CHAPITRE XXIX
Procès du Comité révolutionnaire de Nantes (Suite). — Carrier réclamé au tribuanl.
Les débats continuent, d'autres témoins sont ent(3ndus siH- les noyades. Fourrier, coiffeur et directeur de l'hospice révolutionnaire, a entendu parler de ces mariages qui se faisaient en attachant un vieillard à une vieille femme, un jeune homme à une jeune fille, etc. — On les laissait pendant une demi-heure dans cette attitude, puis on leur donnait des coups de sabre et on les précipitait dans la Loire (i).
Bernard Lacaille (2), gardien de la maison d'arrêt (lu Boufïay : « Dans la nuit affreuse du 24 au 26 frimaire, deux membres de la compagnie Marat, que je ne connais pas, apportent au Bouffay deux paquets de cordes : vers les 9 heures du soir, ils demandent à enlever i55 détenus pour les transférer à Belle- Isle, à l'effet d'y construire promptement un fort. Vers les 10 heures du soir, leur succèdent une trentaine de soldats de cette* compagnie : ils renouvellent la demande d'extraction des i55 détenus. « Je ne puis, dis-je, vous les livrer sans ordre. Aussitôt deux d'entre ces soldats se rendent au Comité (je suppose) et en reviennent avec une liste de i55 détenus, et un ordre signé de Goullin et de Leveque. Je leur fais observer que plusieurs des individus portés sur la liste sont en liberté ou malades dans les hospices ou morts. Les soldats de la compagnie Marat, après avoir bu et mangé avec abondance, développent leurs paquets
(1) Nous avons dit plus haut que ces faits no sont pas prouvés.
(2) Audience du l"' brumaire, Bulletin VI, p. 251.
30o CARRIER A NANTES
(le cordes et s'amnsent entre eux à se lier pour connaître ceux qui en ce ^enre seraient les plus adroits. C'est Jolly qui, se mêlant à ce jeu, remporte le prix. Les portes des chambres s'ouvrent, les prisonniers sont amenés à la geôle. Jolly les attache deux à deux les mains liées derrière le dos... », et Grandmaison de faire faire diligence et Goullin de fulminer de ce qu'on ne peut compléter la liste des 1 55 prisonniers. Il s'en prend à Lacaille : « Je t'en ai envoyé i5, le soir, qu'en as tu-fait ? — Comme Lacaille lui répond qu'ils sont logés dans la chambre d'en haut: « Qu'on les fasse descendre, dit Goullin. » Le chiffre n'est pas encore complet. Goullin se contente de cent vingt-neuf, mais comme il en manque encore, il donne l'ordre de prendre les premiers venus : Dépêchons-nous, la marée baisse^ il faut aller prendre les autres à l'hôpital. » — Au milieu de la confusion, cette prescription est oubliée; le reste des victimes vouées à la mort part à quatre heures du matin sous le commandement de Goullin et de Grandmaison. On a fait cette liste de pièces et de morceaux mélangeant des individus qui n'avaient pas encore été jugés à d'autres qui n'étaient condamnés qu'à quelques mois de détention. Cette fois Goullin ne pourra nier que c'est la noyade du bon plaisir.
Il ne laisse pas le temps du reste au président de l'interroger, car, interrompant brusquement la déposition de Lacaille, il se lève ainsi que Chaux et demande la parole. Le tribunal consent à entendre Goullin, qui prononce son réquisitoire contre Carrier. Goullin est un buveur de sang", non un esprit borné. Il a compris que sa culpabilité était trop bien établie pour que ses dénégations fissent impression sur le jury; alors prenant un change qui ne manquait pas d'habileté, renonçant à se défendre, il attaque. — Comme tous les accusés, il a constamment rejeté ses fautes sur Carrier, seul maître, seul éditeur et ordonnateur responsable, maintenant il demande à le prouver. Cette preuve indéniable, c'est Carrier lui-même et seul qui peut l'apporter. Qu'il paraisse, qu'on l'interroge et le tribunal le
convaincra ({ne lui seul est coupable, que les membres (lu Comité révolutionnaire sont des malheureux, repréhensibles tout au plus pour avoir montré trop de z(^\c et de complaisance à exécuter les ordres reçus. — Voici du reste la substance de son discours :
«Citoyens juives et jurés ! Depuis assez long-temps les haines et les murnnires grondent sur nos l(Hes; des soupçons horribles nous livrent journellement à mille morts; la justice réclame celui qui nous montrant le ^çouffre où nous nous jetâmes aveuglément à sa voix est assez lâche pour nous abandonner sur le bord. Il importe à notre cause que Carrier paraisse au tribunal... Qu'on interpelle tout iNantes, tous vous diront que Carrier seul provoqua, prtîcha, commanda toutes les mesures révolutionnaires. . . » Tous les g-riefs reprochés à Carrier reparaissent g-roupés : Carrier a forcé le président du tribunal à faire guillotiner sans jugement des Vendéens pris avec leurs armes ; Carrier a forcé la Commission militaire à faire fusiller 3.ooo brigands ; Carrier a donné le droit de vie et de mort à Fouquet et à Lamberly, qui abus(îrent de leur pouvoir, on sait comment; Carrier proposa de faire périr tous les prisonniers en masse (i) ; Carrier commanda de noyer i44 individus dont le sacrifice, disait-il, importait au repos et de la cité; Carrier seul donna cette impulsion terrible qui Jeta hors des bornes des patriotes ardents mais effarés... « Citoyens jurés, dit GouUin en terminant (2), vous ne vous prononcerez pas sur le sort de tant de victimes égarées sans avoir entendu l'auteur de tous nos maux et de toutes nos fautes ! Que Carrier paraisse ! qu'il vienne justifier ses malheureux agents ou qu'il ait la grandeur de s'avouer seul coupable (3). »
(1) Nous avons vu ailleurs, d'après d'autres téoioignages que la jjroposition serait émanée non de Carrier, mais d'un membre du (Comité révolutionnaire; Carrier se serait seulement chargé de la rendre exécutoire.
(2) A la suite do cette requête envoyée au Comité de Sûreté générale, la Convention se décida «à agir contre Carrier.
(\Vj Audience du l" brumaire. — liiillelin VI, \). 201,
L'auditoire se leva tout entier à la fin du discours de Goullin et de grands cris se firent entendre : Carrier, Carrier ! A la requête de l'accusateur public le tribunal ordonna que le discours lu par Goullin serait joint aux pièces du procès, et que la demande des accusés sigriée par Goullin relativement à la comparution de Carrier serait envoyée au Comité de Sûreté g^énérale. On verra par la suite l'influence qu'eut cette demande sur l'opinion encore hésitante de la Convention, comment de degré en degré on en arriva à l'application de la loi du 8 Brumaire, à l'accusation puis à l'arrestation du Représentant...
Les débats n'en continuaient pas moins, et toute une série de témoins défila les jours suivants.
A Laubry, officier de santé, qui donne de tristes détails sur l'insalubrité des prisons et sur la violence de Carrier, succède la veuve Mallet, qui a particulièrement à se plaindre de Perrochaux et de Jolly. Elle était marchande de tabac, détenue depuis un an au Bon-Pasteur et n'a recouvré la liberté qu'à l'arrestation du Comité. Arrêtée sans motifs, elle a été dépouillée de tout par la compagnie Marat. Richard, adjudant général, escorté de quatre sbires, lui a enlevé l'or et l'argent qu'elle possédait, 700 livres enassignatset 70.000 livres de tabac. Jusqu'à sa batterie de cuisine qui ne fut pas oubliée ! — Elle avait entendu parler des noyades et des fusillades ; elle expose naïvement ses craintes et ses douleurs à Perrochaux; elle se plaint d'un violent mal de gorge : « Bon, répond Perrochaux, ce n'est rien, la guillotine fera passer tout cela ! » — Un autre jour, c'est Jolly qui, la rencontrant, lui lance un regard furibond en disant « : N'est-ce pas la veuve Mallet? c'est bon pour boire à la grande tasse ! » — Succombant sous le poids de ses angoisses, elle tombe malade ; sa femme de ménage sollicite la translation de la prisonnière chez elle sous caution et sous la garde d'un gendarme. Perrochaux lui réplique : « Tu es une f. . . bête ; quand cette b... sera morte, tu gagneras davantage, tu seras à ton tour la maîtresse (i). »
(1) Bulletin VI, pp. 271, 262, 282.
PROCES DU COMITÉ RÉVOLUTIONiNAIRE 363
A la suite de cette déposition, on interroj^e Jolly et Perrochaux (jui, comme on peut s'y attendre, nient formellement avoir tenu les propos qu'on leur prête. Bachelier, pour détruire l'effet du récit de la veuve Mallet, la représente comme complice des brigands de la Vendée. Chaux, plus explicite encore, dit que non seulement il a connu mais approuvé l'arrestation de la veuve Mallet : « C'est une fenune vindicative et une aristocrate ; le Comité l'a fra[)pée justement, elle cherche à s'en venger; que n'appellet-on Charetteet les brigands en témoignage contre nous ? » — Chaux s'enttamme, représente le procès qu'on fait au Comité comme celui de l'aristocratie contre les républicains, mais il ne prouve rien pas plus que ses complices et le président est obligé de le rappeler à la modération.
Chaux, après Goullin, était celui qui avait eu le plus de part aux excès du Comité (i). L'ancien banqueroutier a la parole facile, il est bouillant et chaque fois que l'occasion s'en présente il place son mot, qu'on l'interroge ou non. — Plusieurs fois le président a dû lui reprocher la violence de son langage, — nous venons de le noter après la déposition de la veuve Mallet, — mais il ne s'émeut pas pour si peu, et il renouvelle sa diatribe contre Carrier. Ce sont des deîtails nouveaux, je les reproduis donc, tout en faisant observer qu'il accuse Carrier et ses bourreaux de tous les crimes et qu'il oublie facilement — comme Goullin du reste — de compter parmi cesbourreaux les membres du Comité révolutionnaire, à qui pourtant l'épithète sied si justement. Il a une belle part dans les atrocités de Nantes : ces conspirations de prisons dont il va parler légèrement, accusant Carrier d'en avoir fait des monstres, n'est-ce pas lui qui les a inventées, ce voyage d'agrément des Nantais à Paris, ne le lui doit-on pas ? Personne mieux que lui ne dévastait, ne pillait les maisons où il y avait quelque chose à cueillir, et cela en vertu d'un axiome qu'il empruntait au républicanisme
(1) fhi/hiifiVt^ç. !282. — M. Wallon, Tribunal réoolutionnaire, t. \> p. 370.
utopique do Chamfort. L'axiome était devenu décret : Guerre aux châteaux, paix aux chaumières! — en Vendée, les chaumières elles-mêmes étaient- elles épargnées?
« On ne se contentait pas, dit Chaux, de fusiller des brig-ands, de bons patriotes aussi étaient conduits à la mort. Un fait entre autres : on amène un jour au Comité un homme sanglant, hideux, défiguré. Il venait d'être fusillé et respirait encore, ayant trois balles dans le corps. Le Comité l'accueillit avec humanité et le fit conduire à l'hospice. Cet homme s'était rendu volontairement. Il était tellement dévoué à la République qu'au moment même où il venait d'être couché par terre par la fusillade, au moment où il voyait s'avancer vers lui uji Allemand pour lui porter le dernier coup, cet homme recueillit toutes ses forces pour serrer cet Allemand dans ses bras et crier : Vive la République !
« Je le déclare au tribunal et à tout le peuple qui m'entend, Carrier et ses infâmes bourreaux sont les auteurs de tous les crimes qui ont été commis, de tous les massacres effectués, de tous les stratagèmes employés, de toutes les conspirations formées ou plutôt supposées à Nantes, conspirations qui n'ont été qu'imaginaires ; la lettre écrite par Carrier à la Convention sur la conspiration du 22 brumaire et consignée dans le Bulletin du 26 fournit la preuve de mon assertion. Nous avons tous été sous les poignards de Carrier ; on peut nous accuser de tout excepté d'aristocratie. Celui qui a assassiné le peuple français, celui qui l'a déshonoré, a pu commettre tous les crimes et supposer une conspiration au moment où les brigands menaçaient Nantes, Carrier, nous a précipités dans l'abîme! Et il est libre!
« 11 domine encore le peuple dont il a été le bourreau, et il est libre ! »
L'apostrophe de Chaux est couverte d'applaudissements comme la requête de GouUin et les échos de : Canner au tribunal! résonnent jusqu'à la Convention.
Cependant le calme est revenu et Chaux continue, rap-
pelant les fusillades de la prée de Mauves, les massacres des détenus de l'Entrepôt malgré l'amnistie promise à ceux qui se rendraient volontairement. — Des dépiilations d'autorités ont été constituées, envoyées au représentant [)our faire supprimer les fusillades de rebelles, et Carrier répond invariablement: Toujours la fusillade et la g-uillotine! — Sur l'observation ferme et généreuse d'un soldat : « Nous sommes des soldats et non des assassins » (i), Carrier entre dans la plus grande fureur; enfin il se calme et promet de ne plus faire fusiller sans jugement, et le lendemain 80 cavaliers de Vendée venus librement pour demander la paix sont inpitoyablement fusillés...
Un ouvrier compétent. Affilé, charpentier marinier, donne des détails techniques sur les noyades. — Il était de garde au poste de la Sécherie, dans la nuit du i5 au 16 frimaire, vers minuit ou une heure, lorsque Richard, sergent de la compagnie Marat, vint lui dire qu'on avait besoin de lui pour une expédition secrète, pour une baignade. On fait donc venir une gabare avec deux barges. On travaille toute la nuit à clouer des planches, l'expédition n'a pas lieu. « Le 17, je suis mandé au Comité où étaient Chaux, Grandmaison, Goullin et Bachelier. — Carrier présidait. Colas, lieutenant de port, Goullin, Bachelier et moi nous passâmes dans un cabinet pour conférer sur les moyens de préparer la gabare... (j'étais requis au nom de la loi) (2). Peu de temps après, le 17, Lamberty et Fouquet amènent les prêtres pendant la nuit; on les fait entrer dans la gabare, les charpentiers travaillent et la gabare est engloutie; il n'y avait sur cette gabare que Fouquet, Lamberty, O'Sullivan, Foucauld et Gauthier. Le Comité requiert les bateliers et moi les charpentiers. Le Comité m'a payé en 3 fois 200 livres; j'ai contribué à 3 noyades. »
« Le 3 nivôse, Fouquet m'ordonne de me rendre chez
(1) On se rappelle la belle conduite du général Boivin. (i) Pièces du procès. Réquisitions signées de plusieurs membres du Comité. Commission des Vingt-et-Un.
Marie, marchand de bateaux, pour lui demander les deux qu'il lui avait promis, ainsi que des charpentiers; il m'en procure quatre pour faire les soupapes et des mariniers pour faire descendre les bateaux en face de l'Entrepôt. Là se trouvait Fouquet, qui m'ordonna d'aller chercher des cordes pour amarrer les prisonniers et des crampons de fer pour attacher les cordes au fond des bateaux. Pendant que j'étais chez le cordier on faisait la soupape. A mon retour, Fouquet dit : « Tenez-vous prêts, ce soir ils seront embarqués » et à g heures du soir les malheureux furent conduits de l'Entrepôt aux bateaux, au nombre d'environ 5oo. Lechantre, Hocqmar, Chevalier et autres membres de la compag-nie Marat dévalisaient les victimes à bord et les mariniers les pillaient encore à fond de cale pendant que Fouquet me menaçait de me noyer comme les autres si je n'obéissais pas. Deux batelets étaient attachés à chaque g-abare, on leur fit prendre le large, la soupape s'ouvrit, les sabords furent levés... Les prisonniers criaient miséricorde pendant que ceux qui étaient sur le pont s'élançaient dans les batelets; dans leur désespoir les victimes s'écriaient : « Sautons aussi dans les batelets, et ils périront avec nous, n Mais ceux qui voulaient le tenter furent repoussés à coups de sabre. — Chevalier, Hocqmar, Fouquet, Lamberty étaient les principaux acteurs de cette trag-édie (i). »
Un autre témoin, Moutier, forgeron, a assisté aux noyades. Il donne d'abord des détails analogues à ceux que nous connaissons. — Il ajoute : « A la dernière noyade je me rends chez Carrier pour du vin en réquisition ; sa porte était entrouverte; j'entends Carrier adresser la parole à Fouquet, Lamberty et Robin : « Il faut que vous opériez cette après-dinée, sans exception de qui que ce soit.» — Je n'osai pas pénétrer plus loin parce que je n'entendais parler que de sabrer et de couper, j'avais peur d'être coupé moi-même. Quand Fouquet sortit, je lui demandai ce que disait Carrier : « Viens ce soir à la Sé-
(1) Procès du Comité. Bib. nat., L B" 4179.
clicrie, me dit-il, et tu le verras. » — Le soir même il y eut une uoyade d'hommes, de femmes et d'enfants. »
Le Président au témoin : « Toi qui as été le témoin oculaire de presque toutes les noyades, à combien évaluestu la totalité des victimes? (i) »
Moutier. — « On peut en compter au moins 9 mille. On avait mis de côté 4oo enfants pour les soustraire aux cruautés des exécuteurs. Carrier donne l'ordre de les noyer et l'ordre est ponctuellement exécuté; il dit à ce sujet à l'ordonnateur qui avait fait déposer ces enfants à la Cayenne antérieurement à l'ordre de noyade : « Tu veux sauver ces enfants, tu es un scélérat, je te ferai guillotiner! » — Je tiens le fait d'Hévin auquel les menaces ont été faites et qui me les a racontées en tremblant. — Carrier passant un jour au poste de Chenot demande où sont les bateaux avec lesquels on noie ces gens. « Les voilà, Représentant, » lui répond-on en les montrant. — « C'est bien commode, » dit Carrier. — Moutier répète les menaces de Carrier à la Société populaire : « Les Nantais sont des scélérats; il faut jouer à la boule avec leurs têtes... (2) »
Encore un témoin oculaire des noyades : Crespin, perruquier, marchand de vin, membre de la compagnie Marat. Sa commisération rétrospective pour les victimes lui fait dire : « J'étais sur la gabare, j'ai vu ces malheureux passer leurs bras et leurs mains à travers les fentes et Grandmaison sabrer tous ces membres. Il plongeait son sabre dans une des fentes et j'ai entendu l'un de ces misérables s'écrier : « Ah! le scélérat, il me perce! » tandis que les autres jetaient de grands cris à fond de cale. J'étais un jour sur la place du BoufFay avec René Naud, nous vîmes Carrier dans un fiacre et au pied de la guillotine vingt et quelques individus. Naud s'approche de Carrier et lui dit : « As-tu besoin d'un Marat? — Oui, f... j'en ai besoin; allez chez l'accusateur public et chez les juges, qu'ils viennent sur-le-champ. » Les juges s'étant
(1) Procès du Comité.
rendus au Bouffay, Phelippes m'envoya chez Carrier lui dire que parmi ceux qu'il voulait que l'on g-uillolinâtsans jugement se trouvaient deux enfants de i4 ans et deux autres de i3 ans. Carrier s'écrie avec fureur, en se retournant contre sa cheminée : « Sacré mille dieux ! Dans quel pays suis-je?... Tout comme les autres! (i) »
Fonbonne, directeur général des hôpitaux à Nantes, a été assez heureux pour sauver quelques enfants, une jeune fille nommée Jourdan, emprisonnée avec sa mère, et qu'il a arrachée de force à l'Entrepôt, puis un jour de fusillade à la plaine de Mauves, huit garçons de onze à douze ans qu'on allait faire mourir en même temps que leurs pères (2).
L'armurier Laurency a vu débarquer 3oo hommes nus, les mains liées derrière le dos, — il a vu dans la galiote des femmes qu'on menait à la noyade : un jeune homme à coups de sabre abattait la tête de plusieurs détenus âgés au plus de 18 ans qui chantaient la Carmagnole.
Bigot, concierge de la galiote où furent enfermés les prêtres réfractaires, dépose qu'une partie des prisonniers furent expédiés à Brest et à Rochefort, mais que beaucoup furent noyés...
Real, défenseur d'un groupe d'accusés, saisit cette occasion pour faire observer que, d'après les débats, il paraît constant qu'avant l'arrivée et après le départ de Carrier, on n'a vu aucune noyade et que ces exécutions n'ont pris place que pendant son séjour à Nantes...
On a déjà raconté ailleurs la mission de Chaux et de Vaugeois à Paris, quand ils allèrent supplier Carrier de fournir des renseignements lors du procès de Fouquet et de Lamberty. Bien que ces entretiens avec le Représentant soient à leur place ici dans l'ordre chronologique des débats, nous ne les répéterons pas et nous arrivons aux dépositions qui précédèrent la comparution de Carrier. Ce sont de dernières flèches à l'adresse de GouUin,
(1) Voir chapitre X, 27 et 29 frimaire.
(2) Voir chapitre XII, Noyades.
l'IlOCKS DU COMITK IŒV0LUT10NNAII\I-: 869
d'O'Sullivan, de Bachelier, de Graiidniaison et de Pinard — ces deux derniers jusqu'alors épargnés. Pour arriver en queue de colonne leur histoire n'en paraîtra pas plus bénig-ne; le jury, d'ailleurs, si indulgent pour d'aucuns, leur réserve une attention toute particulière.
On accuse Goullin d'avoir dit à la tribune de la société de Sainte-Croix : « Prenez garde de recevoir parmi vous des modérés, de faux patriotes. Il ne faut admettre que des révolutionnaires, des patriotes ayant le courage de boire un verre de sang humain, n — Il répond « qu'on a empoisonné ses observations et que dans tous les cas il se faisait gloire de penser comme Marat, qui aurait voulu pouvoir s'abreuver du sang de tous les ennemis de la patrie ».
Coron, de la compagnie Marat, qui va passer au banc des accusés, reproche à Goullin et à Grandmaison une dureté incroyable; « ils ne voyaient que des coupables dans les citoyens qui leur étaient dénoncés (i). » Suit l'histoire invraisemblable des 83 filles publiques de Nantes qui furent noyées comme contre-révolutionnaires (2).
Avec Taburet, voiHer à Nantes, nous assistons à une scène inédite de noyades où Grandmaison a le principal rôle. Le témoin était chargé avec cinq autres de contenir les détenus sur la gabare; il entend des cris épouvantables; ces malheureux criaient : « Sauvez-nous, il est encore temps. » Ils s'étaient détachés et passaient les mains et les bras entre les planches en demandant miséricorde. . Grandmaison avec son sabre abattait les bras de ses victimes. Affilé, déjà entendu, fait la même déclaration et ajoute que Grandmaison leur plongeait son sabre dans la poitrine. — Aux cris d'indignation que soulève ce récit, Grandmaison réplique d'abord par une dénégation absolue, rejetant le crime sur les volontaires, puis il finit par invoquer le droit de légitime défense. « Au surplus si je m'étais permis de pareils excès, je serais en quelque sorte excusable,parce que j'étais dans une espèce d'ivresse
(1) Bullclin VI, p. 326.
(2) Voir suprà.
Syo CARRIER A NANTES
et que je me battais à mon corps défendant contre des gens qui voulaient me couler à fond avec eux.» Défense au moins singulière et qui n'appelle pas sur l'accusé les sympathies du public !
' O'Sullivan, déjà nommé au procès Lamberty (i) pour avoir soustrait des femmes, n'a qu'une scène au procès, mais une scène qui l'envoie rejoindre les accusés. Il reconnaît qu'il a été commandé pour conduire des femmes dans la galiote, qu'il a assisté à des noyades de brigands et de femmes qu'avait ordonnées Carrier, mais forcément nie y avoir pris aucune part.
Le témoignage de Gueydon, capitaine de navire et juge au tribunal de commerce, rabat ses prétentions à l'innocence. — Gueydon raconte qu'étant à dîner chez Ducrois avec Carrier, Robin et quelques autres, Sullivan placé à côté de lui , lui montra un couteau en lui disant qu'avec cette arme on pouvaitcouper le cou à un homme. « Comme je lui témoig'uais mon indig-nation, O'Sullivan me répondit que l'épreuve avait été déjà faite et Robin confirma le fait, (f J'avais remarqué, me dit-il, comment les bouchers saignaient les moutons, je mettais la main sur l'épaule du prisonnier et je lui disais : « Toi, tu es un bon républicain, regarde un tel, il ne te ressemble pas. » Je lui faisais tourner la tête sur cette observation et je profitais de ce moment pour lui plonger mon couteau dans le cou. » La déposition de la femme Pichot (2) dévoile Robin comme un digne émule de Grandmaison et de Jolly. Elle décrit une noyade qui finit par une étouffade. — Des prisonniers venus de l'Entrepôt ont été déposés dans une galiote où on les oublie pendant 48 heures après avoir pris la précaution de fermer le pont. Quand on souleva la trappe on trouva 60 malheureux étouffés. Robin, sabre à la main, fit jeter les cadavres dans la Loire, puis, l'opé. ration terminée, fit mettre à nu hommes, femmes et enfants; on leur lia les mains derrière le dos, on les mit dans un chaland où ils furent noyés. — « Cette noyade,
(1) Voir procès de Lamberty.
(2) Bulletin VI, 483. -^
ajoute la femme Pichot, s'est faite en plein jour; les noyeurs se rendaient très familiers avec les femmes; ils les faisaient môme servir à leurs plaisirs lorsqu'elles leur plaisaient et ces femmes pour récompense de leur complaisances avaient l'avantag^e précieux d'être exceptées des noyades (i). »
Chaux, interrog-é sur ce Robin, secrétaire de Carrier, commence par l'accabler : « Robin était l'exécuteur de Carrier, il a présidé aux noyades. Il s'est permis de prendre des femmes sur la g-aliote, d'assouvir sur elles ses brutales passions et ensuite il les sabrait et les noyait. « Cependant, ajoute Chaux pour pallier la conduite de Robin, Robin était patriote ! »
Patriote! quand les accusés ont prononcé ce mot, il semble que tout doive être excusé: emprisonnements arbitraires, traitements barbares, baignades de la Loire, fusillades de Gig-ant, de Mauves, de la place de rÉgaHté! Et les dépositions continuent, apportant de nouveaux détails, plus circonstanciés, plus affreux les uns que les autres.
Marie Héran, marchande à Nantes, a voulu imiter l'exemple du médecin Thomas en sauvant des enfants. Elle est entrée dans la prison devenue infecte où la vermine couvre les corps des femmes. « En vertu de la permission qui m'avait été donnée de faire un choix, je parcours les salles, je vois une multitude incalculable d'enants ; dans une seule salle il y en avait plus de trois cents. . . ^tant données les exhalaisons fétides qui sortaient de cette ^lle, je reste à l'entrée, je les invite à venir me trouver, leur disant que je veux leur faire du bien, les placer avanlageusement, il n'en vient que six qui pouvaient à peine remuer... Quelques jours après, je retourne à l'Entrepôt. —"Plus d'enfants. Ils étaient tous noyés... »
La déposition de la femme Laillet, poissonnière, émeut fauditoire, car elle rend compte de l'exécution des demoiselles de LaMétayrie.
(1) Procédure du Trib. révol. Bib. nat. LB «' 4171).
372 CARRIER A iNANTES
Le public frissonne au récit de ces scènes plus attendrissantes encore puisque les héros en sont des femmes jeunes ou des enfants, et continue à appeler Carrier (i). Il l'appellera encore quand le capitaine de navire Boulet certifiera qu'un jour en jetant les ancres de son bâtiment, les câbles soulevèrent des sapines remplies de quatre ou cinq cents noyés, quand Laurent, aspirant du génie, déclarera avoir vula Loire rouge de sang et charriant des cadavres... Et Real de profiter de l'état de surexcitation du public pour dire qu'il renonce à la défense des accusés si Carrier n'est entendu contradictoirement avec eux, et Bachelier, suivant l'exemple de Goullin et de Chaux, d'appeler à son tour le Représentant. « II faut que Carrier lui-même vienne satisfaire aux interpellations qu'il a provoquées. On s'est borné jusqu'à présent aux faits qui paroissent à notre charge, dans l'instruction présente, sans examiner aux ordres de qui nous avons obéi. Si nous sommes les agents de Carrier, il faut que Carrier paraisse... Paris possède la Convention nationale, Paris lui doit obéissance et lui obéit; Nantes possédoit Carrier et ses ordres nous paroissaient des décrets. Cependant, on nous représente comme des noyeurs, des fusilleurs, des massacreurs. C'est sous les ordres de Carrier que nous avons travaillé et cet hommelà ne paraît pas ! — Il trouve plus de sécurité à nous laisser au bord de l'abîme ! Peut-on établir une complicité entre celui qui commande et celui qui exécute ? Celui qui fait mouvoir la machine est seul coupable; que Carrier paraisse donc ou que l'on renonce à jeter sur nous tout l'odieux de ses iniques mesures ! »
Bachelier a mis tant de véhémence dans sa déclamation qu'il perd connaissance. On lui donne des soins et dès qu'il revient à lui, ses premières paroles sont : « Des infortunés sont-ils des dilapidateurs? « — Puis il continue son discours, chargeant Carrier, toujours Carrier, qui « entouré d'hommes atroceset immoraux, ayant sucé leurs principes meurtriers et désastreux, fut poussé à des excès qui
(1) Voir cliapitre X, 27 et 2'J fiimaire, les dèluils sur eus exécutions.
eussent été salutaires s'ils eussent été restreints. Carrier, dit-il encore, dans le commencement de sa mission, ressembla à un fletive majestueux qui ne quitte son lit que pour fertiliser les campag-nes, mais une fois influencé par les scélérats Fouquet et Lamberty il devient un torrent dévastateur qui submerg-e et les propriétés et les hommes. Il abusa, sans mauvais desseins sans doute, du caractère franc, expansif et impétueux de Goullin; (Carrier l'entraîna dans l'abîme et Goullin, à son tour, y entraîna ses collèg-ues que sa moralité et son républicanisme lui rendirent d'autant plus faciles à gag-ner Si Carrier eût
terminé sa mission à l'époque où des scélérats et des femmes s'emparèrent de son esprit et de ses sens, sa mémoire serait bénie, tandis qu'ayant étendu ses fureurs jusque sur les patriotes, il a emporté leur haine et presque leur mépris ! »
Mais il faut défendre le Comité bien plus encore qu'incriminer Carrier ; aussi Bachelier veut-il prouver que les membres du Comité n'ont été que des instruments passifs, obéissant malgré eux aux ordres donnés. « Les témoins sont paralysés, ajoute-t-il ; on les interpelle sur de petits objets et ils n'osent déposer contre Carrier. Nous sommes )mme des soldats à qui un général aurait donné l'ordre le fusiller tous les habitants d'une ville; on ferait le proies aux soldats, on laisserait tranquille le général! »
De nouveau le public s'impatiente et réclame Carrier. Sncoreune fois Goullin profitant de ces belles dispositions Kent exhaler sa colère. « On est injuste envers les accusés, t'est le procès de l'aristocratie contre les sans-culottes. 7est à Nantes qu'aurait dû se faire l'interrogatoire des liccusés,là du moins ils auraient pu confondre leurs calomliateurs, tandis que les sans-culottes de Nantes n'ont )as les moyens de faire des voyages coûteux, n'ont pas la Ressource de venir à Paris cabaler et accaparer l'opinion mblique. Passant en revue les différents crimes reprochés m Comité, il reprend la thèse rebattue par ses collègues. Ils ont été entraînés par les circonstances, aveuglés par la représentation nationale qui précipite dans l'abîme ceux
qui eurent la faiblesse de se prêter à ses vues. Les jurés qvii voient leurs fautes, mais en même temps leur bonne foi, ne doivent voir en eux que des têtes chaudes, des cœurs désintéressés, francs et pénétrés de l'amour de la patrie ; ils auront pitié de pauvres sans-culottes qui abhorrent à tel point les ennemis de la République qu'ils voudraient n'en former qu'une seule tête pour l'abattre tout d'un coup et délivrer ainsi leur porj!^ des traîtres qui le déchirent.
(( Indulgence, citoyens jurés, dira-t-il en finissant, indvilçence pour des patriotes qui, sous l'égide de la représentation nationale, ont consenti à des mesures ultrarévolutionnaires, qui sentant même, il faut l'avouer, l'empire des circonstances, en étaient plus disposés à leur adoption... On dit que la terreur a été dans Nantes et moi je dis qu'elle est au milieu des patriotes qui n'osent révéler la vérité et qui tremblent encore au souvenir d'un tyran qu'ils croient voir encore la foudre à la main ; les patriotes redoutent encore l'influence de Carrier dans la Convention... »
Les témoins ont terminé leurs dépositions contre Goullin, Chaux, Bachelier, et les menus accusés; certains doutes peuvent subsister dans l'esprit des jurés (i).
Maing-uet, Jolly, Grandmaison lui-même, le sabreur, vont paraître d'innocents agneaux à côté de l'accusé Pinard, que le cours des débats n'appelle qu'en dernier avec d'Héron. Tout est écrasant pour lui : il ne s'est pas contenté d'exécuter des ordres avec plus ou moins de zèle et d'empressement ; il a opéré pour son compte et c'est aux femmes et aux enfants qu'il s'attaquait de préférence; il égorgeait dans la campagne avec des raffinements inouïs.
Le témoin Mariotte, horloger, lui porte des coups de massue dont il lui sera impossible de se relever. Sa déposition est concluante : « Ayant été chargé le 26 pluviôse de me transporter avec plusieurs des mes cama-y
(1) Procédure du tribunal révolutionnaire.
PROCÈS DU COMtTI^ RÉVOLUTIONNAIRE 37^
rados à 7 Houes de Nantes pour protég-cr le convoi des subsistances, nous nous rendîmes près la forêt de Prince et loi^-eâmes chez une femme appelée Cliaumetle (r). Ciiuj jours après arriva Pinard, tlisant qu'il avait déjà tué six femmes et que la Chaumette serait la septième ; il la menaça et crut l'intimider en lui disant : « Console-toi, ton enfant sera expédié avant toi ; c'est Pinard qui te parle. C'est Pinard qui fait la guerre aux femmes I » Je tirai mon sabre et je dis à Pinard : « Tu ne parviendras à elle qu'après avoir marché sur mon corps. — Tu es un crâne, me répondit Pinard ; ig-nores-tu que cette femme a été servante chez le seigneur du lieu et qu'il faut qu'elle m'indique où sont cachées soixante mille livres? » Cette femme tremblante assura Pinard que ce dépôt avait été enlevé. Pinard finit par se retirer après avoir cherché partout, parce que nous lui déclarâmes qu'il y avait de la force armée dans ce lieu et qu'elle nous sou tiendrait. Nous partîmes ; arrivés près de la forêt de Prince, nous entendons un homme qui criait : Au secours ! dans un taillis; nous accourons. Pinard était là avec deux cavaliers tenant chacun une pièce de toile. « Les brigands sont ici, dit-il. Nous le laissons en embuscade et nous entrons dans le bois ; nous vîmes deux hommes s'enfuir. En marchant sur les broussailles je sentis remuer quelque chose, je le soulève avec ma baïonnette, j'aperçois deux enfants ; j'en donnai un, âgé de sept ans, à Cédré ; l'autre n'avait que cinq ans, je le g-ardai pour moi. Tous deux pleuraient, deux ou trois femmes nous supplièrent de ne pas les tuer. En sortant de ce taillis, je vis Pinard qui massacrait des femmes ; j'en vis une succomber sous ses coups.
— Que veux-tu faire de ces enfants? me dit-il.
— Des hommes, lui répondis-je. Pinard, écumant de rage, répliqua: Ote-toi de là que je leur brûle la cervelle. — Je m'y opposai. — Dans le même temps, deux volontaires amenèrent un vieillard aveugle ; c'était le grand-père de ces deux enfants.
(1) Bulletin VI, pp. 310-347.
— Otez-moi la vie, me dit-il, mais conservez-la à ces deux enfants. Quand il apprit qu'un de mes camarades et moi nous étions charg-és de ces deux enfants il me témoigna la plus vive reconnaissance. — Depuis j'ai appris que ce vieillard fut tué, que la mère s'était réfug-iée à Nantes et que son mari n'était point un brigand, mais que, saisi de frayeur, il avait pris le parti de se cacher. — Si la saison n'avait pas été aussi avancée, j'aurais amené l'enfant et je vous l'aurais présenté...
Pinard, dit le témoin, en terminant, s'écartait de la route pour égorger les femmes et les enfants ; tout le monde connaît sa férocité ; il motivait ces traits monstrueux sur un arrêté, qui, disait-il, ordonnait de ne rien épargner ; aussi des volontaires sans principes, sans mœurs, suivant son exemple, pillaient, massacraient, égorgeaient tous ceux qu'ils rencontraient... »
Pinard est impuissant à répondre ; ses dénégations comme ses injures au témoin sont très mal reçues du public. Un autre témoin, Commeret, se chargera un peu plus tard de ramener l'attention du jury sur cet intéressant personnage (i).
Après ces dépositions, celles des représentants Bô, Prieur (de la Marne), Bourbotte paraissent bien pâles. N'ayant pu ou pas su enrayer le mal, ils n'apportent pas au tribunal de révélations marquantes ; Bourbotte pourtant explique pourquoi il a signé l'arrestation du Comité. Il a présenté deux réquisitoires au Comité pour obtenir l'état des sommes données par les citoyens et cet état ne lui a point été fourni : le Comité a fait afficher un état sans les prévenir, encore cet état était-il infidèle. Des lingots d'or avaient été changés en lingots d'argent ; la mesure lui sembla comblée et il n'avait pas besoin d'autre motif pour faire incarcérer le Comité. Bourbotte ajoute qu'il n'a fait que passer à Nantes à l'époque des noyades, qu'il n'a pas été instruit de ces exécutions et que s'il se fût trouvé là il aurait su les empêcher. Si peu plausible que paraisse l'explication, elle
(1) Bulletin VI, pp. 40G407, doposilion de Mariotle.
PROCÈS m' COMITÉ RÉVOLUTIONNAIRE \^ii
est possible et Real en profite pour faire observer aux jurés que les noyades n'ont eu lieu ([ue Carrier étant présent.
La déposition de Bo amène une chaude altercation entre lui et Chaux. Comme Chaux accuse le Représentant d'avoir refusé de prendre lecture d'un mémoire qu'il lui avait adressé et qui contenait sa justification à lui Chaux, Bô réplique : « Je conviens que ce mémoire m'a été adressé ; il était même sig^né Socrate Chaux, tandis qu'il aurait dû être signé le scélérat Chaux. — Chaux a bondi sous l'insulte : « Tu as un grand compte à rendre au peuple en ta qualité de Représentant et la discussion de ta conduite et de la mienne déterminera auquel des deux l'épithète de scélérat doit convenir. Il viendra peut-être un jour où, au lieu de la cigûe qu'on veut me faire avaler, le peuple me rendra assez de justice pour couvrir ma tombe de fleurs... »
Chaux dans sa colère a fait un effort qui surpasse ses forces et, anéanti par les murmures qui saluent sa sortie» il feint d'étouffer et la séance est suspendue.
En ce moment un huissier de la Convention remet au président un exemplaire de la loi qui décrétait Carrier d'arrestation et qui ordonnait sa mise en accusation. La loi est lue sur la requête de l'accusateur public et Real demande la parole.
« Depuis quarante jours, dit-il, le poids d'accusations affreuses des fusillades et des noyades et autres atrocités pèse sur la tête des malheureux qui m'ont confié leur défense ; depuis quarante jours ils sont traînés dans la fange... Si le délit existe,'le principal auteur présumé est Carrier. Ces accusés n'étaient-ils pas subalternes soumis, subordonnés au représentant Carrier, qui avait une puissance sans bornes? Je demande donc qu'en attendant l'acte d'accusation et jusqu'à ce que l'instruction puisse se faire contradictoirement entre Carrier et les accusés présents, les débats soient suspendus. »
Après cet incident, le tribunal se retira pour délibérer dans la chambre du Conseil. Apres quelques ins-
tants les juges rentrent en séance et d'après le décret de la Convention du 22 vendémiaire an III qui ordonne au tribunal de jug-er sans discontinuer, les membres du Comité révolutionnaire de Nantes déclarent que, sans s'arrêter au réquisitoire de Real, les débats seront continués.
Et de fait les témoignages continuent. Commeret dépose contre Pinard dans des termes semblables à ceux de Mariotte. Il ajoute de plus que Pinard, très occupé à poursuivre des femmes et des enfants, a refusé de venir au secours de Mainguet tombé aux mains des brigands, qu'il a fait fusiller des femmes qui avaient servi à ses plaisirs, qu'il a pratiqué le vol avec impunité (i). Mais ces dépositions ont perdu de leur intérêt du moment où l'accusé principal est attendu !
(1) C"esl au pays de Sucù que Pinard, dûment investi du droit de réquisition, a le plus opéré. Les Arciiives nationales possèdent tout un dossier concernant Pinard: W., 493479, p. 12 (messidor), lettre de Donnetz, président du district envoyant les réclamations de la Commune de Sucé; pièce 13, réclamations de Luzeau de la Mnlonnière et d'Hervé-Labauchc ; pièce 3S, enlèvements de meubles en quantité innombrable; pièce 04 (floréal) vol d'une jument... Pour ces difTérents vols il avait déjà comparu devant le tribunal et avait été maintenu en prison à Nantes. Dans le même carton est une lettre de sa femme envoyée à Paris par le représentant Bô (17 thermidor) avec des pièces de justification. La femme Pinard espère que son mari n'a pas participé aux inculpations faites contre le Comité révolutionnaire, pièce 07.