voir Savary, tome II, Guerre des Vendéens, et gcuérdl Yiing, Dubois-Crancé.

peur effrayant et que les habitants s'enfuyaient de tous côtés. En faisant l'inspection de la fonderie, il a eu sous les yeux le spectacle déchirant d'une foule de fossoyeurs ranj^és le long de la rivière et qui n'étaient occupés qu'à enterrer des monceaux de cadavres. [« Depuis Savenay, la Vendée était détruite; on ne comptait plus que quel, ques centaines de brigands épars çà et là et avec de la douceur on pouvait tout terminer. Cette guerre, dont le germe pouvait être étouffé dans le principe, a déjà coûté plus de 200.000 Français. » — Là Dubois-Crancé confirme l'opinion de Carrier qui se vantera à la Convention d'avoir terminé la guerre de Vendée, prenant pour lui les victoires de Marceau et de Kléber. Et c'est ce moment où la pacification était possible que choisira Turreau, continuateur de l'œuvre de dévastation, pour jeter ses féroces colonnes sur le malheureux pays, enlevant les derniers chaumes, rasant les derniers murs !

Mais voici une déposition qui excite le plus l'intérêt et l'horreur (i), celle de Phelippes Tronjolly, l'acquitté du mois dernier, le dénonciateur du Comité de Nantes et son ennemi juré, le dénonciateur de Carrier. J'ai donné avec trop de détails la substance de son mémoire contre le Comité et de sa défense au procès des 94 Nantais pour rapporter ici toute la déposition de Phelippes. Je note seulement les points qui n'ont pas été relatés ailleurs, — laissant dans l'ombre et la compagnie de Marat (2), dont nous connaissons la triste composition, etLeBatteux, incarcéré par ordre de Tréhouart et à qui Carrier avait transmis ses droits de vie et de mort, et Foucault, commandant à Paimbœuf, qui avait dirigé les noyades de prêtres et la prétendue conspiration des prisons réduite à un trouble momentané à la maison du Bouffay,et les massacres de brigands du 27 et du 29 frimaire (3).

(1) Bulletin du Tribunal, VI, pp. 281 et suiv.

(2) (i A l'époque du 5 frimaire, 1 armée Marat se vautait d'avoir les bras fatigués, épuisée d'avoir donné des coups de plaide sabre aux malheureux qu'elle avait été chargée de noyer. »

(3) Comme Phelippes lui demande s'il signera de pareils ordres (il y avait des enfants parmi les détenus), il répond : Cela ne fait aucune difficulté.

« Depuis longtemps je n'entendais parler que de la cruauté de Carrier, je voulus m'en convaincre par moi-môme; je l'invitai à manger plusieurs fois; il me promit, mais ne me tenait pas parole. Le 25 frimaire, Carrier vint souper enfin et comme je lui adressais des observations sur la précipitation avec laquelle il voulait expédier les détenus : « Mais faut-il tant de preuves? C'est bien plus tôt fait de lesjeterà l'eau.Bientôt lu verras sfms-CM/o^^/séT les femmes.» Il voulait dire par là que les femmes ne tarderaient pas à figurer dans les noyades. — Quand je fis imprimer les atrocités du Comité révolutionnaire. Carrier, m'en voyant un exemplaire dans les mains, me témoigna qu'il regardait cet écrit comme une plaisanterie, que c'étaient des bagatelles qui ne méritaient pas d'être relevées.»

Le témoin reproche encore à Carrier d'avoir dissous la Société populaire de Vincent-la-Montagne composée de vrais patriotes, d'avoir «/(^«e un ordre d'incarcération de tous les marchands de comestibles, d'avoir fait guillotiner « trois femmes bien partagées de la nature et qui ont eu le malheur d'éveiller ses désirs impudiques», d'en avoir fait noyer d'autres, maîtresses d'un soir, après des festins en compagnie de ses associés de débauche et de crime. A Debourges,un des présidents de la Commission militaire, qui vient le consulter sur un point de compétence, Carrier répond : « Pas tant de raison ; la guillotine, toujours la guillotine ! »

Il passe au Comité qui recevait de toutes mains, surtout Bachelier et Grandmaison, à GouUin qui ne s'est décidé à faire la proclamation relative à la déclaration des sommes données par les citoyens que parce qu'il a vu dans la caisse plusd'argentqu'ilne devait y en avoir (c'était à Phelippes, nous l'avons vu, qu'on devait cette motion de contrôle) ; à Perrochaux, qui eut dans les mains plus de 5o.ooo livres dont il n'a pas donné quittance ; qui, pour concéder l'élargissement du père Breton ville, sollicitait de la fille la sacrifice de son honneur. (Il va sans dire que Perrochaux, interrogé sur ce fait, le nie elTrontément et soutient au contraire que la mère Bretonville lui a fait des otfres

« dont il a rougi pour elle et sa fille ».) A la décharge des membres du Comité, Phelippes constate que c'est par eux qu'ont été dénoncés Fouquet et Lamberty. Ceux-ci, dans leur procès, n'ont cessé de dirig-er contre Carrier mille imprécationset de rejeter sur lui tous leurs délits. Quant aux noyades — détail que nous connaissons, — elles ont été parfois mises aux voix, puisque Naud affirme que sans lui et Bachelier, Baron, son beau-frère, aurait été condamné à la noyade, qu'il ny avait échappé que d'une voix (i). Ces détails et bien d'autres encore sur les exécutions de brigands sans jugement, sur la brutalité de Carrier faisant tirer sur une femme dont tout le crime est d'être à sa fenêtre, passant sur le corps d'une sentinelle qui a voulu suivant sa consigne l'empêcher de g^aloper dans les rues de la ville, ont excité l'indig-natiori de l'auditoire qui se presse révolté dans l'enceinte du tribunal. Un des jurés, reflétant l'opinion, va jusqu'à demander que Carrier paraisse pour donner des éclaircissements « sur les horreurs que Phelippes vient de raconter ». — Dobsent, le I président, fait observer qu'il n'appartient pas au jury de requérir la comparution de Carrier, que le tribunal seul a le droit de décider la question. Pourtant devant la persistance du juré le tribunal se retire dans la chambre lu Conseil pour délibérer sur l'incident et revient avec un veto circonstancié (2).

Goullin, Bachelier, Chaux, Bolog-nicl et tous les autres

phis ou moins visés par Phelippes se défendent, mais de

iron diffuse, tandis que les dépositions des témoins pré-

ses et accablantes pour euxcouvainquentde plus en plus

public de leur culpabilité (3). Naud l'aîné, de témoin

ievenu accusé, a remis entre les mains du président un

rrêté daté de Nantes, 3o brumaire an II, signé de

trricr et de Francastelpar lequel les pouvoirs delacom-

agnie Marat sontconstitués. Edifiant factum où les droits

1) Bullelin du Tribunal révolutionnaire, VI, 293. Audience du 4 brulairc.

•1) Bulletin du Tribunal, pp. 338, 231,292. Audiences du 29 vendé- ■ lairc, du 3 et du 4 brumaire.

(31 Procédure du Comité révolutionnaire. Bib. Nat., LB *' 4179.

de la bande de scélérats sont clairement exposés : droit de surveillance sur les citoyens suspects, les étrang^ers, les revendeurs ou acheteurs de toute espèce de denrées ; droit de visite domiciliaire partout et à l'heure qui leur convient, droit d'arrestation des individus dans les conciliabules ou assemblées appelées chambres littéraires (i). Et ces quarante et un sont choisis parmi les plus tarés, sur des listes apportées par le Comité révolutionnaire. A l'appel de certains noms Goullin pourra dire avec fierté : En connaissez-vous de plus scélérats? On les verra à l'œuvre dans la suite des débats, ne se contentant pas d'exécuter les ordres arbitraires du Comité, mais tuant, volant, pillant pour leur compte. Le perruquier Crespin et le chapelier Richard méritent des 'mentions spéciales.

Il serait monotone d'épuiser la liste des témoins qui ont eu à se plaindre des membres du Comité : tel a été motesté, tel autre blessé d'un coup de sabre, tous ont vu la mort de près, ont été dépouillés de leurs biens. Les aventures de quelques-uns pourtant doivent être relatées.

C'est Julien Leroy, messager coquassier, détenu depuis deux ans au Bouffay pour avoir vendu un cheval volé et qui dans un lot de condamnés a été conduit à la g-abare. L'un des détenus, Garnier, ayant réussi à s'évader, on emploie tous les mauvais traitements pour , contraindre les autres à désig-ner son asile. Grandmaison les frappe à coups de crosse de pistolet, les saisit par le collet pour les précipiter dans la çabare. Leroy a eu la chance de pouvoir se délier et, au moment où l'on faisait chavirer le bateau, il s'évade aussi; joie de courte durée, car arrêté de nouveau il est conduit au Département où se trouvaient Jolly, Bachelier, Perrochaux, Bologniel et Levêquc. — Bachelier rit en le reconnaissant; Jolly, l'œil enflammé de colère, opine pour qu'il soit rejeté à l'eau. Bachelier — ceci est dit à sa décharge — s'oppose à cette mesure, mais en demandant qu'on reconduise au Bouffay le faux noyé. Celui-ci étant presque nu, on lui donne des vêtements auj

(1) Voir suprà. i

PROCKS DIT COMITE JlKYOLUTIONNAIRE 355

corps do î^arde. Ses malluMirs pourtant ne sont pas terminés, car, jeté dans une fosse pleine d'ordures, il est privé pendant trois mois de lumière, une demi-livre de pain, une demi-chopine d'eau sont sa seule subsistance. — Leroy a inspiré la pitié par ses aventures trag"iques et, pendant qu'il parlait, l'intérêt s'est manifesté à plusieurs reprises. Dans l'auditoire on repète que sa bonne foi a été surprise et que, ne sachant ni lire ni écrire, c'est sans le savoir qu'il a acheté uncheval volé; son affaire est entre lesmainsdu Comité de Sûreté générale qui ne peut tarder à le faire élargir; une quête s'organise en sa faveur et on lui fait passer un paquet assez considérable d'assignats pour l'aider à sa sortie de prison (i).

C'est.losephHervé-Labauce,rentierà Nantes, qui témoigne des violences dont il a été l'objet de la part de Pinard, qui l'a frappé et terrassé au moment de son arrestation. On en voulait à son bien, car on lui prit 21 livres en numéraire, différents objets et 4ooo livres d'assignats qu'il avait cachés dans son sein. Une fois dépouillé, Pinard, Ipour le consoler des mauvais traitements, lui disait: il n'y la que deux partis à prendre, c'est de passer à la fusillade lou de boire à la grande tasse. La femme de Labaucc, 'Catherine Vernier, raconte comment ils furent sauvés j)ar un membre de la Commission militaire qui les fit l'xtraire de rEntrep(M et conduire auBouffay — Le Bouflay c'était encore la prison, mais non plus la mort sans |iigement. Ils y restèrent 46 jours ; plus heureux que i'autres, qu'on y oubha,ils furent rendus à la liberté(2). Si les malheurs de ces témoins avaient fait naître la piié dans l'auditoire, la déposition de George Thomas, of filer de santé, devait inspirer l'indignation. Il retrace l'état !o l'hospice révolutionnaire confié à ses soins. Vers la fin le pluviôse il se rend au Comité pour réclamer des se- ' >urs ; il est porteur d'une requête présentée par 87 jeunes 'US convalescents qui demandaient à aller combattre les

(1) Bulletin, p. 293, 4 brumaire.

(2) Bulletin du Tribunal révolutionnaire, VI'« partie, 263, :2G6, 267,

356 CARRÎEll A NANTES

rebelles de la Vendée. Pour toute réponse GouUin mci au bas de la requête : « Il est ordonné au citoyen Thomas, de faire conduire les ci-dessus dénommés sous bonne et sûre g-arde à l'Entrepôt. » — Le lendemain tous les déd'nus de cette maison devaient être fusillés ou noyés! — Thomas ^i^arde en poche l'ordre de Goullin et lorsqu'on lui en demande compte, il répond qu'il l'a perdu, n'ignoran! pas pourtant qu'en refusant d'obéir il encourt la noyade. Le même jour il est dénoncé à Carrier par Chaux et Cioullin comme un brigand, un contre-révolutionnaire, un fédéraliste; mais plus de quatre-vingts plaies àon\.^o\\ corps est couvert, blessures qu'il a reçues dans la guerre contre les brigands, le justifient des reproches hasardés contre lui et la dénonciation n'a pas de suite. — Cependant l'hospice révolutionnaire est dans un dénuement complet ; on n'y trouvait que des matelas pourris et sur chacun desquels l'épidémie avait dévoré plus de 5o individus. Il réitère ses sollicitations auprès du Comité. Laissons-lui In parole :

« Chaux intervient : « Si tu veux faire une dénonciation bien en règle contre Phelippes qui a dans les mains plus de 200.000 livres, je t'accorderai tout ce que tu demanderas pour l'hospice révolutionnaire. » A ce langage étrange, je me contente de répondre que je ne dénonce personne sans preuves et je me retire, résolu de ne point répondre à ses instances.

« J'accuse le Comité révolutionnaire d'avoir fait noyerou fusiller 4 à 5oo enfants, dont lesplusâgés n'avaient périt être pas i4 ans. J'avais engagé plusieurs de mes amis à élever chez eux plusieurs de ces petits innocents et le len demain, allant à l'Entrepôt pour les prendre, ces malheureux n'existaient plus. Ils avaient tous été noyés et j'assure en avoir vu la veille dans cette maison plas de 4 ou 5oo!... Ayant reçu l'ordre de la Commission mi litaire d'aller constater la grossesse d'un grand nombn de femmes détenues à l'Entrepôt, je trouvai une grande! quantité de cadavres épars çà et là; je vis des enfants palpitants noyés dans des baquets pleins d'excréments hu-

PROCÈS DU COMITÉ RÉVOLUTIONNAmE 35;

mains. . . Je constate la grossesse de 3od'enlre ces femmes ; plusieurs étaient grosses de 7 à 8 mois. Quelques jours après, je reviens voir ces femmes, que leur état rendait sacrées, ces malheureuses avaient été noyées... Huit cents femmes et autant d'enfants avaient été déposés dans les maisons de l'Eperonnière et de la Marillère, et il n'y avait dans ces prisons, ni lits, ni paille; les détenus manquaient de tout.

« J'accuse le Comité en général de s'être plu à faire incarcérer tous les citoyens probes de la ville de Nantes, d'avoir toléré ce qu'on appelait des « sabrades » (i). — Quant aux noyades, Goullin avait trouvé plaisant de les nommer des « baig-nades ». On les appelait encore « immersions, déportations verticales ». Cette dernière déno- \\ mination était de Carrier. — Vers la fin de brumaire, un batelier nommé Perdreau me demande une prise de tabac que je lui donne. « Je l'ai bien g-a^née, me dit-il, je viens d'en expédier 7 à 800. » Perdreau était ivre. Alors profitant de son état pour découvrir la vérité : « Comment donc, lui dis-je, vous y prenez-vous pour expédier tant de monde en si peu de temps! — Rien de plus aisé, me répondit-il ; lorsque je fais des baignades, je dépouille les hommes et les femmes, je les fouille et je mets leurs vêtements dans une grande cuve; je les attache deux à deux par le bras et par les poignets, je les fais venir sur les bords de la Loire; ils montent par couples dans mon bateau; deux hommes les poussent par derrière et les précipitent la tète la première dans l'eau. » — Comme je faisais observer à Perdreau que ces gens pouvaient nager sur le dos et se soustraire ainsi à l'immersion : « Nous y mettons bon ordre, » fut sa réponse; « nous avons de grands bâtons avec lesquels nous les assommons. C'est ce que nous appelons faire le mariage civiff lie... » (2). Thomas finissait à peine de parler que Phelippes Tron-

(1) Huit, prisonniers ont été ainsi exécutés, sous les fenêtres du Comité dans le voyage du BoufFay à l'Entrepôt. Voir suprà.

(2) l^erdrcau et Fourrier, qui va suivre, sont les seuls témoins avec Lacnnoc à raconter les prétendus mariages.

jolly se lève; dans un élan d'indignation il s'écrie : « Citoyens juges, citoyens jurés, c'est moi qui ai poursuivi le Comité, c'est moi qui ai dénoncé le Représentant du Peuple Carrier comme complice du Comité. 11 faut donc que sa tête tombe ou la mienne; il faut que la République soit vengée. Je demande qu'il soit ordonné que je me constitue prisonnier jusqu'à ce que la justice ait prononcé et qu'il soit fait part de mon emprisonnement à la Convention. » — Des applaudissements frénétiques accueillent la motion de Phelippes — et témoignent au courageux témoin que son indignation a trouvé d<' l'écho dans le public transporté. C'était un coup de théâtre, mais trop spontané pour ne pas être sincère ; l'effet fut immense.

Le tribunal, par la bouche de Dobsent, prend acte dtcette déclaration; il rend compte chaque jour au Comité de Sûreté générale du résultat des débats, à ce Comité de décider quels complices du Comité révolutionnaire doivent être interrogés. Quant à Phelippes, il est maître de conserver sa liberté ou de se constituer prisonnier dan une maison d'arrêt, si quelque concierge veut le recevoii sans ordre, mais le tribunal ne peut statuer irrégulièrement.

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